Première partie — D'Abraham à Moïse
Chapitre 17 — L'oppression en Égypte
Exode 1 raconte l'oppression des Israélites en Égypte après la mort de Joseph. Les descendants de Jacob, entrés au nombre de soixante-dix personnes, se multiplient extraordinairement. Un nouveau pharaon, « qui ne connaissait pas Joseph », arrive au pouvoir et voit dans cette croissance une menace pour l'Égypte.
Pharaon met en place trois mesures successives pour réduire la population hébraïque : d'abord le travail forcé avec la construction des villes de Pithom et Ramsès, puis l'ordre aux sages-femmes de tuer les nouveau-nés mâles, et enfin le décret à tout le peuple égyptien de jeter dans le Nil tous les garçons hébreux qui naîtront.
Malgré cette oppression, « plus on les opprimait, plus ils se multipliaient et plus ils s'étendaient ». Dieu bénit son peuple même dans l'épreuve, préparant ainsi la libération future par Moïse. Les sages-femmes hébraïques, Shiphra et Poua, craignent Dieu et désobéissent à Pharaon, épargnant les enfants mâles.
1. La croissance du peuple d'Israël
1.1. Les fils d'Israël entrés en Égypte
« Voici les noms des fils d'Israël venus en Égypte avec Jacob. Ils vinrent chacun avec sa famille : Ruben, Siméon, Lévi et Juda ; Issacar, Zabulon et Benjamin ; Dan et Nephthali ; Gad et Aser. Toutes les personnes issues de Jacob étaient au nombre de soixante-dix. Joseph était déjà en Égypte. »
Exode 1.1-5, Nouvelle Bible Segond.
L'Exode commence par un rappel des noms des douze fils de Jacob, reliant ainsi le nouveau livre à la Genèse. Cette liste montre la continuité : le Dieu qui a agi avec les patriarches est le même qui va agir avec Moïse et le peuple.
Le chiffre de soixante-dix personnes (Genèse 46.27) est symbolique : il représente la totalité des nations (Genèse 10, table des nations). Israël, en germe, contient déjà une vocation universelle. Ce petit groupe va devenir une « grande nation » (Genèse 12.2), comme Dieu l'a promis à Abraham.
1.2. La multiplication extraordinaire
« Joseph mourut, ainsi que tous ses frères et toute cette génération-là. Les fils d'Israël furent féconds, ils pullulèrent, ils se multiplièrent et devinrent de plus en plus puissants, et le pays en fut rempli. »
Exode 1.6-7, Nouvelle Bible Segond.
Le texte utilise quatre verbes pour décrire la croissance : « féconds », « pullulèrent », « multiplièrent », « devinrent puissants ». Ces termes rappellent la bénédiction de création : « Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre » (Genèse 1.28). Dieu bénit son peuple selon sa promesse.
« Le pays en fut rempli » : les Israélites ne sont plus confinés en Goshen, ils s'étendent dans toute l'Égypte. Cette expansion inquiète les Égyptiens : les Hébreux ne sont plus des hôtes temporaires, mais une présence permanente et croissante.
2. L'arrivée d'un nouveau pharaon
2.1. Un roi qui ne connaissait pas Joseph
« Un roi nouveau se leva sur l'Égypte, qui ne connaissait pas Joseph. Il dit à son peuple : Voici, le peuple des fils d'Israël est plus nombreux et plus puissant que nous. »
Exode 1.8-9, Nouvelle Bible Segond.
Ce « roi nouveau » marque une rupture avec la période de Joseph. L'expression « ne connaissait pas Joseph » peut signifier : (1) il ne connaissait pas l'histoire de Joseph, ou (2) il ne tenait pas compte des services rendus par Joseph. Dans les deux cas, cela indique un changement de politique envers les Hébreux.
Ce pharaon appartient probablement à la XVIIIe dynastie (Nouvel Empire, vers 1550-1300 av. J.-C.), période de reconstruction après l'expulsion des Hyksos (peuple sémitique qui avait dominé l'Égypte). Les Égyptiens craignent alors une alliance entre les Sémites d'Égypte (les Hébreux) et d'éventuels envahisseurs extérieurs.
2.2. La crainte égyptienne
« Allons ! Montrons-nous habiles à son égard, empêchons qu'il ne se multiplie et que, s'il survient une guerre, il ne se joigne lui aussi à nos ennemis, ne combatte contre nous, et ne sorte du pays. »
Exode 1.10, Nouvelle Bible Segond.
Pharaon expose sa stratégie : « Montrons-nous habiles » (ou « traitons-les avec ruse »). Le même verbe est utilisé en Genèse 3.1 pour le serpent : « le serpent était plus habile que tous les animaux ». La ruse de Pharaon contraste avec la sagesse divine.
La crainte est double : (1) les Hébreux pourraient se joindre aux ennemis de l'Égypte en cas de guerre, (2) ils pourraient « sortir du pays ». Ironiquement, c'est exactement ce qui arrivera : Dieu fera sortir son peuple d'Égypte, mais par une libération miraculeuse, non par une fuite.
3. Le travail forcé
3.1. Les chefs de corvée
« Alors ils établirent sur lui des chefs de corvée, afin de l'opprimer par des travaux pénibles. Il bâtit pour Pharaon des villes de stockage : Pithom et Ramsès. »
Exode 1.11, Nouvelle Bible Segond.
Première mesure oppressive : l'établissement de « chefs de corvée » (hébreu : sarei missim). Ces surveillants égyptiens imposent aux Hébreux des travaux forcés. Le mot « opprimer » (anah) signifie « humilier, affliger ».
Les villes de Pithom et Ramsès sont des « villes de stockage » (ou « villes d'approvisionnement »). Elles servent d'entrepôts pour les récoltes et les provisions militaires. Ramsès (Pi-Ramsès) deviendra la capitale des pharaons de la XIXe dynastie (vers 1300 av. J.-C.).
3.2. L'aggravation de l'oppression
« Mais plus on les opprimait, plus ils se multipliaient et plus ils s'étendaient. Les Égyptiens étaient remplis d'effroi à cause des fils d'Israël. Les Égyptiens asservirent les fils d'Israël avec dureté. Ils leur rendirent la vie amère par un dur labeur : la glaise et les briques, ainsi que par tous les travaux des champs ; tout le labeur qu'ils leur imposèrent était avec dureté. »
Exode 1.12-14, Nouvelle Bible Segond.
Paradoxe divin : « plus on les opprimait, plus ils se multipliaient ». L'oppression, au lieu de réduire la population, semble la favoriser. Dieu transforme la malédiction en bénédiction, comme il l'avait fait avec Joseph : « Vous aviez médité de me faire du mal, Dieu l'a changé en bien » (Genèse 50.20).
Les travaux sont variés : « la glaise et les briques » (construction), « tous les travaux des champs » (agriculture). La fabrication de briques en Égypte impliquait de mélanger argile, paille et eau, puis de faire sécher les briques au soleil. Ce travail pénible « rendait la vie amère » aux Hébreux.
4. Le décret contre les nouveau-nés
4.1. L'ordre aux sages-femmes
« Le roi d'Égypte parla aux sages-femmes des Hébreux, dont l'une se nommait Shiphra et l'autre Poua. Il dit : Quand vous accoucherez les femmes des Hébreux et qu'elles seront sur le siège, regardez au sexe : si c'est un garçon, faites-le mourir ; si c'est une fille, elle vivra. »
Exode 1.15-16, Nouvelle Bible Segond.
Deuxième mesure : Pharaon s'adresse directement aux sages-femmes hébraïques. Le fait qu'elles aient des noms (Shiphra et Poua) tandis que Pharaon reste anonyme est significatif : Dieu connaît les humbles qui lui sont fidèles, mais les puissants oppresseurs sont anonymes.
Shiphra signifie « belle » et Poua « brillante ». Ces noms suggèrent leur noblesse morale. Pharaon leur ordonne de tuer les nouveau-nés mâles à la naissance (« sur le siège », c'est-à-dire sur les pierres d'accouchement). Cette mesure vise à éliminer progressivement la population masculine sans violence apparente.
4.2. La désobéissance des sages-femmes
« Les sages-femmes craignirent Dieu ; elles ne firent pas ce que le roi d'Égypte leur avait dit ; elles laissèrent vivre les garçons. Le roi d'Égypte appela les sages-femmes et leur dit : Pourquoi avez-vous agi ainsi et laissé vivre les garçons ? Les sages-femmes dirent à Pharaon : C'est que les femmes des Hébreux ne sont pas comme les Égyptiennes ; elles sont vigoureuses : avant que la sage-femme arrive auprès d'elles, elles ont accouché. »
Exode 1.17-19, Nouvelle Bible Segond.
Les sages-femmes « craignirent Dieu » : cette expression désigne la fidélité religieuse et morale. Elles désobéissent à Pharaon par obéissance à Dieu. C'est le premier acte de résistance non-violente dans la Bible. Leur crainte de Dieu est plus forte que leur crainte du pharaon.
Quand Pharaon les interroge, elles répondent par une ruse : « les femmes des Hébreux ne sont pas comme les Égyptiennes ; elles sont vigoureuses ». Cette réponse peut être vraie (les Hébreux, bien qu'opprimés, restent robustes) ou une excuse pour justifier leur désobéissance. Le texte ne condamne pas leur mensonge, suggérant que la protection de la vie innocente justifie la ruse.
4.3. La bénédiction des sages-femmes
« Dieu fit du bien aux sages-femmes, et le peuple devint très nombreux et très puissant. Parce que les sages-femmes avaient craint Dieu, il établit pour elles des familles. »
Exode 1.20-21, Nouvelle Bible Segond.
Dieu bénit les sages-femmes pour leur fidélité. « Il établit pour elles des familles » : elles reçoivent des descendants, signe de bénédiction dans l'ancien Proche-Orient. Leur acte de courage a des conséquences durables : elles deviennent les mères de familles nombreuses.
Cette bénédiction contraste avec la malédiction qui frappera Pharaon et l'Égypte. Dieu prend parti pour les opprimés contre l'oppresseur. Les sages-femmes, femmes anonymes et humbles, sont élevées au rang d'héroïnes de la foi, aux côtés de Moïse.
4.4. Le décret au tout le peuple
« Pharaon donna cet ordre à tout son peuple : Vous jetterez dans le fleuve tout garçon qui naîtra, et vous laisserez vivre toute fille. »
Exode 1.22, Nouvelle Bible Segond.
Troisième mesure, la plus radicale : Pharaon ordonne à « tout son peuple » de jeter dans le Nil tous les nouveau-nés mâles hébreux. Cette mesure est génocidaire : elle vise à éliminer systématiquement la population masculine.
Le Nil, source de vie pour l'Égypte, devient instrument de mort. Ironiquement, c'est dans le Nil que Moïse sera sauvé (Exode 2). Le même fleuve qui devait tuer les Hébreux deviendra le lieu du salut de leur futur libérateur. Dieu retourne les plans de Pharaon contre lui-même.
5. Portée théologique et historique
5.1. La fidélité de Dieu malgré l'oppression
Exode 1 montre que Dieu reste fidèle à ses promesses malgré l'oppression. Il avait promis à Abraham : « Je ferai de toi une grande nation » (Genèse 12.2). Cette promesse s'accomplit : les soixante-dix descendants de Jacob deviennent un peuple « nombreux et puissant ».
L'oppression de Pharaon, au lieu d'anéantir le peuple, le fortifie. « Plus on les opprimait, plus ils se multipliaient ». Cette dynamique prépare la libération : Dieu attend que son peuple soit assez nombreux pour former une nation avant de le faire sortir d'Égypte.
5.2. La résistance non-violente
Les sages-femmes offrent un modèle de résistance non-violente fondée sur la crainte de Dieu. Elles désobéissent à un ordre injuste sans violence, par la ruse et le courage. Leur exemple inspire les mouvements de résistance pacifique à travers l'histoire.
Cette résistance prépare celle de Moïse, puis celle du peuple entier. Dieu suscite des héros ordinaires (des sages-femmes, des femmes anonymes) pour accomplir son plan. Le salut vient des humbles, non des puissants.
5.3. Le contexte historique
L'oppression décrite en Exode 1 correspond probablement à la période du Nouvel Empire égyptien (XVIIIe-XIXe dynasties, vers 1550-1200 av. J.-C.). Les pharaons de cette période (Thoutmosis III, Ramsès II) ont mené de grands travaux de construction, utilisant une main-d'œuvre servile.
La ville de Ramsès (Pi-Ramsès) fut construite par Ramsès II (vers 1279-1213 av. J.-C.), ce qui situe l'Exode probablement au XIIIe siècle av. J.-C. Les archéologues ont retrouvé des traces de villes de stockage dans la région du delta du Nil, correspondant aux descriptions bibliques.
Conclusion
Exode 1 raconte l'oppression des Israélites en Égypte après la mort de Joseph. Les descendants de Jacob, entrés au nombre de soixante-dix, se multiplient extraordinairement. Un nouveau pharaon, « qui ne connaissait pas Joseph », voit dans cette croissance une menace.
Pharaon met en place trois mesures : le travail forcé (construction de Pithom et Ramsès), l'ordre aux sages-femmes de tuer les nouveau-nés mâles, et le décret à tout le peuple de jeter les garçons hébreux dans le Nil. Mais « plus on les opprimait, plus ils se multipliaient ».
Les sages-femmes Shiphra et Poua craignent Dieu et désobéissent à Pharaon, épargnant les enfants. Dieu les bénit par des familles. Cette oppression prépare la libération future : Dieu va susciter Moïse pour faire sortir son peuple d'Égypte et le conduire vers la terre promise.
Questions pour aller plus loin
- Pourquoi le livre de l'Exode commence-t-il par la liste des douze fils de Jacob ?
- Que signifie l'expression « un roi nouveau qui ne connaissait pas Joseph » ?
- Pourquoi les Égyptiens craignent-ils la multiplication des Hébreux ?
- Comment comprendre le paradoxe : « plus on les opprimait, plus ils se multipliaient » ?
- Que symbolisent les villes de Pithom et Ramsès dans l'histoire de l'oppression ?
- Pourquoi Pharaon s'adresse-t-il d'abord aux sages-femmes plutôt qu'à tout le peuple ?
- Que signifient les noms Shiphra et Poua, et pourquoi sont-elles nommées tandis que Pharaon reste anonyme ?
- Comment les sages-femmes montrent-elles leur « crainte de Dieu » ?
- La réponse des sages-femmes à Pharaon est-elle un mensonge justifié ?
- Pourquoi Dieu bénit-il les sages-femmes par des familles ?
- Que symbolise le décret de jeter les nouveau-nés dans le Nil ?
- Comment ce chapitre prépare-t-il la naissance et le sauvetage de Moïse (Exode 2) ?
- En quoi l'oppression en Égypte rappelle-t-elle d'autres situations d'oppression dans l'histoire ?
- Comment ce texte peut-il inspirer les chrétiens face à l'injustice aujourd'hui ?
- Quel est le contexte historique probable de l'oppression décrite en Exode 1 ?
