Évangile selon Jean — Commentaire théologique
Chapitre 11
La mort de Lazare · « Je suis la résurrection et la vie » · Le trouble de Jésus · La résurrection de Lazare · La prophétie de Caïphe
Jn 11,1-57 — Le septième signe : la vie plus forte que la mort
Le chapitre 11 rapporte le septième et dernier signe du livre des signes johannique : la résurrection de Lazare, mort depuis quatre jours. Ce récit, admirablement construit, entrelace un dialogue théologique d'une profondeur remarquable — la confession de Marthe et l'affirmation « je suis la résurrection et la vie » — avec une scène d'un réalisme humain intense, où le Fils de Dieu se trouble et pleure devant la mort de son ami.
Le récit s'achève, non par une adhésion unanime au signe accompli mais par la décision du sanhédrin de mettre Jésus à mort, scellée par la prophétie involontaire du grand prêtre Caïphe : c'est la résurrection d'un homme qui précipite, par un retournement paradoxal, la condamnation de celui qui la donne.
I Texte — Jean 11,1-57 (TOB)
La maladie de Lazare et le délai de Jésus (v. 1-16)
« Il y avait un homme malade ; c'était Lazare de Béthanie, le village de Marie et de sa soeur Marthe. Il s'agit de cette même Marie qui avait oint le Seigneur d'une huile parfumée et lui avait essuyé les pieds avec ses cheveux ; c'était son frère Lazare qui était malade. Les soeurs envoyèrent dire à Jésus : "Seigneur, celui que tu aimes est malade." Dès qu'il l'apprit, Jésus dit : "Cette maladie n'aboutira pas à la mort, elle servira à la gloire de Dieu : c'est par elle que le Fils de Dieu doit être glorifié." Or Jésus aimait Marthe et sa soeur et Lazare. Cependant, alors qu'il savait Lazare malade, il demeura deux jours encore à l'endroit où il se trouvait. Après quoi seulement, il dit aux disciples : "Retournons en Judée." Les disciples lui dirent : "Rabbi, tout récemment encore les Juifs cherchaient à te lapider ; et tu veux retourner là-bas ?" Jésus répondit : "N'y a-t-il pas douze heures de jour ? Si quelqu'un marche de jour, il ne trébuche pas parce qu'il voit la lumière de ce monde ; mais si quelqu'un marche de nuit, il trébuche parce que la lumière n'est pas en lui." Après avoir prononcé ces paroles, il ajouta : "Notre ami Lazare s'est endormi, mais je vais aller le réveiller." Les disciples lui dirent donc : "Seigneur, s'il s'est endormi, il sera sauvé." En fait, Jésus avait voulu parler de la mort de Lazare, alors qu'ils se figuraient, eux, qu'il parlait de l'assoupissement du sommeil. Jésus leur dit alors ouvertement : "Lazare est mort, et je suis heureux pour vous de n'avoir pas été là, afin que vous croyiez. Mais allons à lui !" Alors Thomas, celui que l'on appelle Didyme, dit aux autres disciples : "Allons, nous aussi, et nous mourrons avec lui." » (Jn 11,1-16)
Le dialogue avec Marthe (v. 17-27)
« A son arrivée, Jésus trouva Lazare au tombeau ; il y était depuis quatre jours déjà. Comme Béthanie est distante de Jérusalem d'environ quinze stades, beaucoup de Juifs étaient venus chez Marthe et Marie pour les consoler au sujet de leur frère. Lorsque Marthe apprit que Jésus arrivait, elle alla au-devant de lui, tandis que Marie était assise dans la maison. Marthe dit à Jésus : "Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera." Jésus lui dit : "Ton frère ressuscitera." — "Je sais, répondit-elle, qu'il ressuscitera lors de la résurrection, au dernier jour." Jésus lui dit : "Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi, même s'il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ?" — "Oui, Seigneur, répondit-elle, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde." » (Jn 11,17-27)
Marie et le trouble de Jésus (v. 28-37)
« Là-dessus, elle partit appeler sa soeur Marie et lui dit tout bas : "Le Maître est là et il t'appelle." A ces mots, Marie se leva immédiatement et alla vers lui. Jésus, en effet, n'était pas encore entré dans le village ; il se trouvait toujours à l'endroit où Marthe l'avait rencontré. Les Juifs étaient avec Marie dans la maison et ils cherchaient à la consoler. Ils la virent se lever soudain pour sortir, ils la suivirent : ils se figuraient qu'elle se rendait au tombeau pour s'y lamenter. Lorsque Marie parvint à l'endroit où se trouvait Jésus, dès qu'elle le vit, elle tomba à ses pieds et lui dit : "Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort." Lorsqu'il les vit se lamenter, elle et les Juifs qui l'accompagnaient, Jésus frémit intérieurement et il se troubla. Il dit : "Où l'avez-vous déposé ?" Ils répondirent : "Seigneur, viens voir." Alors Jésus pleura ; et les Juifs disaient : "Voyez comme il l'aimait !" Mais quelques-uns d'entre eux dirent : "Celui qui a ouvert les yeux de l'aveugle n'a pas été capable d'empêcher Lazare de mourir." » (Jn 11,28-37)
La résurrection de Lazare (v. 38-44)
« Alors, à nouveau, Jésus frémit intérieurement et il s'en fut au tombeau ; c'était une grotte dont une pierre recouvrait l'entrée. Jésus dit alors : "Enlevez cette pierre." Marthe, la soeur du défunt, lui dit : "Seigneur, il doit déjà sentir... Il y a en effet quatre jours..." Mais Jésus lui répondit : "Ne t'ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ?" On ôta donc la pierre. Alors, Jésus leva les yeux et dit : "Père, je te rends grâce de ce que tu m'as exaucé. Certes, je savais bien que tu m'exauces toujours, mais j'ai parlé à cause de cette foule qui m'entoure, afin qu'ils croient que tu m'as envoyé." Ayant ainsi parlé, il cria d'une voix forte : "Lazare, sors !" Et celui qui avait été mort sortit, les pieds et les mains attachés par des bandes, et le visage enveloppé d'un linge. Jésus dit aux gens : "Déliez-le et laissez-le aller !" » (Jn 11,38-44)
La prophétie de Caïphe (v. 45-54)
« Beaucoup de ces Juifs qui étaient venus auprès de Marie et qui avaient vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui. Mais d'autres s'en allèrent trouver les Pharisiens et leur racontèrent ce que Jésus avait fait. Les grands prêtres et les Pharisiens réunirent alors un conseil et dirent : "Que faisons-nous ? Cet homme opère beaucoup de signes. Si nous le laissons continuer ainsi, tous croiront en lui, les Romains interviendront et ils détruiront et notre saint Lieu et notre nation." L'un d'entre eux, Caïphe, qui était Grand Prêtre en cette année-là, dit : "Vous n'y comprenez rien et vous ne percevez même pas que c'est votre avantage qu'un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière." Ce n'est pas de lui-même qu'il prononça ces paroles, mais, comme il était Grand Prêtre en cette année-là, il fit cette prophétie qu'il fallait que Jésus meure pour la nation et non seulement pour elle, mais pour réunir dans l'unité les enfants de Dieu qui sont dispersés. C'est ce jour-là donc qu'ils décidèrent de le faire périr. » (Jn 11,45-54a)
La Pâque qui approche (v. 54-57)
« De son côté, Jésus s'abstint désormais d'aller et de venir ouvertement parmi les Juifs : il se retira dans la région proche du désert, dans une ville nommée Ephraïm, où il séjourna avec ses disciples. Cependant la Pâque des Juifs était proche. A la veille de cette Pâque, beaucoup de gens montèrent de la campagne à Jérusalem pour se purifier. Ils cherchaient Jésus et, dans le temple où ils se tenaient, ils se disaient entre eux : "Qu'en pensez-vous ? Jamais il ne viendra à la fête !" Les grands prêtres et les Pharisiens avaient donné des ordres : quiconque saurait où il était devait le dénoncer afin qu'on se saisisse de lui. » (Jn 11,54b-57)
Texte biblique : Traduction œcuménique de la Bible (TOB).
II La maladie de Lazare et le délai voulu par Jésus (v. 1-16)
Une maladie « pour la gloire de Dieu »
La parole initiale de Jésus — « cette maladie n'aboutira pas à la mort » — ne nie pas le fait brut du décès de Lazare, qui survient bel et bien avant l'arrivée de Jésus, mais annonce que la mort n'en constitue pas l'issue ultime ni le sens dernier : elle devient l'occasion d'une manifestation de la gloire divine qui la dépasse et la surmonte.
Le délai volontaire
Le délai de deux jours observé par Jésus, alors qu'il connaît la maladie de son ami, ne relève ni de l'indifférence ni de l'impuissance, mais d'un choix délibéré dont la suite du récit révèle la portée : ce délai assure que Lazare soit indiscutablement mort — et non simplement endormi ou en état d'apparente mort — avant l'intervention de Jésus, rendant d'autant plus manifeste l'ampleur du signe accompli. La précision selon laquelle Lazare est au tombeau « depuis quatre jours déjà » (v. 17) a été rapprochée par certains commentateurs d'une croyance populaire, attestée dans des sources rabbiniques postérieures, selon laquelle l'âme demeurerait à proximité du corps durant les trois premiers jours suivant la mort avant de s'en éloigner définitivement ; cette référence, si elle est effectivement présupposée par le texte, daterait de sources rédigées plusieurs siècles après l'évangile johannique, et son application rétrospective à l'époque de la rédaction du quatrième évangile reste, à ce titre, une hypothèse prudente plutôt qu'une donnée assurée.
« Nous mourrons avec lui » : la parole de Thomas
La réaction de Thomas, prêt à accompagner Jésus jusqu'à la mort en Judée, a été diversement appréciée par les commentateurs : les uns y voient un élan de courage et de fidélité authentique malgré la peur ; d'autres, davantage attentifs au caractère parfois sceptique ou pessimiste du personnage ailleurs dans l'évangile (cf. 14,5 ; 20,25), y perçoivent une résignation fataliste plutôt qu'un acte de foi assuré. Le texte ne permet pas de trancher entre ces lectures avec certitude.
III Le dialogue avec Marthe : « Je suis la résurrection et la vie » (v. 17-27)
Le reproche de Marthe — « si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort » —, loin d'être une accusation fermée, s'accompagne aussitôt d'une expression de confiance persistante en la puissance d'intercession de Jésus auprès de Dieu. Sa première réponse à l'annonce de la résurrection de son frère reste dans le cadre d'une espérance juive commune, attestée notamment chez les Pharisiens, d'une résurrection collective au dernier jour (cf. Dn 12,2).
La cinquième formule en « je suis » du quatrième évangile — « je suis la résurrection et la vie » — déplace radicalement cette espérance : la résurrection n'est plus seulement un événement futur et collectif, mais une personne présente, dès maintenant accessible par la foi. La confession finale de Marthe — « je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu » — constitue, dans l'économie narrative du quatrième évangile, l'équivalent johannique de la confession de Pierre à Césarée de Philippe rapportée par les synoptiques (Mt 16,16), ici confiée non à l'un des Douze mais à une femme, disciple à part entière selon la théologie johannique de la foi.
IV Marie et le trouble de Jésus devant la mort (v. 28-37)
Question débattue — la nature du trouble de Jésus (v. 33.38)
Le verbe grec traduit ici par « il frémit intérieurement » (enebrimèsato) désigne, dans son usage grec classique et dans ses autres occurrences néotestamentaires, un mouvement plus proche de l'indignation ou de la colère contenue que de la simple tristesse (cf. Mc 14,5, où le même verbe qualifie une réprimande indignée). Cette donnée philologique a conduit plusieurs commentateurs, dont Brown, à s'interroger sur la nature exacte de l'émotion de Jésus : simple compassion bouleversée face au deuil de ses amies, ou plutôt indignation confrontée à la puissance même de la mort, ennemie ultime que sa venue dans le monde doit précisément vaincre. Cette seconde lecture, sans exclure la première, situerait le trouble de Jésus non comme une simple réaction sentimentale mais comme un affrontement conscient avec la réalité même de la mort qu'il s'apprête à défier. Cette question reste discutée sans qu'une lecture unique s'impose de façon décisive.
Le verset le plus bref de tout le Nouveau Testament — « Jésus pleura » — atteste avec une force particulière la pleine humanité du Christ, dans une scène qui n'oppose pas cette humanité souffrante à sa puissance divine sur le point de se manifester, mais les articule l'une à l'autre : c'est le même Jésus qui pleure son ami et qui va le rappeler à la vie.
V La résurrection de Lazare (v. 38-44)
La remarque réaliste de Marthe sur la décomposition déjà entamée du corps souligne, par contraste, l'ampleur du prodige qui va suivre : il ne s'agit pas d'une réanimation immédiate d'un corps encore intact, mais du rappel à la vie d'un corps déjà livré à la corruption. La prière publique de Jésus avant le signe — « Père, je te rends grâce de ce que tu m'as exaucé » — précise explicitement, comme souvent dans l'évangile johannique, que la parole prononcée à voix haute vise moins à informer Dieu qu'à instruire la foule qui l'entoure sur l'origine véritable du signe qui va s'accomplir.
Le cri impératif — « Lazare, sors ! » — et la sortie immédiate du mort, encore lié par les bandelettes funéraires, manifestent la puissance de la parole de celui qui vient de se déclarer « la résurrection et la vie ». Le commandement final, « déliez-le et laissez-le aller », confie à la communauté humaine le soin d'achever, par un geste concret et fraternel, l'œuvre de libération accomplie par la seule parole de Jésus.
Un retour à la vie terrestre, non une résurrection
Il convient de distinguer nettement ce que Jésus accomplit pour Lazare de sa propre résurrection. Lazare revient à la vie mortelle qu'il menait avant sa mort : son corps reste soumis au vieillissement et à une seconde mort, ce que confirme la suite du récit, où les grands prêtres complotent aussi contre sa vie devenue gênante (12,10). Il s'agit donc d'un retour à l'existence terrestre antérieure, et non d'une résurrection au sens propre. Le Nouveau Testament rapporte deux autres cas de ce type : la fille de Jaïre (Mc 5,21-43 et parallèles) et le fils de la veuve de Naïn (Lc 7,11-17), tous deux ramenés de la même manière à leur vie mortelle. L'Ancien Testament connaît des signes analogues, accomplis par les prophètes Élie (1 R 17,17-24) et Élisée (2 R 4,32-37 ; 13,20-21), qui redonnent eux aussi une vie mortelle à des défunts.
La résurrection du Christ, que ces signes préparent sans l'égaler, est d'une autre nature. Il ne s'agit pas d'un retour à la condition mortelle antérieure mais du passage à une vie nouvelle et définitive, dans un corps glorieux désormais soustrait à la mort (Rm 6,9). Paul désigne le Christ ressuscité comme les « prémices de ceux qui sont morts » (1 Co 15,20), premier d'une humanité appelée à la même transformation lors de la résurrection finale. Lazare meurt une seconde fois ; le Christ ressuscité ne meurt plus. Cette distinction éclaire en retour la parole de Jésus à Marthe : « je suis la résurrection et la vie » ne se limite pas au signe accompli en faveur de Lazare, mais annonce sa propre résurrection à venir, dont celle de Lazare reste une préfiguration limitée.
À propos de la Résurrection, il y a peut-être un abus de langage qui appelle un certain éclaircissement. Nous ne devrions pas parler de « résurrection » quand nous parlons de Lazare. Car Lazare n’est pas ressuscité des morts. Non. Lazare est simplement revenu à la vie de ce monde qui est une vie mortelle. Parler de « ressusciter » ou de « Résurrection », c’est parler de la vie éternelle, de la vie qui ne mourra plus jamais, parce que c’est la vie glorieuse de Dieu lui-même dans la chair de l’homme. Et c’est Jésus le premier qui renaîtra d’entre les morts pour entrer dans cette vie éternelle, et pour nous y conduire. Comme le dit saint Paul : « le Christ ressuscité ne meurt plus. Sur lui la mort n’a plus aucun pouvoir » (Rm 6,9).
Tel n’est pas le cas de Lazare qui va mourir une seconde fois, et qui est ramené à la vie terrestre en signe prophétique, mais en signe seulement de la Résurrection bienheureuse que Jésus inaugurera au matin de Pâques, en entrant dans une condition humaine pour nous inimaginable, et qui est pourtant notre avenir éternel. Donc, au lieu de parler improprement de la « résurrection de Lazare », il vaudrait mieux parler de son « relèvement », ou de sa « réanimation », ou de son « retour à la vie ». Patrick Faure. http://www.cathedraledegrenoble.com/Le-relevement-prophetique-de-Lazare.
VI La réaction des autorités et la prophétie de Caïphe (v. 45-54)
Le signe accompli produit, une fois encore, une double réaction : la foi de plusieurs témoins, et la dénonciation d'autres auprès des autorités religieuses. La délibération du sanhédrin, rapportée avec un réalisme politique frappant, redoute non une simple contestation religieuse mais une intervention romaine consécutive à un mouvement populaire trop large en faveur de Jésus, qui menacerait l'équilibre fragile assurant la survie du Temple et de la nation sous l'occupation romaine.
La parole de Caïphe, cynique dans son intention immédiate — sacrifier un homme pour préserver l'ordre établi —, est explicitement réinterprétée par l'évangéliste comme une prophétie involontaire, dont la portée dépasse de loin ce que son auteur en avait lui-même l'intention : la mort de Jésus, loin de se limiter à la préservation d'un ordre politique menacé, réunira « dans l'unité les enfants de Dieu qui sont dispersés ». Cette relecture illustre une conviction théologique johannique plus large : la fonction du grand-prêtre, quelle que soit l'indignité personnelle ou les motivations réelles de celui qui l'occupe, peut demeurer, aux yeux de l'évangéliste, un instrument de la parole prophétique de Dieu.
Comme ailleurs dans l'évangile johannique, l'expression « les Juifs », employée à plusieurs reprises dans ce chapitre, désigne tantôt des habitants venus consoler les deux sœurs en toute bienveillance (v. 19.31.33.36), tantôt les autorités religieuses hostiles à Jésus (v. 8.54) : cette diversité d'emploi, à l'intérieur d'un même chapitre, confirme qu'il ne s'agit jamais d'une catégorie monolithique désignant le peuple juif comme tel, mais d'un terme dont la référence varie selon le contexte immédiat, ainsi que le rappellent constamment les documents du magistère déjà cités dans les chapitres précédents.
VII La Pâque qui approche (v. 54-57)
Le retrait de Jésus à Éphraïm — localité dont l'identification géographique précise reste incertaine, généralement située au nord-est de Jérusalem en direction du désert de Judée — marque une pause avant la montée finale vers la Passion, tandis que l'attente et la curiosité de la foule, montée à Jérusalem pour les rites de purification préalables à la Pâque, contrastent avec la détermination des autorités à faire arrêter Jésus, dont la présence à la fête devient elle-même l'objet d'une incertitude qui referme le chapitre.
VIII Synthèse théologique
Une résurrection présente, non seulement future
La confession de Marthe et l'affirmation « je suis la résurrection et la vie » déplacent l'espérance de la résurrection d'un horizon uniquement futur vers une réalité déjà accessible dans la relation de foi au Christ présent, sans pour autant abolir l'attente d'un accomplissement final.
Une humanité pleinement assumée jusque dans le trouble et les larmes
Le récit ne dissocie jamais la puissance divine de Jésus sur la mort de sa vulnérabilité pleinement humaine devant le deuil : c'est précisément celui qui pleure son ami qui possède le pouvoir de le rappeler à la vie, dans une articulation qui interdit toute lecture docète de la personne du Christ.
Le signe qui précipite la Passion
Le récit s'achève sur un retournement : c'est le signe le plus manifeste de la puissance de vie de Jésus qui précipite la décision de sa mise à mort, retournement que l'évangéliste interprète lui-même, à travers la prophétie involontaire de Caïphe, comme le dessein même par lequel le Christ rassemblera dans l'unité les enfants de Dieu dispersés.
IX Questions pour l'approfondissement
1. Jésus attend deux jours avant de se rendre auprès de Lazare malade, un délai qui semble d'abord incompréhensible aux disciples et aux deux sœurs. Comment cette attente, révélée après coup comme féconde, peut-elle éclairer l'expérience souvent douloureuse d'un silence ou d'un délai apparent de Dieu face à une prière urgente ?
2. Marthe passe d'une espérance générale en la résurrection future à la reconnaissance de Jésus comme la résurrection présente. Qu'est-ce que ce déplacement enseigne sur la manière dont une foi déjà réelle peut s'approfondir et se personnaliser davantage ?
3. Jésus pleure devant le tombeau de son ami, alors même qu'il sait qu'il va le ressusciter. Qu'est-ce que cette scène enseigne sur la légitimité du deuil et des larmes, y compris pour celui qui possède une espérance certaine au-delà de la mort ?
4. La prophétie de Caïphe, prononcée dans une intention purement politique et cynique, est réinterprétée par l'évangéliste comme une parole prophétique authentique. Qu'est-ce que cet épisode enseigne sur la manière dont Dieu peut agir à travers des instruments humains imparfaits, voire hostiles à son dessein ?
5. Jésus confie à l'entourage de Lazare le geste concret de le délier de ses bandelettes. Qu'est-ce que ce partage des tâches entre la puissance divine qui donne la vie et le geste humain qui achève la libération enseigne sur la coopération demandée aux croyants dans l'œuvre de salut ?
X Pour aller plus loin
Raymond E. Brown, The Gospel According to John I-XII, Anchor Bible 29, Doubleday, 1966, p. 422-478 — commentaire de référence, notamment sur la question philologique du trouble de Jésus et sur la prophétie de Caïphe.
Xavier Léon-Dufour, Lecture de l'évangile selon Jean, tome II, Seuil, 1990, p. 491-560.
Jean Zumstein, L'évangile selon saint Jean (1-12), Commentaire du Nouveau Testament, Labor et Fides, 2014, p. 441-480.
Francis J. Moloney, The Gospel of John, Sacra Pagina 4, Liturgical Press, 1998, p. 321-345.
Commission biblique pontificale, Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne, 2001.
