Formation théologique

Histoire biblique d’Israël : d’Abraham à Jésus

Chapitre 2 — La généalogie d’Abram

Avant de raconter l’appel d’Abram et son arrivée en Canaan, la Genèse le situe dans une famille, une succession de générations et un réseau de parentés. Abram n’apparaît donc pas comme un personnage isolé, sorti soudainement de l’histoire. Il est le fils de Térah, le frère de Nahor et de Haran, l’oncle de Lot, l’époux de Saraï et l’ancêtre appelé à devenir Abraham.

Cette généalogie assure la transition entre l’histoire universelle des onze premiers chapitres de la Genèse et l’histoire particulière de la famille élue. Après le récit de la création, du déluge, de Babel et de la dispersion des peuples, le texte se concentre désormais sur une lignée précise. L’histoire biblique d’Israël commence ainsi non par la fondation d’un État, mais par la vocation d’une famille.

Les données de Genèse 11.10-32 ne permettent pas de dresser une généalogie moderne au sens strict. Elles organisent avant tout une mémoire des origines. Elles relient Abraham à Sem, fils de Noé, et situent la promesse faite à Abram dans le prolongement du récit des origines humaines.

1. De Sem à Térah

1.1. Après le déluge et Babel

La généalogie d’Abram s’insère dans une vaste succession qui commence avec Sem, l’un des fils de Noé. Après le déluge, les fils de Noé deviennent les ancêtres des peuples de la terre : Genèse 9.18-19. La « table des peuples » de Genèse 10 présente la dispersion des familles humaines, puis le récit de Babel explique symboliquement la multiplication des langues et la dispersion des hommes sur la terre : Genèse 10.1–11.9.

À partir de Genèse 11.10, le récit se resserre. Il ne suit plus l’ensemble des peuples, mais une ligne généalogique allant de Sem à Térah. Cette construction littéraire relie l’histoire d’Abraham à l’histoire de toute l’humanité : le patriarche est issu d’une famille particulière, mais la bénédiction qui lui sera promise concerne aussi toutes les familles de la terre : Genèse 12.1-3.

« Voici la postérité de Sem. Sem, âgé de cent ans, engendra Arpacschad, deux ans après le déluge. [...] Térach, âgé de soixante-dix ans, engendra Abram, Nachor et Haran. »
Genèse 11.10, 26, Louis Segond 1910.

  • Noé a trois fils : Sem, Cham et Japhet : Genèse 5.32 ; 9.18-19.
  • La dispersion des peuples est racontée après le déluge : Genèse 10.1-32.
  • Le récit de Babel précède immédiatement la généalogie de Sem à Térah : Genèse 11.1-9.
  • La généalogie de Sem à Térah est donnée en Genèse 11.10-26.
  • Térah est présenté comme le père d’Abram, de Nahor et de Haran : Genèse 11.26-27.

1.2. Le rôle des généalogies dans la Genèse

Les généalogies remplissent plusieurs fonctions dans le livre de la Genèse. Elles établissent une continuité entre les générations, expliquent les liens entre les peuples et introduisent les grandes figures du récit. Elles servent aussi à organiser le temps narratif, en indiquant les naissances, les filiations, les morts et les transmissions.

La formule « Voici la postérité de… », souvent traduite aussi par « Voici l’histoire de… », ouvre de grandes sections du livre. En Genèse 11.27, elle ne se contente pas de donner une liste de noms : elle introduit le cycle de Térah, dans lequel Abram devient progressivement le personnage principal.

La généalogie biblique ne doit donc pas être réduite à une simple archive familiale. Elle est une manière d’affirmer que l’histoire d’Israël s’enracine dans une continuité humaine, familiale et religieuse. Abraham appartient à une lignée, mais la promesse reçue par lui ouvre cette lignée à un avenir qui dépasse sa seule famille.

Les généalogies de la Genèse structurent le passage de l’histoire universelle à l’histoire des ancêtres d’Israël. La succession qui va de Sem à Térah prépare le lecteur à suivre une famille particulière, celle d’Abram, sans rompre le lien avec l’ensemble de l’humanité issu de Noé.
SKA, Jean-Louis, Introduction à la lecture du Pentateuque, Bruxelles, Lessius, 2000, p. 33-38.

2. Térah et sa famille

2.1. Les fils de Térah

Térah est le père de trois fils : Abram, Nahor et Haran. Le récit ne donne pas immédiatement la même importance à chacun. Haran apparaît d’abord comme le père de Lot, tandis que Nahor devient l’ancêtre d’une branche familiale établie en Haute-Mésopotamie. Abram, quant à lui, deviendra le porteur de la promesse divine.

Il faut noter que l’ordre de présentation — Abram, Nahor et Haran — ne prouve pas nécessairement qu’Abram soit l’aîné. Les généalogies bibliques mettent fréquemment en premier le personnage qui deviendra central dans le récit. Abram est donc nommé en tête parce que l’histoire va désormais suivre sa vocation et sa descendance.

« Voici la postérité de Térach. Térach engendra Abram, Nachor et Haran. Haran engendra Lot. »
Genèse 11.27, Louis Segond 1910.

  • Térah engendre Abram, Nahor et Haran : Genèse 11.26-27.
  • Haran est le père de Lot : Genèse 11.27.
  • Lot accompagne plus tard Abram lors du départ de Harran vers Canaan : Genèse 12.4-5.
  • Nahor est associé à la parenté dont proviennent Rébecca, Léa et Rachel : Genèse 22.20-24 ; 24.10-15 ; 29.1-6.
  • Abram est choisi pour recevoir la promesse de descendance, de pays et de bénédiction : Genèse 12.1-3.

2.2. Haran, Lot, Milca et Jiska

Haran occupe une place particulière dans la famille de Térah. Il meurt à Ur des Chaldéens avant son père, mais sa descendance demeure présente dans le récit. Son fils Lot devient le compagnon de route d’Abram et joue un rôle important dans les épisodes de la séparation, de Sodome et de la guerre des rois : Genèse 13–14 ; 19.1-38.

Haran est également le père de Milca et de Jiska. Milca épouse son oncle Nahor. De cette branche naîtra Rébecca, qui deviendra l’épouse d’Isaac, puis Béthuel, père de Laban. La parenté d’Abram demeure donc liée à la Mésopotamie et à Harran, même après le départ vers Canaan.

  • Haran meurt à Ur des Chaldéens avant Térah : Genèse 11.28.
  • Haran est le père de Lot, de Milca et de Jiska : Genèse 11.27-29.
  • Milca épouse Nahor, frère d’Abram : Genèse 11.29.
  • Béthuel, descendant de Nahor et de Milca, devient le père de Rébecca : Genèse 22.20-23.
  • Rébecca est choisie comme épouse d’Isaac : Genèse 24.1-67.
  • Laban, frère de Rébecca, accueille Jacob en Haute-Mésopotamie : Genèse 24.29-31 ; 29.1-14.

2.3. Lot, le neveu d’Abram

Lot est le fils de Haran et le neveu d’Abram. Après la mort de son père, il est intégré au groupe de Térah puis à celui d’Abram. Il quitte Harran avec Abram et Saraï, arrive avec eux en Canaan et partage leur prospérité matérielle : Genèse 11.31 ; 12.4-5 ; 13.1-7.

Le lien entre Abram et Lot devient l’un des fils narratifs importants du cycle patriarcal. Abram intervient pour délivrer Lot après sa capture par les rois orientaux : Genèse 14.12-16. Il plaide aussi pour Sodome, la ville où Lot s’est établi : Genèse 18.16-33. La relation entre les deux hommes illustre à la fois la solidarité familiale et les tensions causées par la croissance des troupeaux et l’occupation du territoire.

« Abram prit Saraï, sa femme, et Lot, fils de son frère, avec tous les biens qu’ils possédaient et les serviteurs qu’ils avaient acquis à Charan. Ils partirent pour aller dans le pays de Canaan. »
Genèse 12.5, Louis Segond 1910.

3. Abram, Nahor et leurs alliances familiales

3.1. Abram et Saraï

Abram épouse Saraï. Le texte souligne immédiatement une donnée essentielle pour la suite du récit : Saraï est stérile et n’a pas d’enfant. Cette mention crée une tension entre la situation réelle du couple et la promesse future d’une descendance nombreuse.

Dans les sociétés anciennes, l’absence d’héritier affecte la transmission des biens, la survie de la maison familiale et la continuité du nom. Dans le récit biblique, elle prend une portée plus profonde encore : comment Abram peut-il devenir l’ancêtre d’une grande nation alors que Saraï ne peut pas enfanter ?

« Saraï était stérile : elle n’avait point d’enfants. »
Genèse 11.30, Louis Segond 1910.

  • Abram épouse Saraï : Genèse 11.29.
  • Saraï est présentée comme stérile : Genèse 11.30.
  • Abram se plaint de ne pas avoir de descendant : Genèse 15.1-3.
  • Dieu promet qu’un héritier issu d’Abram lui-même recevra son patrimoine : Genèse 15.4-6.
  • Le nom de Saraï devient Sara dans le cadre de l’alliance : Genèse 17.15-16.
  • Isaac naît de Sara et d’Abraham : Genèse 21.1-7.

3.2. Nahor et Milca

Nahor épouse Milca, fille de son frère Haran. Cette union peut surprendre le lecteur contemporain, mais elle doit être replacée dans le contexte des pratiques familiales de l’Antiquité, où les alliances à l’intérieur du groupe de parenté contribuent souvent à préserver les biens, les liens et la mémoire de la lignée.

La branche de Nahor est importante parce qu’elle conserve un lien avec le pays d’origine. Lorsque Abraham cherche une épouse pour Isaac, il envoie son serviteur vers la famille de Nahor, en Aram-Naharaïm : Genèse 24.1-10. Le récit souligne ainsi que la lignée de la promesse, bien qu’établie en Canaan, conserve des attaches familiales en Haute-Mésopotamie.

  • Nahor épouse Milca, fille de Haran : Genèse 11.29.
  • Milca devient la mère de Béthuel : Genèse 22.20-23.
  • Béthuel est le père de Rébecca : Genèse 22.23 ; 24.15.
  • Rébecca devient l’épouse d’Isaac : Genèse 24.67.
  • Jacob part chez Laban, fils de Béthuel et frère de Rébecca : Genèse 28.1-5 ; 29.1-14.

3.3. La parenté comme mémoire et comme alliance

Les récits patriarcaux font de la parenté un élément majeur de l’histoire. Les mariages, les héritages, les bénédictions et les séparations déterminent l’avenir du groupe. La promesse ne se transmet pas de manière abstraite : elle passe par des naissances, des rivalités entre frères, des choix matrimoniaux et des déplacements familiaux.

Les liens entre Abram, Nahor, Lot, Isaac, Rébecca, Jacob, Léa et Rachel constituent une vaste trame familiale. Cette trame explique notamment pourquoi Jacob revient vers Harran, pourquoi ses fils naissent de plusieurs femmes et comment les douze tribus d’Israël se trouvent liées à une même maison ancestrale.

Les récits des patriarches mettent en scène une famille étendue, composée de parents, d’épouses, de serviteurs, de troupeaux et de dépendants. La parenté y est à la fois une réalité sociale concrète et le moyen narratif par lequel se transmettent la promesse, l’héritage et l’identité d’Israël.
WESTERMANN, Claus, Genesis 12–36: A Commentary, Minneapolis, Augsburg Publishing House, 1985, p. 19-25.

4. Ur des Chaldéens et le départ de Térah

4.1. Ur, lieu d’origine de la famille

Le récit situe la mort de Haran et le point de départ de la famille à Ur des Chaldéens : Genèse 11.28, 31. La plupart des spécialistes identifient traditionnellement cette ville à Ur, grande cité de la basse Mésopotamie, située dans l’actuel sud de l’Irak.

Cette identification permet de comprendre le mouvement général de la famille de Térah : depuis le sud mésopotamien, elle remonte vers Harran, en Haute-Mésopotamie, avant que le groupe conduit par Abram ne se dirige vers Canaan. Toutefois, la précision « des Chaldéens » soulève des questions, car les Chaldéens sont surtout attestés dans les sources de la première moitié du premier millénaire av. J.-C. L’expression peut donc refléter une désignation géographique plus tardive, employée pour identifier Ur aux lecteurs du texte.

La localisation la plus couramment retenue pour « Ur des Chaldéens » est la ville sumérienne d’Ur, aujourd’hui Tell al-Muqayyar, dans le sud de la Mésopotamie. Cette identification est largement admise, mais elle ne résout pas à elle seule les questions de datation et de composition du récit biblique.
Encyclopaedia Britannica, « Abraham — Facts & Significance ». [54]

  • Haran meurt à Ur des Chaldéens : Genèse 11.28.
  • Térah quitte Ur avec Abram, Saraï et Lot en direction de Canaan : Genèse 11.31.
  • Dieu est présenté comme ayant fait sortir Abraham d’Ur des Chaldéens : Genèse 15.7.
  • Josué rappelle que les ancêtres d’Israël habitaient autrefois « au-delà du fleuve » : Josué 24.2-3.
  • Néhémie associe Abram à Ur des Chaldéens dans une prière historique : Néhémie 9.7.

4.2. Térah, initiateur du premier déplacement

Genèse 11.31 attribue à Térah l’initiative du départ d’Ur. Il prend Abram, Saraï et Lot pour aller au pays de Canaan. Cette précision est importante : avant même l’appel explicite d’Abram en Genèse 12, le récit présente déjà la famille comme engagée dans une migration vers Canaan.

Le groupe n’atteint cependant pas immédiatement sa destination. Il s’arrête à Harran et s’y établit. Térah y meurt. C’est alors qu’Abram reçoit l’ordre de quitter son pays, sa parenté et la maison de son père pour aller vers le pays que Dieu lui montrera : Genèse 12.1-5.

Le récit relie donc deux départs. Le premier est familial et conduit par Térah. Le second est vocationnel et conduit par Dieu à travers Abram. La route vers Canaan est déjà commencée avant l’appel d’Abram, mais elle prend avec lui une signification nouvelle.

« Térach prit Abram, son fils, et Lot, fils de Haran, fils de son fils, et Saraï, sa belle-fille, femme d’Abram, son fils. Ils sortirent ensemble d’Ur des Chaldéens, pour aller au pays de Canaan. Ils vinrent jusqu’à Charan, et ils y habitèrent. »
Genèse 11.31, Louis Segond 1910.

5. Harran, la ville de transition

5.1. L’arrêt à Harran

Harran est l’étape centrale entre Ur et Canaan. La ville se situe en Haute-Mésopotamie, dans une région de passage entre la vallée de l’Euphrate, la Syrie et le Levant. Le récit biblique présente Harran comme le lieu où la famille de Térah s’établit après avoir interrompu son voyage vers Canaan.

Térah meurt à Harran. Abram y demeure jusqu’à l’appel divin qui inaugure le cycle patriarcal proprement dit. La ville reste ensuite liée à la parenté de Nahor et de Laban, c’est-à-dire au groupe familial auquel Abraham puis Isaac se réfèrent pour les alliances matrimoniales : Genèse 24.10 ; 27.43 ; 28.10.

  • La famille de Térah s’arrête à Harran : Genèse 11.31.
  • Térah meurt à Harran : Genèse 11.32.
  • Abram quitte Harran à l’âge de soixante-quinze ans : Genèse 12.4.
  • Le serviteur d’Abraham se rend vers la parenté de Nahor pour chercher une épouse à Isaac : Genèse 24.10-15.
  • Jacob fuit vers Harran et séjourne chez Laban : Genèse 27.43 ; 28.10 ; 29.1-14.

5.2. L’appel d’Abram

Le départ d’Abram depuis Harran ouvre une étape nouvelle. Il ne s’agit plus simplement du déplacement d’une famille dirigée par Térah, mais de la réponse d’un homme à une parole divine. Abram doit quitter « son pays », « sa patrie » ou « sa parenté », selon les traductions, ainsi que la maison de son père : Genèse 12.1.

Le texte unit immédiatement le départ à une promesse : Abram deviendra une grande nation, son nom sera rendu grand, et toutes les familles de la terre trouveront en lui une bénédiction. Dès l’origine, la vocation d’Abram comporte donc une dimension familiale, nationale et universelle.

« L’Éternel dit à Abram : Va-t’en de ton pays, de ta patrie, et de la maison de ton père, dans le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, et je te bénirai ; je rendrai ton nom grand, et tu seras une source de bénédiction. »
Genèse 12.1-2, Louis Segond 1910.

  • Abram reçoit l’ordre de quitter son pays et la maison de son père : Genèse 12.1.
  • Dieu promet de faire d’Abram une grande nation : Genèse 12.2.
  • La promesse concerne la bénédiction de toutes les familles de la terre : Genèse 12.3.
  • Abram quitte Harran à l’âge de soixante-quinze ans : Genèse 12.4.
  • Abram, Saraï et Lot partent avec leurs biens et leurs serviteurs vers Canaan : Genèse 12.5.

6. La stérilité de Saraï et l’attente de la promesse

6.1. Une donnée narrative décisive

La mention de la stérilité de Saraï est placée avant même le départ de Térah depuis Ur. Elle joue un rôle décisif dans toute l’histoire d’Abraham. Le lecteur sait dès Genèse 11.30 que la promesse d’une grande nation rencontrera un obstacle humain majeur.

Le récit ne traite pas la stérilité comme un simple détail médical ou familial. Elle devient le lieu où se manifestent l’attente, la peur de l’absence d’héritier, les initiatives humaines et, finalement, l’accomplissement inattendu de la promesse. Abram aura Ismaël par Agar, mais le récit insiste sur Isaac comme fils de Sara et héritier de l’alliance : Genèse 16.1-16 ; 17.15-21 ; 21.1-7.

  • Saraï est stérile au début du cycle de Térah : Genèse 11.30.
  • Abram envisage Éliézer de Damas comme héritier potentiel : Genèse 15.2-3.
  • Agar donne naissance à Ismaël : Genèse 16.1-16.
  • Dieu promet à Abraham que Sara lui donnera un fils : Genèse 17.15-21.
  • Isaac naît lorsque Abraham est âgé de cent ans : Genèse 21.1-7.

6.2. De Saraï à Sara, d’Abram à Abraham

En Genèse 17, les noms d’Abram et de Saraï sont changés. Abram devient Abraham et Saraï devient Sara. Le changement intervient dans le cadre de l’alliance et accompagne la promesse d’une descendance nombreuse.

Le texte explique le nom d’Abraham par sa vocation à devenir « père d’une multitude de nations » : Genèse 17.4-5. Sara est également associée à cette promesse : elle doit devenir mère de nations et des rois de peuples sortiront d’elle : Genèse 17.15-16.

« On ne t’appellera plus Abram ; mais ton nom sera Abraham, car je te rends père d’une multitude de nations. [...] Je la bénirai, et je te donnerai d’elle un fils ; je la bénirai, et elle deviendra des nations ; des rois de peuples sortiront d’elle. »
Genèse 17.5, 16, Louis Segond 1910.

7. Portée historique et théologique de la généalogie

7.1. Une origine mésopotamienne selon la mémoire biblique

La généalogie de Térah situe les ancêtres d’Israël au-delà de l’Euphrate, dans l’espace mésopotamien. Josué 24.2-3 et Néhémie 9.7 reprennent cette mémoire en affirmant que Dieu a appelé Abraham depuis l’autre côté du fleuve et l’a fait entrer dans le pays de Canaan.

Cette origine extérieure au pays est théologiquement importante. Israël ne se comprend pas comme un peuple autochtone de Canaan. Son histoire commence par un appel, un départ et une promesse. La terre est reçue comme un don à venir, non comme une possession originelle.

  • Les ancêtres d’Israël habitaient au-delà de l’Euphrate : Josué 24.2.
  • Dieu appelle Abraham et lui fait parcourir le pays de Canaan : Josué 24.3.
  • Néhémie rappelle que Dieu a choisi Abram et l’a fait sortir d’Ur des Chaldéens : Néhémie 9.7.
  • La promesse du pays accompagne l’alliance : Genèse 15.7-21.
  • Abraham se présente pourtant comme étranger et résident parmi les Hittites : Genèse 23.4.

7.2. Une histoire familiale orientée vers Israël

La généalogie de Térah prépare l’apparition des grandes figures de l’histoire d’Israël. Abram devient Abraham. Isaac naît de Sara. Jacob reçoit le nom d’Israël. Ses douze fils deviennent les ancêtres des douze tribus. La généalogie initiale n’est donc pas une parenthèse avant l’histoire : elle est le commencement de l’histoire du peuple.

Le récit établit aussi les liens entre Israël et les peuples voisins. Lot devient l’ancêtre des Moabites et des Ammonites : Genèse 19.30-38. Ésaü devient l’ancêtre d’Édom : Genèse 36.1-43. Ismaël reçoit lui aussi une descendance et une bénédiction : Genèse 16.10-12 ; 17.20 ; 25.12-18. La Genèse présente ainsi Israël comme une famille parmi d’autres, mais porteuse d’une promesse particulière.

La tradition d’Abraham ne présente pas seulement l’ancêtre d’Israël : elle constitue aussi un cadre de parenté pour plusieurs peuples voisins. Les récits de la Genèse expliquent les relations d’Israël avec Moab, Ammon, Édom et les descendants d’Ismaël à travers des généalogies et des histoires familiales.
LIVERANI, Mario, Israel’s History and the History of Israel, Londres, Equinox, 2005, p. 23-31.

7.3. Entre récit de foi et enquête historique

La généalogie de Genèse 11 permet de comprendre comment la Bible situe Abraham dans l’histoire des origines. Elle ne fournit cependant pas une preuve extérieure de l’existence d’Abraham, de Térah ou de Nahor. À ce jour, aucune inscription contemporaine connue ne mentionne directement ces personnages.

Les historiens peuvent comparer les récits patriarcaux avec les réalités sociales du Proche-Orient ancien : déplacements de groupes familiaux, alliances matrimoniales, pratiques d’héritage, commerce, vie pastorale et rapports entre villes et clans. Ces comparaisons éclairent le cadre culturel des récits, sans transformer automatiquement la tradition biblique en documentation biographique directement vérifiable.

La démarche la plus rigoureuse consiste donc à reconnaître la valeur propre du texte biblique comme mémoire fondatrice, à distinguer les données textuelles des hypothèses de reconstruction, et à signaler clairement les incertitudes de la recherche historique.

Abraham est une figure majeure de la mémoire, de la foi et de la tradition biblique. Les recherches historiques et archéologiques peuvent éclairer le monde social dans lequel les récits patriarcaux sont situés, mais elles ne permettent pas d’établir une biographie indépendante et complète du patriarche.
Bible Odyssey, « Abraham », 2024. [61]

8. Conclusion

La généalogie d’Abram fait entrer l’histoire biblique dans l’histoire d’une famille. Térah, Abram, Nahor, Haran, Lot, Saraï et Milca constituent le premier cercle familial à partir duquel se déploieront les récits d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et de Joseph.

Le texte place cette famille entre Ur et Harran, puis à l’entrée de Canaan. Il associe son avenir à deux réalités qui paraissent contradictoires : d’un côté, la stérilité de Saraï et l’absence d’héritier ; de l’autre, la promesse d’une grande descendance et d’une bénédiction pour les nations.

Le chapitre suivant pourra donc présenter le départ d’Abram depuis Harran, son entrée en Canaan et les premières étapes de la promesse du pays, de la descendance et de l’alliance.

Questions pour aller plus loin

  • Pourquoi la Genèse relie-t-elle Abraham à Sem, fils de Noé, avant de raconter son appel et son entrée en Canaan ?
  • Quel est le rôle des généalogies dans la construction de la mémoire biblique d’Israël ?
  • Pourquoi Abram est-il présenté en premier parmi les fils de Térah, alors que l’ordre des noms ne prouve pas nécessairement qu’il soit l’aîné ?
  • Comment la famille de Térah relie-t-elle Canaan, Harran et la Mésopotamie ?
  • En quoi Lot, Nahor et Haran restent-ils importants pour comprendre l’histoire ultérieure d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ?
  • Pourquoi la stérilité de Saraï est-elle mentionnée avant même l’appel d’Abram ?
  • Comment la promesse d’une descendance nombreuse entre-t-elle en tension avec l’absence d’enfant dans le couple d’Abram et Saraï ?
  • Quelle différence peut-on faire entre les données explicites du texte biblique sur Ur et Harran, et les hypothèses historiques relatives à leur identification et à leur datation ?
  • Pourquoi le récit attribue-t-il un premier déplacement à Térah, puis un second départ à Abram sur l’ordre de Dieu ?
  • En quoi l’origine mésopotamienne d’Abraham permet-elle de comprendre Israël comme un peuple appelé, migrant et recevant le pays comme une promesse ?