Humour
Petit traité de théologie morale sur la sexualité contemporaine
Les catholiques et le sexe
Il fut un temps, pas si lointain, où l'on reprochait à l'Église de trop parler de sexualité. Le reproche s'est aujourd'hui inversé sans que personne ne l'ait vu venir : c'est le monde qui en parle sans discontinuer, matin, midi et notification push, et c'est l'Église qu'on somme de se taire, au motif qu'elle serait en retard d'un débat qu'elle a pourtant ouvert la première, avec saint Paul, dix-neuf siècles avant Tinder.
Une pastorale de l'instantané
La morale sexuelle contemporaine tient en une règle unique, d'une simplicité désarmante : tout ce qui est ressenti comme agréable est bon, beau et bien, à condition qu'il soit ressenti par deux adultes consentants et par un algorithme de rencontre suffisamment bien réglé. Autrefois, on demandait la main d'une jeune fille à son père ; aujourd'hui, on demande un like à un inconnu, ce qui représente, statistiquement, un taux de refus bien supérieur et une cérémonie nettement moins solennelle.
Petit inventaire des pratiques du siècle
Le théologien moraliste d'autrefois dressait, avec un sérieux de comptable, la liste des actes à examiner en confession. Le moraliste d'aujourd'hui pourrait dresser une liste comparable, à ceci près qu'elle porterait des noms anglais et qu'elle se lirait sur une application plutôt que dans un manuel latin. Le ghosting, qui consiste à disparaître sans un mot après avoir promis l'éternité la veille, est devenu si courant qu'il mériterait sa propre rubrique dans les péchés contre la charité, juste après la médisance et juste avant l'avarice. Le polyamour, qui prétend aimer plusieurs personnes à la fois avec la même intensité, se heurte au même obstacle que celui qui promet de suivre plusieurs régimes en même temps : la volonté a beau être généreuse, l'emploi du temps, lui, reste obstinément fini. Quant à la consommation d'images pornographiques, elle a ceci de particulier qu'elle promet l'intimité et ne livre que la solitude, en haute définition.
Du corps comme accessoire
La théologie du corps enseigne que la chair humaine porte un sens, qu'elle dit quelque chose avant même qu'on ait parlé. La publicité contemporaine enseigne, à l'inverse, que le corps ne dit rien du tout et qu'il se change comme un pantalon, selon la saison et l'humeur. Entre ces deux écoles, il n'existe pas de terrain neutre : on ne peut pas croire à moitié que son corps est un langage, de même qu'on ne peut pas être à moitié enceinte, constat que la biologie confirme depuis plus longtemps que la théologie.
Le mariage, cette institution ringarde qu'on réinvente chaque année
Chaque génération croit avoir inventé l'amour libre, et chaque génération découvre, avec une surprise touchante, que la jalousie n'a pas lu le mémo. On promet la légèreté, on obtient la comptabilité : qui a couché avec qui, qui doit combien d'attention à qui, qui a le droit d'être triste et jusqu'à quelle heure. Le mariage, dans son ancienne sobriété, avait au moins le mérite de simplifier ce tableau à deux colonnes. On le trouvait contraignant ; on découvre, sous une autre forme, que la liberté totale demande, elle aussi, son lot de règles — sauf qu'on les invente en temps réel, sans notaire ni témoin, ce qui est rarement une bonne méthode juridique.
Petit examen de conscience à l'usage du siècle
La confession catholique demandait un examen de conscience précis : ai-je péché, avec qui, combien de fois. Le siècle a gardé le principe et changé l'objet : on continue de tout raconter, mais à ses abonnés plutôt qu'à son confesseur, et sans attendre la moindre absolution, puisque le seul jugement qu'on redoute encore est celui du nombre de mentions « j'aime ». On notera, avec un peu de tristesse, que cette confession publique ne pardonne jamais rien : elle expose, elle ne guérit pas.
Conclusion, où l'on découvre que la chasteté n'est pas ce qu'on croit
On imagine la chasteté comme une case vide, un renoncement sec. Elle est plutôt, dans la tradition morale, l'art de vouloir une seule chose au bon moment plutôt que toutes les choses en même temps, avec tout le monde, sur toutes les applications à la fois. Le monde contemporain, lui, veut tout, tout de suite, et s'étonne ensuite d'être fatigué, célibataire malgré douze profils actifs, et nostalgique d'une fidélité qu'il n'a jamais essayée. Il y a peut-être là une loi plus vieille que tous les algorithmes de rencontre : qui court après tout n'attrape rien, et qui attend un peu attrape, parfois, quelque chose qui ressemble à de l'amour.
