Formation théologique

Étude exégétique et théologique

Rendre à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu

La parole de Jésus sur le tribut à César compte parmi les logia évangéliques les plus commentés, et les plus fréquemment détournés de leur contexte. Invoquée aussi bien pour justifier une stricte séparation du religieux et du politique que pour fonder l'obéissance inconditionnelle à l'autorité civile, elle mérite d'être relue dans son cadre narratif, historique et théologique propre. Cette étude propose une lecture exégétique de la péricope synoptique, suivie d'un parcours de sa réception patristique et de ses prolongements dans la théologie politique chrétienne, jusqu'à ses implications pour la condition du croyant dans la cité contemporaine.

1. Le contexte historique et littéraire de la péricope

1.1. La question du tribut dans la Judée romaine

Depuis la déposition d'Archélaüs en l'an 6 de notre ère et l'annexion de la Judée comme province romaine, un recensement fiscal est organisé par le légat de Syrie Quirinius afin d'établir l'assiette du tributum capitis, littéralement « impôt sur la tête » dû directement à l'empereur. Cette mesure suscite une opposition résolue, dont Flavius Josèphe garde la mémoire à travers la révolte de Judas le Galiléen, qui refuse de reconnaître un maître autre que Dieu et fonde ce que l'historien juif appellera la « quatrième philosophie ». Le tribut n'est donc pas une simple question fiscale : il touche à la souveraineté de Dieu sur son peuple et à la légitimité même de la présence romaine en Terre sainte.

C'est dans ce contexte que s'inscrit la question posée à Jésus. Elle intervient à Jérusalem, durant la semaine qui précède la Passion, après les paraboles polémiques adressées aux chefs du peuple, et prend la forme d'un piège délibéré.

1.2. Les protagonistes : pharisiens et hérodiens

Les trois synoptiques associent, de façon inhabituelle, les pharisiens et les partisans d'Hérode, deux groupes que tout oppose par ailleurs. Les pharisiens représentent une piété populaire hostile à la domination romaine ; les hérodiens sont liés à la dynastie hérodienne et donc, indirectement, au pouvoir de Rome. Cette coalition de circonstance signale que la question n'est pas motivée par une inquiétude religieuse sincère, mais construite pour placer Jésus devant une alternative sans issue : approuver le tribut, et se discréditer aux yeux du peuple ; le condamner, et s'exposer à une accusation de sédition devant l'autorité romaine.

Le contexte évangélique peut être consulté sur les liens ci-dessous.

2. Analyse exégétique du texte

Versets Matthieu 22,15-22 Marc 12,13-17 Luc 20,20-26
Les adversaires Les pharisiens, avec les hérodiens Des pharisiens et des hérodiens Des espions envoyés par les scribes et les grands prêtres, feignant d'être justes
La flatterie préalable « Maître, nous savons que tu es vrai, et que tu enseignes la voie de Dieu selon la vérité, sans t'inquiéter de personne, car tu ne regardes pas à l'apparence des hommes. » « Maître, nous savons que tu es vrai, et que tu ne t'inquiètes de personne ; car tu ne regardes pas à l'apparence des hommes, et tu enseignes la voie de Dieu selon la vérité. » « Maître, nous savons que tu parles et enseignes droitement, et que tu ne regardes pas à l'apparence, mais que tu enseignes la voie de Dieu selon la vérité. »
La question piège « Est-il permis, ou non, de payer le tribut à César ? » « Est-il permis, ou non, de payer le tribut à César ? Devons-nous payer, ou ne pas payer ? » « Nous est-il permis, ou non, de payer le tribut à César ? »
La remarque sur leur intention « Jésus, connaissant leur méchanceté, répondit : Pourquoi me tentez-vous, hypocrites ? » « Jésus, connaissant leur hypocrisie, leur répondit : Pourquoi me tentez-vous ? » « Jésus, apercevant leur ruse, leur répondit : »
La demande de la pièce « Montrez-moi la monnaie avec laquelle on paie le tribut. Et ils lui présentèrent un denier. » « Apportez-moi un denier, afin que je le voie. Ils en apportèrent un. » « Montrez-moi un denier. »
La question sur l'effigie « De qui sont cette effigie et cette inscription ? — De César, lui répondirent-ils. » « De qui sont cette effigie et cette inscription ? — De César, lui répondirent-ils. » « De qui porte-t-il l'effigie et l'inscription ? — De César, répondirent-ils. »
La réponse de Jésus « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
La réaction finale « Étonnés de ce qu'ils entendaient, ils le quittèrent, et s'en allèrent. » « Et ils furent à son égard dans l'étonnement. » « Ils ne purent rien reprendre dans ses paroles devant le peuple ; mais, étonnés de sa réponse, ils gardèrent le silence. »

2.1. La flatterie préalable et la nature du piège

L'introduction de la question par un éloge de la véracité et de l'impartialité de Jésus (« tu ne regardes pas à l'apparence des hommes ») n'est pas un simple procédé littéraire : elle ferme par avance toute échappatoire, puisque Jésus ne pourrait refuser de répondre sans démentir ce qu'on vient de louer en lui. Marc note explicitement que ses interlocuteurs agissent « par hypocrisie », terme qui, dans la tradition synoptique, désigne un écart entre le discours et l'intention réelle.

« Ils envoient auprès de lui des pharisiens et des hérodiens, afin de le prendre au piège par une parole. […] Est-il permis, ou non, de payer le tribut à César ? Devons-nous payer, ou ne devons-nous pas payer ? »
Marc 12.13-15

2.2. Le denier, la pièce et l'effigie de César

Jésus demande qu'on lui présente la monnaie du tribut, un denier d'argent. La pièce alors en circulation, frappée sous Tibère, porte à l'avers le profil de l'empereur ceint de la couronne de laurier et l'inscription Tiberius Caesar Divi Augusti Filius Augustus — « Tibère César, fils du divin Auguste, Auguste » — au revers le titre de Pontifex Maximus. Cette légende attribue à l'empereur une filiation divine et une fonction sacerdotale suprême, ce qui rend la pièce doublement problématique pour un juif pieux : elle porte une image gravée, prohibée par le second commandement, et elle véhicule une prétention religieuse incompatible avec la foi en un Dieu unique.

Or ce sont précisément les pharisiens, opposés en principe à cette image, qui se trouvent en mesure d'en produire une pièce dans l'enceinte du Temple : le piège se retourne contre eux avant même que Jésus ne réponde, révélant leur propre compromission avec le système monétaire romain qu'ils prétendent contester par la question posée.

2.3. « Rendez à César » : le sens du verbe apodidômi

Le verbe grec employé, apodidômi, ne signifie pas « donner » au sens d'une concession, mais « rendre », « restituer ce qui est dû ». Jésus ne légitime pas la domination romaine par principe ; il constate un fait — la pièce porte l'effigie de César, elle relève donc de son domaine — et en tire une conséquence de justice ordinaire : ce qui porte la marque de César lui revient. La formule est construite en parallélisme antithétique : « ce qui est à César » face à « ce qui est à Dieu », deux domaines distincts, mais non de même rang, puisque le second n'est pas défini par la question et déborde nécessairement le premier.

La portée du logion tient tout entière dans ce déséquilibre volontaire : César reçoit une réponse précise et limitée (une pièce de monnaie), Dieu reçoit une exigence sans limite assignée. Le texte ne pose donc pas deux pouvoirs égaux et parallèles, mais rappelle que le domaine de César est circonscrit à l'intérieur du domaine, sans commune mesure, qui revient à Dieu.

3. La réception patristique et théologique

3.1. Tertullien et l'apologétique des premiers siècles

Tertullien, dans le De idololatria, s'appuie sur ce texte pour distinguer ce qui appartient légitimement à l'empereur — les impôts, l'adoration au sens de respect civil, la prière pour sa personne — de ce qui relève du culte, réservé à Dieu seul. Il refuse ainsi toute participation chrétienne au culte impérial tout en reconnaissant la légitimité de l'obéissance fiscale et civile, distinction qui deviendra un lieu commun de l'apologétique chrétienne face à Rome.

« Il faut rendre à César ce qui est à César, dit l'Apôtre. Heureusement il ajoute aussitôt : et à Dieu ce qui est à Dieu. Mais qu'est-ce qui appartient à César ? [...] Rendez donc à César ce qui est à César, ajouta-t-il, et à Dieu ce qui est à Dieu, c'est-à-dire, rendez à César l'image de César, gravée sur la pièce de monnaie ; rendez à Dieu l'image de Dieu, empreinte dans l'homme ; l'argent à César, votre personne à Dieu. Autrement, que restera-t-il pour Dieu, si tout est pour César ? »
Tertullien, De idololatria, XV

3.2. Origène : la monnaie de César et l'image de Dieu en l'homme

Origène propose une lecture qui prolonge l'analogie de l'effigie : si la pièce porte l'image de César et lui revient à ce titre, l'être humain, créé à l'image de Dieu selon Genèse 1,27, appartient par ce titre même à Dieu. La réponse de Jésus contient ainsi, en germe, une anthropologie : rendre à Dieu ce qui est à Dieu, c'est se rendre soi-même à celui dont on porte l'image.

3.3. Augustin et la cité terrestre

Dans les Enarrationes in Psalmos, Augustin reprend le texte pour fonder la coexistence, jusqu'à la fin des temps, de la cité de Dieu et de la cité terrestre : le chrétien vit simultanément dans les deux, doit à l'une l'obéissance civile ordonnée au bien commun, à l'autre l'adoration qui ne souffre aucun partage. Cette lecture, reprise par la tradition médiévale, écarte à la fois la théocratie qui absorberait le politique dans le religieux et l'autonomie complète du politique qui s'affranchirait de toute référence à Dieu.

« César veut récupérer son image qui figure sur la monnaie. Comment Dieu ne voudrait-il pas retrouver la sienne imprimée dans l'homme ? »
Augustin, Enarrationes in Psalmos

4. Théologie politique : l'articulation des deux pouvoirs

4.1. La doctrine gélasienne des deux pouvoirs

Le pape Gélase Ier, dans sa lettre à l'empereur Anastase (494), formule le principe qui régira durablement les rapports entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel dans la chrétienté occidentale : deux autorités gouvernent le monde, l'une sacrée, l'autre royale, distinctes dans leur exercice, mais tenues, chacune dans son ordre, de servir le bien des hommes. Cette doctrine, qui prend appui sur le logion évangélique, refuse toute confusion des deux pouvoirs sans pour autant les rendre étrangers l'un à l'autre.

« Duo quippe sunt [...] quibus principaliter mundus hic regitur : auctoritas sacrata pontificum et regalis potestas. » « Deux pouvoirs en effet gouvernent principalement ce monde : l'autorité consacrée des pontifes et le pouvoir royal. »
Gélase Ier, Epistula ad Anastasium imperatorem (494)

4.2. Vatican II : l'autonomie légitime des réalités temporelles

Le concile Vatican II reprend cette articulation dans Gaudium et spes, en affirmant l'autonomie légitime de l'ordre politique et sa distinction d'avec la communauté ecclésiale, tout en refusant que cette autonomie devienne indépendance à l'égard de la loi morale. L'Église, selon le concile, n'a pas de mission dans l'ordre politique en tant que tel, mais elle ne peut se désintéresser de la justice qui doit y régner, parce que celle-ci engage la dignité de la personne humaine, créée à l'image de Dieu — retrouvant ainsi, par une autre voie, la lecture origénienne du texte.

« L'Église, qui, en raison de sa charge et de sa compétence, ne se confond d'aucune manière avec la communauté politique et n'est liée à aucun système politique, est à la fois le signe et la sauvegarde du caractère transcendant de la personne humaine. Sur le terrain qui leur est propre, la communauté politique et l'Église sont indépendantes l'une de l'autre et autonomes. Mais toutes deux, quoique à des titres divers, sont au service de la vocation personnelle et sociale des mêmes personnes humaines. »
Concile Vatican II, Gaudium et spes, n. 76

4.3. Les limites de l'obéissance civile

La distinction posée par Jésus n'équivaut pas à une soumission sans condition à l'autorité civile. Le livre des Actes des Apôtres en tire la conséquence lorsque Pierre et les apôtres, sommés par le Sanhédrin de cesser leur prédication, répondent qu'il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. La tradition chrétienne, de ce fait, a toujours compris le tribut dû à César comme circonscrit à son domaine propre : lorsque le pouvoir civil exige ce qui relève de Dieu seul — l'adoration, l'assentiment à une doctrine contraire à la foi et à la loi morale —, l'obéissance cesse d'être due, précisément parce qu'elle excéderait ce qui « est à César ».

5. Portée actuelle : le chrétien et la cité

Le Catéchisme de l'Église catholique reprend cette péricope pour fonder à la fois le devoir de participation civique — paiement de l'impôt, respect des lois justes, exercice du droit de vote — et le devoir de résistance à toute loi contraire à l'ordre moral. Loin de fournir un principe de retrait du monde ou, à l'inverse, de sacralisation pure et simple de l'ordre établi, le texte invite à une double fidélité exigeante : une fidélité réelle à la cité terrestre, dans les limites de sa compétence propre, et une fidélité entière à Dieu, qui ne connaît, elle, aucune limite de compétence, parce qu'elle porte sur la totalité de l'existence.

« Le refus d'obéissance aux autorités civiles, lorsque leurs exigences sont contraires à celles de la conscience droite, trouve sa justification dans la distinction entre le service de Dieu et le service de la communauté politique. »
Catéchisme de l'Église catholique, n. 2242

« Il appartient à la mission de l'Église de porter un jugement moral, même en des matières qui touchent le domaine politique, quand les droits fondamentaux de la personne ou le salut des âmes l'exigent, en utilisant tous les moyens, et ceux-là seulement, qui sont conformes à l'Évangile. »
Catéchisme de l'Église catholique, n. 2246

Dans un contexte de laïcité institutionnelle, cette distinction garde sa pertinence : elle autorise le chrétien à reconnaître la légitimité propre de l'État sans lui reconnaître une compétence sur la conscience, et à revendiquer, au nom même de cette distinction, le droit de rendre à Dieu ce que nulle autorité humaine ne saurait légitimement s'approprier.

Conclusion

La péricope du tribut à César n'énonce ni une séparation étanche entre religieux et politique, ni une théocratie qui absorberait le second dans le premier. Elle établit une hiérarchie de domaines : César reçoit ce qui porte sa marque, un domaine réel mais circonscrit ; Dieu reçoit ce qui porte la sienne, c'est-à-dire l'homme lui-même dans la totalité de son existence. Cette distinction, reçue et développée par les Pères, puis par la théologie politique médiévale et conciliaire, continue de fournir au croyant les catégories pour habiter la cité sans s'y dissoudre, et pour rendre à Dieu, au terme, ce que César n'a jamais eu le pouvoir de lui disputer.

Bibliographie

Pierre Grelot, Évangiles et histoire ; Xavier Léon-Dufour, Lecture de l'Évangile selon Marc ; Daniel Marguerat (dir.), Introduction au Nouveau Testament ; Tertullien, De idololatria ; Origène, Commentaire sur Matthieu ; Augustin, Enarrationes in Psalmos ; Gélase Ier, Epistula ad Anastasium imperatorem ; Concile Vatican II, Gaudium et spes, nn. 40-45, 76 ; Catéchisme de l'Église catholique, nn. 2238-2246 ; Flavius Josèphe, Antiquités juives, XVIII.