Formation théologique

Évangile selon Jean — Commentaire théologique

Chapitre 10

La porte des brebis · Le bon berger · La fête de la Dédicace · « Moi et le Père nous sommes un » · La tentative de lapidation

Jn 10,1-42 — Le bon berger qui donne sa vie

Le chapitre 10 prolonge directement le récit de la guérison de l'aveugle-né et la controverse qui l'accompagne, en développant une méditation en plusieurs temps sur l'image du berger et du troupeau, empruntée à une longue tradition prophétique (Ez 34 ; Jr 23,1-4 ; Ps 23). Jésus s'y présente successivement comme la porte de l'enclos et comme le bon berger, avant que le récit ne se déplace, à l'occasion de la fête de la Dédicace, vers l'affirmation la plus directe de son unité avec le Père, provoquant une nouvelle tentative de lapidation.

L'ensemble du chapitre déploie une réflexion cohérente sur l'autorité légitime : contre les « voleurs », les « mercenaires » et les faux prétendants, Jésus se présente comme celui dont l'autorité se manifeste précisément dans le don librement consenti de sa propre vie pour ceux qui lui sont confiés.

I Texte — Jean 10,1-42 (TOB)

La parabole de la porte et du berger (v. 1-6)

« "En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n'entre pas par la porte dans l'enclos des brebis mais qui escalade par un autre côté, celui-là est un voleur et un brigand. Mais celui qui entre par la porte est le berger des brebis. Celui qui garde la porte lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix ; les brebis qui lui appartiennent, il les appelle, chacune par son nom, et il les emmène dehors. Lorsqu'il les a toutes fait sortir, il marche à leur tête, et elles le suivent parce qu'elles connaissent sa voix. Jamais elles ne suivront un étranger ; bien plus, elles le fuiront parce qu'elles ne connaissent pas la voix des étrangers." Jésus leur dit cette parabole, mais ils ne comprirent pas la portée de ce qu'il disait. » (Jn 10,1-6)

« Je suis la porte des brebis » (v. 7-10)

« Jésus reprit : "En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis. Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands, mais les brebis ne les ont pas écoutés. Je suis la porte : si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé, il ira et viendra et trouvera de quoi se nourrir. Le voleur ne se présente que pour voler, pour tuer et pour perdre ; moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu'ils l'aient en abondance." » (Jn 10,7-10)

« Je suis le bon berger » (v. 11-18)

« "Je suis le bon berger : le bon berger se dessaisit de sa vie pour ses brebis. Le mercenaire, qui n'est pas vraiment un berger et à qui les brebis n'appartiennent pas, voit-il venir le loup, il abandonne les brebis et prend la fuite ; et le loup s'en empare et les disperse. C'est qu'il est mercenaire et que peu lui importent les brebis. Je suis le bon berger, je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme mon Père me connaît et que je connais mon Père ; et je me dessaisis de ma vie pour les brebis. J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de cet enclos et celles-là aussi, il faut que je les mène ; elles écouteront ma voix et il y aura un seul troupeau et un seul berger. Le Père m'aime parce que je me dessaisis de ma vie pour la reprendre ensuite. Personne ne me l'enlève mais je m'en dessaisis de moi-même ; j'ai le pouvoir de m'en dessaisir et j'ai le pouvoir de la reprendre : tel est le commandement que j'ai reçu de mon Père." » (Jn 10,11-18)

Nouvelle division (v. 19-21)

« Ces paroles provoquèrent à nouveau la division parmi les Juifs. Beaucoup d'entre eux disaient : "Il est possédé, il déraisonne, pourquoi l'écoutez-vous ?" Mais d'autres disaient : "Ce ne sont pas là propos de possédé ; un démon pourrait-il ouvrir les yeux d'un aveugle ?" » (Jn 10,19-21)

« Moi et le Père nous sommes un » (v. 22-30)

« On célébrait alors à Jérusalem la fête de la Dédicace. C'était l'hiver. Au temple, Jésus allait et venait sous le portique de Salomon. Les Juifs firent cercle autour de lui et lui dirent : "Jusqu'à quand vas-tu nous tenir en suspens ? Si tu es le Christ, dis-le-nous ouvertement !" Jésus leur répondit : "Je vous l'ai dit et vous ne croyez pas. Les oeuvres que je fais au nom de mon Père me rendent témoignage, mais vous ne me croyez pas, parce que vous n'êtes pas de mes brebis. Mes brebis écoutent ma voix, et je les connais, et elles viennent à ma suite. Et moi, je leur donne la vie éternelle ; elles ne périront jamais et personne ne pourra les arracher de ma main. Mon Père qui me les a données est plus grand que tout, et nul n'a le pouvoir d'arracher quelque chose de la main du Père. Moi et le Père nous sommes un." » (Jn 10,22-30)

La tentative de lapidation et la défense scripturaire (v. 31-39)

« Les Juifs, à nouveau, ramassèrent des pierres pour le lapider. Mais Jésus reprit : "Je vous ai fait voir tant d'oeuvres belles qui venaient du Père. Pour laquelle de ces oeuvres voulez-vous me lapider ?" Les Juifs lui répondirent : "Ce n'est pas pour une belle oeuvre que nous voulons te lapider, mais pour un blasphème, parce que toi qui es un homme tu te fais Dieu." Jésus leur répondit : "N'a-t-il pas été écrit dans votre Loi : J'ai dit : vous êtes des dieux ? Il arrive donc à la Loi d'appeler dieux ceux auxquels la parole de Dieu fut adressée. Or nul ne peut abolir l'Ecriture. A celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde, vous dites : 'Tu blasphèmes', parce que j'ai affirmé que je suis le Fils de Dieu. Si je ne fais pas les oeuvres de mon Père, ne me croyez pas ! Mais si je les fais, quand bien même vous ne me croiriez pas, croyez en ces oeuvres, afin que vous connaissiez et que vous sachiez bien que le Père est en moi comme je suis dans le Père." » (Jn 10,31-39)

Retour au-delà du Jourdain (v. 40-42)

« Alors, une fois de plus, ils cherchèrent à l'arrêter, mais il échappa de leurs mains. Jésus s'en retourna au-delà du Jourdain, à l'endroit où Jean avait commencé à baptiser, et il y demeura. Beaucoup vinrent à lui et ils disaient : "Jean, certes, n'a opéré aucun signe, mais tout ce qu'il a dit de cet homme était vrai." Et là, ils furent nombreux à croire en lui. » (Jn 10,40-42)

Texte biblique : Traduction œcuménique de la Bible (TOB).

II La porte et le berger : une image en deux temps (v. 1-10)

L'évangéliste signale lui-même, au v. 6, l'incompréhension initiale de ses auditeurs face à cette « parabole », dont l'image se déplace ensuite de façon fluide : Jésus se présente d'abord comme « la porte des brebis » (v. 7-10), avant de se désigner, dans la section suivante, comme le berger lui-même (v. 11-18). Ce glissement d'une image à l'autre, plutôt que de traduire une incohérence rédactionnelle, correspond à la technique johannique de reprise et d'approfondissement successif d'une même métaphore sous plusieurs angles complémentaires.

Note herméneutique — « tous ceux qui sont venus avant moi »

L'affirmation selon laquelle « tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands » (v. 8) pourrait, sortie de son contexte, être lue comme une condamnation générale des figures d'autorité de l'Ancien Testament — patriarches, juges, prophètes — ce qui contredirait l'ensemble de la théologie johannique de l'accomplissement, où Moïse et les Écritures rendent précisément témoignage au Christ (5,39.46). La quasi-totalité des commentateurs, dont Brown, comprennent cette expression comme visant spécifiquement de faux prétendants messianiques ou des chefs usurpateurs contemporains ou récents de l'auditoire de Jésus, et non les grandes figures de l'histoire du salut d'Israël, que le quatrième évangile honore par ailleurs abondamment.

III « Je suis le bon berger » : le don librement consenti de la vie (v. 11-18)

L'opposition entre le « bon berger » et le « mercenaire » repose sur la nature du lien à l'égard du troupeau : appartenance véritable d'un côté, intérêt purement extérieur de l'autre. Cette opposition trouve son critère décisif dans l'attitude face au danger — fuite du mercenaire, don de la vie du véritable berger — plutôt que dans la seule fonction occupée.

La formule « je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme mon Père me connaît et que je connais mon Père » établit une analogie directe entre la relation du Christ à ses disciples et la relation trinitaire elle-même, élevant la connaissance mutuelle du pasteur et du troupeau à une dignité insoupçonnée par l'image pastorale ordinaire.

La mention d'« autres brebis qui ne sont pas de cet enclos », appelées à former avec les premières « un seul troupeau et un seul berger », annonce l'élargissement de la mission au-delà d'Israël vers les nations, thème que développera plus longuement le récit de la Passion (cf. 11,52 ; 12,20-24). Cette annonce d'un rassemblement universel doit être comprise comme l'ouverture d'un même troupeau à toutes les nations, et non comme le remplacement ou l'abrogation de l'élection d'Israël : lue à la lumière de Romains 11, où Paul rappelle que les dons de Dieu envers son peuple sont irrévocables, cette parole johannique ne fonde en rien une théologie de substitution, mais l'élargissement, en Christ, d'une même promesse à tous les peuples.

Les v. 17-18 insistent avec une force particulière sur la liberté souveraine du don que fait Jésus de sa propre vie : « personne ne me l'enlève, mais je m'en dessaisis de moi-même ». Cette affirmation, capitale pour la théologie de la Passion développée dans la suite de l'évangile, exclut toute lecture de la mort de Jésus comme un simple accident subi ou une défaite imposée de l'extérieur : elle est présentée comme un acte souverainement libre, en pleine obéissance au commandement reçu du Père.

IV Nouvelle division (v. 19-21)

Comme à plusieurs reprises déjà dans l'évangile, le discours de Jésus ne produit pas une réaction uniforme mais une division persistante, certains l'accusant de possession démoniaque tandis que d'autres objectent, avec un bon sens narratif reconnu par le texte lui-même, qu'un possédé ne saurait accomplir le signe accompli en faveur de l'aveugle-né.

V La fête de la Dédicace et « Moi et le Père nous sommes un » (v. 22-30)

La fête de la Dédicace (Hanoukka), célébrée en hiver en mémoire de la purification du Temple après sa profanation par Antiochos IV Épiphane (1 M 4,36-59), constitue le cadre unique dans le Nouveau Testament de cette mention explicite. La demande pressante des interlocuteurs de Jésus — « si tu es le Christ, dis-le-nous ouvertement » — reçoit une réponse qui déplace la question de la seule proclamation verbale vers le témoignage des œuvres déjà accomplies, insuffisant cependant pour ceux qui ne comptent pas, selon l'expression johannique, parmi ses « brebis ».

Question débattue — la portée exacte de « nous sommes un »

L'affirmation finale, « moi et le Père nous sommes un » (v. 30), constitue l'une des bases scripturaires majeures de la doctrine trinitaire de l'unité de nature entre le Père et le Fils. Le terme grec employé (hen, au neutre, « une seule chose », plutôt que le masculin « une seule personne ») a permis certaines lectures, notamment dans une partie de la tradition exégétique moderne influencée par la théologie libérale du XIXe siècle, qui comprennent cette unité comme une simple unité de volonté ou d'action, à l'exclusion d'une unité de nature ou d'essence. La tradition patristique nicéenne, s'appuyant notamment sur la réaction immédiate des auditeurs qui comprennent cette parole comme une revendication de divinité passible de lapidation (v. 31.33), et sur la défense que Jésus en fait lui-même par un raisonnement a fortiori plutôt que par un désaveu de leur interprétation, a retenu une lecture affirmant une véritable unité de nature, exprimée dans une distinction réelle des personnes. Cette lecture patristique et conciliaire demeure la doctrine reçue de l'Église catholique, sans que la discussion strictement philologique du terme grec employé soit pour autant sans objet parmi les spécialistes.

VI La tentative de lapidation et la défense par le Psaume 82 (v. 31-39)

Face à l'accusation explicite de blasphème — « toi qui es un homme, tu te fais Dieu » —, Jésus développe un raisonnement de type qal wa-homer (a fortiori) déjà rencontré ailleurs dans l'évangile : si l'Écriture elle-même, en Psaume 82,6, applique le titre de « dieux » à des destinataires humains de la parole divine, l'attribution de ce titre à celui que le Père a lui-même « consacré et envoyé dans le monde » ne saurait constituer, a fortiori, un blasphème.

Question débattue — qui sont les « dieux » du Psaume 82 ?

L'identité exacte des « dieux » mentionnés dans le Psaume 82,6 reste discutée parmi les exégètes de l'Ancien Testament eux-mêmes, indépendamment de son usage johannique : certains y voient les juges ou magistrats d'Israël, investis d'une autorité déléguée par Dieu ; d'autres, s'appuyant sur le contexte plus large du psaume qui évoque une assemblée céleste, y voient des membres du conseil divin, des êtres angéliques jugés pour leur iniquité. Jésus, dans son argumentation, ne tranche pas explicitement cette question d'arrière-plan vétérotestamentaire : il se contente de tirer argument de l'usage même du terme « dieux » appliqué par l'Écriture à des destinataires humains ou surhumains de la parole divine, quel qu'en soit le référent précis.

Loin d'affaiblir sa revendication antérieure, cette argumentation scripturaire est immédiatement suivie d'une réaffirmation plus explicite encore de sa relation unique au Père — « le Père est en moi comme je suis dans le Père » —, indiquant que le recours au psaume vise à démontrer la légitimité formelle du langage employé plutôt qu'à en réduire la portée théologique.

VII Retour au-delà du Jourdain (v. 40-42)

Le chapitre s'achève par un retour de Jésus au lieu même où le ministère de Jean-Baptiste avait commencé, geste qui referme symboliquement un cycle narratif ouvert au premier chapitre de l'évangile. La foule qui vient à lui en ce lieu confirme rétrospectivement, sans qu'un nouveau signe soit nécessaire, la fiabilité du témoignage rendu par Jean depuis le commencement — « tout ce qu'il a dit de cet homme était vrai » —, et l'évangéliste note que « beaucoup crurent en lui », contraste significatif avec l'endurcissement croissant rencontré à Jérusalem.

VIII Synthèse théologique

Une autorité qui se mesure au don de soi

Le chapitre définit l'autorité légitime du berger non par la seule fonction occupée mais par la disposition à donner sa vie pour ceux dont il a la charge, critère qui distingue radicalement le bon berger du mercenaire et des faux prétendants évoqués au début du chapitre.

Une unité de nature affirmée jusqu'au risque de la mort

L'affirmation « moi et le Père nous sommes un » constitue le point culminant de la révélation progressive de l'identité divine du Christ déployée depuis le début de l'évangile, révélation dont le prix immédiat est une nouvelle tentative de mise à mort, confirmant que Jésus assume pleinement, jusqu'à ses conséquences les plus périlleuses, la portée de sa parole.

Un même troupeau ouvert à toutes les nations, sans reniement d'Israël

L'annonce d'« autres brebis » appelées à former un seul troupeau avec les premières inscrit la mission universelle de l'Église dans la continuité, et non la substitution, de l'élection d'Israël, fidèle à l'enseignement magistériel constant de l'Église sur l'irrévocabilité des dons et de l'appel de Dieu envers son peuple.

IX Questions pour l'approfondissement

1. Le bon berger se distingue du mercenaire par sa disposition à donner sa vie plutôt qu'à fuir devant le danger. Comment ce critère peut-il éclairer une réflexion sur l'exercice authentique de toute forme d'autorité ou de responsabilité envers autrui ?

2. Jésus affirme connaître ses brebis « comme le Père me connaît ». Qu'est-ce que cette analogie entre la connaissance pastorale et la connaissance trinitaire enseigne sur la profondeur de la relation que le Christ propose à chacun de ses disciples ?

3. « Personne ne me l'enlève, mais je m'en dessaisis de moi-même. » En quoi cette affirmation de la liberté souveraine du Christ dans le don de sa vie peut-elle transformer la manière de lire le récit de la Passion qui va suivre dans l'évangile ?

4. L'annonce d'un seul troupeau rassemblant les brebis de plusieurs enclos doit se comprendre comme un élargissement et non un remplacement de l'élection d'Israël. Comment cette distinction peut-elle nourrir une juste compréhension du dialogue entre christianisme et judaïsme aujourd'hui ?

5. Le retour de Jésus au lieu où Jean-Baptiste avait commencé son ministère referme un cycle narratif ouvert au premier chapitre. Qu'est-ce que ce geste de retour aux sources peut enseigner sur la valeur de se souvenir fidèlement des commencements d'un cheminement de foi ?

X Pour aller plus loin

Raymond E. Brown, The Gospel According to John I-XII, Anchor Bible 29, Doubleday, 1966, p. 383-420 — commentaire de référence, notamment sur l'articulation des images du berger et de la porte et sur l'argumentation du Psaume 82.

Xavier Léon-Dufour, Lecture de l'évangile selon Jean, tome II, Seuil, 1990, p. 441-490.

Jean Zumstein, L'évangile selon saint Jean (1-12), Commentaire du Nouveau Testament, Labor et Fides, 2014, p. 407-440.

Francis J. Moloney, The Gospel of John, Sacra Pagina 4, Liturgical Press, 1998, p. 307-320.

Jean-Paul II, discours à la synagogue de Mayence, 17 novembre 1980, sur l'irrévocabilité de l'alliance de Dieu avec le peuple juif.

Commission biblique pontificale, Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne, 2001.