Étude théologique
Les expériences de mort imminente : une vision de l'au-delà ?
Les données des sciences et des témoignages, puis la réponse de la théologie
Introduction
En 1975, le médecin américain Raymond Moody publie La vie après la vie. Il y rassemble les récits de personnes qui ont frôlé la mort, ou que l'on a déclarées cliniquement mortes avant de les réanimer, et il en dégage un schéma commun : sortie du corps, traversée d'un passage sombre, rencontre d'une lumière, revue de la vie, sentiment de paix, retour contraint. L'expression « expérience de mort imminente » (EMI) s'installe dans le langage courant. Les progrès de la réanimation cardiaque, qui ramènent chaque année à la vie un nombre croissant de patients, rendent ces récits plus fréquents et permettent de les étudier en milieu hospitalier.
La question posée à la foi est directe. Ces personnes ont-elles entrevu ce qui attend chacun après la mort ? Si oui, la révélation chrétienne trouverait là une confirmation d'une vie après la mort ; si non, il faut comprendre ce que ces récits disent d'autre. La présente étude procède en deux temps. La première partie expose ce que les sciences établissent et ce que les témoignages rapportent. La seconde partie demande à l'Écriture, à la tradition et à la réflexion théologique ce qu'il convient d'en penser.
L'Église définit la mort comme la fin de la vie de l'homme, « temps ouvert à l'accueil ou au refus de la grâce divine » (Catéchisme de l'Église catholique, n. 1021).
- 2 Co 12,2-4 : Paul parle d'un homme « enlevé jusqu'au troisième ciel » et déclare ne pas savoir s'il était dans son corps ou hors de son corps.
- Lc 23,43 : Jésus promet au malfaiteur crucifié d'être avec lui « aujourd'hui » dans le Paradis.
- Ph 1,21-23 : Paul désire « partir pour être avec le Christ ».
- Lc 16,19-31 : la parabole du riche et de Lazare, qui se termine sur le refus d'un signe venu des morts.
- He 9,27 : le sort des hommes est de mourir une seule fois, puis vient le jugement.
- 1 Th 5,21 et 1 Jn 4,1 : tout examiner, retenir ce qui est bon, éprouver les esprits.
Première partie : les études scientifiques et les témoignages
1. Un phénomène décrit et mesuré
Moody a décrit quinze éléments récurrents. En 1983, le psychiatre Bruce Greyson a proposé une échelle de seize questions, notées de 0 à 2, qui permet de distinguer une EMI d'un simple souvenir confus : un score de 7 sur 32 est le seuil retenu par la plupart des chercheurs. Cet outil a donné à la recherche un langage commun.
La fréquence varie selon les populations et les méthodes. Un sondage Gallup de 1982 avançait qu'environ 5 % des adultes américains déclaraient avoir vécu une expérience de ce type. Chez les survivants d'un arrêt cardiaque, les études prospectives donnent des chiffres du même ordre de grandeur, avec des écarts sensibles :
- l'étude de Pim van Lommel, cardiologue néerlandais, publiée dans The Lancet en 2001, a suivi 344 patients réanimés dans dix hôpitaux : 62 d'entre eux (18 %) ont rapporté un souvenir de la période d'inconscience, dont 41 (12 %) une EMI complète ;
- l'étude de Sam Parnia et de ses collaborateurs, la même année au Royaume-Uni, a retenu 63 survivants, dont 4 (6,3 %) avec une EMI ;
- l'étude AWARE (2008-2012), dirigée par Parnia dans quinze hôpitaux, a recensé 2 060 arrêts cardiaques et 330 survivants ; sur les 140 survivants interrogés, 9 % ont décrit une EMI et 2 % une perception consciente de faits liés à leur réanimation.
Ces écarts s'expliquent par les définitions employées, par le délai entre l'événement et l'entretien, et par l'état des patients. Un point est acquis : une minorité de survivants, et non une exception, garde le souvenir d'une expérience organisée pendant la période où l'on attendait une inconscience complète.
2. Les témoignages : un noyau et des variations
Les récits comportent des éléments qui reviennent d'une personne à l'autre : un sentiment de paix et de bien-être, la perception de se voir hors de son corps, un passage, une lumière, la rencontre de proches défunts ou d'un être lumineux, une revue de la vie, la conscience d'une limite à ne pas franchir, un retour parfois vécu comme une contrainte. Les personnes rapportent aussi des effets durables : disparition de la crainte de la mort, réorientation des valeurs vers les relations et le service d'autrui, et parfois des difficultés à réintégrer la vie familiale et professionnelle.
https://alanna.life/blog/article-blog/experience-de-mort-imminente-temoignage.html
Trois nuances s'imposent.
La première concerne les expériences pénibles. Greyson et Bush ont décrit en 1992 des EMI vécues dans l'angoisse, le vide ou la menace. Elles sont moins souvent rapportées, sans doute parce qu'elles sont moins volontiers racontées, et leur fréquence est difficile à établir. Les études AWARE relèvent aussi des thèmes de peur et de persécution.
La deuxième concerne la culture. Les études comparatives, en Inde, en Chine ou au Japon, retrouvent le noyau de la paix, de la lumière et de la sortie du corps. Les figures rencontrées changent, et le tunnel, très présent dans les récits occidentaux, l'est moins ailleurs. Pasricha et Stevenson ont ainsi relevé en Inde des récits où des agents du dieu des morts viennent chercher la personne, puis reconnaissent une erreur d'identité. Le décor de l'expérience porte donc la marque de ceux qui la vivent.
La troisième concerne l'histoire. Le mythe d'Er, à la fin de la République de Platon, raconte le retour d'un soldat dont on croyait la mort acquise. Grégoire le Grand, dans ses Dialogues (livre IV), rapporte plusieurs récits de personnes revenues de l'agonie. Bède le Vénérable, dans l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais (V, 12), raconte la vision de Drythelm. Ces récits sont des textes narratifs à visée édifiante et ne se lisent pas comme des dossiers cliniques ; ils montrent cependant que l'expérience du seuil est ancienne et que sa mise en forme dépend de la culture qui la reçoit.
3. Les explications neurologiques et psychologiques
Les chercheurs qui refusent d'y voir une perception de l'au-delà proposent plusieurs mécanismes, que l'on peut regrouper ainsi :
- Manque d'oxygène et excès de gaz carbonique dans le cerveau, connus pour provoquer des illusions visuelles, un rétrécissement du champ visuel (l'effet « tunnel ») et des sensations de bien-être.
- Substances libérées ou administrées : la kétamine, qui bloque les récepteurs NMDA du glutamate, produit chez des sujets sains des états proches de l'EMI (sortie du corps, lumière, sentiment de mort). L'hypothèse d'un mécanisme glutamatergique en situation d'agonie reste discutée.
- Dissociation corporelle : en 2002, Olaf Blanke et son équipe ont provoqué chez une patiente épileptique une sensation de sortie du corps en stimulant électriquement la jonction temporo-pariétale droite.
- Intrusion du sommeil paradoxal dans l'éveil : Kevin Nelson (2006) a observé que les personnes ayant vécu une EMI présentent plus souvent que d'autres ce type d'intrusion.
- Activité cérébrale terminale : Jimo Borjigin et ses collaborateurs ont mesuré en 2013, chez le rat, une hausse brève et synchrone des oscillations gamma après l'arrêt cardiaque ; une équipe du même laboratoire a rapporté en 2023 des observations comparables chez deux des quatre patients comateux étudiés au moment du retrait de la ventilation.
- Facteurs psychologiques : dépersonnalisation face au danger, attentes culturelles, reconstruction du souvenir au réveil.
Aucun de ces mécanismes n'a été démontré comme cause suffisante des EMI dans leur ensemble. Les partisans d'une explication non matérielle, comme van Lommel ou Greyson, objectent que des expériences claires, ordonnées, parfois riches en détails, surviennent alors que la fonction cérébrale est très altérée, ce qui ne se conçoit pas facilement si l'expérience dépend entièrement de l'activité du cerveau. Leurs contradicteurs répondent que le moment réel de l'expérience est inconnu : le souvenir peut se former à l'entrée dans l'arrêt cardiaque, pendant la réanimation ou au réveil, et l'électroencéphalogramme de surface ne détecte pas toute l'activité cérébrale.
4. Les tests de perception à distance : ce que montrent AWARE et AWARE II
Un des récits les plus fréquents est celui d'une personne qui se voit depuis le plafond de la pièce. L'hypothèse est vérifiable. L'étude AWARE a installé dans les salles de réanimation des étagères hautes portant des images visibles seulement d'en haut. Aucun patient n'a décrit ces images. Un seul cas de perception auditive et visuelle des gestes de l'équipe médicale a été jugé vérifié : le patient a décrit le signal sonore d'un défibrillateur automatique et a été considéré comme conscient pendant environ trois minutes après l'arrêt du cœur, à un moment où l'on n'attend pas d'activité cérébrale.
AWARE II, publiée en 2023 dans Resuscitation, a suivi 567 arrêts cardiaques survenus à l'hôpital entre 2017 et 2020, dans vingt-cinq établissements. Cinquante-trois patients ont survécu (9,3 %), vingt-huit ont pu être interrogés. Onze (39 %) ont rapporté des souvenirs ou des perceptions liés à l'arrêt cardiaque, et six (21 %) une expérience de type « mort imminente » selon l'échelle de Greyson. Personne n'a identifié l'image cachée ; une personne sur vingt-huit a reconnu le son diffusé au casque. Sur le plan de l'électroencéphalogramme, les auteurs ont relevé chez une part des patients des rythmes proches de la normale, jusqu'à une heure après le début de la réanimation, ce qui les conduit à penser que le cerveau peut retrouver une activité de type conscient pendant les manœuvres. Greyson et van Lommel ont rappelé que ces tracés peuvent aussi résulter des compressions thoraciques ou des chocs électriques.
Le bilan est donc réservé. L'hypothèse de la perception à distance n'a pas été confirmée par une expérience contrôlée. En revanche, la possibilité d'une conscience préservée à un moment où on la croyait impossible devient un objet d'étude sérieux, avec des échantillons très restreints.
5. Quelles conclusion en tirer
Quatre constats se dégagent.
- Le phénomène est réel, fréquent, stable dans ses traits principaux, et il transforme durablement ceux qui le vivent. Le traiter d'hallucination sans plus d'examen ne rend pas compte de ces faits.
- Il n'existe pas d'explication unique et complète. Chaque mécanisme proposé éclaire un élément et laisse d'autres éléments sans réponse.
- Aucune étude n'a établi la survie de la conscience après la mort. Les cas de perception vérifiée sont rares et discutés.
- Les personnes qui témoignent reviennent de la mort imminente, non de la mort. Elles rapportent ce qu'elles ont vécu en approchant du seuil, et personne n'a d'expérience de ce qui se trouve au-delà. Cette limite porte sur la nature même du témoignage ; aucun progrès technique ne la lèvera.
Seconde partie : la réponse de la théologie
1. Ce que dit l'Écriture
La Bible ne contient pas de récit d'EMI au sens moderne, mais elle offre plusieurs textes qui touchent à la frontière de la mort.
Paul évoque en 2 Co 12,2-4 un ravissement au « troisième ciel » dans le Paradis. Il parle de lui à la troisième personne, précise qu'il ignore si l'expérience a eu lieu dans le corps ou hors du corps, et déclare avoir entendu des paroles qu'il n'est pas permis à l'homme de répéter. L'apôtre lui-même ne s'appuie pas sur l'expérience pour fonder son message et il en signale les limites de connaissance. Étienne, au moment de mourir, voit « le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu » (Ac 7,55-56), et le Christ promet au bon larron le Paradis le jour même (Lc 23,43). Ces textes affirment une communion avec le Christ au sortir de cette vie ; ils ne décrivent pas un paysage.
La parabole du riche et de Lazare (Lc 16,19-31) est un enseignement de Jésus sur l'usage des richesses et sur l'écoute de la Parole. Elle ne se donne pas comme un reportage sur l'au-delà. Le dernier mot de la parabole est instructif pour notre question : à celui qui demande qu'un mort revienne avertir ses frères, Abraham répond que s'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas convaincre même si quelqu'un ressuscite d'entre les morts (Lc 16,31). Le récit refuse d'établir la foi sur un signe venu de l'au-delà.
Les Écritures rapportent aussi des retours à la vie : la fille de Jaïre (Mc 5,35-43), le fils de la veuve de Naïm (Lc 7,11-17), Lazare (Jn 11), Eutyque (Ac 20,9-12). Aucun de ces textes ne rapporte ce que ces personnes ont vu. Ce silence se lit comme un choix : la Bible n'est pas intéressée par la cartographie de l'au-delà, elle l'est par la relation avec Dieu, qui traverse la mort. Enfin, la Loi interdit de consulter les morts (Dt 18,10-12 ; 1 S 28), ce qui invite à ne pas faire de l'accès aux défunts une source de connaissance religieuse.
2. Ce que dit la tradition sur la mort
La tradition définit la mort comme la séparation de l'âme et du corps : l'âme subsiste, le corps se décompose en attendant la résurrection (CEC 1005 et 1016-1017). La mort met fin au temps où l'on peut choisir d'accueillir ou de refuser la grâce (CEC 1013 et 1021), ce que dit à sa manière la Lettre aux Hébreux : on meurt une seule fois, puis vient le jugement (He 9,27). Le Catéchisme précise que chaque personne reçoit, dès sa mort, une rétribution dans un jugement particulier (CEC 1022). Le pape Benoît XII l'avait défini en 1336 dans la constitution Benedictus Deus, et la Congrégation pour la doctrine de la foi l'a rappelé en 1979 dans sa lettre sur quelques questions concernant l'eschatologie, en affirmant la subsistance, après la mort, d'un élément spirituel doué de conscience et de volonté.
Cette définition a une conséquence directe. Les personnes qui ont vécu une EMI n'ont pas franchi la mort au sens théologique : elles sont revenues, ce qui veut dire qu'elles n'étaient pas mortes. Leur expérience appartient au mourir, non à l'état de l'âme après la mort. La formule « vision de l'au-delà » est donc, pour la théologie, inexacte au sens strict. Elle décrit une expérience vécue par un vivant, dont le cerveau, la mémoire et la culture ont une part, et qui peut néanmoins être un lieu de rencontre avec Dieu, comme toute expérience humaine.
3. L'anthropologie chrétienne face aux données
La foi chrétienne confesse l'unité de la personne. Le concile de Vienne (1312) a repris la formule thomiste selon laquelle l'âme est « forme du corps ». Thomas d'Aquin en tire que les opérations de l'esprit humain, dans la condition présente, passent par le corps et les sens (Somme théologique, Ia, q. 75-76). Les données de la neurologie, qui montrent la dépendance de la vie mentale à l'égard du cerveau, ne posent donc pas de difficulté à cette anthropologie ; celle-ci s'en accommode mieux que d'un dualisme qui ferait de l'âme un pilote logé dans une machine.
L'argument joue dans l'autre sens. Les récits de sortie du corps décrivent une personne qui voit la pièce d'en haut, entend, se déplace. Pour Thomas, l'âme séparée du corps connaît d'une autre façon, par des espèces intelligibles infuses (Ia, q. 89, a. 1), et non par la vue ou l'ouïe. Une « vue depuis le plafond » n'est donc pas ce que la tradition décrit comme l'état de l'âme séparée. Cette remarque est un argument de théologien thomiste et non une définition de foi ; elle montre que la théologie n'a pas à utiliser les récits d'EMI comme preuves de l'âme séparée.
La distance est plus grande encore sur le contenu de l'espérance. La foi chrétienne annonce la résurrection des morts (1 Co 15), c'est-à-dire l'accomplissement de la personne entière, corps compris, et non la survie d'un esprit désincarné. Une certaine présentation populaire des EMI rejoint plutôt la doctrine platonicienne de l'immortalité de l'âme, que la tradition chrétienne a reçue, purifiée et complétée par la résurrection. Les EMI, prises seules, n'apportent aucun élément sur ce dernier point.
4. Le contenu des récits et la foi
Plusieurs éléments des récits rejoignent des thèmes chrétiens : la paix, la lumière, la rencontre avec des proches, une revue de la vie qui ressemble à une vérité qui se fait sur soi. Le pape Benoît XVI, dans Spe Salvi (nn. 44-47), décrit le jugement comme la rencontre avec le Christ, qui dit la vérité de la vie et purifie celui qui l'accueille. La revue de vie des récits peut être rapprochée de cette description, sans qu'on puisse dire qu'elle en est la réalisation.
D'autres éléments s'en éloignent ou demeurent muets. L'être de lumière est identifié comme le Christ par certains croyants, comme un ange, un guide ou une présence impersonnelle par d'autres : l'interprétation vient de celui qui raconte. Le jugement chrétien est celui du Christ (Mt 25,31-46 ; 2 Co 5,10), et il engage la responsabilité ; beaucoup de récits n'y font pas référence, ou présentent une acceptation universelle et sans condition. Les expériences pénibles, de leur côté, ne prouvent pas l'existence de l'enfer. La théologie peut recevoir ces récits comme des témoignages d'êtres humains et non comme des sources de doctrine, faute de quoi elle devrait en retenir certains et en écarter d'autres selon son propre schéma, ce qui serait arbitraire.
5. Le discernement
Le Catéchisme rappelle que les révélations privées n'appartiennent pas au dépôt de la foi et que leur rôle n'est pas de compléter la Révélation définitive dans le Christ (CEC 67). Une EMI est encore moins qu'une révélation privée reconnue : personne ne la reçoit comme une communication de Dieu, et l'Église n'en a jamais fait une source de doctrine. Jean de la Croix, dans la Montée du Carmel (livre II), met en garde contre l'attachement aux visions et aux apparitions : même quand elles viennent de Dieu, elles ne sont pas le but, et le croyant est invité à s'appuyer sur la foi plutôt que sur elles.
Le Nouveau Testament donne deux règles complémentaires. La première est d'éprouver les esprits (1 Jn 4,1) et de tout examiner en retenant ce qui est bon (1 Th 5,21). La seconde est de juger l'arbre à ses fruits (Mt 7,16). Or les fruits de nombreuses EMI sont bons : perte de la peur de la mort, attention aux autres, sens du service. Ils sont un motif de considération pour les personnes concernées. Ils ne suffisent pourtant pas à garantir la vérité de tout le contenu de l'expérience ; une transformation heureuse peut naître d'une expérience dont l'interprétation reste discutable.
Certains auteurs, surtout dans des milieux évangéliques et orthodoxes (on cite souvent Seraphim Rose, L'âme après la mort), y voient une illusion à laquelle il faut résister, en s'appuyant sur 2 Co 11,14. D'autres, en particulier dans les milieux catholiques de l'accompagnement de fin de vie, y voient un signe positif. La théologie catholique n'a pas tranché, et l'on peut soutenir que la position la plus juste est de ne pas la trancher pour l'ensemble des cas : chaque récit demande d'être écouté, puis examiné à la lumière de la foi de l'Église.
6. Portée et limites d'un signe
Les EMI ne prouvent pas l'existence de l'au-delà et ne la réfutent pas. Elles peuvent avoir une portée limitée mais réelle : elles rappellent que la conscience ne se laisse pas réduire à ce que l'on mesure, elles ouvrent des personnes à la question de Dieu, elles diminuent chez elles la peur de mourir. Elles peuvent être ce que la tradition appelle une « pierre d'attente », un point de départ pour une recherche.
Le fondement de l'espérance chrétienne est ailleurs. Il repose sur la résurrection du Christ, attestée par des témoins (1 Co 15,3-8), dont le témoignage a été transmis dans l'Église. Paul le dit sans détour : si le Christ n'est pas ressuscité, la foi est vaine (1 Co 15,14). L'espérance ne dépend donc pas de ce que rapportent les personnes réanimées ; elle ne serait pas non plus ébranlée si les EMI recevaient une explication entièrement neurologique.
7. Conséquences pastorales
Trois attitudes se dégagent pour l'accompagnement.
- Écouter sans rejeter ni exploiter. Répondre à une personne qui raconte son expérience par « c'est une hallucination » la blesse et la referme. La présenter comme une preuve en fait un instrument de propagande. La personne a besoin d'être entendue et aidée à donner un sens à ce qu'elle a vécu, y compris quand l'expérience a été pénible.
- Éviter la substitution. Une confiance placée dans la « lumière » des récits, sans référence au Christ, peut détourner de la foi apostolique et conduire à un relativisme ; un discours qui fait des EMI une garantie du salut de tous fait aussi disparaître la responsabilité que l'Évangile maintient.
- Proposer la réponse de l'Église à la peur de la mort. L'Église accompagne les mourants par des sacrements : l'Onction des malades, la réconciliation, et l'Eucharistie reçue en viatique, « nourriture pour le passage » (CEC 1524). Elle prie pour eux à l'heure de la mort et confie l'âme à Dieu. Ce que les EMI offrent de façon incertaine, la liturgie l'offre à chacun : un accompagnement et une parole d'espérance.
Conclusion
La question posée était de savoir si les EMI donnent une vision de l'au-delà. Les sciences reconnaissent la réalité et la fréquence du phénomène, l'absence d'explication complète et l'absence de preuve de survie. La théologie précise que ces personnes n'ont pas franchi la mort et que leur expérience appartient au mourir, sans que l'on puisse en faire un savoir sur l'état après la mort. Elle invite à recevoir ces récits avec respect, à les examiner avec discernement, et à ne pas leur demander ce qu'ils ne peuvent pas donner.
La foi chrétienne ne promet pas une lumière au bout d'un tunnel. Elle annonce que le Christ est passé par la mort, qu'il en est sorti ressuscité, et que celui qui meurt en lui ne meurt pas seul. Avec Paul, le croyant peut dire qu'il désire « être avec le Christ » (Ph 1,23), sans exiger d'avance une description de ce qu'il rencontrera.
Bibliographie
Études scientifiques
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- Greyson B., « The Near-Death Experience Scale: construction, reliability, and validity », Journal of Nervous and Mental Disease 171 (1983), p. 369-375.
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- Pasricha S., Stevenson I., « Near-death experiences in India: a preliminary report », Journal of Nervous and Mental Disease 174 (1986), p. 165-170.
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- Xu G. et al., « Surge of neurophysiological coupling and connectivity of gamma oscillations in the dying human brain », PNAS 120 (2023).
Sources bibliques, patristiques et théologiques
- Bède le Vénérable, Histoire ecclésiastique du peuple anglais, V, 12.
- Benoît XII, constitution Benedictus Deus (1336).
- Benoît XVI, encyclique Spe Salvi (2007), nn. 41-48.
- Catéchisme de l'Église catholique, nn. 67, 1005-1022, 1524-1525.
- Congrégation pour la doctrine de la foi, Lettre sur quelques questions concernant l'eschatologie (17 mai 1979).
- Concile de Vienne (1312), DS 902.
- Grégoire le Grand, Dialogues, livre IV.
- Jean de la Croix, La montée du Carmel, livre II.
- Platon, République, X, 614b-621d (mythe d'Er).
- Ratzinger J., La mort et l'au-delà, Paris, Fayard, 1994.
- Rose S., L'âme après la mort (perspective orthodoxe critique).
- Sesboüé B., La résurrection et la vie. Petite catéchèse sur les choses de la fin, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.
- Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, q. 75-76 et q. 89.
