Évangile selon Jean — Commentaire théologique
Chapitre 13
Le lavement des pieds · L'exemple donné · L'annonce de la trahison · Le commandement nouveau · L'annonce du reniement de Pierre
Jn 13,1-38 — Il les aima jusqu'à l'extrême
Le chapitre 13 ouvre le livre de la gloire et le récit du dernier repas de Jésus avec ses disciples. Là où les évangiles synoptiques rapportent, lors de ce même repas, l'institution eucharistique, Jean rapporte un geste distinct : Jésus se lève de table et lave les pieds de ses disciples. Ce geste, suivi d'un commandement explicite de le reproduire, ouvre une longue section de discours qui occupera les chapitres 13 à 17, connue sous le nom de discours d'adieu.
Le chapitre se referme sur l'annonce de deux trahisons de nature différente : celle de Judas, qui sort dans la nuit pour livrer Jésus, et celle de Pierre, annoncée avant même qu'elle ne se produise. Entre les deux, Jésus livre à ses disciples le commandement qui doit désormais les caractériser aux yeux du monde : l'amour mutuel, mesuré à l'amour qu'il leur a lui-même manifesté.
I Texte — Jean 13,1-38 (TOB)
Le lavement des pieds (v. 1-11)
« Avant la fête de la Pâque, Jésus sachant que son heure était venue, l'heure de passer de ce monde au Père, lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu'à l'extrême. Au cours d'un repas, alors que déjà le diable avait jeté au coeur de Judas Iscariote, fils de Simon, la pensée de le livrer, sachant que le Père a remis toutes choses entre ses mains, qu'il est sorti de Dieu et qu'il va vers Dieu, Jésus se lève de table, dépose son vêtement et prend un linge dont il se ceint. Il verse ensuite de l'eau dans un bassin et commence à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint. Il arrive ainsi à Simon-Pierre qui lui dit : "Toi, Seigneur, me laver les pieds !" Jésus lui répond : "Ce que je fais, tu ne peux le savoir à présent, mais par la suite tu comprendras." Pierre lui dit : "Me laver les pieds à moi ! Jamais !" Jésus lui répondit : "Si je ne te lave pas, tu ne peux pas avoir part avec moi." Simon-Pierre lui dit : "Alors, Seigneur, non pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête !" Jésus lui dit : "Celui qui s'est baigné n'a nul besoin d'être lavé, car il est entièrement pur : et vous, vous êtes purs, mais non pas tous." Il savait en effet qui allait le livrer ; et c'est pourquoi il dit : "Vous n'êtes pas tous purs." » (Jn 13,1-11)
Le sens du geste (v. 12-20)
« Lorsqu'il eut achevé de leur laver les pieds, Jésus prit son vêtement, se remit à table et leur dit : "Comprenez-vous ce que j'ai fait pour vous ? Vous m'appelez 'le Maître et le Seigneur' et vous dites bien, car je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car c'est un exemple que je vous ai donné : ce que j'ai fait pour vous, faites-le vous aussi. En vérité, en vérité, je vous le dis, un serviteur n'est pas plus grand que son maître, ni un envoyé plus grand que celui qui l'envoie. Sachant cela, vous serez heureux si du moins vous le mettez en pratique. Je ne parle pas pour vous tous ; je connais ceux que j'ai choisis. Mais qu'ainsi s'accomplisse l'Ecriture : Celui qui mangeait le pain avec moi, contre moi a levé le talon. Je vous le dis à présent, avant que l'événement n'arrive, afin que, lorsqu'il arrivera, vous croyiez que Je Suis. En vérité, en vérité, je vous le dis, recevoir celui que j'enverrai, c'est me recevoir moi-même, et me recevoir c'est aussi recevoir celui qui m'a envoyé." » (Jn 13,12-20)
L'annonce de la trahison (v. 21-30)
« Ayant ainsi parlé, Jésus fut troublé intérieurement et il déclara solennellement : "En vérité, en vérité, je vous le dis, l'un d'entre vous va me livrer." Les disciples se regardaient les uns les autres, se demandant de qui il parlait. Un des disciples, celui-là même que Jésus aimait, se trouvait à côté de lui. Simon-Pierre lui fit signe : "Demande de qui il parle." Se penchant alors vers la poitrine de Jésus, le disciple lui dit : "Seigneur, qui est-ce ?" Jésus répondit : "C'est celui à qui je donnerai la bouchée que je vais tremper." Sur ce, Jésus prit la bouchée qu'il avait trempée et il la donna à Judas Iscariote, fils de Simon. C'est à ce moment, alors qu'il lui avait offert cette bouchée, que Satan entra en Judas. Jésus lui dit alors : "Ce que tu as à faire, fais-le vite." Aucun de ceux qui se trouvaient là ne comprit pourquoi il avait dit cela. Comme Judas tenait la bourse, quelques-uns pensèrent que Jésus lui avait dit d'acheter ce qui était nécessaire pour la fête, ou encore de donner quelque chose aux pauvres. Quant à Judas, ayant pris la bouchée, il sortit immédiatement : il faisait nuit. » (Jn 13,21-30)
Le commandement nouveau (v. 31-35)
« Dès que Judas fut sorti, Jésus dit : "Maintenant, le Fils de l'homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié par lui ; Dieu le glorifiera en lui-même, et c'est bientôt qu'il le glorifiera. Mes petits enfants, je ne suis plus avec vous que pour peu de temps. Vous me chercherez et comme j'ai dit aux Juifs : 'Là où je vais, vous ne pouvez venir', à vous aussi maintenant je le dis. Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. A ceci, tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l'amour que vous aurez les uns pour les autres." » (Jn 13,31-35)
L'annonce du reniement de Pierre (v. 36-38)
« Simon-Pierre lui dit : "Seigneur, où vas-tu ?" Jésus lui répondit : "Là où je vais, tu ne peux me suivre maintenant, mais tu me suivras plus tard." "Seigneur, lui répondit Pierre, pourquoi ne puis-je te suivre tout de suite ? Je me dessaisirai de ma vie pour toi !" Jésus répondit : "Te dessaisir de ta vie pour moi ! En vérité, en vérité, je te le dis, trois fois tu m'auras renié avant qu'un coq ne se mette à chanter." » (Jn 13,36-38)
Texte biblique : Traduction œcuménique de la Bible (TOB).
II Le lavement des pieds : un geste renversé (v. 1-11)
Le v. 1 énonce le sens de tout ce qui va suivre : Jésus, sachant son heure venue, aime les siens « jusqu'à l'extrême » (eis telos), expression qui porte à la fois un sens temporel (jusqu'au bout, jusqu'à la mort) et un sens qualitatif (jusqu'au terme le plus complet). Le lavement des pieds, tâche ordinairement réservée aux esclaves ou, dans certains contextes, accomplie par une épouse ou un enfant envers un mari ou un père, est ici accompli par le maître envers ses disciples : l'inversion des rôles habituels est le premier sens du geste, avant même son explication verbale.
Question débattue — la chronologie johannique de la dernière Cène
La précision « avant la fête de la Pâque » (v. 1) situe ce repas la veille de la Pâque juive, alors que les trois évangiles synoptiques présentent le dernier repas de Jésus comme le repas pascal lui-même (Mc 14,12 et parallèles). Cette différence de chronologie se retrouve dans la datation de la mort de Jésus : selon Jean, Jésus meurt sur la croix au moment même où l'on immole les agneaux pascals au Temple, la veille de la Pâque (19,14.31), tandis que les synoptiques situent sa mort le jour même de la Pâque. Les commentateurs proposent plusieurs explications à cet écart, sans consensus définitif : différence de calendrier entre groupes juifs de l'époque, réorganisation théologique du calendrier par Jean pour faire coïncider la mort de Jésus avec l'immolation des agneaux pascals, ou imprécision de l'une ou l'autre tradition. Cette question de chronologie reste discutée parmi les spécialistes.
Selon Benoît XVI, Jésus était conscient de sa mort imminente. Il savait qu'il n'aurait pas pu manger la Pâque. Dans cette claire conscience, il invita ses disciples à une dernière Cène de caractère très particulier, une Cène qui n'appartient à aucun rite juif déterminé, mais qui était ses adieux, dans lesquels il donnait quelque chose de nouveau, il se donnait lui-même comme le véritable Agneau, instituant sa Pâque. Joseph Ratzinger, Benoît XVI, Jésus de Nazareth. De l'entrée à Jérusalem à la Résurrection. Parole et Silence, Paris 2011, p. 137.
Note — l'absence du récit de l'institution eucharistique
Jean ne rapporte pas les paroles sur le pain et le vin que les trois synoptiques et Paul (1 Co 11,23-26) associent au dernier repas. Ce silence, à ce moment précis du récit, contraste avec la théologie eucharistique développée par ailleurs de façon explicite au chapitre 6 (6,51-58). Plusieurs explications ont été proposées par les commentateurs : Jean pourrait présupposer une connaissance déjà acquise du récit synoptique chez ses lecteurs et choisir de ne pas le répéter ; le lavement des pieds pourrait fonctionner, dans l'économie propre du quatrième évangile, comme un geste interprétatif qui remplit une fonction équivalente à celle du récit d'institution chez les synoptiques, celle de donner sens au don que Jésus va faire de sa vie. Aucune de ces explications ne s'impose avec certitude.
Le dialogue avec Pierre introduit un vocabulaire de la pureté qui dépasse le seul geste rituel : « celui qui s'est baigné n'a nul besoin d'être lavé » distingue un bain complet, déjà reçu, d'un lavement partiel encore nécessaire. Plusieurs commentateurs, sans unanimité, rapprochent cette distinction du baptême déjà reçu par les disciples et du pardon encore nécessaire pour les fautes commises après lui. La précision finale — « vous êtes purs, mais non pas tous » — annonce, sans le nommer encore, la trahison de Judas.
III Le sens du geste : l'exemple donné (v. 12-20)
Jésus commente lui-même son geste et en tire un commandement explicite de reproduction : « ce que j'ai fait pour vous, faites-le vous aussi ». Le principe énoncé — « un serviteur n'est pas plus grand que son maître » — inverse la logique habituelle de préséance : puisque le maître s'est abaissé au rang du serviteur, nul disciple ne peut désormais revendiquer une position plus élevée que celle qu'a occupée son maître.
La citation du Psaume 41,10 applique à Judas une parole de lamentation déjà utilisée dans la tradition juive pour désigner la trahison d'un proche. Cette annonce, faite « avant que l'événement n'arrive », vise, selon la parole même de Jésus, à fonder après coup la foi des disciples : la formule « que vous croyiez que Je Suis » reprend la formule absolue déjà rencontrée aux chapitres 8 et 9, appliquée ici à la capacité de Jésus à connaître d'avance ce qui doit se produire.
IV L'annonce de la trahison (v. 21-30)
Le trouble de Jésus, explicitement mentionné avant l'annonce de la trahison, indique que cette annonce ne relève pas d'un simple constat détaché mais engage sa propre souffrance. Le « disciple que Jésus aimait » apparaît ici pour la première fois sous ce titre, sans être nommé : le texte ne permet pas de trancher avec certitude son identité précise, question déjà évoquée dans l'introduction à cet évangile.
Le geste de la bouchée trempée offerte à Judas était, dans l'usage de l'époque, un geste d'honneur envers un convive : offert ici à celui qui va livrer Jésus, il souligne le paradoxe d'une trahison qui répond à un geste d'amitié plutôt qu'à une hostilité déclarée. La mention selon laquelle « Satan entra en Judas » à ce moment précis articule, sans les opposer, l'initiative du mal et la responsabilité personnelle de Judas, déjà présentée au v. 2 comme une pensée déjà présente en lui avant ce geste. La parole finale de Jésus à Judas — « ce que tu as à faire, fais-le vite » — n'est pas une incitation mais la reconnaissance que l'heure fixée ne saurait plus être retardée.
V Le commandement nouveau (v. 31-35)
Le départ de Judas, marqué par la notation « il faisait nuit », coïncide avec l'annonce d'une glorification déjà réalisée au présent (« maintenant, le Fils de l'homme a été glorifié ») : la Passion, à peine engagée par le départ du traître, est déjà nommée comme l'heure de la gloire.
Le commandement de l'amour mutuel n'est pas nouveau dans son principe, déjà énoncé en Lévitique 19,18 ; sa nouveauté tient à la mesure qui lui est désormais donnée : « comme je vous ai aimés ». Ce n'est plus la mesure ordinaire de l'amour du prochain qui sert de référence, mais l'amour que Jésus vient lui-même de manifester par le lavement des pieds et qu'il va manifester pleinement par le don de sa vie. Ce commandement devient, selon la parole de Jésus, le signe distinctif de ses disciples aux yeux du monde, avant toute autre marque d'appartenance.
VI L'annonce du reniement de Pierre (v. 36-38)
La question de Pierre — « Seigneur, où vas-tu ? » — et son offre de donner sa vie manifestent une générosité sincère, mais une générosité qui ignore encore sa propre fragilité. La réponse de Jésus ne dément pas la sincérité de cette offre mais en annonce l'échec immédiat : Pierre reniera Jésus avant même que la nuit ne s'achève. Cette annonce, qui referme le chapitre sur une note d'échec à venir, prépare la tension qui traversera tout le récit de la Passion et la restauration de Pierre après la résurrection (21,15-19).
VII Synthèse théologique
Un geste qui interprète toute la Passion
Le lavement des pieds condense, en un geste unique, tout ce que la Passion va accomplir : l'abaissement volontaire de celui qui possède toute autorité, au service de ceux qu'il aime jusqu'au bout.
L'amour comme mesure et comme signe
Le commandement nouveau ne se contente pas de reprendre un précepte déjà connu : il en change la mesure, désormais fixée sur l'amour même du Christ, et en fait le critère par lequel la communauté chrétienne se rend reconnaissable.
Deux trahisons, deux issues
Le chapitre place côte à côte deux figures de disciples défaillants, Judas et Pierre, sans les confondre : l'un sort dans la nuit sans qu'un retour ne soit rapporté, l'autre reçoit, malgré l'annonce de son reniement, la promesse implicite d'un après, déjà suggérée par la parole « tu me suivras plus tard ».
VIII Questions pour l'approfondissement
1. Jésus accomplit un geste normalement réservé aux serviteurs. Qu'est-ce que cette inversion des rôles enseigne sur l'exercice de l'autorité dans l'Église et dans toute responsabilité exercée envers autrui ?
2. Pierre refuse d'abord de se laisser laver les pieds, avant de demander au contraire à être lavé tout entier. Comment cette double réaction peut-elle éclairer les résistances que chacun oppose parfois à recevoir un service ou un don qu'il estime immérité ?
3. Jésus offre la bouchée d'honneur à celui qui va le trahir. Qu'est-ce que ce geste enseigne sur la manière de traiter une personne dont on sait ou soupçonne la mauvaise disposition à notre égard ?
4. Le commandement de l'amour mutuel prend pour mesure l'amour même du Christ, et non plus la seule mesure ordinaire de la charité. Comment cette exigence transforme-t-elle la manière d'aimer concrètement les personnes de son entourage ?
5. Pierre promet de donner sa vie avant de recevoir l'annonce de son reniement à venir. Qu'est-ce que cet épisode enseigne sur l'écart, souvent redécouvert dans l'épreuve, entre les intentions généreuses et la fragilité réelle de chacun ?
IX Pour aller plus loin
Raymond E. Brown, The Gospel According to John XIII-XXI, Anchor Bible 29A, Doubleday, 1970, p. 3-90 — commentaire de référence, notamment sur la question chronologique et sur l'absence du récit d'institution eucharistique.
Xavier Léon-Dufour, Lecture de l'évangile selon Jean, tome III, Seuil, 1993, p. 11-90.
Jean Zumstein, L'évangile selon saint Jean (13-21), Commentaire du Nouveau Testament, Labor et Fides, 2007, p. 15-58.
Francis J. Moloney, The Gospel of John, Sacra Pagina 4, Liturgical Press, 1998, p. 372-397.
