Formation théologique

Humour

Petit traité de théologie morale sur les gens qui courent après le temps

Les chrétiens et le sabbat

Dieu créa le temps le premier jour, avant même la lumière, ce qui prouve au moins une chose : il savait qu'on en aurait besoin pour tout le reste. L'homme moderne, lui, a inventé l'agenda partagé, l'alerte de rappel et la réunion de quinze minutes qui en dure quarante-cinq, ce qui prouve, à l'inverse, qu'il n'a toujours pas compris à quoi servait le cadeau.

Le sabbat, ou le seul commandement qu'on viole sans même s'en confesser

Parmi les dix commandements, il en est un que l'on transgresse avec une bonne conscience remarquable : « tu sanctifieras le jour du sabbat ». Le dimanche moderne ne se sanctifie plus guère ; il s'optimise. On y répond aux mails en retard, on y avance le dossier de la semaine suivante, on y coche, avec une satisfaction perverse, des cases sur une liste qui n'en compte jamais aucune de moins le lundi. Dieu s'était pourtant reposé le septième jour ; l'homme, plus ambitieux que son Créateur, a décidé de faire mieux, et s'en trouve, chaque semaine, un peu plus fatigué que Lui.

De l'agenda comme nouveau livre d'heures

Les moines priaient sept fois par jour, selon un rythme fixe qui rythmait tout le reste. L'homme pressé consulte son agenda un nombre de fois nettement supérieur, selon un rythme tout aussi fixe, avec la même ferveur et une angoisse en prime. La différence tient en un détail : le livre d'heures ouvrait sur l'éternité, tandis que l'agenda ouvre, le plus souvent, sur un autre agenda, celui du jeudi suivant, qui n'ouvre lui-même sur rien d'autre qu'un vendredi tout aussi chargé.

La vertu de la lenteur, ou l'art perdu de ne rien faire sans culpabilité

Il existait autrefois une vertu appelée la patience, qui ne consistait pas à attendre le plus vite possible, mais à attendre tout court. Elle a presque disparu, remplacée par une variante plus nerveuse : on patiente en scrollant, on médite en accéléré à deux fois la vitesse normale, on savoure son repas en quinze minutes chrono pour libérer du temps qu'on emploiera, curieusement, à ne rien faire de mieux que de regarder son téléphone. Blaise Pascal avait déjà noté que tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ; il n'avait pas prévu qu'on inventerait, un jour, une application pour se le rappeler, moyennant un abonnement mensuel.

Le jugement dernier, ou l'ultime réunion qu'on ne pourra pas reporter

On reporte tout, aujourd'hui : le rendez-vous chez le dentiste, la conversation difficile, l'examen de conscience du soir, systématiquement repoussé « à demain, quand j'aurai plus de temps ». Un seul rendez-vous, dans toute l'existence, refusera obstinément d'être déplacé dans l'agenda, et c'est précisément celui pour lequel on ne se sera jamais rendu disponible. Les moralistes appelaient cela la mort, avec un sens de l'à-propos qu'on ne peut que leur envier : elle n'accepte ni report, ni visioconférence, ni excuse de dernière minute.

Petit examen de conscience à l'usage du chronomètre

Ai-je prié aujourd'hui, ou ai-je seulement dit que je n'avais pas eu le temps ? Ai-je appelé cette personne que je repousse depuis trois semaines, sous prétexte d'un emploi du temps qui trouve pourtant le loisir de suivre l'actualité sportive en direct ? Ai-je confondu occupation et existence, au point de croire qu'un agenda plein est la preuve d'une vie réussie, alors qu'il n'est souvent que la preuve d'une vie qu'on n'a jamais pris le temps de choisir ?

Conclusion, rédigée en retard sur le planning prévu

On ne rattrape jamais le temps ; on ne fait, au mieux, que rattraper son propre essoufflement. Le temps n'a jamais été un adversaire à distancer, mais un don à habiter, ce qui suppose de s'arrêter parfois, non par paresse, mais par une forme de respect envers celui qui nous l'a donné. Le monde qui court après le temps oublie, chemin faisant, qu'on ne rattrape jamais quelque chose qu'on n'a, en réalité, jamais cessé de posséder.