Manger la Pâque

A table

Jésus demande à Pierre et Jean de préparer la Pâque, de chercher une salle dans laquelle il pourrait manger la Pâque (Lc 22, 7-13). Les deux disciples trouvent une salle vaste et garnie de tapis en haut d’une maison.

Lc 22,7-13 Vint le jour des Azymes, où devait être immolée la pâque, et il envoya Pierre et Jean en disant : « Allez nous préparer la pâque, que nous la mangions. » Ils lui dirent : « Où veux-tu que nous préparions ? » Il leur dit : « Voici qu'en entrant dans la ville, vous rencontrerez un homme portant une cruche d'eau. Suivez-le dans la maison où il pénétrera, et vous direz au propriétaire de la maison : «Le Maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la pâque avec mes disciples ?» Et celui-ci vous montrera, à l'étage, une grande pièce garnie de coussins ; faites-y les préparatifs. » S'en étant donc allés, ils trouvèrent comme il leur avait dit, et ils préparèrent la pâque.

On prenait volontiers les repas dans la cour. On s’installait au moment du repas. Le peuple ne prenait souvent que deux repas par jour, un tôt le matin avant d’aller au travail, un le soir une fois le travail terminé. Pour les repas de grande cérémonie ( noces par exemple ), l’habit de fête était de rigueur ( là encore, on retrouve cela dans les paraboles de Jésus ). Le maître de maison veillait à ce qu’on ait lavé les pieds des invités, lesquels devaient se laver les mains et surtout la droite, qui servait à prendre les aliments. Dans les très grands festins, l’usage était de parfumer la tête des invités de marque. Très longtemps on a mangé assis, jamais debout, mais au temps de Jésus l’influence de la mode gréco-romaine avait introduit le repas couché sur des coussins, où on s’appuyait sur le coude gauche pour manger de la main droite : pensez aux préparatifs du dernier repas pascal de Jésus avec ses apôtres : « vous trouverez à l’étage une grande pièce garnie de coussins ; faites-y les préparatifs ( Lc 22,12 ) ». Quand il y avait des invités, le maître de maison ou le maître du repas les servait lui-même : « Jésus prit la bouchée qu’il avait trempée et la donna à Judas Iscariote, fils de Simon (Jn 13,26) ». (Philippe BERNARD, Le repas dans la bible.)

Le Seder

La Haggada fournit une procédure à suivre pour la soirée qu’elle découpe en 15 étapes :

1. Kadesh (bénédiction) : La cérémonie du Séder commence par la récitation du kiddouch, qui proclame la sainteté de la fête, qui se fait en tenant un verre de vin, le premier des quatre verres (en étant inclinés sur le côté) pendant le Séder. Seules les personnes libres avaient le luxe de s’incliner en mangeant.

2. Our'hatz : tous doivent se laver les mains sans bénédiction, avant de manger le Karpass trempé dans l’eau.

3. Karpass (persil) : les convives mangent du Karpass trempé dans de l’eau salée. On prend du Karpass c’est-à-dire du persil, des oignons, des radis ou des pommes de terre chacun selon sa tradition familiale, on le trempe dans l’eau salée et l’on dit la bénédiction « Boreh peri haadama » en ayant soin d’en manger moins de 30 g et en pensant à soustraire, par cette bénédiction, les herbes amères (étape du Maror) que l’on consommera après. L’eau salée rappelle le goût des larmes des enfants d’Israël pendant leur esclavage.

4. Ya'hatz (briser la matza) : la matza du milieu sur le plateau du Séder est cassée en deux. La plus petite partie est retournée sur le plateau du Séder. Cette matza du milieu brisée, le « pain de misère », reste visible lorsque nous racontons l’histoire de l’Exode (voir l’étape 5) et sera consommée peu après. Le morceau le plus grand est mis de côté pour être utilisé ultérieurement comme afikomane (voir étape 12). Cette action rappelle l’ouverture de la Mer rouge.

5. Maggid (récit de l’histoire de l’Exode). Le plus jeune convive montre son intérêt en posant quatre questions traditionnelles : « Mah nishtana ha-laïla hazeh mikol ha-leilot? Pourquoi cette nuit est-elle différente de toutes les autres nuits ? » Pourquoi seulement de la matza ? Pourquoi tremper des aliments ? Pourquoi les herbes amères ? Pourquoi nous détendons-nous et nous inclinons-nous comme si nous étions des rois ? Seconde coupe de vin.

6. Ro'htzah (ablution des mains) : tous les convives se lavent les mains, avec bénédiction.

7. Matza/Matzot (un pain non levé) : En tenant les trois matzas (avec la matza cassée entre les deux entières), on récite la bénédiction habituelle avant le pain.

8. Ensuite, en laissant la matza inférieure retomber sur le plateau, et en tenant la matza supérieure entière avec celle cassée du milieu, on récite la bénédiction spéciale « al akhilat matsa ». Puis on brise un peu de la matza supérieure et au moins 30 g de la matza du milieu (idéalement 30 g de chaque), et on mange les deux morceaux ensemble, en s’accoudant.

9. Maror (herbes amères) :on mange des herbes amères (laitue romaine, endives, raifort...) trempées légèrement dans la harosset. La Harosset est un mélange de fruits secs moulus (dattes, noix, pommes, amandes, cannelle). Il rappelle le mortier, qu’utilisaient les esclaves pour fabriquer les briques en Égypte.

10. Kore'h (sandwich) : on déguste la matza et les herbes amères ensemble, selon la coutume de Hillel l’Ancien (grand sage du Talmud).

11. Choul'han Ore'h (le festin) : la table est servie et les convives mangent le repas de fête. Le repas commence par un œuf dur, en souvenir de la destruction du Temple de Jérusalem. Un os y est présenté pour rappeler le sacrifice de l’agneau pascal à l’époque du Temple de Jérusalem.

12. Tzafoun (sortie de cachette) : Après le repas, la demi-matza qui avait été « cachée » et mise de côté pour l’afikomane (le « dessert ») est sortie et mangée. Elle symbolise l’agneau pascal que nos ancêtres mangeaient à la fin de leur Séder de Pessa’h.

13. Bare'h : bénédiction qui suit le repas et troisième coupe de vin.

14. Hallel (louange – psaumes 113 à 118) : lecture du Hallel, texte lu traditionnellement lors des fêtes juives, bénédiction et quatrième coupe de vin.

15. Nirtzah (acceptation - Tout a été agréé par l’Éternel) : conclusion du Seder autour de chants symboliques. Le souhait « l’an prochain à Jérusalem » est prononcé dans tous les foyers.
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En résumé : trois Matzoth (du pain azyme), le Karpass (les herbes vertes : céleri, persil) ; de l’eau salée, le Maror (herbes amères), le Harosseth (fruits secs), Zerowa (os), Bēṣa (œuf dur), quatre coupes de vin (ou jus de raisin),viande d’agneau rôtie pour le festin.

Le symbole de l’agneau

Le repas pascal est appelé un seder, à partir d’un mot hébreu qui signifie « ordre », parce qu’il doit se dérouler selon un rituel précis.

Au cours de ce repas, que mange-t-on ? On mange essentiellement un agneau, qui doit répondre à des critères bien précis. Un équilibre est requis entre sa taille et le nombre de participants : Ex 12,3-4. L’animal est donc consommé dans le cercle familial, par la famille au sens strict, ou élargie aux proches voisins. Si l’on se préoccupe du nombre de convives, c’est que tout doit être consommé : Ex 12,10.

Ce souci de ne rien conserver - c’est la même chose pour la manne - signifie, symboliquement, laisser derrière soi la terre d’esclavage. Ce repas est un repas de passage.

L’animal sacrifié répond à d’autres exigences : Ex 12,5. Pourquoi un mâle ? Parce que cet animal rappellera que tous les enfants mâles d’Israël avaient été menacés de mort : Ex 1,15-17, et que les premiers-nés d’Israël avaient été épargnés, tandis que seront frappés ceux de l’Égypte. L’agneau est rôti au feu : Ex 12,8. Ce mode de cuisson permet de ne rien garder, de brûler les restes : repas de nomades… L’agneau est donc sacrifié, et son sang devient le signe de l’adhésion à Dieu : le sang de l’agneau marque les portes des maisons pour les protéger de la dernière plaie d’Égypte ( Ex 12,12-13 ). Le sang de l’agneau désigne les maisons où la Pâque est consommée : Ex 12,7. Ce repas pascal, s’il est un passage de la servitude à la liberté, est donc aussi une forme de passage de la mort à la vie pour le peuple.

Mais pourquoi le pain sans levain et les herbes amères ? Nous savons tous, même si nous ne sommes pas des rois de la boulangerie ou de la pâtisserie ! que le levain fait fermenter la pâte. Mais nous rencontrons aussi, symboliquement, du levain dans le cœur de l’être humain : ce sont les passions qui bouillonnent et fermentent en nous. C’est pourquoi se débarrasser du levain pour ne manger que des pains non levés, c’est chercher à se débarrasser du levain qui est en nous, c’est se préparer intérieurement à la Pâque : Ex 12,15. Saint Paul reprendra très exactement cette symbolique : 1Co 5,6-8.

Quant aux herbes amères, elles rappellent le goût de l’amertume de l’esclavage. Un goût à ne pas oublier, pour ne pas retomber soi-même en esclavage. Ce repas a lieu de nuit, à la hâte, dans une tenue particulière qui est la tenue de voyage : Ex 12,11.

La nuit évoque l’attente, la veille : il faut veiller pour vivre la rencontre. Ex 12,42. Ce repas est donc le rappel que Dieu seul peut sauver son peuple, et que l’homme doit être prêt. Ce repas de la Pâque est un mémorial (Ex 12,14) Il devra être répété, dans ses moindres détails, d’année en année, de génération en génération : Ex 12,24-27. Car la Pâque, contrairement à ce qu’on pourrait croire, n’est pas seulement tournée vers le passé, mais aussi vers l’avenir : puisque Dieu a déjà sauvé, il sauvera encore. Répéter ce repas avec sa symbolique, c’est vivre à nouveau le passage, savoir que l’on a toujours à devenir libre en recevant de Dieu cette liberté.

L’agneau est au cœur de ce repas pascal. Plus tard, les prophéties d’Isaïe (53,2-12) et de Jérémie (11,19) annonceront la venue d’un serviteur de Dieu doux comme un agneau, qui se laissera comme lui mener à l’abattoir, et par qui s’accomplira le dessein de salut de Dieu. Jean Baptiste désignera Jésus comme l’agneau de Dieu (Jn 1,29). Dans l’Apocalypse de Jean ( 5,6-9 et 12-13 ), le Christ ressuscité est symbolisé par un agneau égorgé, mais vivant, glorieux et victorieux ( 14,1.4 ), et on trouve là aussi le parallèle entre le repas et la Parole de Dieu : 19,7-9. Il est au passage intéressant de noter que l’agneau est à la fois l’animal à immoler et la nourriture de fête des trois grandes religions monothéistes (Philippe BERNARD).

Le petit de la brebis est un animal qui a toujours été associé à la douceur et à l’innocence. C’est le symbole universel de la non-violence, de la fragilité et de l’impuissance (Is 53,7 ; Jr 11,19).

Dans l’Ancien Testament, l’agneau est un des animaux sacrifiés pour le Seigneur. En particulier, le sacrifice de l’agneau est au centre de la fête de la Pâque juive (Ex 12). Chaque famille doit choisir un agneau mâle, sans défaut âgé d’un an. Ils doivent l’égorger le 14 du mois de Nissan au crépuscule et le rôtir pour en manger en se rappelant de la sortie d’Égypte. On prenait son sang pour en étendre sur les montants et linteaux des portes des maisons en se rappelant le même geste posé pour éviter le dernier des fléaux en Égypte.

Un autre sacrifice important impliquant des agneaux a été le sacrifice quotidien au temple de Jérusalem. Chaque matin et chaque soir, un agneau est sacrifié dans le temple pour les péchés du peuple (Ex 29,38-42).

À plusieurs reprises, dans la Bible, le peuple de Dieu est représenté symboliquement comme troupeau.

Is 40,11 Tel un berger, (le Seigneur) fait paître son troupeau … il porte les agnelets sur son sein.

Le Nouveau Testament associe Jésus au symbole de l’agneau. Jean Baptiste déclare : voici « l’Agneau de Dieu (Jn 1,29) » une expression encore employée aujourd’hui lors de célébrations liturgiques. Le lien se fait entre le sacrifice de l’agneau pascal et celui de Jésus. L’évangile de Jean spécifie même qu’il est mort au même moment que les agneaux sacrifiés pour la Pâque.

Le livre de l’Apocalypse est celui qui exploite le plus l’image de l’agneau. Il choisit de le faire avec le mot grec arnion qu’on peut traduire par agnelet. Ce symbole est très fréquent pour évoquer la mort/résurrection de Jésus Christ. Il réfère probablement à l’agneau pascal et la prophétie du serviteur souffrant d’Isaïe que les chrétiens appliquent à Jésus :

Is 53,7 Brutalisé, il s’humilie ; il n’ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l’abattoir.

Dans le livre de l’Apocalypse, on retrouve même un hymne pour fêter les noces de l’agneau (Ap 19) symbole de la victoire du Christ. En effet, l’apocalypse inverse la symbolique de l’agneau qui devient l’agneau vainqueur à la force guerrière des sept cornes (Ap 5,6). L’agneau revêt alors des attributs du trône, de la puissance et de la royauté. Ce symbole de douceur devient soudainement le symbole d’un pouvoir subversif très différent des rois de la terre. L’agneau sacrifié devient l’agneau glorieux, vainqueur de la mort et du mal.

De la Pâque juive à la Pâque chrétienne

La cène

La cène est le repas de la continuité et de la rupture par rapport à l’histoire du peuple d’Israël. La cène peut avoir été ou n’avoir pas été un repas pascal, de cela nous n’avons pas de preuve décisive ; mais elle a certainement eu lieu à un moment très proche de la Pâque, et elle est tout imprégnée de l’esprit de cette fête ; les auteurs des Évangiles ont certainement interprété les derniers jours de Jésus en relation avec la Pâque.

C’est au cours d’un repas traditionnellement appelé « cène » que Jésus ajoute des paroles inédites à partir du pain et de la coupe de vin :

Mt 26,26-28 Or, tandis qu’ils mangeaient, Jésus prit du pain, le bénit, le rompit et le donna aux disciples en disant : « Prenez, mangez, ceci est mon corps. » Puis, prenant une coupe, il rendit grâces et la leur donna en disant : « Buvez-en tous ; car ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés.

Le terme « cène » vient d'un mot latin qui traduit le grec "deipnon" = repas principal. Le verbe "deipneo' = prendre le repas, se trouve, en rapport avec le dernier repas pascal de Jésus, en Jn 13:2, Jn 13:4; Lu 17:8; Lu 22:20; 1 Co 11:25. Le Nouveau Testament utilise aussi les expressions "repas du Seigneur" (1 Co 11:20), "table du Seigneur" (1 Co 10:21) et "fraction du pain" (Ac 2:42).

Il y a là une nouveauté radicale par rapport au séder, le repas de la Pâque juive. Les disciples referont ces gestes, ils rediront ces paroles, dès les jours qui suivront la mort et la résurrection de Jésus. « Rompre le pain », vivre « la fraction du pain », comme cela est si souvent mentionné dans les Actes des Apôtres, ce sera cette tradition reprise, suivant l’ordre même de Jésus : « Faites cela en mémoire de moi » :

1 Co 11,24-25 : Pour moi, en effet, j’ai reçu du Seigneur ce qu’à mon tour je vous ai transmis : le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain et, après avoir rendu grâce, le rompit et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. » De même, après le repas, il prit la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; chaque fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi. » Chaque fois en effet que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

Lc 22,19 : Puis, prenant du pain, il rendit grâces, le rompit et le leur donna, en disant : « Ceci est mon corps, donné pour vous ; faites cela en mémoire de moi. »

Le moment venu, Jésus et ses disciples se mettent à table, en réalité ils s’allongent sur les tapis. Puis ils mangent avec les mains ; chacun se servant dans le même plat avec sa main (Mc 14,20). C’est d’ailleurs cet acte qui permet d’identifier celui qui livrera Jésus.

Concernant l’institution de l’eucharistie, les évangélistes nous rapportent que cet événement se déroule pendant le repas. Jésus prend l’initiative ; il est d’ailleurs le seul à parler et à accomplir les gestes. L’institution se déroule en 5 actions : 1 - un geste : Jésus prend le pain ; 2 – Une parole : Jésus bénit le pain ; 3 – Un geste : Jésus rompt le pain ; 4 – Un geste : Jésus donne le pain ; 5 – Jésus dit une parole consécratoire.

Mt 26,26-28 Or, tandis qu’ils mangeaient, Jésus prit du pain, le bénit, le rompit et le donna aux disciples en disant : « Prenez, mangez, ceci est mon corps. » Puis, prenant une coupe, il rendit grâces et la leur donna en disant : « Buvez-en tous ; car ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés.

« Prenez, mangez (λαβετε φαγετε) »

Sur un plan linguistique, nous constatons que cette phrase est composée de deux verbes à l’impératif. L’impératif est un mode grammatical exprimant une injonction. Aucune formule de politesse ne vient atténuer la force du commandement. À la deuxième personne du pluriel, l’impératif s’adresse ici à un groupe de personnes. Le sujet est absent parce qu’il est inclus dans la forme verbale.

Les deux verbes signifient que le sujet doit entreprendre des actions. L’ordre des verbes désigne l’ordonnancement de celles-ci ; il faut d’abord prendre et manger ensuite. Il n’est pas possible de faire l’un sans l’autre. Les deux actes sont indissociables.

Nous retrouvons cette injonction de prendre et manger dans ce verset du Lévitique :

Lv 10,12 Moïse dit à Aaron et à ses fils survivants, Éléazar et Itamar : Prenez l’oblation qui reste des mets de Yahvé. Mangez-en les azymes à côté de l’autel, car c’est chose très sainte.

Prendre

Prendre signifie dans son sens premier « se saisir de ». Sur un plan anthropologique, la main est l’organe du “prendre” notamment dans le cadre de l’alimentation. Seuls les bébés ou les personnes séniles prennent les aliments directement à la bouche sans passer par l’intermédiaire de la main.

Il s’applique plus particulièrement aux objets ; par exemple prendre un morceau de pain. Dans ce cas, la main se saisit du pain. De même prendre un enfant par la main signifie la serrer dans sa propre main pour “l’emmener vers demain” comme le chante par exemple Yves Duteil. On peut aussi prendre un verre pour dire que l’on va boire un coup. Enfin dernier exemple, on prend un(e) époux(se). Le sens est ici beaucoup plus symbolique, car il ne signifie pas se saisir de, mais entrer dans une alliance.

Revenons à l’exemple du pain puisqu’il concerne la communion eucharistique. La liturgie nous invite à prendre le pain. Ce pain nous est offert dans un acte de partage par la personne qui distribue la communion. La main est la médiation du partage du pain. C’est par elle que se transmet le pain au sein de la communauté rassemblée autour de la table eucharistique. (Sur la communion dans la main ou la bouche, voir les liens ci-dessous).

Recevoir comme un don

Nous prenons le pain comme un don gratuit. Quelqu’un nous le donne. Si nous pouvons le prendre, c’est parce qu’il est objet d’un don. Ce “prendre” devient “réception”.

Le texte de la Genèse énonce l’interdit fondateur de toute relation et plus particulièrement de la relation à Dieu. Gn 2,16-17 Et Yahvé Dieu fit à l’homme ce commandement : Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car, le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort. Il s’agit d’une loi de relation. Comme le souligne Marie Balmary,

Pour qu’ils puissent dire alternativement Je et Tu, il leur faut respecter un tu en mangeras pas… tu ne mangeras pas l’autre . Adam et Ève prennent le fruit et le mangent. Gn 3,6 La femme vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu’il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il mangea (M. BALMARY, Abel ou la traversée de l’Eden, Grasset, 1999, p. 171.)

Nous sommes bien dans le registre du « prendre et mangez », mais ils ne peuvent s’accorder ce droit pas eux-mêmes sous peine de mort.

Manger

Alors que le repas est un acte social et communautaire, la manducation est éminemment personnelle. Personne ne porte des aliments dans sa bouche pour les transmettre à quelqu’un d’autre. Seule la mère s’autorise une telle pratique à l’égard de son nourrisson ou encore les amoureux qui veulent se transmettre une part d’eux-mêmes à leur partenaire.

La manducation se déroule en quatre étapes : porter à sa bouche, mastiquer, goûter, avaler. Ce qui vient avant concerne le « prendre » et ce qui vient après relève de la digestion.

Porter à sa bouche implique l’ouverture de son corps sur le monde extérieur. C’est accepter que quelque chose pénètre dans le corps. Les anthropologues soulignent que toute manducation comporte un risque, car l’aliment reste un corps étranger qui peut provoquer maladie ou intoxication. Dans le cadre de l’eucharistie, celui qui prend le pain accorde sa confiance à celui qui le donne.

Concernant la manducation, il s’agit d’un agir qui se passe dans le secret de la bouche, car la politesse exige que l’on mange la bouche fermée. Ensuite, l’acte de manger est mouvement agressif. D’abord par la mastication, où l’aliment est croqué, puis déchiqueté et enfin réduit en miettes. Il s’agit d’assimiler chaque aliment en démantibulant en plus petites parcelles possible son entité, afin de l’avaler plus facilement. Puis vient l’ingestion proprement dite (G. APFELDERFER, Je mange donc je suis, Petite Bibliothèque Payot, 1993, p. 32).

Comme on le voit, la mastication elle-même ne consiste pas à laisser fondre ou à sucer.

Les communiants d’autrefois se souviennent qu’il était associé à nombre de recommandations sur la manière de manipuler l’hostie à l’intérieur du corps (être à jeun, ne pas mordre l’hostie, ne pas la toucher avec les doigts, la laisser fondre sur la langue avant de l’avaler, etc.), prescriptions qui avaient affaire avec l’effet attendu du sacrement (ne pas manipuler convenablement l’hostie c’était risquer de perdre le bénéfice de l’eucharistie). Laurence HERAULT, Apprendre à communier, Journal des anthropologues, 71, 1997.

En 6,23-53 le mot grec phago, qui signifie « manger » est utilisé neuf fois. Mais, juste après que les juifs expriment leur incrédulité, Jésus utilise un mot encore plus fort et plus explicite ; trogo. Ce mot signifie littéralement « ronger, croquer, mâcher, ». Jean 6:54-56 - « Celui qui mange [trogo] mon corps et qui boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai le dernier jour. En effet, mon corps est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment une boisson. Celui qui mange [trogo] mon corps et qui boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui. » Lien.

Concernant le goût du pain, celui-ci est relativement neutre. Le fait de goûter est à comprendre au sens spirituel, c’est-à-dire dans l’accueil d’une présence, en l’occurrence celle du Christ ressuscité qui se donne à nous sous la forme visible et sensible du pain.

La manducation s’achève par l’ingestion. Sur un plan biologique, le pain suit son cours comme tout autre aliment. Le corps ne lui réserve pas un sort particulier. L’ingestion signifie l’intériorisation, l’assimilation. L’aliment poursuit son chemin pour devenir nourriture, c’est-à-dire un élément vital. Le corps intègre l’aliment extérieur pour qu’il devienne intérieur à soi, en se transformant à l’intime de lui-même.

Une manducation symbolique

De tout temps, des hommes ont mangé des hommes. Pour des raisons diverses, rituelles et religieuses. De la Grèce Antique qui regorge de mythes cannibales (Cronos dévorant ses enfants, le peuple Lestrygons de l’Odyssée...) au Moyen Âge où la famine aidant pousse des individus désocialisés à dévorer des petits enfants égarés dans de lugubres forêts européennes. Nous avons aussi l’exemple du radeau de la Méduse de Géricault. Dans des sociétés primitives en temps de guerre, on mangeait son ennemi capturé afin de le détruire intégralement et de l’assimiler.

Plus symboliquement, les parents croquent leurs nourrissons et les amoureux se mangent mutuellement pour se témoigner leur désir dévorant. Le baiser est à cet égard un symbole de la manducation de l’autre.

Le décalogue énonce cette interdiction originelle de ne pas tuer l’autre : Le premier commandement donné à l’homme est de ne pas manger l’autre ; le prochain est sacré ; « tu ne tueras pas (Ex 20,13)» (André THAYSE, A l’écoute de l’origine : La Genèse autrement, L’Harmattan, 2004, p. 87).

Manger un corps ne peut se concevoir que sur le mode symbolique sinon on tombe dans l’anthropophagie. On comprend l’attitude de certains disciples de Jésus qui le quitte après ces paroles :

Jn 6,47-58 En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle. Je suis le pain de vie. Vos pères, dans le désert, ont mangé la manne et sont morts ; ce pain est celui qui descend du ciel pour qu’on le mange et ne meure pas. Je suis le pain vivant, descendu du ciel. Qui mangera ce pain vivra à jamais. Et même, le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde. » Les Juifs alors se mirent à discuter fort entre eux ; ils disaient : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Alors Jésus leur dit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson. Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé et que je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi. Voici le pain descendu du ciel ; il n’est pas comme celui qu’ont mangé les pères et ils sont morts ; qui mange ce pain vivra à jamais. »

Pour bien comprendre la signification de la manducation symbolique, nous devons dépasser la notion de corps comme simple composant organique.

Communion sur la langue ou sur la main

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