Formation théologique

Évangile selon Jean — Commentaire théologique

Introduction

L'auteur et le disciple bien-aimé · Date et lieu · Sources · Destinataires et but · Structure · Théologie johannique

Introduction générale à l'évangile selon Jean

évangéliste Jean

Le quatrième évangile occupe, dans le corpus néotestamentaire, une place à part. Il partage avec les évangiles synoptiques la même structure fondamentale : ministère public, montée à Jérusalem, passion et résurrection, mais s'en distingue par un style, un vocabulaire, une organisation du matériau et une profondeur théologique qui lui sont propres. L'absence de paraboles, la rareté relative des exorcismes, la place centrale donnée à de longs discours et à un petit nombre de « signes » soigneusement choisis, ainsi qu'une christologie explicitement affirmée dès les premiers versets, distinguent nettement cet évangile des trois autres.

Cette introduction propose de situer le quatrième évangile dans son contexte de composition, d'en présenter la genèse et la structure, avant d'en dégager les traits littéraires et théologiques majeurs qui commanderont la lecture verset par verset entreprise dans les pages suivantes.

I L'auteur et la question du disciple bien-aimé

La tradition patristique

La tradition chrétienne ancienne, attestée dès la fin du IIe siècle par Irénée de Lyon, attribue le quatrième évangile à l'apôtre Jean, fils de Zébédée, identifié au « disciple que Jésus aimait » mentionné à plusieurs reprises dans le texte lui-même (13,23 ; 19,26 ; 20,2 ; 21,7.20) et présenté en 21,24 comme la source du témoignage sur lequel repose l'évangile.

Une question aujourd'hui débattue

L'attribution directe à l'apôtre Jean, fils de Zébédée, est cependant discutée par une large part de l'exégèse critique contemporaine. Plusieurs éléments internes au texte, la maîtrise littéraire et théologique développée du grec, les traces d'une réflexion communautaire élaborée sur une longue durée, la distance temporelle probable avec les événements rapportés — ont conduit des commentateurs comme Raymond Brown à proposer l'hypothèse d'une composition en plusieurs étapes, où un noyau de témoignage remontant à un disciple proche de Jésus (le « disciple bien-aimé », qu'il n'identifie pas nécessairement à l'apôtre Jean) aurait été repris, complété et mis en forme par une école ou communauté johannique, avant une rédaction finale par un évangéliste ou un rédacteur distinct. Cette hypothèse en plusieurs strates reste elle-même débattue dans son détail, et d'autres commentateurs, dont Léon-Dufour, maintiennent une proximité plus directe entre le disciple bien-aimé et la rédaction du texte tel que nous le recevons.

Une question ouverte, non tranchée par le magistère

L'Église catholique n'a jamais imposé de position dogmatique sur l'identité précise du rédacteur humain du quatrième évangile ni sur le détail de sa genèse rédactionnelle. Ce que la foi de l'Église affirme, c'est le caractère inspiré et normatif du texte reçu dans le canon, indépendamment des étapes historiques, par ailleurs incertaines, qui ont conduit à sa forme définitive.

II Date et lieu de composition

La datation du quatrième évangile fait l'objet d'un relatif consensus parmi les commentateurs, situant sa rédaction finale entre 90 et 100 après J.-C., soit une génération après les évangiles synoptiques. Cette datation s'appuie notamment sur la découverte du papyrus P52 (fragment de Jn 18), daté paléographiquement de la première moitié du IIe siècle, qui fixe un terme ante quem pour la diffusion du texte en Égypte. Certains indices internes, en particulier la mention de l'exclusion de la synagogue (9,22 ; 12,42 ; 16,2), sont généralement rapprochés d'un contexte de séparation croissante entre communautés chrétiennes et synagogues à la fin du Ier siècle, bien que la portée historique exacte de ce rapprochement reste débattue parmi les spécialistes.

Le lieu de composition le plus traditionnellement proposé est Éphèse, en Asie Mineure, en cohérence avec la tradition patristique qui y situe les dernières années de l'apôtre Jean. D'autres hypothèses, moins largement retenues, ont proposé la Syrie ou l'Égypte comme lieux possibles de rédaction ou de première diffusion ; aucune de ces propositions ne fait l'objet d'un consensus définitif.

III Sources et genèse du texte

L'hypothèse d'une source des signes

Plusieurs commentateurs, notamment dans la tradition initiée par Rudolf Bultmann, ont proposé l'existence d'une source antérieure rassemblant les récits de miracles johanniques (le changement de l'eau en vin, la guérison du fils de l'officier royal, la multiplication des pains, la guérison de l'aveugle-né, la résurrection de Lazare), reconstituée notamment à partir de la numérotation des signes en 2,11 et 4,54. Cette hypothèse d'une « source des signes » (Semeia-Quelle) reste discutée dans son étendue précise et dans son existence même comme document autonome distinct de la tradition orale johannique.

Rapport aux évangiles synoptiques

La question de la dépendance littéraire de Jean à l'égard des synoptiques, en particulier de Marc, demeure débattue. Une majorité de commentateurs contemporains penche aujourd'hui pour une indépendance relative de la tradition johannique par rapport aux évangiles synoptiques, tout en admettant la possibilité de points de contact ponctuels, notamment autour du récit de la Passion, qui pourraient s'expliquer par une tradition orale commune plutôt que par une copie littéraire directe.

IV Les destinataires et le but de l'évangile

L'évangéliste énonce lui-même le but de son ouvrage en une formule programmatique : « Ces signes ont été mis par écrit pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu'en croyant vous ayez la vie en son nom » (Jn 20,30-31). Ce but explicitement missionnaire et pastoral distingue le quatrième évangile d'une simple entreprise de mémoire historique : il vise la foi et, par elle, la vie.

L'Évangile de Jean cible principalement une communauté de judéo-chrétiens (chrétiens issus du judaïsme) installée en Syrie ou en Asie Mineure vers la fin du Ier siècle (années 80-95 après J.-C.). Cet écrit s'adresse également à un public hellénisé (de culture grecque) ainsi qu'aux croyants déjà instruits sur la vie de Jésus. Ces destinataires vivaient dans un contexte de rupture avec le judaïsme traditionnel. L'évangile est conçu pour répondre à cette crise spirituelle

V La structure du livre

Le quatrième évangile se laisse diviser, selon un découpage largement partagé par les commentateurs depuis les travaux de C. H. Dodd, en deux grandes parties encadrées par un prologue et un épilogue :

Le prologue (1,1-18), hymne christologique d'ouverture, présente le Verbe préexistant et son incarnation.

Le livre des signes (1,19–12,50) rassemble le ministère public de Jésus, structuré autour de sept signes principaux (l'eau changée en vin à Cana, la guérison du fils de l'officier royal, la guérison du paralytique de Bethesda, la multiplication des pains, la marche sur les eaux, la guérison de l'aveugle-né, la résurrection de Lazare), entrelacés de longs discours développant leur portée théologique.

Le livre de la gloire (13,1–20,31) regroupe le dernier repas et les discours d'adieu (13–17), le récit de la Passion (18–19) et celui de la résurrection (20), qui s'achève sur l'énoncé du but de l'évangile (20,30-31).

L'épilogue (21,1-25) constitue un ajout probablement postérieur, relatant une apparition du Ressuscité au bord du lac de Tibériade et réglant la question de la mort du disciple bien-aimé.

  • Prologue (1,1-18)
    • Le Verbe éternel et l'Incarnation (1,1-18)
  • Première partie : Le Livre des signes (1,19–12,50)
    • Témoignage de Jean le Baptiste et premiers disciples (1,19-51)
    • Les débuts du ministère de Jésus (2,1–4,54)
      • Les noces de Cana (2,1-12)
      • La purification du Temple (2,13-25)
      • L'entretien avec Nicodème (3,1-21)
      • Dernier témoignage de Jean le Baptiste (3,22-36)
      • La Samaritaine (4,1-42)
      • La guérison du fils de l'officier royal (4,43-54)
    • Les signes et les controverses (5,1–10,42)
      • Guérison du paralytique à Béthesda (5,1-18)
      • Discours sur l'œuvre du Fils (5,19-47)
      • Multiplication des pains (6,1-15)
      • Jésus marche sur les eaux (6,16-21)
      • Discours sur le Pain de vie (6,22-71)
      • Jésus à la fête des Tentes (7,1-52)
      • La femme adultère (7,53–8,11)
      • Jésus, lumière du monde (8,12-59)
      • Guérison de l'aveugle-né (9,1-41)
      • Le Bon Pasteur (10,1-21)
      • Jésus à la fête de la Dédicace (10,22-42)
    • Le dernier signe et l'entrée dans la Passion (11,1–12,50)
      • La résurrection de Lazare (11,1-57)
      • L'onction à Béthanie (12,1-11)
      • L'entrée messianique à Jérusalem (12,12-19)
      • Annonce de la glorification du Fils (12,20-36)
      • Conclusion du ministère public (12,37-50)
  • Deuxième partie : Le Livre de la gloire (13,1–20,31)
    • Le lavement des pieds (13,1-20)
    • Les discours d'adieu (13,21–17,26)
      • Annonce de la trahison et du reniement (13,21-38)
      • Jésus, le chemin vers le Père (14,1-31)
      • La vigne véritable (15,1-17)
      • La haine du monde et la promesse du Paraclet (15,18–16,33)
      • La prière sacerdotale (17,1-26)
    • La Passion (18,1–19,42)
      • Arrestation de Jésus (18,1-11)
      • Procès religieux (18,12-27)
      • Procès devant Pilate (18,28–19,16)
      • Crucifixion et mort de Jésus (19,17-37)
      • Mise au tombeau (19,38-42)
    • La Résurrection (20,1-31)
      • Le tombeau vide (20,1-10)
      • Apparition à Marie Madeleine (20,11-18)
      • Apparition aux disciples (20,19-23)
      • Apparition à Thomas (20,24-29)
      • Première conclusion de l'évangile (20,30-31)
  • Épilogue (21,1-25)
    • La pêche miraculeuse (21,1-14)
    • Le triple dialogue avec Pierre (21,15-19)
    • Le disciple bien-aimé et la conclusion (21,20-25)
Voir une présentation synoptique du plan des 4 évangiles

VI Caractéristiques littéraires et théologiques

Le dualisme johannique

Le texte est traversé par une série d'oppositions structurantes — lumière et ténèbres, vie et mort, vérité et mensonge, en haut et en bas, esprit et chair — qui organisent le récit selon une logique de décision : chaque personnage est appelé à se situer d'un côté ou de l'autre de ces polarités par sa réponse à la révélation du Verbe.

Les signes et l'heure

Le terme « signe » (sèmeion), préféré par Jean au terme de « miracle » ou de « puissance » employé par les synoptiques, souligne que les actes de Jésus ne sont pas d'abord des prodiges, mais des indices renvoyant à une réalité plus profonde, sa gloire et son identité. La notion johannique de « l'heure » (hôra), qui désigne le moment de la Passion-glorification vers lequel tend tout le récit, structure la tension narrative de l'ensemble de l'évangile.

Les discours en « je suis »

Une série de sept formules en « je suis » (pain de vie, lumière du monde, porte, bon pasteur, résurrection et vie, chemin-vérité-vie, vraie vigne), employées avec ou sans attribut, associent Jésus au nom divin révélé en Exode 3,14 et constituent l'un des traits christologiques les plus caractéristiques du texte.

Les symboles johanniques et le double sens

Le récit use fréquemment d'un procédé d'incompréhension et de double sens, où les interlocuteurs de Jésus saisissent ses paroles dans un sens littéral ou terrestre, tandis que le lecteur, informé par le prologue, en perçoit la portée spirituelle plus profonde (par exemple en 3,3-5 sur la nouvelle naissance, ou en 4,10-15 sur l'eau vive).

VII Portée théologique

Une christologie

Le quatrième évangile développe, dès son prologue, l'affirmation la plus explicite de la divinité du Christ de tout le Nouveau Testament, sans que cette affirmation soit pour autant en rupture avec les christologies plus implicites des synoptiques : elle en constitue plutôt un approfondissement théologique, fruit d'une méditation prolongée sur l'identité de Jésus à la lumière de sa résurrection.

L'Esprit-Paraclet

Les discours d'adieu (Jn 14–16) développent une théologie originale de l'Esprit Saint sous le titre de Paraclet (« défenseur », « consolateur », « avocat »), présenté comme celui qui poursuivra, après le départ de Jésus, son enseignement et sa présence auprès des disciples.

Une eschatologie en tension

Le texte johannique articule, parfois de façon tendue, une eschatologie déjà réalisée — le jugement et la vie éternelle sont présentés comme des réalités déjà accessibles dans la foi présente (3,18 ; 5,24) — et une eschatologie encore à venir, avec l'annonce d'une résurrection future au dernier jour (6,39-40.44.54). L'articulation précise entre ces deux registres reste discutée parmi les commentateurs, certains, dans la lignée de Bultmann, privilégiant la dimension réalisée au point d'y voir une réinterprétation profonde de l'eschatologie traditionnelle, d'autres, dont Brown, maintenant la coexistence des deux registres comme un trait constitutif et non résolu de la théologie johannique elle-même.

VIIIBibliographie

Raymond E. Brown, The Gospel According to John I-XII, Anchor Bible 29, Doubleday, 1966.

Raymond E. Brown, The Gospel According to John XIII-XXI, Anchor Bible 29A, Doubleday, 1970. Commentaire de référence, notamment sur l'exégèse détaillée du triple ministère du Paraclet.

Xavier Léon-Dufour, Lecture de l'Évangile selon Jean, 4 vol., Seuil, 1988-1996 — l'une des plus importantes études francophones sur le quatrième évangile, alliant analyse narrative, théologique et symbolique.

Jean Zumstein, L'Évangile selon saint Jean (1-12), Commentaire du Nouveau Testament IVa, Labor et Fides, 2014.

Francis J. Moloney, The Gospel of John, Sacra Pagina 4, Liturgical Press, 1998.

Rudolf Schnackenburg, The Gospel according to St John, 3 vol., Burns & Oates / Crossroad, 1968-1982 — commentaire classique, particulièrement riche sur la christologie johannique et la théologie de la révélation.

Craig S. Keener, The Gospel of John. A Commentary, 2 vol., Hendrickson, 2003 — commentaire encyclopédique intégrant les données historiques, juives et gréco-romaines.

Andreas J. Köstenberger, John, Baker Exegetical Commentary on the New Testament, Baker Academic, 2004.

D. A. Carson, The Gospel according to John, Pillar New Testament Commentary, Eerdmans, 1991.

Marianne Meye Thompson, John. A Commentary, New Testament Library, Westminster John Knox Press, 2015.

J. Ramsey Michaels, The Gospel of John, New International Commentary on the New Testament, Eerdmans, 2010.

Urban C. von Wahlde, The Gospel and Letters of John, 3 vol., Eerdmans, 2010 — étude majeure sur la composition rédactionnelle et les différentes strates du corpus johannique.

R. Alan Culpepper, Anatomy of the Fourth Gospel. A Study in Literary Design, Fortress Press, 1983 — ouvrage fondateur de l'analyse narrative du quatrième évangile.

Paul N. Anderson, The Christology of the Fourth Gospel, Mohr Siebeck, 1996.

Jean Daniélou, Sacrement futur. Études sur les origines de la typologie biblique, Beauchesne, 1950 — plusieurs chapitres éclairent la théologie johannique à travers la lecture typologique de l'Écriture.

Ignace de la Potterie, La Vérité dans saint Jean, 2 vol., Biblical Institute Press, Rome, 1977-1983 — étude classique sur le thème de la vérité, de la révélation et de l'Esprit dans le quatrième évangile.

François Vouga, Une théologie du Nouveau Testament, Labor et Fides, 2001, p. 317-382 — synthèse sur la théologie johannique dans son contexte néotestamentaire.

Rudolf Bultmann, The Gospel of John. A Commentary, Westminster Press, 1971 (trad. anglaise) — commentaire majeur du XXe siècle, influent pour l'étude des sources et de la théologie johanniques.

Francis J. Moloney, The Gospel of John, Sacra Pagina 4, Liturgical Press, 1998, Introduction.

C. H. Dodd, The Interpretation of the Fourth Gospel, Cambridge University Press, 1953 — étude fondatrice sur la structure et la pensée théologique de l'évangile.

J. Louis Martyn, History and Theology in the Fourth Gospel, 3e éd., Westminster John Knox Press, 2003 — sur l'hypothèse du contexte d'exclusion synagogale.

Jean Zumstein, L'Évangile selon Jean, Cahiers Évangile, Cerf, Paris — introduction synthétique à la composition, à la théologie et aux grands thèmes du quatrième évangile.

Pierre-Marie Beaude, Les écrits johanniques, Cahiers Évangile, Cerf — présentation de l'Évangile de Jean, des lettres de Jean et de leur contexte historique et théologique.

Xavier Léon-Dufour, Les adieux de Jésus (Jean 13–17), Cahiers Évangile, Cerf — étude du discours d'adieu et de la théologie du Paraclet.

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