Humour
Petit traité de théologie morale sur les réseaux sociaux
Divinisation de l'écran
Il existe, dans la tradition chrétienne, un lieu où l'on va pour être vu de tous, se comparer aux autres et repartir plus vaniteux qu'on n'était venu. Les moralistes anciens appelaient cela la place publique et la déconseillaient déjà fermement. Ils n'avaient pas prévu qu'elle tiendrait un jour dans la poche, qu'elle serait allumée 96 fois par jour et qu'on pourrait, en plus, y juger son prochain sans même sortir du lit.
Le neuvième commandement, version story
« Tu ne convoiteras pas le bien d'autrui » est un commandement ancien, conçu à une époque où le bien d'autrui se limitait à un âne, un champ ou une servante. Il n'a rien perdu de son actualité : il s'applique désormais aux vacances aux Maldives du cousin, à la cuisine ouverte de la collègue et au corps sculpté d'un inconnu qui, très certainement, ne s'entraîne pas autant qu'il le prétend. La convoitise n'a pas changé de nature ; elle a seulement gagné en résolution d'image.
La confession publique, qui ne confesse jamais rien
Le sacrement de pénitence demande trois choses : la contrition, l'aveu, la réparation. Le réseau social en garde une seule, l'aveu, et la vide de tout le reste. On raconte sa rupture, sa dispute, sa colère du jour, mais on ne demande jamais pardon à personne en particulier ; on l'annonce à huit cents personnes en même temps, ce qui est une manière assez efficace de ne le demander à personne du tout. Le confessionnal avait un avantage qu'on redécouvre à ses dépens : il fermait, et ce qu'on y disait n'était pas indexé par un moteur de recherche.
L'orgueil, ou la théologie du chiffre qui monte
Saint Thomas d'Aquin définissait l'orgueil comme un désir désordonné de sa propre excellence. Il aurait pu ajouter, s'il avait connu la chose, qu'un compteur d'abonnés en constitue une remarquable machine à mesurer, en temps réel, avec courbe et notification. On publie une pensée profonde à sept heures du matin, et l'on consulte son succès à sept heures deux, avec une ferveur qu'on réserve rarement à l'examen de conscience du soir. Le péché n'a pas changé ; il a seulement obtenu, pour la première fois de son histoire, un tableau de bord.
La charité fraternelle, entre deux commentaires
On se dispute, sous un article ou une vidéo, avec des inconnus dont on ne verra jamais le visage, sur des sujets qu'on maîtrise depuis la lecture d'un seul titre. Cette forme de charité nouvelle consiste à corriger l'erreur d'autrui avec la plus grande fermeté possible, de préférence en majuscules, et à quitter la conversation sans jamais avoir écouté la réponse. Saint Paul demandait que la charité soit patiente et bienveillante ; les commentaires en ligne ont trouvé un compromis : ils sont rapides et définitifs, ce qui va tout de même deux fois plus vite.
Le jeûne numérique, ou la vertu qu'on promet chaque janvier
Chaque nouvelle année apporte sa résolution de désintoxication numérique, prise avec ferveur le premier janvier et généralement abandonnée avant l'Épiphanie. On y retrouve, sous une forme moderne, la vieille tentation du désert : à peine sorti de la fête, on cherche déjà le prochain écran comme Israël cherchait les oignons d'Égypte. La comparaison n'est pas tout à fait juste, il faut le reconnaître : Israël, lui, avait au moins mis quarante ans avant de se plaindre.
Conclusion, où l'on referme l'application sans l'avoir vraiment décidé
Le problème des réseaux sociaux n'est pas qu'ils mentent ; c'est qu'ils disent, sur nous, une vérité qu'on préférerait ignorer : que l'on aime être regardé plus qu'on n'aime regarder, que l'on préfère juger plutôt qu'écouter, et que l'on referme rarement l'application en meilleure disposition d'âme qu'on ne l'a ouverte. La vieille place publique avait au moins une qualité : on pouvait en sortir. Celle-ci tient dans la poche, et c'est peut-être là tout le problème.
