Le plaisir

Le plaisir est un des moteurs de l'existence. L'homme recherche continuellement le plaisir ; il fuit la douleur et la souffrance. Nietzsche souligne qu'il n'y a

«pas de vie sans plaisir; la lutte pour le plaisir est la lutte pour la vie 34 .»

Avoir du plaisir, c'est vivre, et vivre, c'est avoir du plaisir, ces deux sont un. Le plaisir est précisément un des vecteurs de l'union des corps. Mais la nature du plaisir est telle que les partenaires sont tentés de s'unir exclusivement pour le plaisir.

A – Définitions

Le plaisir sexuel est l'une des manifestations de la jouissance sensible. Mais le plaisir n'est pas une sensation. La sensation ne constitue que le support du plaisir. Dans la caresse, ce n'est pas la caresse en tant que frottement sensible qui est le plaisir, mais plutôt ce qui est procuré par la caresse. Les sens participent à la genèse du plaisir, mais le plaisir n'est pas réductible aux sens; l'imagination peut à elle seule stimuler le plaisir. Mais le plaisir demeure insaisissable. Il n'a aucune consistance matérielle. Il est toujours à conquérir et il se dérobe lorsque le corps croit le posséder. Le plaisir n'est pas une réalité secondaire qui affecterait le sujet de façon épisodique. J. Bergeret souligne qu'il s'agit

«d'un des mécanismes affectifs les plus nécessaires à l'épanouissement de l'individu 35 .»

La quête de plaisir est présente à tous les stades de l'existence. Cette quête devient plus complexe avec l'âge. Le nourrisson se contente du contact physique, notamment dans la tétée. L'adulte éprouve le plaisir à travers de multiples activités. Mais il ne retient, ou ne recherche, que celles qui lui procurent un plaisir. M. Legrain définit le plaisir, comme

«une plénitude de vie physique et psychique consécutive à l'apaisement d'un besoin ou à l'accomplissement d'un désir 36 .»

Au-delà des besoins, l'homme et la femme sont fondamentalement deux êtres de désir. Le plaisir s'inscrit dans le prolongement du besoin et du désir. Il satisfait le besoin tout en étant la promesse tenue du désir. Le plaisir est une plénitude du corps. Il est

«la célébration d'une plénitude 37 .»

Il relève de la présence à soi-même et à l'autre. L'expérience sexuelle, même limitée au plaisir, appelle un renouvellement et une durée, une ouverture sans fin dans l'infini du désir. Le plaisir qui envahit le corps n'est pas étranger à l'existence; il coïncide avec elle. À l'inverse de la douleur, le plaisir est familier. Il fait partie de soi et le corps voudrait le retenir. Le corps fait corps avec le plaisir. La douleur reste étrangère; elle n'est pas acceptée. Elle enferme le sujet dans sa corporéité en lui rappelant sa finitude. Le plaisir, notamment dans son paroxysme ouvre le corps vers l'infini; la douleur vive focalise toute l'attention sur le point douloureux. Le masochisme est sur ce point paradoxal, car il recherche le plaisir dans la douleur, l'ouverture dans le repli, l'être corps dans l'abnégation et l'humiliation du corps. Il veut être en n'étant pas. L'expression

«prendre du plaisir» évoque l'idée d'une chose que le corps pourrait s'approprier. Or le plaisir échappe à celui qui veut le saisir. Il réclame l'abandon du corps.

«Il faut s'abandonner au corps, autrement dit : laisser le plaisir prendre possession de son être 38 .»

Le plaisir en appelle au don de soi et à une liberté du corps. Les inhibitions provoquent des blocages. Le plaisir jaillit dans l'ouverture confiante du corps. Il n'est ni donné, ni reçu, mais obtenu dans le don du corps. Le corps ne prend pas le plaisir, mais il l'éprouve. Le plaisir fuit celui qui veut le posséder. Il est impalpable. Sa violence est à la mesure de son évanescence. Il se montre pour mieux disparaître. Et lorsque le corps croit le posséder, c'est alors qu'il s'évanouit. Sa nature est paradoxale : le plaisir est, tout en n'étant pas. Il n'a aucune consistance et pourtant il est une plénitude du corps. Le plaisir rappelle que je suis un corps et que ce corps n'est pas une réalité distincte et distante de moi. Je coïncide avec lui. De plus, le plaisir envahit tout mon corps et ne se limite pas à certains organes.

B – Finalités

La finalité première du plaisir est de provoquer et de favoriser la rencontre sexuelle entre l'homme et la femme. Toutes les autres finalités, apaisement, joie, fécondité, s'y rattachent. Le plaisir pousse l'homme et la femme à l'étreinte, dans un moment où les corps ne vivent que pour leur satisfaction mutuelle. Dans l'expérience du plaisir, les corps découvrent un autre mode de présence au monde. Un mode de présence qui n'est pas celui de la quotidienneté des tâches auxquelles l'être humain est confronté. L'homme et la femme découvrent leur corps et leur existence

«pour rien d'autre que pour cette présence, délivrés d'avoir à faire ou à travailler 39 .»

Par le plaisir, le corps est et fait être au-delà des contingences et des souffrances du monde. En ce sens, l'union des corps est une aventure qui coupe les deux partenaires du monde cosmique et social. Les amoureux sont seuls au monde; ils le sont dans le désir de l'autre et le corps envahi de plaisir. Les instants de volupté rompent avec le déterminisme scientifique, les lois des causes et des effets. Ils n'existent que pour eux-mêmes. La jouissance transporte hors du temps et de l'espace. Par la sexualité, l'homme et la femme redécouvrent ces instants où la seule finalité est du domaine du jouir. En cela, la sexualité s'apparente à un jeu. Le jeu introduit une distance face au sérieux et à la gravité des événements liés aux tâches quotidiennes et aux ambitions personnelles 40 . Les enjeux et les conséquences sont bien évidemment différents par rapport aux traditionnels jeux de l'enfance, car le plaisir et le désir touchent à l'intimité et l'intégrité du corps, à la vie et à la mort. Mais les moments ludiques ont ceci en commun : ils se vivent pour eux-mêmes, en dehors de toute considération spatiale ou temporelle.

Mais la dimension ludique de la sexualité ne soustrait pas le plaisir de toute règle. Chaque jeu a ses propres règles. Une des règles principales est de finir la partie. Une autre est de ne pas tricher. Ainsi, dans l'étreinte sexuelle, il est important que les deux partenaires parviennent au plaisir, sans simulation. Ce jeu ne vise pas à abattre un adversaire, mais à faire alliance avec un partenaire, afin de parvenir ensemble à la victoire sur la tentation toujours latente de jouir sans l'autre. La vocation ludique du plaisir peut cependant être exacerbée. Le plaisir devient un refuge face à un monde en perte de sens. La quête de plaisir à travers la sexualité est alors

«ce en quoi et par quoi s'incarne l'homme pour faire cesser une diaspora dans laquelle il s'éprouve disloqué et défixé 41 .»

La sexualité devient une compensation aux déceptions éprouvées dans d'autres secteurs de la vie humaine. L'activité professionnelle ne représente plus qu'un passage obligé pour s'épanouir en d'autres domaines. Le travail n'est plus porteur de sens. Aussi l'homme et la femme reportent-ils sur les loisirs le sens de leur vie. L'érotisme et le plaisir qu'il génère, apparaissent comme une dimension de loisir à moindres frais, une solution de facilité. Le plaisir des sens devient un refuge, car il procure un apaisement immédiat. L'érotisme dans sa quête de volupté est alors

«une revanche non seulement sur l'insignifiance du travail, de la politique, de la parole, mais sur l'insignifiance de la sexualité elle-même 42 .»

Le sexe se substitue à la sexualité et le plaisir tombe dans l'ambiguïté, car il devient une fin en soi.

C - L’ambiguïté du plaisir

Un acte ou un événement est qualifié d'ambigu lorsque son sens est incertain ou lorsqu'il laisse planer une suspicion. Le sens du plaisir est ambigu, car s'il tend à favoriser la relation, il se présente aussi comme un absolu. Il est ambigu dans son essence, dans les gestes et les actes qui le génèrent, dans l'expérience de séparation et de solitude sur laquelle il débouche.

1 - Dans son essence

L’ambiguïté du plaisir s'enracine dans la nature du plaisir lui-même. Aristote déclare que

«le plaisir parachève l'activité qui se déploie, à la manière d'un ornement qui s'ajouterait de surcroît, comme la beauté à ceux qui sont dans la fleur de la jeunesse 43 .»

Il ressort de cette formule que le plaisir est lié à un acte, qu'il n'est rien sans cet acte, mais qu'il est en soi un absolu. Le plaisir est en lui-même parfait dans le sens où il scelle un achèvement. Il est l'aboutissement d'un acte. Il est en lui-même une fin. Il accomplit une totalité. Il réalise parfaitement l'objectif auquel il est assigné. Aucun autre plaisir ne le remplace. Il est parfait en son essence. Le plaisir est cependant limité. Dans la mesure où il achève un acte, il s'achève avec l'acte, mais ne le déborde pas. Le plaisir n'est pas l'acte. La jouissance est un état. Elle est le résultat d'un acte.

Le plaisir se présente comme une fin. L'acte sexuel se clôt sur l'orgasme. Les gestes de tendresse qui le suivent ou la fécondité sur laquelle il débouche, n'appartiennent pas à l'acte sexuel lui-même. L'acte sexuel s'achève lorsque le plaisir se tarit dans son paroxysme. L'acte et le plaisir meurent ensemble. Le plaisir naît, se prolonge et meurt avec l'acte. Il est porté par l'acte sexuel de sa naissance à sa mort. Le plaisir se présente comme la fin à atteindre : fin de l'acte et aussi sa propre fin. Le plaisir devient alors le sens du plaisir. L'ambiguïté de cette fin du plaisir ne se lève que si l'acte est intégré dans une relation. La relation déborde l'acte. Elle l'encadre dans un événement dans lequel «je» est face à un «tu» et non pas enfermé dans un acte. La fin de l'acte n'est pas la fin de la relation. Bien au contraire, la fin de l'acte enrichit la communion entre l’homme et la femme, dans la mesure où l’un et l’autre se reconnaissent comme les partenaires d’une vocation et d’une élection réciproques. Ainsi, le plaisir, dans sa clôture de l'acte, meurt pour que les partenaires s'ouvrent l'un à l'autre dans une nouvelle forme de communion.

La fin du plaisir se confond également avec le désir infini et indéfini. L'homme et la femme sont toujours en quête d'un absolu sans pouvoir le définir. Le plaisir, dans son paroxysme, passe pour un appel de l'infini. Mais l'acte sexuel le plus parfait ne peut combler l'infini du désir. Il existe donc une ambiguïté, un paradoxe dans l'appel à la sexualité. D'un côté un plaisir intense, parfait, totalisant, et de l'autre une ouverture vers l'absolu. L’ambiguïté réside dans la distance à maintenir entre les deux termes. Le plaisir, en raison de son essence, tend à passer pour le possible de l'infini du désir. Et l'être humain est attiré vers l'infini, comme le remarque F. Nietzsche :

« La mesure nous est étrangère, avouons-le; ce qui nous excite, c'est l'attrait de l'infini, de la démesure. Tel le cavalier sur un cheval écumant, nous lâchons les rênes devant l'infini, nous sommes modernes à demi barbares et nous ne savourons la félicité suprême que dans le moment où nous sommes le plus en péril 44 .»

Le plaisir mène aux frontières de l'infini. Mais il n'est pas l'infini. Il accomplit le désir du plaisir, mais non la soif d'absolu. L'assouvissement du plaisir se confond avec la quête du désir infini.

«La fascination du plaisir repose en grande partie sur l'équivoque qu'il permet d'entretenir quant à la possibilité de combler le désir 45 .»

Par la plénitude qu'il procure dans l'instant, le plaisir se confond avec le bonheur. Il est de ce fait recherché comme une fin à laquelle toutes les autres activités sont subordonnées. Il est ambigu parce qu'il se propose comme un absolu. Le plaisir vécu comme un telos du désir s'arrête au moment de l'orgasme. Il meurt à son paroxysme. Or la quête n'est jamais satisfaite. La recherche du plaisir et le plaisir lui-même invitent à un dépassement du seul plaisir, car le plaisir le plus intense ne peut satisfaire le désir. Si «l'assouvissement tue l'objet du désir 46», il ne supprime pas le désir lui-même. La satisfaction totale du désir est impossible. Le sens du plaisir n’est donc pas la satisfaction du désir illimité, mais son intégration à un projet qui le déborde.

«Vivre le plaisir comme un tout fermé sur lui-même, sans 'débouché', c'est l'utiliser comme un tranquillisant de l'angoisse, c'est le dénaturer par le jeu de l'illusion qui fait croire qu'il se suffit à lui-même et ne mène à rien qu'au désir sans cesse renaissant 47 .»

Mais l’écueil est difficile à éviter à cause de l’ivresse qu’il procure. Le plaisir et la jouissance mènent donc les corps aux frontières du fini et de l'infini; là où les portes du charnel semblent s'ouvrir sur un absolu et se refermer sur le temporel. Le plaisir transporte les corps dans une plénitude de bien-être où l'espace et le temps ne semblent plus avoir d'emprise sur le corps. En somme, la sexualité exprime, dans ses moments les plus intenses, à la fois la transcendance et l'immanence du corps. A. Vergote affirme en ce sens que

«le moment du plaisir est de courte durée et, surtout lorsqu'il est érotique et transit tout le corps, il paraît totaliser toute l'existence en un instant et la refermer sur la sensation ponctuelle 48 .»

Le plaisir offre un instant d'éternité, une transcendance défiant les lois de la condition humaine.

2 - Dans les gestes et les actes

L’ambiguïté réside aussi dans les gestes et les actes qui suscitent le désir et le plaisir. L'autre n'est pas indispensable dans la recherche du plaisir. La masturbation le procure également. Mais s'agit-il du même plaisir ? L'auto-érotisme mène à la solitude, à la tristesse et au repli sur soi, car il ne satisfait qu’un besoin organique. Jouir pour jouir est un écueil à éviter :

«C'est une aliénation et un aveuglement que de s'étourdir par la multiplicité indéfinie des plaisirs. C'est un leurre 49 .»

Dans la relation amoureuse, la quête du plaisir passe par l'autre. Mais là aussi la quête est ambiguë. Aucune caresse n'est jamais totalement désintéressée. Si la caresse procure du plaisir, elle en prend aussi. La caresse n'est pas frottement pour l'un et caresse pour l'autre; elle est caresse pour celui qui reçoit et celui qui donne..

Le baiser ne traduit-il pas une envie de dévorer l'autre, la caresse le désir d'être caressé en retour ? La pénétration elle-même n'est pas dénuée d'égoïsme. La sexualité est expression de puissance. Elle est le lieu de la réalisation et de l'affirmation du moi. L’ambiguïté de la sexualité repose donc également sur la tentation de domination dans la recherche du plaisir. La violence transforme alors l'autre en esclave ou en chose. Le sens des gestes tombe facilement dans l'équivoque, surtout si les partenaires occultent la dimension du don et de l'accueil qui est au fondement de toute relation. La menace qui pèse alors sur le plaisir ne repose pas sur l'intensité de l'émotion qu'il engendre, mais dans sa tentation narcissique qui le prive de sa dimension relationnelle..

En somme, la tentation narcissique du plaisir ne fait que révéler l'ambiguïté profonde de la nature humaine. Baudelaire écrit fort justement :

«Il y a en tout homme et à toute heure deux postulations simultanées, l'une vers Dieu, l'autre vers Satan. L'invocation vers Dieu ou spiritualité est un désir de monter en grade, celle vers Satan ou animalité une joie de descendre 50 .»

Il y a, en effet, en l'homme le désir de communier avec l'autre, mais aussi la tentation d'utiliser l'autre à ses propres fins. L'homme et la femme auront toujours une position ambivalente face au plaisir. Ils sont confrontés, d'une part, à la recherche du plaisir pour lui-même, dans sa satisfaction immédiate, et, d'autre part, à la maîtrise et au don du corps pour l'autre.

3 - Dans l'expérience de solitude et de séparation

L'ambiguïté du plaisir repose enfin dans l'expérience de séparation et de solitude sur laquelle débouche l'orgasme. Les actes et les paroles qui sont à la source du plaisir installent dans une relation à l'autre. Le désir du plaisir suscite la rencontre. Que serait la rencontre charnelle sans l'attraction du plaisir ? Le désir tomberait de lui-même et il ne subsisterait que la volonté de procréer. Mais le plaisir demeure personnel. F. Chirpaz note que

«possédé par son plaisir, l'être est comme arraché à cette rencontre qu'il désirait... Le moment où la communion croyait être réalisée, est celui où chacun demeure seul 51 .»

La jouissance est personnelle et

«le solde de l'acte sexuel est celui de la séparation et du déchirement 52 .»

Le plaisir porte vers l'autre tout en ramenant à soi. Il sépare et unit. Il tend vers la communion au risque de la non-communication. La volupté ramène à soi.

«La jouissance est un retrait en soi, une involution. Dans la jouissance frissonne l'être égoïste. La jouissance sépare en engageant dans les contenus dont elle vit. La séparation s'exerce comme l'oeuvre positive de cet engagement. Elle ne résulte pas d'une simple coupure, comme un éloignement spatial. Être séparé, c'est être chez soi 53 .»

La séparation conduit en une demeure qui n'est pas celle de l'autre. La jouissance se vit en soi par l'autre. Elle ramène à soi tout en provoquant l'ex-tase, ce qui signifie littéralement «être hors de soi». Le plaisir possède une vertu paradoxale : il est personnel et pourtant il réunit. Le plaisir est une force de rencontre. Au-delà de la plénitude qu'il procure, le plaisir favorise la relation. Il agit comme un aimant. Il provoque le rapprochement des corps. Le plaisir n'est cependant pas médiation de la relation. Le corps est le lieu de la relation et non le plaisir. Le plaisir n'est que le fruit de la rencontre sexuelle de deux corps. Deux corps ne communient pas dans l'espace du plaisir, car cet espace n'est pas commun. Chaque jouissance est propre. Il est donc illusoire de vouloir fonder une relation sur le plaisir, car il n'y aura jamais de mise en commun. Le sens du plaisir n'est pas dans le plaisir lui-même. Comme le souligne F. Chirpaz,

«ce qui lui donne sens, ce qui l'établit dans son sens, c'est la rencontre à quoi il invite et qu'il appelle. Le refus de comprendre le plaisir comme suffisance de la satisfaction n'est donc en rien un refus du plaisir en lui-même, il est affirmation que le désir vise, par-delà la satisfaction, à une plénitude que seule la rencontre d'un autre dans son être personnel peut fonder. La tentation et le risque du plaisir sont de s'établir dans un oubli de l'autre 54 .»

Or dans la rencontre, l'autre est abordé, soit comme sujet, soit comme objet. S'il est sujet, alors il est respecté dans sa dignité humaine; s'il est objet, alors il n'est qu'un moyen. Or, comme le souligne Jean-Paul II,

«la personne ne peut jamais être considérée comme un moyen d'atteindre une fin, et surtout jamais comme une source de jouissance. C'est la personne qui est et doit être la fin de tout acte. C'est ainsi seulement que l'action répond à la véritable dignité de la personne 55 .»

Le plaisir est une extase. Son absolutisation enferme le corps dans l'instant et le monde clos des sens. L’ambiguïté ne peut s'assumer et se lever que dans la reconnaissance que l'absolu n'est pas l'absolu du plaisir et dans la réciprocité du don.

D - La réciprocité du plaisir

Le plaisir instaure une communion. Il est une réponse au désir. La vocation du plaisir est de provoquer l'émerveillement réciproque dans la communion des corps. Cette réciprocité se manifeste dans l'épiphanie du visage.

1 - Une réponse au désir

Plutôt que «partage» du plaisir, il convient de parler de «réciprocité». Le partage évoque la division et le morcellement. Partager un objet signifie le découper et en faire plusieurs parts. Or le plaisir ne se découpe pas. Il ne se partage pas. Il est total pour chacun des deux partenaires. Chacun éprouve son propre plaisir dans la jouissance. Le corps traduit le plaisir en des manifestations extérieures. Il communique à l'autre le sentiment de bien-être. La jouissance ne se communique qu'en ses manifestations extérieures. Les gestes et les paroles expriment à l'autre les désirs et les sensations. Mais le plaisir lui-même est personnel; il ne se partage que dans son extériorité. Ce qui se communique, c'est l'expression symbolique du mystère de la rencontre charnelle, c'est le désir et la tendresse que se témoignent l'homme et la femme. Le plaisir lui-même ne se communique pas. P. Bruckner note à ce sujet que

«le plaisir ne passe pas du vagin au phallus, ne traverse pas les membranes, il y a étanchéité entre l'organe qui pénètre et la cavité qui le reçoit 56 .»

Le plaisir ne se donne pas. Le don du corps n'implique pas le don du plaisir. Il n'y a pas de transfert du plaisir de l'un des partenaires vers l'autre. Le plaisir ne se possède pas, mais se procure. Il n'est pas stocké en un lieu du corps. Il est toujours en situation de création. Ce sont les paroles et caresses qui produisent le plaisir. Le plaisir est personnel, mais non solitaire, car il trouve sa source par et en l'autre. Partager signifie seulement, dans un sens second, évoquer à l'autre ses propres sensations, c'est-à-dire les révéler. Le corps dans sa sensualité érotique est le révélateur du plaisir éprouvé. Le terme de «réciprocité» n'évoque pas l'idée de division. De plus, il rappelle davantage le don et la réception qui sont au fondement de l'union des corps. Les deux partenaires sont invités réciproquement à satisfaire la promesse du désir. M. Merleau-Ponty souligne que

«sans réciprocité il n'y a pas d'alter Ego, puisque le monde de l'un enveloppe alors celui de l'autre et que l'un se sent aliéné au profit de l'autre 57 .»

La réciprocité du plaisir ne s'inscrit pas dans le registre de l'obligation, mais dans celui de la gratuité. Il ne s'agit pas d'un échange économique, mais d'un don de soi. Le don appelle la réciprocité et même la provoque. Il suscite le désir et le plaisir chez l'autre. Le don à l'autre consiste précisément à lui apprendre à désirer, afin que la réciprocité puisse naître. L'union ne peut s'effectuer que dans la réciprocité et l'harmonie. Or l'harmonie réclame du temps. Chacun doit se mettre à l'écoute du désir de l'autre afin de le découvrir et le reconnaître. Le plaisir sera d'autant plus intense qu'il répondra aux désirs de l'autre.

Don et réception font que le plaisir croît chez les deux partenaires. Le plaisir provoque alors l'ouverture et l'émerveillement dans la communion. Le corps offert et livré ne suffit pas à la réciprocité du plaisir. Le don à l'autre n'est pas uniquement une offrande, mais également une attention, un mouvement vers l'autre. Combler le désir de l'autre, tel est le fondement de la réciprocité des plaisirs. Si le plaisir ne peut être donné, chacun par le don de son corps le fait naître chez l'autre. L'érotisme devient alors un art dans lequel la caresse esquisse les contours de la volupté. La caresse ébauche la communication et la réciprocité. Chacun des deux accomplit la promesse de la parole et du désir. L'autre détient la promesse de la satisfaction. Chacun ne peut la réaliser que dans une relation d'échange et de communion.

2 - Dans l'épiphanie du visage

La réciprocité exige un dépassement du seul plaisir. Le plaisir ne peut répondre au désir que s'il se nie comme plaisir seul pour s'ouvrir, par-delà lui-même, à un autre, à une présence et à une parole. La réciprocité exige une reconnaissance du visage de l'autre, afin que la parole puisse exprimer le désir. L'autre n'est pas le fruit de l'imaginaire. Nier la réciprocité, c'est nier le visage de l'autre, c'est renier sa propre parole et la parole de l'autre. Le corps de l'autre est anonyme, impersonnel tant qu'il n'a pas de visage, tant que les regards ne se sont pas croisés, tant que la parole n'a pas été échangée. La rencontre commence avec la réciprocité du regard. Fuir le regard traduit le refus de l'échange, le repli sur soi. Occulter le visage dans l'union des corps signifie que l'autre n'est qu'un sexe. Léonard de Vinci écrit à ce sujet :

«L'acte d'accouplement et les membres dont il se sert sont d'une telle laideur que, s'il n'y avait la beauté des visages, les ornements des participants et l'élan effréné, la nature perdrait l'espèce humaine 58 .»

C'est par les visages de l'un et de l'autre que transparaît la beauté des corps et du don. La réciprocité des plaisirs s'accomplit dans l'épiphanie du visage. L'amour n'est possible qu'entre visages.

E - Du plaisir à la joie

Le plaisir est lié à l'acte qui l'engendre. Si celui-ci se vit dans un esprit de domination et d'égoïsme, alors il renie la portée symbolique du plaisir. Or le plaisir amputé de sa dimension symbolique pousse vers d'autres plaisirs. Don Juan est tombé dans cette impasse. Ses multiples conquêtes et prouesses n'opèrent aucune transformation de l'existence, car elles tournent sur elles-mêmes. L'ouverture symbolique est abolie au profit de la seule jouissance organique. Par contre, si l'acte est ouvert sur l'autre, alors le plaisir mène le corps à la joie intérieure.

«La nature nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. Je dis la joie et non pas le plaisir. La joie annonce toujours que la vie a réussi, qu'elle a gagné du terrain, qu'elle a remporté une victoire, toute grande joie a un accent triomphal 59 .»

Le plaisir rapproche les corps. Mais seule la joie témoigne de l'authenticité de la communion des corps. Le plaisir recherché pour lui-même ne conduit pas à la joie. La joie est une émotion intérieure. Elle ne nie pas les sens, mais les transcende. Au plaisir succède la tristesse dès que le paroxysme est atteint, s'il ne procure rien de plus que lui-même. Le triomphe mène à l'échec et à la tristesse si rien n'a changé en soi-même. Le dicton «post coïtum animal triste est», traduit cette expérience pauvre en joie. La joie naît dans le don du corps charnel et spirituel. La jouissance conduit à une chute ou à une extase; une chute si elle se réduit au corps charnel, car alors elle meurt dans son propre paroxysme; une extase si elle se déploie dans le concert du corps charnel et spirituel, car alors elle s'ouvre sur l'illimité, sur le mystère de la vie et de la mort. La joie est le plaisir du corps spirituel. Ainsi,

«la jouissance est le lieu où se vérifie et se réalise la rencontre du plus charnel et du plus spirituel. Le plus charnel : la révélation de la chair comme chair; le plus spirituel : l'entrée dans le dynamisme de l'amour authentique 60 .»

Le plaisir est éphémère. Il se tarit dès que le besoin est satisfait. La joie est durable et intérieure. Le plaisir sensoriel participe à la joie. Plaisir et joie ne s'opposent pas. Mais la joie n'est pas une somme de plaisirs. La répétition d'orgasmes ne conduit pas à la joie. Le passage du plaisir à la joie relève du mystère de l'être. Dans la joie, le corps est atteint en son intériorité la plus profonde. Le plaisir mène à la joie lorsque les actes ont un sens, lorsqu'ils sont empreints d'amour.

«Aimer, c'est se réjouir» dit Aristote 61 .

En somme, le plaisir est au service de la joie et, en définitive, de l'amour. Mais le plaisir n'est pas l'amour. Séparé de l'amour, il peut devenir un objet de commerce comme n'importe quel produit. La prostitution, avec toute la violence physique et morale qu'elle comporte, est le paradigme de cette dichotomie entre l'amour et le plaisir. Lorsque le plaisir est au service de l'amour, alors il devient une des manifestations sensibles de cet amour. Le plaisir est un des innombrables matériaux de l'amour conjugal. Condamné pendant deux millénaires, réhabilité aujourd'hui, le plaisir est intrinsèquement bon, car il appartient à la nature humaine telle que Dieu l'a créée. Son utilisation conduit, soit à l'aliénation du corps, soit à son épanouissement. Une chose qui au départ est bonne peut se transformer en arme redoutable. Le plaisir conduit à la vie ou à la mort : vie dans la joie, l'amour et la fécondité; mort dans l'égoïsme, la violence et le viol. Le viol est l’archétype du plaisir meurtrier ou l'autre est annihilé dans son corps et par-delà son corps. L'amour vise tout le contraire. Il cherche l'autre pour l'autre dans la communion des corps. Seule la communion permet effectivement à l'homme et à la femme d'être vraiment eux-mêmes, comme l'explique D. Vasse :

«Il est donné à l'homme de transmuer le rapport de consommation, dans lequel il s'origine et sans lequel il meurt, en rapport de communion dans lequel les différences ne s'acharnent plus à se faire disparaître en nourriture, mais peuvent se réaliser en inaliénables libertés. Lorsque la consommation peut devenir le signe d'une communion apparaît l'homme 62 .»

Ainsi le rapport à l'autre se meut dans une dynamique de conversion. Le passage du plaisir à la joie s'enracine dans l'amour oblatif. L'union des corps a pour vocation d’exprimer cet amour oblatif entre les partenaires. Elle approfondit leur unité. Elle est source de joie et de reconnaissance :

«Les actes qui réalisent l'union intime et chaste des époux sont des actes honnêtes et dignes. Vécus d'une manière vraiment humaine, ils signifient et favorisent le don réciproque par lequel les époux s'enrichissent mutuellement de joie et de reconnaissance 63 .»

Le plaisir s'analyse donc à la fois comme une limite et comme un passage. Il est limité puisqu'il meurt en son paroxysme. Mais, en même temps, il ouvre sur la reconnaissance de l'autre comme étant la source même du plaisir, dans le don réciproque des corps.

Citations

34 . F. NIETZSCHE, Humain, trop humain, t. 1, § 105, Gallimard, 1968, p. 110.
35 . J. BERGERET, La notion de plaisir, Lumière et vie, 114, 1973, p. 7.
36 . M. LEGRAIN, op. cit., p. 118.
37 . J.-N. DUMONT, Vouloir le lendemain, recevoir le présent, Communio, VII, 2, 1982, p. 29.
38 . A. LOWEN, Le plaisir, Tchou, 1976, p. 24.
39 . F. CHIRPAZ, Sexualité, morale et poétique, Lumière et vie, 97, 1970, p. 85.
40 . Cf. G. PETITDEMANGE, Dictionnaire de spiritualité, op. cit., article jeu, p. 1156 : «La plénitude vécue dans la jouissance de l'immédiat dément avec une aisance irréfutable le sens du nomadisme indéfini du sérieux. Le jeu consacre la gloire de l'apparence. Le joueur éprouve l'autosuffisance du présent. Tout s'ordonne autour de lui et tout s'y sacrifie. Le jeu exprime une sorte de présence réussie au monde apparemment renouvelé.» 41 . J. BRUN, Aliénation et sexualité, Esprit, 289, 1960, p. 1818.
42 . P. RICOEUR, La merveille, l'errance, l'énigme, Esprit, 289, 1960, p. 1674.
43 . ARISTOTE, Éthique à Nicomaque, X, ch. IV, Garnier-Flammarion, 1965, pp. 268-269.
44 . F. NIETZSCHE. Par-delà le bien et le mal, Hachette, 1948, p. 163.
45 . J.-M. POHIER, op. cit., p. 31.
46 . F. PASCE, L'art et le syndrome, Revue française de psychanalyse, 1977, p. 473, cité par A. PLE, Par devoir ou par plaisir, Cerf, 1982, p. 193.
47 . A. PLE, op. cit., p. 182.
48 . A. VERGOTE, Principe de plaisir et principes du plaisir, Communio, 2, 1982, p. 56.
49 . A. PLE, op. cit., p. 174.
50 . Ch. BAUDELAIRE, Mon coeur mis à nu, XI, Journaux intimes, Oeuvres complètes, Robert Laffont, 1980, p. 409.
51 . F. CHIRPAZ, L'intention de rencontre, Esprit, 289, 1960, p. 1836.
52 . N. BRAUNSTEIN, La jouissance, un concept lacanien, Point hors ligne, 1992, p. 131.
53 . E. LEVINAS, Totalité et infini, Le livre de poche, 1971, p. 123 et 157.
54 . F. CHIRPAZ, Dimensions de la sexualité, Etudes, 1969, p. 420.
55 . JEAN-PAUL II, Lettre aux familles, Mame/Plon, 1994, p. 42.
56 . P. BRUCKNER, Le nouveau désordre amoureux, Seuil, 1977, p. 223.
57 . M. MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945, p. 410.
58 . Cité par G. BATAILLE, L'érotisme, Les éditions de Minuit, p. 160.
59 . H. BERGSON, L'énergie spirituelle, PUF, 1949, p. 23.
60 . X. LACROIX, Le corps et l'esprit, Vie chrétienne, 1995, p. 8.
61 . ARISTOTE, Éthique à Eudème, VII, 2, 1237a 37-38, Vrin, 1991, p. 162.
62 . D. VASSE, Le temps du désir, Seuil, 1969, p. 64.
63 . Concile oecuménique Vatican II, Gaudium et spes, 49, Centurion, 1967, p. 276.

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