Formation théologique

Évangile selon Jean — Commentaire théologique

Chapitre 21

La mer de Tibériade · La pêche miraculeuse · Le feu de braise · Le repas du Ressuscité · Pierre rétabli · Le disciple bien-aimé

Jn 21,1-25 — Le Ressuscité, Pierre et le témoignage qui demeure

Le chapitre 21 forme l’épilogue de l’évangile de Jean. Il n’ajoute pas un second dénouement à proprement parler, mais une dernière manifestation du Ressuscité au bord de la mer de Tibériade, suivie de la restauration de Pierre et d’une mise au point sur le disciple bien-aimé. Le chapitre reprend des motifs déjà présents dans l’évangile — la pêche, le pain, le poisson, le feu de braise, la question de l’identité de Jésus, le témoignage véridique — tout en leur donnant une coloration pascale et ecclésiale.

La scène du rivage articule la reconnaissance du Seigneur, l’abondance des poissons, le repas partagé, la triple confession d’amour de Pierre et l’appel à le suivre jusqu’au martyre. La conclusion, enfin, atteste que le témoignage du disciple est véridique tout en laissant ouverte l’inépuisable richesse des gestes de Jésus, que le monde entier ne pourrait contenir dans des livres si on les écrivait tous.

I Texte — Jean 21,1-25 (TOB)

La pêche miraculeuse et le repas sur le rivage (v. 1-14)

« Après cela, Jésus se manifesta de nouveau aux disciples sur les bords de la mer de Tibériade. Voici comment il se manifesta. Simon-Pierre, Thomas qu'on appelle Didyme, Nathanaël de Cana de Galilée, les fils de Zébédée et deux autres disciples se trouvaient ensemble. Simon-Pierre leur dit : “Je vais pêcher.” Ils lui dirent : “Nous allons avec toi.” Ils sortirent et montèrent dans la barque, mais cette nuit-là, ils ne prirent rien. C'était déjà le matin ; Jésus se tint là sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c'était lui. Il leur dit : “Eh, les enfants, n'avez-vous pas un peu de poisson ?” — “Non”, lui répondirent-ils. Il leur dit : “Jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez.” Ils le jetèrent et il y eut tant de poissons qu'ils ne pouvaient plus le ramener. Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : “C'est le Seigneur !” Dès qu'il eut entendu que c'était le Seigneur, Simon-Pierre ceignit un vêtement, car il était nu, et il se jeta à la mer. Les autres disciples revinrent avec la barque, en tirant le filet plein de poissons : ils n'étaient pas bien loin de la rive, à deux cents coudées environ. Une fois descendus à terre, ils virent un feu de braise sur lequel on avait disposé du poisson et du pain. Jésus leur dit : “Apportez donc ces poissons que vous venez de prendre.” Simon-Pierre remonta donc dans la barque et il tira à terre le filet que remplissaient cent cinquante-trois gros poissons, et quoiqu'il y en eût tant, le filet ne se déchira pas. Jésus leur dit : “Venez déjeuner.” Aucun des disciples n'osait lui poser la question : “Qui es-tu ?” : ils savaient bien que c'était le Seigneur. Alors Jésus vient ; il prend le pain et le leur donne ; il fit de même avec le poisson. Ce fut la troisième fois que Jésus se manifesta à ses disciples depuis qu'il s'était relevé d'entre les morts. » (Jn 21,1-14)

La triple question à Pierre et l'appel à le suivre (v. 15-23)

« Après le repas, Jésus dit à Simon-Pierre : “Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci ?” Il répondit : “Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime”, et Jésus lui dit alors : “Pais mes agneaux.” Une seconde fois, Jésus lui dit : “Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ?” Il répondit : “Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime.” Jésus dit : “Sois le berger de mes brebis.” Une troisième fois, il dit : “Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ?” Pierre fut attristé de ce que Jésus lui avait dit une troisième fois : “M'aimes-tu ?”, et il reprit : “Seigneur, toi qui connais toutes choses, tu sais bien que je t'aime.” Et Jésus lui dit : “Pais mes brebis. En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais jeune, tu nouais ta ceinture et tu allais où tu voulais ; lorsque tu seras devenu vieux, tu étendras les mains et c'est un autre qui nouera ta ceinture et qui te conduira là où tu ne voudrais pas. Jésus parla ainsi pour indiquer de quelle mort Pierre devait glorifier Dieu ; et après cette parole, il lui dit : “Suis-moi.” Pierre, s'étant retourné, vit derrière lui le disciple que Jésus aimait, celui qui, au cours du repas, s'était penché vers sa poitrine et qui avait dit : “Seigneur, qui est celui qui va te livrer ?” Quand il le vit, Pierre dit à Jésus : “Et lui, Seigneur, que lui arrivera-t-il ?” Jésus lui répondit : “Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe ? Toi, suis-moi.” C'est à partir de cette parole qu'on a répété parmi les frères que ce disciple ne mourrait pas. En réalité, Jésus ne lui avait pas dit qu'il ne mourrait pas, mais bien : “Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe ?” » (Jn 21,15-23)

Le témoignage final et la conclusion ouverte (v. 24-25)

« C'est ce disciple qui témoigne de ces choses et qui les a écrites, et nous savons que son témoignage est conforme à la vérité. Jésus a fait encore bien d'autres choses : si on les écrivait une à une, le monde entier ne pourrait, je pense, contenir les livres qu'on écrirait. » (Jn 21,24-25)

Texte biblique : Traduction œcuménique de la Bible (TOB).

II La pêche, la nuit et la reconnaissance du Seigneur (v. 1-14)

La mer de Tibériade et la mémoire des commencements

La mention de la mer de Tibériade renvoie à la mémoire des débuts du ministère et des appels à la suite. Jean réunit ici plusieurs disciples connus du lecteur : Pierre, Thomas, Nathanaël, les fils de Zébédée, et deux autres. Ce rassemblement donne à la scène une portée représentative : il s’agit moins d’un groupe privé que d’une miniature de l’Église en attente de mission.

« Je vais pêcher » : la nuit de l’effort infructueux

La pêche nocturne sans résultat symbolise l’incapacité des disciples à porter du fruit sans la présence active du Ressuscité. La nuit est le temps de l’impuissance et de l’absence perçue. Le verbe et le mouvement sont simples : ils sortent, montent dans la barque, travaillent, et ne prennent rien. La fécondité ne vient pas de l’activisme mais de l’obéissance à la parole de Jésus.

« Jetez le filet du côté droit »

Le côté droit est un détail à forte valeur symbolique. Il évoque souvent, dans la Bible, le côté de la faveur, de la force ou du salut. Le grec dexios signale une orientation selon la parole du Seigneur et non selon l’habitude du pêcheur. La réussite ne provient pas d’un raffinement technique, mais de l’écoute.

« C'est le Seigneur ! »

La reconnaissance du disciple bien-aimé est immédiate et décisive. Le titre Kyrios n’est pas ici seulement un titre de respect ; il confesse la présence du Ressuscité. Ce disciple voit juste avant de comprendre pleinement : sa fonction dans l’évangile est souvent celle d’une perception théologale qui précède l’explication.

Le feu de braise et la mémoire du reniement

Le feu de braise, grec anthrakia, est un détail saisissant, car le même mot avait été utilisé lors du reniement de Pierre en Jn 18,18. Le Ressuscité fait donc place à un feu qui récapitule la chute et annonce la restauration. Pierre ne rencontre pas seulement le Seigneur : il rencontre le lieu symbolique de sa propre défaillance, désormais transfiguré par la présence du Christ.

Les 153 poissons et le filet non déchiré

Le nombre 153 a suscité de nombreuses interprétations. Sans imposer un symbolisme unique, il signale une abondance réelle et concrète. Le fait que le filet ne se déchire pas est au moins aussi important que le nombre : l’Église peut contenir une grande multitude sans se rompre si elle demeure dans l’obéissance du Seigneur. Le détail évoque aussi la pleine capacité de la mission future.

Le repas donné par Jésus

Jésus prend le pain et le donne, comme au repas pascal et dans les gestes du pain partagé. Le repas sur le rivage relie la résurrection à l’eucharistie et à la communion fraternelle. Le Ressuscité n’est pas un absent glorieux : il nourrit les siens et les reconnaît comme convives de sa présence.

Note biblique — la pêche et la mission

La pêche miraculeuse est souvent lue comme une image de la mission de l’Église : les disciples travaillent dans la nuit, mais la fécondité vient de la parole du Ressuscité ; le filet plein sans déchirure suggère l’universalité de l’appel et la capacité de l’Église à accueillir les croyants sans se fragmenter.

III Pierre rétabli : amour, charge pastorale et martyre (v. 15-19)

« M'aimes-tu plus que ceux-ci ? »

La triple question de Jésus répond à la triple défaillance de Pierre au matin de la Passion. Le verbe grec agapāō exprime l’amour de don, tandis que Pierre répond avec un verbe plus modeste, phileō, qui signifie aimer d’amitié, tenir à. Sans forcer une opposition absolue entre les deux, Jean laisse entendre une pédagogie de l’amour : Pierre ne revendique pas un héroïsme, il s’abandonne à la connaissance de Jésus.

« Pais mes agneaux / Sois le berger de mes brebis »

Les verbes grecs boske et poimaine renvoient au soin pastoral, à l’alimentation et à la conduite du troupeau. Pierre reçoit une mission de berger, non comme propriétaire, mais comme serviteur de ce qui appartient au Christ. Les brebis sont les « miennes », dit Jésus : la charge pastorale est dérivée, non autonome.

La troisième question et la blessure guérissante

La tristesse de Pierre vient du retour à la troisième fois, qui ravive le souvenir du triple reniement. La guérison passe par la répétition de la question là où la chute a eu lieu. Jésus ne humilie pas Pierre : il le restaure en l’amenant à confesser son amour à la lumière de son propre échec.

« Tu sais tout »

La confession de Pierre devient plus profonde : il renonce à se justifier par sa propre connaissance et s’en remet à la science du Christ. Le savoir de Jésus n’est pas accusateur ; il fonde la confiance du disciple. Pierre ne prétend plus rien prouver.

La prophétie du martyre

Les mains étendues et la ceinture nouée par un autre annoncent la manière de mort par laquelle Pierre glorifiera Dieu. Jean lit ainsi le martyre non comme une défaite, mais comme une glorification. La suite du disciple reproduira, selon une autre modalité, la logique de la croix de son Seigneur.

« Suis-moi »

L’appel final est à la fois une réédition et un dépassement de l’appel initial. Suivre Jésus signifie désormais le suivre jusqu’au bout, dans une fidélité qui passe par la croix et le témoignage.

IV Le disciple bien-aimé, le « que t'importe ? » et la mémoire véridique (v. 20-25)

Le disciple bien-aimé derrière Pierre

Le disciple bien-aimé apparaît comme figure de proximité mémorielle et de fidélité contemplative. Sa présence derrière Pierre n’est pas une concurrence, mais un autre mode de discipleship. Là où Pierre reçoit une charge pastorale, le disciple bien-aimé demeure le témoin qui atteste et écrit.

« Que t'importe ? Toi, suis-moi »

Jésus corrige la curiosité de Pierre. La vocation de chacun ne se mesure pas à celle d’un autre. Le disciple est invité à suivre, non à comparer. Cette parole garde l’Église de l’inquiétude des hiérarchies comparatives et recentre chacun sur son propre appel.

La rumeur et la correction

L’évangéliste prend soin de corriger le malentendu qui s’est propagé : Jésus n’a pas dit que le disciple ne mourrait pas, mais seulement que sa demeure relève de sa volonté. La précision montre une rédaction soucieuse de vérité et de clarification pastorale.

Le témoignage conforme à la vérité

Le chapitre se clôt sur le témoignage du disciple qui a écrit ces choses. Le mot alēthēs ou alētheia revient implicitement dans l’affirmation de vérité. Le témoignage n’est pas simple souvenir : il est attesté dans la communauté comme vrai. L’évangile ne se présente pas comme une légende pieuse, mais comme une mémoire véridique de la révélation de Jésus.

L’inépuisable richesse des gestes de Jésus

La dernière phrase ouvre l’évangile au-delà de lui-même. Les gestes de Jésus sont si nombreux que le monde entier ne suffirait pas à contenir les livres qui les décriraient tous. Cette hyperbole finale n’est pas seulement littéraire : elle signifie que l’histoire de Jésus déborde tout récit. L’évangile est vrai, mais jamais épuisé.

Note herméneutique — la conclusion ouverte

Jean termine sur une abondance qui excède le livre. Cela rejoint le style de l’évangile tout entier : le signe ouvre plus qu’il ne clôt, le témoignage appelle à la foi, et le Ressuscité demeure vivant au-delà de toute mise en écrit. La fin du livre n’est pas un arrêt, mais une ouverture à la contemplation et au témoignage.

V Synthèse théologique

La mission née de la présence du Ressuscité

Le chapitre 21 montre que la mission chrétienne ne découle pas d’un programme humain, mais de la manifestation du Seigneur vivant. C’est sa parole qui donne la fécondité, son repas qui nourrit, son regard qui restaure, son appel qui envoie.

Pierre rétabli et service pastoral

La triple confession d’amour répare la triple chute et institue Pierre dans la charge pastorale. La responsabilité ecclésiale naît d’un amour éprouvé, non d’une perfection imaginaire. Le pasteur est celui qui a été rejoint dans sa faiblesse.

Témoignage, vérité et ouverture

Le disciple bien-aimé incarne la mémoire fidèle, tandis que Pierre incarne la mission pastorale. L’un et l’autre sont nécessaires. Le chapitre s’achève sur une ouverture immense : le Christ vivant dépasse tout livre et tout commentaire, mais il se laisse pourtant rencontrer dans le témoignage vrai.

VI Questions pour l'approfondissement

1. Pourquoi la pêche échoue-t-elle pendant la nuit et réussit-elle à l’aube sur la parole de Jésus ?

2. Quel lien peut-on établir entre le feu de braise de Jn 21 et celui du reniement en Jn 18 ?

3. Comment comprendre la triple question à Pierre comme un acte de guérison spirituelle ?

4. En quel sens Pierre glorifie-t-il Dieu par sa mort ?

5. Que signifie pour l’Église que le monde entier ne pourrait contenir les livres sur les gestes de Jésus ?

VII Pour aller plus loin

Raymond E. Brown, The Gospel According to John XIII-XXI, Anchor Bible 29A, Doubleday, 1970, p. 1067-1092.

Xavier Léon-Dufour, Lecture de l'évangile selon Jean, tome III, Seuil, 1993, p. 647-713.

Jean Zumstein, L'évangile selon saint Jean (13-21), Commentaire du Nouveau Testament, Labor et Fides, 2007, p. 475-520.

Francis J. Moloney, The Gospel of John, Sacra Pagina 4, Liturgical Press, 1998, p. 620-659.

Craig S. Keener, The Gospel of John: A Commentary, 2 vols., Baker Academic, 2003, vol. 2, p. 1265-1310.