Humour
Petit traité de théologie morale sur le corps qui voudrait ressembler à Apollon et à Vénus
L'idole du corps parfait
Il y a deux mille ans, l'Église convertissait des païens qui sacrifiaient des chèvres à Apollon et brûlaient de l'encens devant Vénus. Elle pensait le problème réglé. Elle n'avait pas prévu qu'on rouvrirait un jour ces deux cultes sous la forme d'un abonnement en salle de sport, avec miroir mural et musique électronique en guise d'encens.
Genèse, chapitre 1, verset 27, et la salle de sport comme atelier de retouche
L'Écriture enseigne que Dieu créa l'homme à son image. Le culte contemporain du corps enseigne, plus modestement, qu'il reste encore beaucoup de travail à faire depuis la création, et que ce travail commence au rayon protéines. On y entre en pécheur ordinaire, mou et satisfait de soi ; on en ressort, si la persévérance et la carte de fidélité tiennent bon, avec l'espoir raisonnable de ressembler, dans douze à dix-huit mois, à une statue antique qu'on n'a pourtant jamais vue qu'en photo, ce qui devrait déjà éveiller quelque soupçon sur le réalisme du projet.
Vénus, ou la théologie morale du filtre
La déesse Vénus n'avait besoin, pour séduire, que de sortir de l'écume ; la fidèle du culte moderne a besoin, elle, d'un éclairage annulaire, de trois applications de retouche et d'une bonne dose de patience. On appelait autrefois vanité le péché consistant à s'admirer soi-même sans mesure ; on l'appelle aujourd'hui confiance en soi, à condition de préciser que cette confiance dépend étroitement du nombre de filtres disponibles et s'effondre dès qu'on croise, par malheur, son propre reflet sans intermédiaire technique.
Apollon, ou la musculation comme nouvelle ascèse
Les moines anciens se levaient avant l'aube, jeûnaient et se privaient de sommeil pour discipliner leur corps en vue du Royaume. Le disciple d'Apollon se lève, lui aussi, avant l'aube, jeûne également, et se prive de sucre, de gluten et de sommeil, pour un royaume plus modeste mais tout aussi exigeant : celui du miroir de la salle de sport. On retrouve, chez l'un comme chez l'autre, la même discipline, la même rigueur, le même sérieux presque liturgique — sauf que l'ascèse du moine visait à libérer l'âme du corps, tandis que celle du disciple d'Apollon vise, avec un enthousiasme touchant, à faire du corps une fin en soi, ce qui est une manière assez efficace d'épuiser l'ascèse sans jamais atteindre la liberté qu'elle promettait.
De la différence entre soigner son corps et l'adorer
La tradition chrétienne n'a jamais méprisé le corps ; elle en a même fait, avec une audace que peu de religions ont osée, le temple de l'Esprit Saint et le lieu de la résurrection future. Prendre soin de sa santé, manger raisonnablement, faire de l'exercice, relève donc d'une vertu authentique, que les moralistes rangeraient volontiers sous le nom de tempérance appliquée au corps. Le problème commence ailleurs : le jour où le miroir devient l'autel, où la balance devient le confessionnal, et où l'on juge la qualité de sa journée, voire de son âme, au nombre de calories qu'on n'a pas mangées. Apollon et Vénus n'exigeaient, en leur temps, qu'un sacrifice occasionnel ; leurs héritiers modernes réclament, eux, un culte quotidien, sans interruption ni jour férié.
Conclusion, rédigée sans regarder son reflet dans l'écran
Le corps mérite d'être soigné parce qu'il est bon, non parce qu'il devrait ressembler à une statue grecque sculptée pour honorer des divinités que plus personne, à vrai dire, ne songerait sérieusement à prier. On peut couper son sucre, courir le dimanche matin et soulever de la fonte sans que rien de tout cela soit condamnable ; on peut aussi, sans s'en rendre compte, reconstruire un petit temple païen dans son salon, entre le tapis de course et la balance connectée, et s'y prosterner chaque matin avec une ferveur qu'on n'a plus, depuis longtemps, pour autre chose.
