Formation théologique

Humour

Petit traité de théologie morale sur le syndrome du calife

J'ai raison !

Il existe un endroit merveilleux où chacun se croit plus intelligent que son voisin, plus compétent que son adversaire, plus lucide que les experts et, si possible, meilleur que tous ceux qui l’ont précédé : la politique.

La politique est en quelque sorte le seul domaine où l’on peut être simultanément candidat, prophète, sauveur de la nation et victime d’un complot.

Il existe, dans la tradition morale de l'Église, un péché capital dont on parle peu dans les catéchismes modernes, sans doute parce qu'il ne demande aucune catéchèse : il s'enseigne tout seul, dès le berceau, et se perfectionne à chaque réunion de copropriété, chaque débat de comptoir et chaque commentaire sous une vidéo. Ce péché s'appelle l'orgueil, et sa forme politique la plus achevée pourrait recevoir un nom savant : le syndrome du calife.

Le principe est simple. Il tient en une phrase, que chacun prononce sans se l'avouer : « je serais meilleur calife que le calife ». Il suffit d'observer une assemblée générale, un conseil municipal ou un dîner de famille un soir d'élection pour vérifier que ce syndrome touche, statistiquement, cent pour cent de la population — étant entendu que chacun s'inclut naturellement dans l'exception.

Le premier commandement de la politique moderne : « Tu ne t'écouteras que toi-même »

Saint Thomas d'Aquin distinguait la prudence, vertu cardinale, de la fausse prudence, qui consiste à bien raisonner à partir de mauvais principes. Il n'avait pas prévu les réseaux sociaux, mais il en avait deviné la logique : on peut argumenter avec une rigueur admirable en partant du seul postulat qui compte vraiment, à savoir que soi-même on a raison, depuis toujours, et que les 8 milliards d'autres habitants de la planète travaillent, sans le savoir, à la confirmation de cette thèse.

Ce postulat produit un phénomène liturgique nouveau : le dialogue devenu double monologue synchronisé. Deux personnes se font face, la bouche de l'une ouverte, celle de l'autre fermée — mais ce n'est pas de l'écoute, c'est un temps de rechargement. Chacun attend son tour de parler, non pour répondre à l'autre, mais pour continuer d'affirmer ce qu'il pensait déjà avant que la conversation ne commence. Saint Jacques, dans son épître, avait pourtant été clair : que l'homme soit prompt à écouter, lent à parler (Jc 1, 19). Le monde politique contemporain a lu ce verset et l'a compris à l'envers, avec une belle constance.

Tous calife, personne calife

L'expression « calife à la place du calife » vient d'un film où un vizir intrigue pour usurper le trône, persuadé d'en être plus digne. Le comique de la formule, c'est qu'elle suppose une hiérarchie : il y a un calife, et quelqu'un qui veut sa place. Le comique de notre époque, c'est qu'il n'y a plus de calife du tout — seulement des vizirs, en nombre infini, qui intriguent chacun contre tous les autres, persuadés d'être les seuls à avoir compris le gouvernement des hommes.

On pourrait y voir un progrès démocratique. On peut aussi y voir, plus modestement, une resucée de Babel. Le récit de la Genèse (11, 1-9) ne raconte pas la punition d'un péché technologique — une tour trop haute — mais la sanction d'un péché relationnel : des hommes qui parlent tous la même langue finissent par ne plus se comprendre, dès lors que leur projet commun n'est plus que le prétexte à leur propre grandeur. Faisons-nous un nom, disent-ils (Gn 11, 4). Rien n'a changé, sinon qu'aujourd'hui la tour est remplacée par le fil d'actualité, et que chacun y construit son étage tout seul, en réclamant que les autres viennent y admirer la vue.

De la vertu théologale de l'humilité, curieusement absente des programmes électoraux

La théologie morale classique enseigne que l'humilité n'est pas une vertu de faiblard, mais la condition de tout jugement droit : elle consiste à se voir tel qu'on est, ni plus grand ni plus petit — veritas, disait saint Bernard, avant tout amour de soi mal ordonné. Or la vie politique contemporaine repose sur l'hypothèse inverse, à savoir que la vérité sur soi-même est acquise d'avance et n'a nul besoin d'être vérifiée par le regard d'un autre, surtout si cet autre n'est pas d'accord.

On pourrait proposer, à titre d'exercice de pénitence civique, une règle bénédictine simplifiée pour l'espace public : avant de prendre la parole, écouter réellement la phrase précédente ; avant de juger un adversaire sot, envisager sérieusement, ne serait-ce que trente secondes, l'hypothèse qu'il ait raison sur un point ; avant de se croire meilleur calife, se rappeler qu'aucun calife, dans l'histoire, n'a jamais pensé être un mauvais calife au moment de prendre le pouvoir. C'est même, à la réflexion, le seul point sur lequel tous les califes de l'histoire sont unanimement d'accord.

Conclusion, que personne ne lira jusqu'au bout puisque chacun sait déjà ce qu'elle contient

La morale politique ne manque pas aujourd'hui d'opinions : elle manque d'oreilles. Le problème n'est pas que les hommes pensent différemment — la diversité des jugements est le prix normal de la liberté, et la tradition catholique ne l'a jamais nié. Le problème est que chacun a cessé de croire que l'autre puisse, ne serait-ce qu'accidentellement, avoir raison. Dans cette hypothèse, le débat public ne sert plus à chercher le vrai en commun ; il sert à confirmer, à voix de plus en plus haute, ce que chacun savait déjà tout seul, dans son salon, avant même d'allumer la télévision.

Il ne reste, pour finir, qu'une consolation théologale : si tout le monde a raison sur tout, contre tout le monde, alors statistiquement personne n'a tort — ce qui est peut-être, en creux, la définition la plus exacte qu'on ait jamais donnée de l'enfer.