La fécondité

La fécondité marque l'apogée de la relation. Elle traduit en la chair l'ouverture du plaisir sur une nouvelle vie. Elle est une forme de mort/résurrection dans laquelle les deux partenaires sont plongés.

A - Plaisir, procréation et relation

La procréation est la finalité première de la relation sexuelle. L'Église rappelle ce principe depuis ses origines. Le plaisir n'est qu'un des multiples matériaux de la procréation; il est avant tout au service de la relation qui, en définitive, est primordiale.

1 - La primauté de la procréation sur le plaisir

Le plaisir sexuel est discrédité par l'Église du IIe au XXe siècle. Entre ces deux siècles, les théologiens enrichissent leur doctrine. Ni l'Ancien Testament ni le Nouveau ne justifient une telle attitude. Certes, l'Ancien Testament privilégie la descendance dans les rapports conjugaux, mais cette primauté n'exclut pas la passion comme en témoignent les exemples de Jacob face à Rachel (Gn 29, 15-30) et de David face à Bethsabée (2S 11, 1-27). Les origines de ce discrédit s'enracinent dans la volonté de l'Église des premiers siècles d'élaborer une discipline morale dans une société où les moeurs sont relâchées. La procréation apparaît alors comme la mesure et le point de repère de l'éthique sexuelle 64 . Le stoïcisme et, à partir du IIIe siècle le néo-platonisme, apportent les arguments philosophiques en faveur d'une conjugalité non passionnelle 65 . Le stoïcisme vise à réfréner les mouvements passionnels en les soumettant à la raison. Le néo-platonisme cherche à se dégager au plus vite des complaisances sensibles par l'ascèse. Le plaisir fait perdre la raison. La volupté entraîne un désordre corporel. Le corps s'enivre dans le tourbillon de la sensualité au point d'échapper à la raison. À ces arguments philosophiques s'ajoutent des considérations liées au mystère de la vie.

«La science de l'antiquité et du moyen âge vit souvent le sperme comme une matière quasi divine, un éther, un pneuma, un souffle, dont toute déperdition ne pouvait être que péché grave. Des penseurs anciens le considéraient comme une véritable goutte de cerveau (stagon enkephalou). Pour Aristote, le sperme présente tous les caractères du sang. Le répandre, c'est donc mourir un peu; en perdre beaucoup serait mourir complètement. Ainsi, Albert le Grand, au XIIIe siècle, raconta la mort d'un homme qui avait soixante-six fois coïté. L'autopsie aurait montré que ce malheureux avait un cerveau très réduit et avait perdu une partie du sens de la vue 66 .»

L'émission de sperme provoque une déperdition du souffle vital. Une activité sexuelle trop intense provoque un affaiblissement de l'organisme et en particulier du cerveau. Ces théories marquent profondément les doctrines chrétiennes. Le plaisir et la passion charnelle sont bannis, car ils sont dangereux pour l'homme et pour la société. Il provoque le trouble et menace l'équilibre intérieur. Le mari ne doit pas se comporter en amant, ni la femme en maîtresse. La seule finalité est la procréation. Ainsi, les relations sexuelles pendant la grossesse sont interdites parce qu'elles ont pour finalité le plaisir. Athénagoras le rappelle très poétiquement à l'empereur Marc-Aurèle au IIe siècle :

«De même que l'agriculteur qui a jeté sur la terre les semences attend patiemment la moisson sans recommencer à semer, de même la procréation des enfants mesure la satisfaction que nous donnons à notre désir 67 .»

De nombreux théologiens attirent l'attention des époux sur le fait que la recherche du plaisir est un péché véniel, voire mortel. Telle est la conception augustinienne des relations conjugales :

«L'acte conjugal aux fins de la procréation est sans faute; en vue de satisfaire la concupiscence, mais avec son conjoint, pour des raisons de fidélité, il comporte une faute vénielle; quant à l'adultère ou à la fornication, c'est un péché mortel 68 .»

Une seule position est admise : la position naturelle, c'est-à-dire la femme allongée sous l'homme. Elle permet selon les théologiens une meilleure diffusion et rétention de la semence. De plus, l'homme étant supérieur à la femme, il est normal que celui-ci soit au-dessus. L'homme doit dominer la femme (Gn 3, 16). Les positions retro sont rejetées parce qu'elles rabaissent l'homme au rang de l'animal 69 . Le face à face est la position de la relation où les partenaires se prennent dans les bras l'un de l'autre. Aucun animal ne prend son partenaire dans les bras. Les positions retro ne sont admises qu'en fin de grossesse pour éviter d'écraser le foetus. La partie antérieure du corps est celle de la relation, du face à face. Elle favorise la rencontre dans la plénitude du visage de l'autre. La partie postérieure est celle de l'anonymat. Elle occulte le visage. Tous les théologiens ne sont certes pas opposés au plaisir. Ainsi, saint Thomas d'Aquin, à la suite d'Aristote, affirme que

«le plaisir perfectionne l'activité. Le plaisir est sain et bon dans la mesure où il est voulu en même temps que l'acte visé 70 .»

L'acte sexuel et le plaisir ne sont intrinsèquement pas mauvais. Dans cette perspective, seuls des actes indignes rendent le plaisir coupable. Mais il faut attendre le XXe siècle pour que l'acte sexuel et le plaisir prennent une dimension relationnelle. En 1951, Pie XII réhabilite officiellement le plaisir :

«Le Créateur, dit-il, a ordonné qu'en accomplissant cette fonction, le mari et la femme éprouvent du plaisir et de la joie dans leur chair et dans leur esprit. En recherchant donc ce plaisir et en en profitant, les couples ne font rien de mal. Ils acceptent ce que le Créateur leur a donné 71 .»

Aujourd'hui l'Église reconnaît pleinement la valeur du plaisir sexuel. Elle rappelle cependant, à juste titre, que le plaisir n'est pas une fin en soi : il demeure subordonné aux finalités de procréation et d'union 72 . Le plaisir est donc bon, s'il est au service de la procréation et de l'union conjugale.

2 - La relation comme finalité

Mais le plaisir sexuel n'est pas d'abord un plaisir de procréation. Le plaisir sexuel est avant tout un plaisir de relation. Ce n'est pas tant la procréation qui est la finalité du plaisir que la relation elle-même. Cette finalité se justifie d'autant plus que, chez la femme, la fécondité n'est pas liée à la jouissance. Seul l'homme possède simultanément le pouvoir de la jouissance et de la procréation. La femme, plus que l'homme, peut subir la sexualité, puisqu'elle peut concevoir dans l'ignorance du plaisir. De plus, la procréation n'est d'ailleurs que très rarement atteinte, compte tenu du nombre de relations sexuelles 73 . Si la procréation demeure la finalité par excellence de la sexualité, celle-ci doit s'épanouir dans le plaisir des deux partenaires, si elle veut conserver sa dimension relationnelle. La sexualité n'est pas enfermée dans la finalité de la procréation

«comme dans une soumission aveugle à la nature 74 .»

Cette finalité est d'ailleurs englobée dans la structure relationnelle différenciée. Dans la relation sexuelle, c’est donc bien la relation qui est première, et le sexe avec le plaisir qu’il génère est au service de cette relation. Réduire la sexualité à un jeu de procréation déshumanise l’acte en le limitant à une génitalité procréatrice. Tout l’enjeu de l’acte sexuel est de l’intégrer au sein d’une relation dans laquelle chacun respecte la parole et le corps de l’autre. Car il y a bien une différence entre « acte sexuel » et « relation sexuelle ». Un acte sexuel qui aboutit à la procréation sans ce respect n'est plus d'ordre relationnel. Dissocier la procréation de la relation conduit à une impasse : l'absence de la parole structurante du corps à corps. Or le corps est précisément le lieu de la relation à l'autre dans la mouvance de la parole. Et si ce lieu est absent, la relation sombre dans l'imaginaire. Elle s'efface pour satisfaire un manque à avoir et non pas un manque à être.

B - La fécondation

Il existe différentes formes de fécondité : interpersonnelle, sociale, spirituelle, intellectuelle, artistique, etc. Mais celle dont il est question ici est directement liée à l'union des corps; il s'agit de la fécondation. La fécondation symbolise

«l'apothéose de la complémentarité 75 .»

Elle accomplit la différence sexuelle. Le masculin et le féminin se rejoignent dans une symbiose parfaite. Nul autre événement ne manifeste autant cette complémentarité dans la différence. La fécondation traduit biologiquement le don de son corps à un autre corps. L'infiniment grand de l'amour se concrétise dans l'infiniment petit des cellules. L'union des corps prend ainsi corps en un nouvel être qui est à la fois l'un et l'autre, mais qui n'est ni l'un ni l'autre. Il ressemble aux deux avec des dominantes qui sont le résultat des lois de la génétique. Il est la chair de la chair tout en étant unique. Dans la procréation,

«l'être se produit comme multiple et comme scindé en Même et en Autre 76 .»

Il est de la même chair que l'homme et que la femme tout en étant autre. Il se nourrit de la chair même de la mère pendant la gestation, pour accéder à un corps appelé à la parole. L'union des corps donne ainsi la parole à un nouveau «je». Le «je-tu» de la parole primordiale s'extériorise dans un «je», sans perdre la capacité de se désigner lui-même.

«Quand les époux transmettent la vie à leur enfant, un nouveau 'tu' humain s'inscrit sur l'orbite de leur 'nous' 77 .»

Par l'enfant, les conjoints brisent leur être à deux. Ils traduisent une ouverture à un don qui les dépasse. L'enfant ratifie le désir de l'homme et de la femme

«de se donner réciproquement dans un troisième 78 .»

Il donne corps au corps à corps. La procréation exprime donc le désir de voir l'union des corps se dépasser en appelant à l'existence un nouvel être. Ici s'accomplit le désir de la sexualité. Dans l'ouverture à une nouvelle vie, la sexualité transcende l'ordre du besoin et de l'immédiateté. Le plaisir immédiat et momentané s'ouvre à l'universel et l'absolu dans la fécondité. La sexualité, parce qu'elle demeure ouverte sur la fécondité, n'est jamais réductible à l'immédiateté du plaisir. Elle donne ainsi une autre dimension aux gestes et aux paroles. Le transcendant et l'immanent s'épousent, s'accomplissent en un nouvel être.

La fécondité est aussi liée à la mort et à la vie. La mort est présente dès la rencontre du spermatozoïde et de l'ovule. La vie est à ce prix. En effet, les deux gamètes meurent à elles-mêmes pour donner naissance à la première cellule humaine. La gamétogénèse marque l'avènement d'une vie nouvelle. La vie jaillit d'un éclair de fusion. Toute distance est abolie dans cet événement mystérieux. Le désir de fusion auquel aspire l'être humain se réalise dans un mystère qui le dépasse. L'homme et la femme se fondent en un nouvel être appelé à devenir un sujet vivant et parlant. La fusion mène à la mort et à la vie : paradoxe de cette rencontre à l'intime de l'intime. L'homme et la femme se rejoignent sur fond de distance. Le don de la parole les rapproche; celui des corps les unit; et la fécondité, accomplissement par excellence du don, opère un état fusionnel. Mais cet état ne peut se concevoir que dans sa mort. Tout sujet est appelé à rencontrer un autre sujet dans la distance. La vie naît de la mort de la fusion. Cette fusion n'est concevable que parce que chacun n'apporte que la moitié de son patrimoine. L'homme et la femme apportent chacun 23 chromosomes. L'être humain en comporte 46. La fusion n'est donc pas une fusion de deux êtres humains, ni même de deux moitiés d'êtres humains. L'être humain n'est pas divisible. Il est humain en totalité et non pas en partie. La vie jaillit de la fusion de deux gamètes et de la mort de ces deux gamètes. La naissance est également un événement où la mort et la vie se rejoignent. L'enfant signe la mort du couple. Non pas la mort biologique, mais la mort pascale, c'est-à-dire l'avènement d'un temps nouveau. L'enfant symbolise la résurrection de l'entité couple qui, à travers cette nouvelle existence, perdure à travers le temps.

«La relation avec l'enfant - c'est-à-dire la relation avec l'Autre, non pas pouvoir, mais fécondité, met en rapport avec l'avenir absolu ou le temps infini 79 .»

La procréation perpétue l'histoire, sans produire de vieillissement. Elle crée un lien dans l'histoire et le temps. Elle est un perpétuel rajeunissement. Chaque relation «je-tu» se poursuit dans le temps à travers la fécondité. Elle résonne dans une autre voix annoncée dès la naissance. L'enfant est la trace visible de la présence de l'homme et de la femme dans le monde. Il témoigne de la rencontre de deux êtres qui se sont donnés l'un à l'autre 80 . L'enfant répond ainsi au désir plus ou moins conscient de laisser une trace dans l'histoire de l'humanité, car que reste-t-il de l'homme et de la femme après leur mort ? La plupart des personnes vivent dans l'anonymat de l'histoire quotidienne. Rares sont ceux et celles qui inscrivent leur nom durablement dans l'histoire. L'enfant représente alors cette présence dans l'absence de la mort. Son nom et son corps rappellent le disparu à la mémoire. Ainsi, chaque génération porte en héritage les traces du passé.

«Donner à son tour s'ancre donc inévitablement dans cette expérience de donataire, expérience qui renvoie à une part de mystère lorsque l'être humain tente de répondre à cette question lancinante : pourquoi suis-je en vie et à qui dois-je la vie ? 81 .

La fécondité transcende la sphère du biologique. Le mystère qui entoure la génération déborde le cadre de l'humanité. Il conduit à

«une reconnaissance commune des parents et de l'enfant envers une origine qui reste voilée, et qui est plus que la nature 82 .»



Citations

64 . Comme le souligne E. Fuchs, «cette réaction puritaine n'était pas seulement le fait des chrétiens, mais aussi celui de tout un courant profond de la société antique au tournant du second siècle. Le christianisme a certes renforcé ce courant : il ne l'a nullement créé.» Dans Le désir et la tendresse, Labor et Fides, 1979, p. 102.
65 . Cf. J. GUYON, Le fruit défendu, Le Centurion, 1985, pp. 37-51; M.-O. METRAL, Le mariage, les hésitations de l'occident, Aubier, pp. 41-57; J. JOUBERT, Le corps sauvé, Cerf, 1981, pp. 17-23. E. FUCHS, op. cit., pp. 103-105; M. ROUCHE, Christianisme et sexualité, Alliance 9-10, 1980, pp. 70-79.
66 . G. BECHTEL, La chair, le diable et le confesseur, Plon, 1994, p. 132.
67 . ATHENAGORAS, Supplique au sujet des chrétiens, 33, Migne, P. G., VI, 965; cité par Ch. MUNIER, Mariage et virginité dans l'Église ancienne, Peter Lang, 1987, p. 38.
68 . AUGUSTIN, De bono conjugali, VI, 6, Desclée, 1937.
69 . Cf. J.-L. FLANDRIN, Le sexe et l'occident, Seuil, 1981, pp. 343-344, notes 40 à 45.
70 . THOMAS D'AQUIN, Ia, IIae, q. 33-37, Cerf, 1984, t. 2, pp. 213-237.
71 . Acta apostolicae Sedis, cité dans G. BECHTEL, La chair, le diable et le confesseur, Plon, 1994, p. 360. L'expression «ne font rien de mal» réhabilite le plaisir, mais n'affirme pas la bonté du plaisir.
72 . Catéchisme de l'Église catholique, 1992, 2351, Mame/Plon, 1992, p. 582 : «Le plaisir sexuel est moralement désordonné quand il est recherché pour lui-même, isolé des finalités de procréation et d'union».
73 . Les différentes enquêtes sur les relations sexuelles montrent que le nombre moyen d'actes sexuels est de huit par mois jusqu'à l'âge de 45 ans. Il en ressort que le taux de procréation par rapport au nombre de relations pour une famille de trois enfants est égal à 1,25 pour 1000 sur une période de 25 ans. Chez un couple n'ayant qu'un rapport par mois, le taux serait de 1 pour 100. Cf. A. SPIRA, N. BAJOS, Les comportements sexuels en France, La documentation française, 1993, pp. 151-153; S. HITE, Le rapport Hite, Robert Lafont, 1977.
74 . G. CANDELIER, Sexualité et personnalité, Revue de droit canonique, XXXIX, 1989, p. 120.
75 . M. AUROUX, Masculin-Féminin, Buchet, 1993, p. 43.
76 . E. LEVINAS, op. cit., p. 300.
77 . JEAN-PAUL II, Lettre aux familles, Mame/Plon, 1994, p. 31.
78 . M.-J. THIEL, Du désir d'enfant à l'enfant désiré, Revue des sciences religieuses, 68, 1994, p. 95.
79 . E. LEVINAS, Totalité et infini, Le livre de poche, 1971, p. 300.
80 . Cf. ARISTOTE, De l'âme, II, 4, 415a, 24-415b, Vrin, 1947, p. 86 : «La plus naturelle des fonctions pour tout être vivant, c'est de créer un autre être semblable à lui, de façon à participer à l'éternel et au divin.» Si, 30, 4 : «Si le père succombe, c'est comme s'il n'était pas mort, car il laisse après lui quelqu'un qui lui ressemble.» 81 . F. BLOCH, M. BUISSON, La circulation du don, dans Communications 59, Seuil, 1994, p. 55.
82 . H. URS VON BALTHASAR, La demeure de la fidélité, Communio, 4, 1976, p. 9.

Suite : Chasteté et continence

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