Évangile selon Jean — Commentaire théologique
Chapitre 17
La gloire du Fils · Le Nom révélé · La garde des disciples · La sanctification · L'unité des croyants · La gloire contemplée
Jn 17,1-26 — La prière sacerdotale : gloire, vérité, unité et amour
Le chapitre 17 clôt le grand discours d’adieu de Jésus par une prière adressée au Père. Traditionnellement appelé « prière sacerdotale », il présente Jésus comme celui qui intercède pour lui-même, pour ses disciples et pour ceux qui croiront par leur parole. Le vocabulaire de la gloire, du Nom, de la vérité, de la sanctification et de l’unité donne à cette prière une densité théologique exceptionnelle.
La structure du chapitre rappelle, selon plusieurs commentateurs, le schéma du grand jour des Expiations en Lévitique 16 : d’abord le prêtre pour lui-même, ensuite pour le cercle proche, enfin pour l’ensemble du peuple. Chez Jean, Jésus se manifeste à la fois comme Fils glorifié, comme sanctificateur, comme gardien des siens et comme médiateur de l’unité des croyants.
I Texte — Jean 17,1-26 (TOB)
La prière du Fils pour lui-même (v. 1-5)
« Après avoir ainsi parlé, Jésus leva les yeux au ciel et dit : "Père, l'heure est venue, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie, et que, selon le pouvoir sur toute chair que tu lui as donné, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. Or la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. Je t'ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l'oeuvre que tu m'as donnée à faire. Et maintenant, Père, glorifie-moi auprès de toi de cette gloire que j'avais auprès de toi avant que le monde fût." » (Jn 17,1-5)
La révélation du Nom et la garde des disciples (v. 6-19)
« J'ai manifesté ton nom aux hommes que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés et ils ont observé ta parole. Ils savent maintenant que tout ce que tu m'as donné vient de toi, que les paroles que je leur ai données sont celles que tu m'as données. Ils les ont reçues, ils ont véritablement connu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m'as envoyé. Je prie pour eux ; je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m'as donnés : ils sont à toi, et tout ce qui est à moi est à toi, comme tout ce qui est à toi est à moi, et j'ai été glorifié en eux. Désormais je ne suis plus dans le monde ; eux restent dans le monde, tandis que moi je vais à toi. Père saint, garde-les en ton nom que tu m'as donné, pour qu'ils soient un comme nous sommes un. Lorsque j'étais avec eux, je les gardais en ton nom que tu m'as donné ; je les ai protégés et aucun d'eux ne s'est perdu, sinon le fils de perdition, en sorte que l'Ecriture soit accomplie. Maintenant je vais à toi et je dis ces paroles dans le monde pour qu'ils aient en eux ma joie dans sa plénitude. Je leur ai donné ta parole, et le monde les a haïs, parce qu'ils ne sont pas du monde, comme je ne suis pas du monde. Je ne te demande pas de les ôter du monde, mais de les garder du Mauvais. Ils ne sont pas du monde comme je ne suis pas du monde. Consacre-les par la vérité : ta parole est vérité. Comme tu m'as envoyé dans le monde, je les envoie dans le monde. Et pour eux je me consacre moi-même, afin qu'ils soient eux aussi consacrés par la vérité. » (Jn 17,6-19)
La prière pour les croyants à venir (v. 20-26)
« Je ne prie pas seulement pour eux, je prie aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi : que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu'ils soient en nous eux aussi, afin que le monde croie que tu m'as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée, pour qu'ils soient un comme nous sommes un, moi en eux comme toi en moi, pour qu'ils parviennent à l'unité parfaite et qu'ainsi le monde puisse connaître que c'est toi qui m'as envoyé et que tu les as aimés comme tu m'as aimé. Père, je veux que là où je suis, ceux que tu m'as donnés soient eux aussi avec moi, et qu'ils contemplent la gloire que tu m'as donnée, car tu m'as aimé dès avant la fondation du monde. Père juste, tandis que le monde ne t'a pas connu, je t'ai connu, et ceux-ci ont reconnu que tu m'as envoyé. Je leur ai fait connaître ton nom et je le leur ferai connaître encore, afin que l'amour dont tu m'as aimé soit en eux, et moi en eux." » (Jn 17,20-26)
Texte biblique : Traduction œcuménique de la Bible (TOB).
II La gloire du Fils : l'heure venue (v. 1-5)
« Père, l'heure est venue »
Le mot grec hōra désigne chez Jean le moment décisif de la Passion-glorification. L’heure n’est pas un simple repère chronologique ; elle est le kairos où se révèle pleinement la mission du Fils. Loin d’opposer la croix à la gloire, Jean fait de la croix l’espace même où la gloire se manifeste.
« Glorifie ton Fils »
Le verbe grec doxazō signifie manifester la gloire, rendre visible l’éclat d’une réalité. La demande de Jésus est réciproque : le Père glorifie le Fils, et le Fils glorifie le Père. La gloire n’est pas ici une grandeur mondaine, mais la révélation lumineuse de l’amour divin dans l’obéissance du Fils. La croix sera le lieu paradoxal de cette glorification.
« La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent »
Le verbe grec ginōskō désigne la connaissance relationnelle, non la simple acquisition d’informations. La vie éternelle n’est pas d’abord une durée infinie, mais une communion avec le Père et avec celui qu’il a envoyé. Le texte articule ainsi la théologie de la connaissance et celle de l’envoi : connaître Dieu, c’est entrer dans la relation qu’ouvre le Christ.
« J’ai achevé l’œuvre »
Le verbe grec teleiōsas évoque l’accomplissement, la mise à terme. Jésus parle au Père comme celui qui a mené à son terme l’œuvre reçue. Cette œuvre n’est pas seulement l’enseignement ; elle est la révélation, le salut et la préparation de la gloire pascale. L’emploi du passé souligne l’assurance du dessein divin déjà accompli dans l’obéissance du Fils.
« La gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde fût »
La préexistence du Fils est affirmée sans ambiguïté. Le Christ parle de la gloire qu’il possédait « auprès » du Père avant la création. Le grec pro tou ton kosmon einai situe le Fils avant le monde, en une communion éternelle avec le Père. Jean rejoint ici le prologue : le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu.
III Le Nom révélé et les disciples gardés (v. 6-19)
« J’ai manifesté ton nom »
Le Nom, dans la Bible, désigne la présence agissante et révélée de Dieu. Le verbe grec ephanerōsa signifie rendre manifeste, dévoiler. Jésus n’a pas seulement parlé de Dieu ; il a fait connaître le Père dans sa personne, ses paroles et ses œuvres. La révélation du Nom résume toute sa mission.
« Ils ont observé ta parole »
Le verbe grec tēreō signifie garder, observer, conserver avec fidélité. Les disciples apparaissent comme ceux qui ont reçu la parole du Père à travers le Fils. La foi n’est pas présentée ici comme une idée abstraite, mais comme une fidélité concrète à une parole accueillie.
« Je prie pour eux ; je ne prie pas pour le monde »
Le mot grec kosmos doit être entendu ici dans le sens johannique du monde fermé à la lumière. Jésus ne prie pas pour un monde condamné, mais pour ceux que le Père lui a donnés. La distinction est liturgique et théologique : la prière s’inscrit dans la sphère du don, de l’élection et de la fidélité divine.
« Garde-les en ton nom »
Le verbe tēreō revient : garder, protéger, conserver. Jésus a gardé les siens durant sa présence terrestre ; désormais il demande au Père de poursuivre cette garde. La finalité est l’unité : « qu’ils soient un comme nous sommes un ». L’unité ecclésiale est fondée sur la communion du Père et du Fils.
« Consacre-les par la vérité »
Le verbe grec hagiason signifie sanctifier, consacrer, mettre à part pour Dieu. La vérité n’est pas ici une idée, mais la parole fidèle de Dieu : « ta parole est vérité ». La sanctification des disciples est donc à la fois relationnelle, missionnaire et sacerdotale : ils sont mis à part pour appartenir à Dieu et être envoyés dans le monde.
« Comme tu m’as envoyé… je les envoie »
Le schéma de l’envoi est essentiel chez Jean. Le Fils est l’Envoyé du Père ; les disciples sont désormais envoyés dans le monde à la suite de Jésus. Le verbe grec apostellō n’apparaît pas toujours ici explicitement, mais l’idée d’envoi structure tout le passage. La mission chrétienne est participation à la mission du Christ.
IV L’unité des croyants à venir (v. 20-26)
« Grâce à leur parole »
La parole apostolique devient le lieu de la foi des générations futures. Jean souligne ainsi la médiation de la tradition : ceux qui croiront ne verront pas Jésus historiquement, mais recevront la foi par la parole des témoins. La communauté chrétienne se construit donc dans la transmission fidèle de la parole originelle.
« Que tous soient un »
Le mot grec hen exprime une unité fondée sur la communion divine. Il ne s’agit pas d’une simple uniformité extérieure, mais d’une participation à l’unité du Père et du Fils. Cette unité a une portée missionnaire : « afin que le monde croie ». L’unité des croyants est un signe visible de la vérité du Christ.
« La gloire que tu m’as donnée, je la leur ai donnée »
La gloire donnée aux disciples n’est pas séparée de la gloire du Fils ; elle en est la participation. L’expression « moi en eux comme toi en moi » dit une inhabitation réciproque. L’unité parfaite est ainsi le fruit d’une communion de vie, et non d’un simple accord moral.
« Qu’ils contemplent la gloire »
Le désir du Christ s’ouvre sur la béatitude finale : être avec lui et contempler sa gloire. La vision de la gloire du Fils est inséparable de l’amour éternel du Père. Le chapitre se termine dans une perspective eschatologique et affective : l’amour dont le Père aime le Fils doit habiter les croyants, et le Christ en eux.
Note herméneutique — Jean 17 et Lévitique 16
Plusieurs exégètes rapprochent la structure de Jn 17 du rite du grand jour des Expiations en Lévitique 16 : le grand prêtre se présente d’abord pour lui-même, puis pour sa maison, enfin pour le peuple. De même, Jésus prie pour lui-même (17,1-5), pour ses disciples (17,6-19), puis pour ceux qui croiront par leur parole (17,20-26). Le parallèle éclaire la coloration sacerdotale du chapitre.
V Synthèse théologique
La prière comme accomplissement de la mission
La prière de Jésus n’est pas un ajout dévotionnel à son œuvre ; elle en est l’accomplissement. En priant, Jésus récapitule sa mission, manifeste son obéissance filiale et introduit les siens dans la communion du Père. La prière devient ici acte sacerdotal, christologique et ecclésial.
Gloire, vérité, sanctification
Trois mots structurent le chapitre : gloire, vérité, sanctification. La gloire révèle l’amour du Père dans le Fils ; la vérité rend cette révélation fiable et agissante ; la sanctification met les disciples à part pour la mission. Ces trois dimensions se rejoignent dans la personne du Christ.
L’unité comme signe du monde
L’unité des croyants est demandée non pour elle-même seulement, mais pour que le monde croie. La division obscurcit le témoignage, tandis que l’unité, fondée sur le Père et le Fils, devient signe de la vérité du Christ. L’eschatologie johannique est donc déjà ecclésiale.
VI Questions pour l'approfondissement
1. En quel sens la vie éternelle est-elle une connaissance du Père et du Fils plutôt qu’une simple durée infinie ?
2. Pourquoi la gloire du Christ est-elle inséparable de la Croix dans l’évangile de Jean ?
3. Comment comprendre la demande de Jésus de « garder » les disciples dans le Nom du Père ?
4. Que signifie être sanctifié « dans la vérité » et envoyé dans le monde ?
5. En quoi l’unité des croyants constitue-t-elle un signe missionnaire pour le monde ?
VII Pour aller plus loin
Raymond E. Brown, The Gospel According to John XIII-XXI, Anchor Bible 29A, Doubleday, 1970, p. 749-778.
Xavier Léon-Dufour, Lecture de l'évangile selon Jean, tome III, Seuil, 1993, p. 380-427.
Jean Zumstein, L'évangile selon saint Jean (13-21), Commentaire du Nouveau Testament, Labor et Fides, 2007, p. 280-330.
Francis J. Moloney, The Gospel of John, Sacra Pagina 4, Liturgical Press, 1998, p. 476-512.
Joseph Ratzinger / Benoît XVI, Jésus de Nazareth, II, Parole et Silence, 2011, chap. sur la Cène et la prière sacerdotale.
