Humour
Petit traité de théologie morale sur l'écoute, ou l'art de parler chacun son tour sans jamais s'écouter
Moi je !
Le prophète Élie, au mont Horeb, attendait Dieu dans le vent, le tremblement de terre et le feu, et Dieu ne s'y trouvait pas ; il vint dans le murmure d'une brise légère. On peut se demander, aujourd'hui, s'il tenterait encore l'expérience : entre deux conversations où tout le monde parle et personne n'écoute, le murmure a peu de chances d'être entendu, faute de silence disponible pour l'accueillir.
Le dialogue, cette liturgie à deux voix qu'on a réduite à un seul acteur
Un dialogue suppose, par définition, deux personnes qui s'adressent l'une à l'autre. La conversation contemporaine a inventé une variante plus économique : deux personnes qui s'adressent, chacune, à elle-même, en alternance, avec une politesse suffisante pour ne pas se couper la parole trop tôt. On appelle cela discuter ; il s'agit, la plupart du temps, de deux monologues programmés en horaires décalés, unis par le seul lien d'une même pièce et d'un même sujet, abordé deux fois sous deux angles qui ne se croiseront jamais.
« Moi je », ou le nouveau verset inaugural de toute conversation
On racontait autrefois ses malheurs pour recevoir une consolation ; on les raconte aujourd'hui pour recevoir, en retour, le malheur plus grand de l'interlocuteur, introduit par la formule rituelle « moi je », qui fonctionne comme une antienne, toujours identique, quel que soit le sujet abordé. On confie une fatigue, on reçoit une fatigue supérieure ; on partage une déception amoureuse, on hérite d'une déception plus cruelle encore, survenue à peu près à la même période chez un cousin qu'on ne connaît pas. Saint Paul demandait de pleurer avec ceux qui pleurent ; la conversation moderne a trouvé plus efficace de pleurer plus fort, à côté, sur un sujet voisin.
Le silence, cette denrée devenue rare et suspecte
Dans une conversation bien réglée, le silence qui suit une phrase n'est jamais laissé à lui-même : il est immédiatement comblé, de peur qu'il ne s'installe et ne révèle, par contraste, que personne n'écoutait vraiment ce qui venait d'être dit. On croit taire une gêne ; on tait, en réalité, la possibilité même de la réponse. Les Pères du désert cultivaient le silence comme un lieu où Dieu pouvait enfin se faire entendre ; la conversation contemporaine le redoute comme un vide qu'il faut absolument combler, au prix, souvent, d'y jeter la première pensée venue, qui commence, on l'aura deviné, par « moi je ».
Petit lexique de l'écoute apparente
« Je comprends tout à fait » signifie, la plupart du temps, « j'ai hâte de vous raconter la fois où cela m'est arrivé, en pire ». « C'est intéressant » se traduit souvent par « j'ai cessé d'écouter au moment où j'ai formulé cette phrase ». Et le hochement de tête pendant qu'on regarde son téléphone reste, à ce jour, le geste liturgique le plus universellement pratiqué de toute conversation contemporaine, quelle que soit la religion, la culture ou la génération.
De la charité comme discipline de l'oreille
La tradition chrétienne a toujours tenu que la charité commence par une attention réelle à l'autre, et non par un sentiment généreux qu'on ressent seul, dans son coin, à son sujet. Écouter n'est pas se taire en attendant son tour ; c'est accepter, l'espace d'un instant, que la conversation ne parle pas de soi. Cet exercice, d'apparence modeste, s'avère d'une difficulté redoutable, puisqu'il demande de renoncer, ne serait-ce que quelques minutes, au plaisir le plus constant de la nature humaine, celui de se raconter elle-même.
Conclusion, qu'on aurait pu écouter jusqu'au bout
On ne manque pas, aujourd'hui, d'occasions de parler ; on manque d'occasions d'être entendu, précisément parce que tout le monde parle en même temps, chacun convaincu d'avoir, sur le sujet, quelque chose de plus important à dire. Il y aurait sans doute moins de solitude dans le monde si chacun acceptait, de temps en temps, de laisser le « moi je » attendre son tour un peu plus longtemps que d'habitude — voire, pour les plus courageux, de ne jamais le prononcer du tout.
