Formation théologique

Évangile selon Jean — Commentaire théologique

Chapitre 5

La piscine de Bethesda · Le conflit du sabbat · Le Fils ne peut rien faire de lui-même · Les témoins de Jésus

Jn 5,1-47 — Le Fils qui fait vivre et qui juge

Le chapitre 5 s'ouvre sur la guérison, un jour de sabbat, d'un infirme couché depuis trente-huit ans près de la piscine de Bethesda (v. 1-9). Ce geste, en apparence anodin dans sa formulation narrative, déclenche un conflit qui occupera tout le reste du chapitre : accusé de violer le sabbat et de se faire l'égal de Dieu, Jésus répond par un long discours sur sa relation au Père (v. 19-30), puis par une réflexion sur les témoins qui attestent de son identité (v. 31-47).

Ce chapitre constitue l'un des exposés christologiques les plus denses de tout l'évangile johannique : il articule la revendication d'une action divine continue exercée par le Fils en plein accord avec le Père, une théologie du jugement et de la résurrection, et une réflexion sur la nature du témoignage qui peut légitimement fonder la foi.

I Texte — Jean 5,1-47 (TOB)

La guérison à Bethesda (v. 1-9)

« Après cela et à l'occasion d'une fête juive, Jésus monta à Jérusalem. Or il existe à Jérusalem, près de la porte des Brebis, une piscine qui s'appelle en hébreu Bethzatha. Elle possède cinq portiques, sous lesquels gisaient une foule de malades, aveugles, boiteux, impotents. [...] Il y avait là un homme infirme depuis trente-huit ans. Jésus le vit couché et, apprenant qu'il était dans cet état depuis longtemps déjà, lui dit : "Veux-tu guérir ?" L'infirme lui répondit : "Seigneur, je n'ai personne pour me plonger dans la piscine au moment où l'eau commence à s'agiter ; et, le temps d'y aller, un autre descend avant moi." Jésus lui dit : "Lève-toi, prends ton grabat et marche." Et aussitôt l'homme fut guéri ; il prit son grabat, il marchait. Or ce jour-là était un jour de sabbat. » (Jn 5,1-9)

Le conflit du sabbat et l'accusation de blasphème (v. 10-18)

« Aussi les Juifs dirent à celui qui venait d'être guéri : "C'est le sabbat, il ne t'est pas permis de porter ton grabat." Mais il leur répliqua : "Celui qui m'a rendu la santé, c'est lui qui m'a dit : Prends ton grabat et marche." Ils l'interrogèrent : "Qui est cet homme qui t'a dit : Prends ton grabat et marche ?" Mais celui qui avait été guéri ne savait pas qui c'était, car Jésus s'était éloigné de la foule qui se trouvait en ce lieu. Plus tard, Jésus le retrouve dans le temple et lui dit : "Te voilà bien-portant : ne pèche plus de peur qu'il ne t'arrive pire encore !" L'homme alla raconter aux Juifs que c'était Jésus qui l'avait guéri. Dès lors, les Juifs s'en prirent à Jésus qui avait fait cela un jour de sabbat. Mais Jésus leur répondit : "Mon Père, jusqu'à présent, est à l'oeuvre et moi aussi je suis à l'oeuvre." Dès lors, les Juifs n'en cherchaient que davantage à le faire périr, car non seulement il violait le sabbat, mais encore il appelait Dieu son propre Père, se faisant ainsi l'égal de Dieu. » (Jn 5,10-18)

« Le Fils ne peut rien faire de lui-même » (v. 19-30)

« Jésus reprit la parole et leur dit : "En vérité, en vérité, je vous le dis, le Fils ne peut rien faire de lui-même, mais seulement ce qu'il voit faire au Père : car ce que fait le Père, le Fils le fait pareillement. C'est que le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu'il fait ; il lui montrera des oeuvres plus grandes encore, de sorte que vous serez dans l'étonnement. Comme le Père, en effet, relève les morts et les fait vivre, le Fils lui aussi fait vivre qui il veut. Le Père ne juge personne, il a remis tout jugement au Fils, afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père. Celui qui n'honore pas le Fils, n'honore pas non plus le Père qui l'a envoyé. En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui écoute ma parole et croit en celui qui m'a envoyé, a la vie éternelle ; il ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie. En vérité, en vérité, je vous le dis, l'heure vient — et maintenant elle est là — où les morts entendront la voix du Fils de Dieu et ceux qui l'auront entendue vivront. Car, comme le Père possède la vie en lui-même, ainsi a-t-il donné au Fils de posséder la vie en lui-même ; il lui a donné le pouvoir d'exercer le jugement parce qu'il est le Fils de l'homme. Que tout ceci ne vous étonne plus ! L'heure vient où tous ceux qui gisent dans les tombeaux entendront sa voix, et ceux qui auront fait le bien en sortiront pour la résurrection qui mène à la vie ; ceux qui auront pratiqué le mal, pour la résurrection qui mène au jugement. Moi, je ne puis rien faire de moi-même : je juge selon ce que j'entends et mon jugement est juste parce que je ne cherche pas ma propre volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé." » (Jn 5,19-30)

Les témoins de Jésus (v. 31-47)

« "Si je me rendais témoignage à moi-même, mon témoignage ne serait pas recevable ; c'est un autre qui me rend témoignage, et je sais que le témoignage qu'il me rend est conforme à la vérité. Vous avez envoyé une délégation auprès de Jean, et il a rendu témoignage à la vérité. Pour moi, ce n'est pas que j'aie à recevoir le témoignage d'un homme, mais je parle ainsi afin que vous soyez sauvés. Jean fut la lampe qu'on allume et qui brille : et vous avez bien voulu vous réjouir pour un moment à sa lumière. Or je possède un témoignage qui est plus grand que celui de Jean : ce sont les oeuvres que le Père m'a données à accomplir ; je les fais et ce sont elles qui portent à mon sujet témoignage que le Père m'a envoyé. Le Père qui m'a envoyé a lui-même porté témoignage à mon sujet. Mais jamais vous n'avez ni écouté sa voix ni vu ce qui le manifestait, et sa parole ne demeure pas en vous, puisque vous ne croyez pas à celui qu'il a envoyé. Vous scrutez les Ecritures parce que vous pensez acquérir par elles la vie éternelle : ce sont elles qui rendent témoignage à mon sujet. Et vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie éternelle. La gloire, je ne la tiens pas des hommes. Mais je vous connais, vous n'avez pas en vous l'amour de Dieu. Je suis venu au nom de mon Père, et vous refusez de me recevoir. Qu'un autre vienne en son propre nom, celui-là vous le recevrez ! Comment pourriez-vous croire, vous qui tenez votre gloire les uns des autres et qui ne cherchez pas la gloire qui vient de Dieu seul ? Ne pensez pas que ce soit moi qui vous accuserai devant le Père : votre accusateur, c'est Moïse en qui vous avez mis vos espoirs. En effet, si vous croyiez en Moïse, vous croiriez en moi, car c'est à mon sujet qu'il a écrit. Si vous ne croyez pas ce qu'il a écrit, comment croiriez-vous ce que je dis ?" » (Jn 5,31-47)

Texte biblique : Traduction œcuménique de la Bible (TOB).

II La guérison à Bethesda (v. 1-9)

Note textuelle — le v. 4 absent

Le texte présenté ici comporte, conformément à la TOB elle-même, une lacune signalée à l'emplacement du v. 4. Ce verset, présent dans une partie de la tradition manuscrite postérieure, expliquait l'attente des malades par la croyance en un ange descendant périodiquement agiter l'eau de la piscine et lui conférer une vertu curative pour le premier qui s'y plongeait. Absent des manuscrits grecs les plus anciens et les plus fiables, ce verset est aujourd'hui considéré par la quasi-totalité des éditions critiques, dont celle suivie par la TOB, comme une glose explicative ajoutée après coup pour éclairer l'allusion du v. 7, plutôt que comme un élément du texte original de l'évangéliste.

Le nom de la piscine est lui-même transmis de façon incertaine dans la tradition manuscrite, entre Bethzatha, Bethesda et Bethsaïda ; des fouilles archéologiques menées à Jérusalem ont mis au jour un ensemble de bassins à cinq portiques correspondant à la description johannique, ce qui confirme la vraisemblance topographique du récit indépendamment de l'incertitude sur le nom exact.

La question de Jésus à l'infirme — « veux-tu guérir ? » — peut surprendre par son apparente évidence, mais elle invite le malade à formuler lui-même son désir plutôt qu'à recevoir passivement un bienfait non demandé ; sa réponse, centrée sur l'absence d'aide humaine plutôt que sur un appel direct à Jésus, souligne le caractère gratuit et non sollicité de la guérison qui suit immédiatement, sur la seule parole de Jésus.

III Le conflit du sabbat et l'accusation de blasphème (v. 10-18)

Le reproche adressé au guéri ne porte pas sur la guérison elle-même mais sur le transport de son grabat, activité interdite le jour du sabbat selon l'interprétation rabbinique de l'époque. Le récit déplace ensuite rapidement l'attention de l'homme guéri vers Jésus lui-même : c'est son geste de guérison accompli un jour de sabbat qui suscite l'hostilité rapportée au v. 16.

La réponse de Jésus — « mon Père, jusqu'à présent, est à l'oeuvre et moi aussi je suis à l'oeuvre » — s'appuie sur une conception, attestée dans une partie de la tradition juive contemporaine, selon laquelle l'activité divine de gouvernement du monde (naissances, morts, jugement) ne cesse jamais, y compris le jour du sabbat, sans que cela contredise le repos institué en Genèse 2,2-3. En revendiquant pour lui-même cette continuité d'action avec le Père, Jésus ne se contente pas de justifier son geste : il affirme une identité d'œuvre avec Dieu qui, aux yeux de ses adversaires, équivaut à une revendication d'égalité avec Dieu — accusation que l'évangéliste formule explicitement au v. 18 et que la suite du chapitre ne viendra pas démentir, mais nuancer dans ses termes exacts.

IV « Le Fils ne peut rien faire de lui-même » : dépendance et égalité (v. 19-30)

Une égalité qui s'exprime dans la dépendance

Loin de rejeter l'accusation d'égalité avec Dieu, Jésus la reformule dans des termes qui en précisent la nature : le Fils ne fait rien de lui-même, mais uniquement ce qu'il voit faire au Père, dans un accord d'action et de volonté qui va jusqu'à partager les prérogatives les plus radicalement divines — donner la vie et exercer le jugement.

Question débattue — la dépendance du Fils dans l'histoire de la théologie trinitaire

Ce langage de dépendance (« le Fils ne peut rien faire de lui-même », v. 19.30) a joué un rôle important, et controversé, dans les débats trinitaires des premiers siècles. Au IVe siècle, les partisans d'Arius invoquaient notamment ce type de versets pour soutenir une infériorité ontologique du Fils par rapport au Père. Les Pères du concile de Nicée (325) et leurs héritiers, dont Athanase d'Alexandrie, ont répondu en distinguant une dépendance d'origine — le Fils reçoit tout du Père, y compris son être même, de toute éternité — d'une infériorité de nature, que le texte johannique ne requiert nullement : le Fils fait exactement ce que fait le Père, avec la même puissance et pour les mêmes fins, ce qui est au contraire l'expression la plus forte d'une égalité de nature vécue dans une relation d'origine. La lecture patristique nicéenne demeure la lecture doctrinale reçue par l'Église catholique ; elle n'annule cependant pas la légitimité, sur le plan strictement exégétique, de noter que le texte johannique ne développe pas lui-même un vocabulaire trinitaire technique et se prête, pris isolément, à des lectures divergentes qu'il revient à la théologie systématique postérieure d'articuler.

Une eschatologie en deux temps

Les v. 24-25 affirment qu'une résurrection est « déjà là », accessible dans l'écoute de la parole du Fils et le passage immédiat de la mort à la vie, tandis que les v. 28-29 annoncent une résurrection encore à venir, générale et finale, où les morts sortiront de leurs tombeaux pour le jugement ou pour la vie. Cette double affirmation reprend la tension, déjà rencontrée au chapitre 3, entre une eschatologie réalisée et une eschatologie encore future, sans que le texte lui-même en résolve explicitement l'articulation, laissant aux commentateurs le soin d'en proposer une lecture synthétique.

V Les témoins de Jésus (v. 31-47)

Un témoignage qui ne se fonde pas sur soi-même

Conformément à une exigence juridique reconnue dans la tradition juive comme dans le droit antique en général — la nécessité d'un témoignage extérieur à l'accusé ou au demandeur lui-même (cf. Dt 19,15) — Jésus n'invoque pas son propre témoignage mais énumère une série de témoins distincts : Jean-Baptiste, les œuvres qu'il accomplit, le Père lui-même, et les Écritures.

Jean, lampe allumée un moment

L'image de Jean comme « lampe qu'on allume et qui brille », à la lumière de laquelle les auditeurs de Jésus « ont bien voulu se réjouir pour un moment », inscrit son témoignage dans un registre provisoire et instrumental, cohérent avec la place qui lui était déjà reconnue dans le prologue et dans son propre discours du chapitre 3 (« il faut qu'il grandisse, et que moi, je diminue »).

« Vous scrutez les Écritures » : indicatif ou impératif ?

Le verbe grec du v. 39, que la TOB rend par un indicatif (« vous scrutez »), peut également se lire comme un impératif (« scrutez ! ») en raison d'une ambiguïté grammaticale propre à la forme verbale employée. Cette question de traduction reste discutée parmi les commentateurs sans changer fondamentalement le sens global du passage : que ce soit une observation ou une exhortation, l'affirmation centrale demeure que les Écritures elles-mêmes rendent témoignage à Jésus, et que leur étude, aussi diligente soit-elle, demeure vaine si elle ne conduit pas jusqu'à la personne qu'elles annoncent.

Moïse, accusateur

La conclusion du discours retourne contre ses interlocuteurs l'autorité même sur laquelle ils fondent leur espérance : Moïse, loin de les défendre, deviendra leur accusateur, précisément parce que son témoignage scripturaire, correctement compris, conduisait déjà à la reconnaissance de Jésus.

VI Synthèse théologique

Une égalité vécue comme relation

Le chapitre 5 articule de façon dense l'affirmation d'une égalité entre le Fils et le Père et l'insistance sur une dépendance totale du Fils à l'égard du Père : loin de s'exclure, ces deux affirmations se rejoignent dans la conception johannique d'une communion d'action et de volonté qui fondera la réflexion trinitaire ultérieure de l'Église.

Le Fils qui donne la vie et qui juge

Les prérogatives les plus radicalement divines — donner la vie, exercer le jugement — sont explicitement attribuées au Fils, dans une double perspective, déjà présente et encore à venir, qui invite le croyant à vivre dès maintenant de la vie éternelle offerte tout en restant tourné vers son accomplissement final.

Le témoignage qui ne suffit pas sans la rencontre

La multiplicité des témoins énumérés — Jean, les œuvres, le Père, les Écritures — souligne que la foi en Jésus ne repose pas sur un unique argument mais sur une convergence de signes ; le chapitre s'achève cependant sur un constat d'échec : ni la fréquentation assidue des Écritures ni l'observation des œuvres ne suffisent, à elles seules, à produire la foi, si elles ne s'ouvrent pas à la rencontre personnelle avec celui qu'elles annoncent.

VII Questions pour l'approfondissement

1. Jésus demande à l'infirme « veux-tu guérir ? » avant de le guérir. Qu'est-ce que cette question, en apparence superflue, enseigne sur la place du désir et de la parole personnelle dans la démarche vers la guérison, spirituelle autant que physique ?

2. Jésus justifie son geste du sabbat en invoquant l'œuvre continue de son Père. Comment cette parole peut-elle éclairer une juste compréhension du repos dominical chrétien, entre fidélité au commandement et attention aux besoins concrets d'autrui ?

3. Le texte affirme à la fois que le Fils ne peut rien faire de lui-même et qu'il fait exactement ce que fait le Père. En quoi cette articulation entre dépendance totale et pleine capacité d'agir peut-elle inspirer une réflexion sur l'obéissance chrétienne, loin de toute soumission passive ou de toute autonomie orgueilleuse ?

4. Jésus reproche à ses interlocuteurs de scruter les Écritures sans venir à lui pour la vie. Qu'est-ce que cette mise en garde peut enseigner sur les risques d'une étude religieuse, biblique ou théologique, qui resterait purement intellectuelle ?

5. Le chapitre se conclut sur l'idée que Moïse lui-même, bien compris, conduit à la foi en Jésus. Comment cette continuité affirmée entre l'Ancien Testament et le Christ peut-elle nourrir une lecture chrétienne fructueuse des Écritures d'Israël ?

VIII Pour aller plus loin

Raymond E. Brown, The Gospel According to John I-XII, Anchor Bible 29, Doubleday, 1966, p. 206-225 — commentaire de référence, notamment sur les questions textuelles et l'arrière-plan juif du discours sur le sabbat.

Xavier Léon-Dufour, Lecture de l'évangile selon Jean, tome II, Seuil, 1990, p. 11-96.

Jean Zumstein, L'évangile selon saint Jean (1-12), Commentaire du Nouveau Testament, Labor et Fides, 2014, p. 191-232.

Francis J. Moloney, The Gospel of John, Sacra Pagina 4, Liturgical Press, 1998, p. 158-186.

Athanase d'Alexandrie, Discours contre les ariens, notamment le livre III — pour la lecture patristique nicéenne de la dépendance et de l'égalité du Fils.

Bruce M. Metzger, A Textual Commentary on the Greek New Testament, United Bible Societies, 2e éd., 1994, p. 178-179 — sur la question textuelle du v. 4.