Évangile selon Luc — Commentaire théologique
Chapitre 9
L'envoi des Douze · La multiplication des pains · La confession de Pierre · Première annonce de la Passion · La Transfiguration · Le démoniaque épileptique · Deuxième annonce de la Passion · Le service et les exigences du disciple · Le début du grand voyage
Lc 9,1-62 — De l'envoi missionnaire à la montée vers Jérusalem : le tournant décisif
Le chapitre 9 est le pivot de tout l'évangile selon Luc. Il concentre, dans une succession dense et délibérément construite, plusieurs des sommets christologiques et ecclésiologiques du récit galiléen, avant d'ouvrir, à partir du verset 51, le grand voyage vers Jérusalem qui occupera les chapitres 9 à 19. L'envoi des Douze en mission (v. 1-6), la question d'Hérode sur l'identité de Jésus (v. 7-9), la multiplication des pains (v. 10-17), la confession de Pierre (v. 18-21) et la première annonce de la Passion (v. 22) constituent la première grande unité du chapitre. La Transfiguration (v. 28-36), le retour au pied de la montagne avec la guérison de l'enfant épileptique (v. 37-43) et la deuxième annonce de la Passion (v. 43-45) forment la seconde. Les controverses sur la grandeur et l'appartenance (v. 46-50) précèdent la charnière décisive du verset 51 — « il prit la ferme résolution de se rendre à Jérusalem » — et les premières scènes du voyage (v. 52-62).
Ce chapitre soulève avec une acuité particulière la question de l'identité de Jésus, posée successivement par Hérode, par Jésus lui-même à ses disciples, et résolue provisoirement par la confession de Pierre, avant d'être approfondie par la Transfiguration et par les annonces réitérées de la Passion. Il s'agit du chapitre où Luc révèle le plus clairement que la route qui mène au Royaume passe nécessairement par la croix.
I Texte — Luc 9,1-62 (TOB)
L'envoi des Douze (v. 1-6)
« Ayant réuni les Douze, il leur donna force et pouvoir sur tous les démons et pour guérir les maladies. Il les envoya proclamer le Règne de Dieu et guérir les malades. Il leur dit : "Ne prenez rien pour la route : ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent, et n'ayez pas deux tuniques. Dans quelque maison que vous entriez, restez-y et repartez de là. Si l'on ne vous accueille pas, sortez de cette ville et secouez la poussière de vos pieds en témoignage contre eux." Partant, ils allaient de village en village, annonçant la Bonne Nouvelle et pratiquant partout des guérisons. » (Lc 9,1-6)
La question d'Hérode (v. 7-9)
« Hérode le tétrarque apprit tout ce qui se passait, et il était perplexe parce que certains disaient que Jean était ressuscité des morts, d'autres qu'Élie était apparu, et d'autres encore qu'un des anciens prophètes était ressuscité. Hérode dit : "Jean, je l'ai fait décapiter. Qui donc est celui-ci, dont j'entends dire de telles choses ?" Et il cherchait à le voir. » (Lc 9,7-9)
La multiplication des pains (v. 10-17)
« À leur retour, les apôtres racontèrent à Jésus tout ce qu'ils avaient fait. Il les emmena à l'écart vers une ville appelée Bethsaïde. Mais les foules l'apprirent et le suivirent. Il les accueillit, leur parlait du Règne de Dieu et guérissait ceux qui avaient besoin d'être guéris. Le jour commençait à baisser. Les Douze s'approchèrent et lui dirent : "Renvoie la foule pour qu'elle aille dans les villages et les campagnes des alentours, afin d'y trouver gîte et nourriture, car ici nous sommes dans un endroit désert." Il leur dit : "Donnez-leur vous-mêmes à manger." Ils dirent : "Nous n'avons que cinq pains et deux poissons, à moins que nous n'allions nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple" — car il y avait environ cinq mille hommes. Il dit à ses disciples : "Faites-les s'asseoir par groupes d'une cinquantaine à peu près." Ils le firent et les firent tous asseoir. Prenant les cinq pains et les deux poissons, il leva les yeux vers le ciel, les bénit, les rompit et les donna aux disciples pour qu'ils les distribuent à la foule. Ils mangèrent tous et furent rassasiés et on ramassa les morceaux qui restaient : douze paniers. » (Lc 9,10-17)
La confession de Pierre et la première annonce de la Passion (v. 18-22)
« Un jour, il priait à l'écart, et ses disciples étaient avec lui. Il les interrogea : "Qui suis-je, au dire des foules ?" Ils lui répondirent : "Jean le Baptiste ; pour d'autres Élie ; et pour d'autres encore, un des anciens prophètes qui est ressuscité." Il leur dit : "Et vous, qui dites-vous que je suis ?" Pierre répondit : "Le Christ de Dieu." Il leur défendit sévèrement de le dire à quiconque, en leur déclarant : "Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et que, le troisième jour, il ressuscite." » (Lc 9,18-22)
Les conditions du disciple (v. 23-27)
« Il disait à tous : "Si quelqu'un veut marcher à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il prenne sa croix chaque jour et qu'il me suive. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la sauvera. Et quel avantage un homme a-t-il à gagner le monde entier, si c'est au prix de sa perte ou de son châtiment ? Car de celui qui aura honte de moi et de mes paroles, le Fils de l'homme aura honte quand il viendra dans sa gloire, dans celle du Père et des saints anges." » (Lc 9,23-26)
La Transfiguration (v. 28-36)
« Il arriva, environ huit jours après ces paroles, qu'il prit avec lui Pierre, Jean et Jacques et monta dans la montagne pour prier. Pendant qu'il priait, l'aspect de son visage changea et son vêtement devint d'une blancheur éblouissante. Et voici que deux hommes s'entretenaient avec lui : c'étaient Moïse et Élie, apparus dans la gloire. Ils parlaient de son départ qui allait s'accomplir à Jérusalem. Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil ; s'étant réveillés, ils virent sa gloire et les deux hommes qui se tenaient avec lui. Comme ceux-ci se séparaient de lui, Pierre dit à Jésus : "Maître, il est heureux que nous soyons ici ; faisons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie." — Il ne savait pas ce qu'il disait. Comme il parlait, une nuée survint et les couvrit de son ombre ; ils furent pris de peur en entrant dans la nuée. Et de la nuée vint une voix qui dit : "Celui-ci est mon Fils, mon Élu ; écoutez-le." Quand la voix se fit entendre, il ne se trouva plus que Jésus seul. Ils gardèrent le silence et ne rapportèrent rien à personne en ces jours-là de ce qu'ils avaient vu. » (Lc 9,28-36)
L'enfant épileptique et la deuxième annonce de la Passion (v. 37-45)
« Le lendemain, quand ils descendirent de la montagne, une foule nombreuse vint à sa rencontre. Et voici qu'un homme de la foule cria : "Maître, je t'en supplie, jette un regard sur mon fils, car c'est mon fils unique : un esprit le saisit, il pousse tout à coup des cris et l'esprit le secoue avec convulsions, avec écume ; il se retire difficilement, en le brisant. J'ai supplié tes disciples de le chasser, et ils n'ont pas pu." (…) Jésus menaça l'esprit impur, guérit l'enfant et le rendit à son père. Et tous furent frappés de la grandeur de Dieu. Comme tous admiraient tout ce qu'il faisait, il dit à ses disciples : "Pour vous, mettez bien dans vos oreilles ces paroles : le Fils de l'homme va être livré aux mains des hommes." Mais ils ne comprenaient pas cette parole ; elle était voilée pour eux, afin qu'ils n'en saisissent pas le sens ; et ils craignaient de l'interroger à ce sujet. » (Lc 9,37-38.42-45)
La dispute sur la grandeur et l'exorciste inconnu (v. 46-50)
« Une pensée leur vint à l'esprit : lequel d'entre eux était le plus grand ? Mais Jésus, voyant la pensée de leur cœur, prit un petit enfant, le plaça près de lui et leur dit : "Quiconque accueille cet enfant en mon nom m'accueille moi-même, et quiconque m'accueille accueille celui qui m'a envoyé. Car le plus petit d'entre vous tous, c'est lui le plus grand." Jean prit la parole : "Maître, nous avons vu quelqu'un chasser des démons en ton nom et nous avons essayé de l'en empêcher, parce qu'il ne te suit pas avec nous." Jésus lui dit : "Ne l'en empêchez pas, car qui n'est pas contre vous est pour vous." » (Lc 9,46-50)
Le début du grand voyage et les conditions du départ (v. 51-62)
« Comme le temps approchait où il devait être enlevé du monde, Jésus prit la ferme résolution de se rendre à Jérusalem. Il envoya des messagers devant lui ; ceux-ci se mirent en route et entrèrent dans un village de Samaritains pour lui préparer les choses nécessaires. Mais les Samaritains ne le reçurent pas, parce qu'il avait la mine de quelqu'un qui se rendait à Jérusalem. Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent : "Seigneur, veux-tu que nous commandions que le feu descende du ciel et les consume ?" Il se retourna et les réprimanda. Et ils partirent vers un autre village. Comme ils faisaient route, un homme lui dit : "Je te suivrai partout où tu iras." Jésus lui dit : "Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer la tête." Il dit à un autre : "Suis-moi." Celui-là dit : "Seigneur, permets-moi d'aller d'abord enterrer mon père." Jésus lui dit : "Laisse les morts enterrer leurs morts ; toi, va annoncer le Règne de Dieu." Un autre dit : "Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi d'abord de prendre congé des gens de ma maison." Jésus lui dit : "Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière est impropre au Règne de Dieu." » (Lc 9,51-62)
II L'envoi des Douze et la multiplication des pains (v. 1-17)
La participation à la mission de Jésus
L'envoi des Douze reprend, en version condensée, les instructions missionnaires du chapitre 10 de Matthieu, insistant sur la même logique de dépouillement radical et de confiance dans la Providence. La formule — « il leur donna force et pouvoir » — signifie une participation réelle à l'autorité de Jésus sur le mal et la maladie, non une simple délégation administrative. Les Douze prolongent la mission de Jésus en la portant au-delà de sa présence physique immédiate.
La multiplication des pains : gestes eucharistiques
Le récit de la multiplication des pains est délibérément chargé de résonances eucharistiques dans la formulation lucanienne : « il leva les yeux vers le ciel, les bénit, les rompit et les donna » — quatre gestes qui reproduisent exactement ceux que Luc attribuera à Jésus lors du dernier repas (22,19) et que les disciples reconnaîtront lors du repas d'Emmaüs (24,30). La multiplication n'est pas seulement un miracle de nourriture physique ; elle est, dans la relecture lucanienne, une anticipation de l'eucharistie, repas messianique où la communauté des disciples est nourrie par le Christ lui-même.
III La confession de Pierre et la première annonce de la Passion (v. 18-22)
Jésus en prière avant la question décisive
Conformément au motif lucanien constant, c'est « pendant qu'il priait » que Jésus pose à ses disciples la question de son identité — détail absent de Marc et de Matthieu. Cette prière préalable situe la confession de Pierre non comme le résultat d'une enquête sociologique sur l'opinion publique, mais comme le fruit d'une révélation accueillie dans la prière, thème que Luc développera plus explicitement en Matthieu 16,17 (absent de son texte) : c'est le Père qui révèle l'identité du Fils à ceux qui prient.
Le Christ souffrant : la correction immédiate
La confession de Pierre — « le Christ de Dieu » — est immédiatement suivie, sans transition, de la première annonce de la Passion. Ce rapprochement délibéré corrige d'emblée toute interprétation triomphaliste du titre messianique : le Christ que Pierre vient de confesser est précisément celui qui « doit souffrir beaucoup, être rejeté et mis à mort ». Le secret imposé sur la confession trouve ici sa justification : sans la croix, le titre de Christ risque d'être mal compris selon des catégories politiques ou militaires que Jésus refuse.
IV « Prendre sa croix chaque jour » : le disciple pascal (v. 23-27)
La formule lucanienne — « qu'il prenne sa croix chaque jour » — ajoute au texte de Marc la précision « chaque jour », qui transforme le geste radical de la prise de croix en une attitude permanente et quotidienne, non réservée aux seuls moments de crise ou de persécution explicite. Ce « chaque jour » est propre à Luc et révèle une spiritualité du disciple qui ne se réduit pas aux grands gestes héroïques, mais s'inscrit dans la trame ordinaire de l'existence, où le renoncement à soi s'exerce de manière continue et concrète.
V La Transfiguration : la gloire au cœur du chemin vers la croix (v. 28-36)
Moïse, Élie et l'exodos à venir
Luc est le seul évangéliste à préciser l'objet de la conversation entre Jésus, Moïse et Élie : ils parlaient de son « départ » — en grec exodos, terme chargé de toute la symbolique de la sortie d'Égypte — « qui allait s'accomplir à Jérusalem ». Ce détail propre à Luc situe la Transfiguration dans la perspective directe de la Passion : la gloire contemplée sur la montagne est la gloire de Celui qui va accomplir le nouvel Exode, non en fuyant la mort, mais en la traversant. Moïse et Élie, figures de la Loi et des Prophètes, témoignent que cet exodos à venir accomplit toute l'attente d'Israël.
La nuée et la voix : confirmation de la filiation
La voix qui sort de la nuée — « celui-ci est mon Fils, mon Élu ; écoutez-le » — reprend et amplifie la proclamation du baptême (3,22), en y ajoutant « écoutez-le », qui renvoie à la prophétie de Dt 18,15 sur le prophète à venir semblable à Moïse. La Transfiguration confirme ainsi, au sommet du ministère galiléen, l'identité filiale de Jésus tout en orientant les disciples vers une obéissance à sa parole qui passera nécessairement par l'acceptation de la croix annoncée.
La Transfiguration dans la théologie de la gloire
La Transfiguration a nourri une méditation théologique particulièrement féconde dans la tradition orientale. Grégoire Palamas (XIVe siècle) y a vu la manifestation de la lumière incréée, éternelle et divine, distincte de l'essence divine, mais réellement communiquée aux hommes divinisés, fondant ainsi toute la doctrine hésychaste de la contemplation. En Occident, Thomas d'Aquin (Somme théologique, III, q. 45) insiste sur la fonction pédagogique de la Transfiguration : Jésus montre à ses disciples sa gloire future pour les affermir face au scandale de la croix imminente. Le Catéchisme de l'Église catholique (n. 554-556) synthétise ces deux lectures : la Transfiguration est à la fois anticipation de la résurrection et révélation de la Trinité, en même temps qu'une invitation à gravir la montagne sainte de la prière contemplative.
VI Au pied de la montagne : la deuxième annonce de la Passion (v. 37-45)
Le contraste montagne-plaine
La descente de la montagne transfigurée vers la foule où un père supplie pour son fils épileptique est une structure narrative familière à la tradition biblique (Moïse descendant du Sinaï, Ex 32) : la gloire de la montagne contraste avec la détresse de la plaine, et l'impuissance des disciples à guérir l'enfant pendant l'absence de Jésus révèle que la puissance transmise aux Douze (v. 1) requiert une union avec Jésus que l'absence de prière ne peut maintenir seule. La guérison rétablit aussitôt cette présence salvifique.
L'incompréhension des disciples
La deuxième annonce de la Passion est accueillie par une incompréhension explicitement soulignée par Luc — « cette parole était voilée pour eux », « ils craignaient de l'interroger » — qui prépare le lecteur à comprendre que la pleine intelligence du mystère pascal ne sera donnée qu'après la résurrection, quand le Christ lui-même ouvrira l'intelligence des disciples à la compréhension des Écritures (24,45).
VII La grandeur par le service et le début du grand voyage (v. 46-62)
L'enfant, mesure de la grandeur
Face à la dispute des disciples sur la préséance, Jésus place un enfant (paidion) au centre du groupe — non comme symbole d'innocence, mais comme figure de celui qui n'a aucun statut social valorisé — et déclare : « le plus petit d'entre vous, c'est lui le plus grand ». Cette inversion radicale de la hiérarchie humaine ordinaire est au cœur de toute l'ecclésiologie lucanienne et sera amplifiée dans l'enseignement sur l'autorité comme service au dernier repas (22,24-27).
« Il prit la ferme résolution de se rendre à Jérusalem »
Le verset 51 constitue la charnière la plus importante de tout l'évangile de Luc. La formulation — littéralement « il durcit son visage pour se rendre à Jérusalem » (to prosōpon estērixe tou poreuesthai eis Ierousalēm) — évoque le geste du Serviteur souffrant d'Isaïe qui « a rendu son visage dur comme le roc » (Is 50,7), inscrivant d'emblée la montée vers Jérusalem dans la logique de la Passion librement consentie. La mention de l'« enlèvement » de Jésus (analēmpsis) au début de ce verset renvoie à l'Ascension, faisant de tout le grand voyage le chemin qui mène non seulement à la mort, mais à la glorification.
Les trois candidats au disciple
Les trois échanges qui closent le chapitre (v. 57-62) mettent en scène trois formes d'hésitation face à la radicalité de l'appel : l'enthousiasme non mesuré du premier (« je te suivrai partout où tu iras »), l'ajournement familial du second (« permets-moi d'enterrer mon père »), le regard en arrière du troisième (« prendre congé de ma maison »). La réponse de Jésus à chacun — sans condamnation, mais sans concession — manifeste que la mission de disciple exige une disponibilité totale et immédiate qui ne souffre aucune demi-mesure. L'image finale de la charrue est particulièrement parlante : le laboureur qui regarde en arrière trace un sillon tordu et rend sa terre impropre à la culture.
VIII Synthèse théologique
L'identité de Jésus : Christ souffrant et Fils glorieux
Le chapitre 9 formule avec la plus grande netteté de tout l'évangile galiléen l'identité paradoxale de Jésus : il est le Christ confessé par Pierre, le Fils bien-aimé dont la gloire se révèle sur la montagne, et simultanément le Serviteur souffrant qui « doit souffrir beaucoup, être rejeté et mis à mort ». Ces deux dimensions, loin de s'exclure, se conditionnent mutuellement dans la théologie lucanienne : c'est précisément parce qu'il est le Fils de Dieu qu'il peut accomplir librement l'exodos pascal, et c'est précisément par la croix qu'il entre dans la gloire.
Le disciple comme participation à la logique pascale
La formule « prendre sa croix chaque jour » et les trois scènes d'appel radical à la fin du chapitre montrent que le disciple de Jésus n'est pas une adhésion intellectuelle à une doctrine, mais une participation concrète et quotidienne à la logique pascale du don de soi. Cette participation implique un renoncement à toute forme d'autosuffisance — au confort (pas de nid pour le Fils de l'homme), aux attachements familiaux (laisser les morts enterrer leurs morts), au regard en arrière (la main sur la charrue).
Le grand voyage comme horizon de tout le reste
L'ouverture du grand voyage au verset 51, avec la ferme résolution de Jésus d'aller à Jérusalem, donne rétrospectivement à tout le ministère galiléen sa signification définitive : les miracles, les enseignements, les controverses et les appels de disciples ne sont pas des fins en soi, mais la préparation d'une communauté capable d'accompagner Jésus sur le chemin qui mène, à travers la croix, à la résurrection et à la Pentecôte des Actes.
IX Questions pour l'approfondissement
1. Les quatre gestes de la multiplication des pains — prendre, lever les yeux, bénir, rompre et donner — reprennent exactement les gestes eucharistiques du dernier repas. Comment cette continuité entre le miracle de la multiplication et l'eucharistie peut-elle approfondir notre participation à la messe comme repas où le Christ nous nourrit lui-même ?
2. La confession messianique de Pierre est immédiatement corrigée par l'annonce de la Passion. Que révèle ce rapprochement sur la nature du messianisme de Jésus, et comment brise-t-il toute tentation de réduire la foi chrétienne à une religion de succès ou de triomphe ?
3. Luc ajoute à la formule de Marc « prendre sa croix chaque jour ». En quoi cette précision de la quotidienneté transforme-t-elle notre manière de vivre le renoncement chrétien, en le sortant du registre de l'héroïsme exceptionnel pour le replacer dans l'ordinaire de la vie ?
4. Sur la montagne de la Transfiguration, Moïse et Élie parlent avec Jésus de son exodos à Jérusalem. Comment le fait que la gloire soit intimement liée au chemin de la Passion peut-il nourrir notre propre rapport aux épreuves, en y cherchant non le sens d'une punition, mais celui d'un passage ?
5. Les trois candidats au disciple de la fin du chapitre illustrent trois formes de demi-disponibilité. Laquelle de ces trois formes reconnaissez-vous le plus dans vos propres résistances à un engagement chrétien plus radical, et pourquoi ?
X Pour aller plus loin
Joseph A. Fitzmyer, The Gospel According to Luke I-IX, Anchor Bible 28, Doubleday, 1981, p. 752-836 — commentaire détaillé de l'ensemble du chapitre 9, de la confession de Pierre à l'ouverture du grand voyage.
François Bovon, L'Évangile selon saint Luc 1,1-9,50, CNT, Labor et Fides, 1991, p. 477-552 — commentaire francophone de référence sur le chapitre 9.
Catéchisme de l'Église catholique, n. 554-556 — sur la Transfiguration comme anticipation de la résurrection et révélation trinitaire.
Robert C. Tannehill, The Narrative Unity of Luke-Acts, vol. 1, Fortress Press, 1986, p. 157-220 — analyse narrative du tournant du chapitre 9 et de l'ouverture du grand voyage vers Jérusalem.
Jean-Noël Aletti, L'art de raconter Jésus-Christ, Seuil, 1989, p. 97-130 — sur la structuration du chapitre 9 comme pivot de l'évangile et l'articulation entre christologie et disciple.
