Évangile selon Marc — Commentaire théologique
Chapitre 1
Prologue · Jean le Baptiste · Baptême et tentation · Appel des premiers disciples · Journée à Capharnaüm · Guérison du lépreux
Introduction
Le premier chapitre de l'évangile de Marc concentre, en quarante-cinq versets, l'ensemble des éléments qui commanderont la lecture du livre entier : le titre christologique du prologue, la figure du précurseur, la déclaration divine sur la filiation de Jésus, l'épreuve du désert, l'appel de disciples qui laissent tout aussitôt, et une première journée de ministère à Capharnaüm où s'articulent déjà l'enseignement, l'exorcisme et la guérison. Le rythme resserré de ce chapitre, marqué par la récurrence de l'adverbe grec euthys (« aussitôt »), donne le ton d'un récit qui ne s'attarde pas sur les circonstances mais va directement à l'essentiel : qui est Jésus, et quelle autorité porte sa parole.
« Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s'est approché : convertissez-vous et croyez à l'Évangile. » (Mc 1,15)
Texte biblique — Mc 1,1-45 (TOB)
1 Commencement de l'Évangile de Jésus Christ, Fils de Dieu. 2 Ainsi qu'il est écrit dans le livre du prophète Ésaïe : Voici, j'envoie mon messager en avant de toi, pour préparer ton chemin. 3 Une voix crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. 4 Jean le Baptiste parut dans le désert, proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés. 5 Tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui ; ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en confessant leurs péchés. 6 Jean était vêtu de poil de chameau avec une ceinture de cuir autour des reins ; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. 7 Il proclamait : « Celui qui est plus fort que moi vient après moi, et je ne suis pas digne, en me courbant, de délier la lanière de ses sandales. 8 Moi, je vous ai baptisés d'eau, mais lui vous baptisera d'Esprit Saint. »
9 Or, en ces jours-là, Jésus vint de Nazareth en Galilée et se fit baptiser par Jean dans le Jourdain. 10 À l'instant où il remontait de l'eau, il vit les cieux se déchirer et l'Esprit, comme une colombe, descendre sur lui. 11 Et des cieux vint une voix : « Tu es mon Fils bien-aimé, il m'a plu de te choisir. » 12 Aussitôt l'Esprit pousse Jésus au désert. 13 Durant quarante jours, au désert, il fut tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient.
14 Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée. Il proclamait l'Évangile de Dieu et disait : 15 « Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s'est approché : convertissez-vous et croyez à l'Évangile. » 16 Comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter le filet dans la mer : c'étaient des pêcheurs. 17 Jésus leur dit : « Venez à ma suite, et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes. » 18 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent. 19 Avançant un peu, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, qui étaient dans leur barque en train d'arranger leurs filets. 20 Aussitôt, il les appela. Et laissant dans la barque leur père Zébédée avec les ouvriers, ils partirent à sa suite.
21 Ils pénètrent dans Capharnaüm. Et dès le jour du sabbat, entré dans la synagogue, Jésus enseignait. 22 Ils étaient frappés de son enseignement, car il les enseignait en homme qui a autorité et non pas comme les scribes. 23 Justement il y avait dans leur synagogue un homme possédé d'un esprit impur ; il s'écria : 24 « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. » 25 Jésus lui commanda sévèrement : « Tais-toi et sors de cet homme. » 26 L'esprit impur le secoua avec violence et il sortit de lui en poussant un grand cri. 27 Ils furent tous tellement saisis qu'ils se demandaient les uns aux autres : « Qu'est-ce que cela ? Voilà un enseignement nouveau, plein d'autorité ! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent ! » 28 Et sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de Galilée.
29 Juste en sortant de la synagogue, ils allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d'André. 30 Or la belle-mère de Simon était couchée, elle avait de la fièvre ; aussitôt on parle d'elle à Jésus. 31 Il s'approcha et la fit lever en lui prenant la main : la fièvre la quitta et elle se mit à les servir. 32 Le soir venu, après le coucher du soleil, on se mit à lui amener tous les malades et les démoniaques. 33 La ville entière était rassemblée à la porte. 34 Il guérit de nombreux malades souffrant de maux de toutes sortes et il chassa de nombreux démons ; et il ne laissait pas parler les démons, parce que ceux-ci le connaissaient.
35 Au matin, à la nuit noire, Jésus se leva, sortit et s'en alla dans un lieu désert ; là, il priait. 36 Simon se mit à sa recherche, ainsi que ses compagnons, 37 et ils le trouvèrent. Ils lui disent : « Tout le monde te cherche. » 38 Et il leur dit : « Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, pour que j'y proclame aussi l'Évangile : car c'est pour cela que je suis sorti. » 39 Et il alla par toute la Galilée ; il prêchait dans leurs synagogues et chassait les démons.
40 Un lépreux s'approche de lui ; il le supplie et tombe à genoux en lui disant : « Si tu le veux, tu peux me purifier. » 41 Pris de pitié, Jésus étendit la main et le toucha. Il lui dit : « Je le veux, sois purifié. » 42 À l'instant, la lèpre le quitta et il fut purifié. 43 S'irritant contre lui, Jésus le renvoya aussitôt. 44 Il lui dit : « Garde-toi de rien dire à personne, mais va te montrer au prêtre et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit : ils auront là un témoignage. » 45 Mais une fois parti, il se mit à proclamer bien haut et à répandre la nouvelle, si bien que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais qu'il restait dehors en des endroits déserts. Et l'on venait à lui de toute part.
I Le titre et le prologue prophétique (1,1-3)
Un titre programmatique (1,1)
Le mot grec euaggelion (« évangile »), qui désignait dans l'usage courant l'annonce d'une bonne nouvelle, en particulier impériale, devient sous la plume de Marc le titre d'un genre littéraire nouveau. A l’époque, les heureuses grandes nouvelles officielles comme la naissance d’un roi ou une victoire militaire étaient appelées des « évangiles ». La venue de Jésus parmi les hommes est bien la Nouvelle d’un début de Règne, celui de Dieu lui-même.
Le génitif « de Jésus Christ » est à la fois objectif (l'évangile a Jésus Christ pour contenu) et subjectif (Jésus Christ en est l'origine et le premier proclamateur, cf. 1,14-15). Le titre « Fils de Dieu », absent de certains manuscrits anciens, mais retenu par la majorité des éditions critiques comme faisant partie du texte original, place d'emblée le lecteur dans une position de connaissance que les personnages du récit n'auront, eux, que progressivement (voir la note sur le secret messianique, section VI de l'introduction générale).
« Commencement de l’Évangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu » : en quatre mots tout le mystère de Jésus de Nazareth est dit : cet homme, situé humainement, est Christ, Fils de Dieu : c’est-à-dire à la fois roi, Messie, celui qui accomplit l’attente de son peuple, mais aussi réellement Fils de Dieu, c’est-à-dire Dieu lui-même... et là les attentes du peuple élu ont été non seulement comblées mais largement dépassées. Désormais tout l’évangile de Marc sera le développement de ce premier verset. Marie-noëlle Thabut.
La citation composite d'Ésaïe (1,2-3)
Marc attribue à Ésaïe une citation qui combine en réalité trois textes : Ex 23,20 (l'envoi de l'ange qui prépare le chemin), Ml 3,1 (le messager envoyé devant la face du Seigneur) et Is 40,3 (la voix qui crie dans le désert). Ce procédé de citation composite, fréquent dans l'exégèse juive du tournant de l'ère est une pratique herméneutique : Ésaïe, prophète le plus cité du recueil, sert de titre général à un faisceau de textes qui, ensemble, annoncent la préparation eschatologique du chemin du Seigneur.
Correspondances bibliques
- Ex 23,20 — l'ange envoyé devant le peuple pour le garder en chemin
- Ml 3,1 — l'envoi du messager qui prépare le chemin devant le Seigneur
- Is 40,3 — la voix qui crie dans le désert, annonçant le retour d'exil
- Mt 3,3 ; Lc 3,4-6 ; Jn 1,23 — reprise synoptique et johannique de la même citation isaïenne appliquée à Jean le Baptiste
II Jean le Baptiste, la voix et le vêtement (1,4-8)
Contrairement aux récits de Matthieu et de Luc, la Bonne Nouvelle ne commence pas, chez Marc, par des récits de la naissance ou de l’enfance de Jésus, mais tout de suite par la prédication de Jean-Baptiste.
Le verbe egeneto (« parut », littéralement « il advint que ») inscrit Jean dans la même dynamique d'accomplissement que la citation qui précède : sa venue n'est pas un simple fait biographique, elle réalise l'annonce prophétique. Le baptême qu'il proclame est dit « de conversion » (metanoia, changement d'orientation intérieure plus que simple remords) « en vue du pardon des péchés », formule qui articule geste rituel et transformation morale sans les confondre.
Le vêtement de Jean — poil de chameau et ceinture de cuir — reprend terme pour terme la description du prophète Élie en 2 R 1,8, signalant au lecteur averti des Écritures que le précurseur attendu (cf. Ml 3,23-24) est arrivé. La nourriture de sauterelles et de miel sauvage confirme cette figure d'ascète du désert, en rupture avec les usages urbains et sacerdotaux. Les sauterelles et le miel sauvage sont la nourriture du désert, avec ce que cela signifie d’ascétisme, mais aussi de promesses, puisque c’est au désert que la grande aventure de l’Alliance avec Dieu a commencé avec l'exode.
La déclaration de Jean en 1,7-8 établit la relation de subordination qui structure tout le récit à venir : le baptême d'eau, geste de préparation, cède la place au baptême dans l'Esprit Saint, don proprement messianique. Le geste, trivial en apparence, de délier la lanière des sandales — tâche réservée aux esclaves — mesure par contraste l'humilité de Jean devant celui qu'il annonce.
Correspondances bibliques
- 2 R 1,8 — description vestimentaire d'Élie, reprise pour Jean le Baptiste
- Ml 3,23-24 — l'annonce du retour d'Élie avant le jour du Seigneur
- Mt 3,4 ; Lc 1,17 — reprise du parallèle Jean-Élie chez les autres évangélistes
- Ac 19,4 — Paul rappelant la nature préparatoire du baptême de Jean
III Le baptême et la tentation de Jésus (1,9-13)
La théophanie du Jourdain (1,9-11)
Le verbe eschisthè (« se déchirer »), employé pour décrire l'ouverture des cieux, est un terme fort, le même qui décrira en 15,38 le déchirement du voile du Temple au moment de la mort de Jésus. Cette reprise verbale, propre à Marc parmi les synoptiques, établit une correspondance structurelle entre l'ouverture des cieux au baptême et l'ouverture de l'accès à Dieu réalisée par la croix, encadrant ainsi tout le récit entre deux déchirures.
Les cieux déchirés, cela veut dire qu’il n’y a plus de séparation entre le ciel et la terre : l’univers n’est plus la prison dans laquelle l’humanité s’est enfermée depuis qu’elle a peur de Dieu, depuis le soupçon du jardin d’Éden ; la communication entre Dieu et ses enfants est enfin rétablie, l’humanité connaît enfin son Dieu tel qu’il est et non selon les caricatures qu’elle a inventées au cours du temps. Marie Noëlle Thabut.
La déclaration céleste, « Tu es mon Fils bien-aimé, il m'a plu de te choisir », combine deux textes vétérotestamentaires : Ps 2,7 et Is 42,1. Cette double allusion place d'emblée la figure de Jésus sous les deux registres christologiques qui domineront le récit marcien : la royauté messianique et le service souffrant.
Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais, tel que les montagnes soient secouées devant toi, tel un feu qui brûle les taillis, tel un feu qui fait bouillonner les eaux, pour faire connaître ton nom... (Is 63,19)
Je proclamerai le décret de Dieu ! Il m'a dit : "Tu es mon fils ; aujourd'hui, je suis devenu ton père (Ps 2,7)
Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu que j’ai moi-même en faveur, j’ai mis mon Esprit sur lui. (Is 42,1)
La tentation au désert (1,12-13)
Contrairement à Matthieu et Luc, Marc ne développe pas le contenu des tentations : deux versets suffisent, dans un style d'une extrême sobriété. Le verbe ekballei (« pousse », littéralement « jette dehors »), le même que celui employé pour l'expulsion des démons, souligne la vigueur du mouvement de l'Esprit. La mention des « bêtes sauvages », propre à Marc, est diversement interprétée par les commentateurs : Joachim Gnilka y voit une évocation du désert comme lieu hostile et dangereux, tandis que Camille Focant relève la possibilité d'un écho à la paix messianique annoncée en Is 11,6-9, où l'homme cohabite pacifiquement avec les bêtes sauvages — lecture qui ferait du désert, lieu de l'épreuve, également un lieu d'anticipation du règne restauré.
Voir l'étude des tentationsCorrespondances bibliques
- Ps 2,7 — « Tu es mon fils, moi, aujourd'hui, je t'ai engendré » (intronisation royale)
- Is 42,1 — « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu, qui a toute ma faveur »
- Mc 15,38 — le déchirement du voile du Temple, en écho au déchirement des cieux
- Is 11,6-9 — la paix messianique entre l'homme et les bêtes sauvages
- Ex 34,28 ; 1 R 19,8 — les quarante jours de Moïse et d'Élie, figures typologiques du séjour au désert
IV L'annonce du Règne et l'appel des premiers disciples (1,14-20)
La mention que Jean « eut été livré » (paredothè) emploie un verbe technique que Marc réservera à la passion de Jésus lui-même (9,31 ; 10,33 ; 14,41), inscrivant d'emblée le sort du précurseur dans une figure anticipée de celui qui vient après lui. La proclamation de Jésus en 1,15, « le temps est accompli et le Règne de Dieu s'est approché », résume en une phrase le contenu de toute sa prédication : le terme grec kairos (temps qualitatif, occasion décisive) et non chronos (durée) souligne le caractère d'accomplissement plutôt que de simple écoulement temporel.
L'appel des deux paires de frères (1,16-20) frappe par sa concision narrative : aucune parole de Simon, André, Jacques ou Jean n'est rapportée, seul le geste de laisser « aussitôt » filets et barque, et pour Jacques et Jean, leur père lui-même. Cette obéissance immédiate et sans condition, qui pourrait sembler littérairement abrupte, fonctionne théologiquement comme un modèle du discipulat marcien : la réponse à l'appel précède toute compréhension explicite de l'identité de celui qui appelle.
Correspondances bibliques
- 1 R 19,19-21 — l'appel d'Élisée par Élie, laissant ses bœufs pour suivre le prophète
- Jr 16,16 — l'image des pêcheurs envoyés par Dieu
- Mt 4,18-22 ; Lc 5,1-11 — versions parallèles de l'appel des premiers disciples
- Mc 10,28-30 — écho ultérieur sur ce qui a été « laissé » pour suivre Jésus
V Une journée à Capharnaüm : enseignement et exorcisme (1,21-28)
La scène de la synagogue de Capharnaüm associe étroitement enseignement et exorcisme, comme deux manifestations d'une même autorité. Le terme exousia (« autorité »), qui revient en 1,22 et 1,27, est central dans le vocabulaire marcien de l'identité de Jésus : il désigne un pouvoir qui n'a pas besoin, contrairement à celui des scribes, de s'appuyer sur une chaîne de transmission ou de citation d'autorités antérieures.
Le cri du possédé, « Je sais qui tu es : le Saint de Dieu », illustre le paradoxe marcien de la reconnaissance démoniaque : les esprits impurs perçoivent, avant les disciples eux-mêmes, l'identité véritable de Jésus, mais cette connaissance, loin d'être une confession de foi, relève d'une tentative de maîtrise par la nomination, à laquelle Jésus répond par l'ordre du silence, premier exemple du secret messianique développé dans l'introduction générale.
Note herméneutique
La mention selon laquelle Jésus enseignait « non pas comme les scribes » (1,22) décrit un contraste de style et d'autorité propre à cette scène narrative ; elle ne fonde aucun jugement global sur le judaïsme du premier siècle ni sur l'institution synagogale, que Jésus lui-même fréquente et où il enseigne normalement (1,21.39). Conformément à Nostra Aetate n. 4 et aux orientations de la Commission biblique pontificale (2001), Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne, ce contraste doit être lu comme une donnée interne au récit et non comme une dévalorisation du judaïsme en tant que tel (cf. CEC 597-598 sur la responsabilité de la Passion).
Correspondances bibliques
- Dt 18,18-19 — l'annonce du prophète à qui il faudra obéir
- 1 S 16,7 — l'autorité qui vient de Dieu plutôt que de l'apparence
- Mc 1,34 ; 3,11-12 ; 5,7 — autres cas de reconnaissance démoniaque suivie d'un ordre de silence
- Mt 7,28-29 ; Lc 4,31-37 — versions parallèles de la scène de Capharnaüm
VI Guérisons du soir et retraite dans la solitude (1,29-39)
La guérison de la belle-mère de Simon (1,29-31) se conclut sur un détail théologiquement chargé : « elle se mit à les servir » (dièkonei), verbe de la même racine que diakonia, qui annonce discrètement le thème du service comme réponse juste à la guérison reçue, thème que Marc développera explicitement en 10,45 à propos de Jésus lui-même.
Le sommaire de 1,32-34 généralise la scène en un tableau collectif : « la ville entière » rassemblée à la porte, formule hyperbolique qui traduit l'ampleur de la renommée de Jésus dès ce premier chapitre. La retraite de Jésus « à la nuit noire » pour prier (1,35) introduit un motif récurrent chez Marc, celui du retrait solitaire de Jésus par rapport aux foules et même à ses disciples les plus proches (cf. 6,46 ; 14,32-42), retrait qui n'est pas fuite mais ressourcement dans la relation au Père, préalable à la décision missionnaire de 1,38.
Correspondances bibliques
- Mc 10,45 — le Fils de l'homme venu pour servir, écho au service de la belle-mère de Simon
- Mc 6,46 ; 14,32-42 — autres moments de prière solitaire de Jésus
- 1 R 19,4-8 — Élie se retirant seul au désert avant d'entendre la voix de Dieu
- Mt 8,14-17 ; Lc 4,38-44 — versions parallèles des guérisons du soir
VII La guérison du lépreux (1,40-45)
Cette péricope conclut le chapitre sur une note de tension entre révélation et dissimulation. Le verbe splanchnistheis (« pris de pitié », littéralement « ému jusqu'aux entrailles »), que plusieurs manuscrits anciens remplacent par orgistheis (« pris de colère »), fait l'objet d'une discussion textuelle notée par Metzger : la leçon la plus difficile, orgistheis, est jugée par plusieurs critiques comme potentiellement originale, la colère de Jésus s'expliquant alors face à l'emprise du mal représentée par la lèpre plutôt que contre le suppliant lui-même. Le geste de toucher le lépreux, rituellement impur selon Lv 13, manifeste une autorité qui transgresse sciemment les catégories de pureté pour restaurer l'homme dans la communauté.
L'ordre de silence et l'envoi au prêtre (1,44) respectent la prescription lévitique tout en illustrant, une fois encore, le motif du secret messianique : le lépreux guéri désobéit et proclame la nouvelle, ce qui contraint Jésus à rester « dehors, en des endroits déserts » — inversion ironique qui fait de Jésus lui-même, désormais, celui qui est repoussé aux marges qu'occupait le lépreux avant sa guérison.
Correspondances bibliques
- Lv 13-14 — prescriptions rituelles concernant la lèpre et sa purification
- 2 R 5,1-14 — la guérison de Naaman le Syrien, figure typologique de la guérison de la lèpre
- Mc 1,25.34 ; 3,12 — récurrence de l'ordre de silence adressé aux bénéficiaires des miracles
- Mt 8,1-4 ; Lc 5,12-16 — versions parallèles de la guérison du lépreux
Conclusion
Le premier chapitre de Marc fonctionne comme un raccourci de l'évangile entier : il annonce, dans le prologue, l'identité de Jésus que le récit mettra quinze chapitres à faire reconnaître publiquement (15,39) ; il installe le rythme narratif de l'urgence par la répétition de « aussitôt » ; il pose, dans la scène de la synagogue, le motif de l'autorité et celui du secret qui structureront toute la première partie du livre ; il inaugure enfin, par le service de la belle-mère de Simon et par le geste envers le lépreux, une théologie du don reçu qui appelle une réponse de service et de communion restaurée.
Questions pour aller plus loin
- En quoi la citation composite d'Ésaïe (1,2-3) éclaire-t-elle la manière dont les premiers chrétiens relisaient les Écritures d'Israël à la lumière de l'événement Jésus ?
- Que signifie, pour la vie spirituelle d'aujourd'hui, l'obéissance immédiate des premiers disciples, qui répondent à l'appel avant toute explication ?
- Comment comprendre le paradoxe d'une connaissance démoniaque de l'identité de Jésus, immédiatement réduite au silence ?
- Quel sens donner à la pratique régulière du retrait solitaire de Jésus pour prier, en particulier au début d'une journée de ministère intense ?
- La guérison du lépreux, geste de restauration sociale autant que physique, interroge-t-elle nos propres manières d'exclure ou d'accueillir ceux que la maladie ou la différence mettent à l'écart ?
Bibliographie
- Joachim GNILKA, L'Évangile selon Marc, tome I (Mc 1,1–8,26), Labor et Fides, coll. « Commentaire du Nouveau Testament », Genève, 2004, p. 41-92 (à vérifier selon l'édition utilisée).
- Camille FOCANT, L'Évangile selon Marc, Cerf, coll. « Commentaire biblique : Nouveau Testament » 2, Paris, 2004, p. 55-98 (à vérifier selon l'édition utilisée).
- Vincent TAYLOR, The Gospel according to St Mark, Macmillan, Londres, 1966 (2e éd.), p. 152-186 (à vérifier selon l'édition utilisée).
- Simon LÉGASSE, L'Évangile de Marc, Cerf, coll. « Lectio divina — commentaires » 5, Paris, 1997, p. 65-118 (à vérifier selon l'édition utilisée).
- Bruce M. METZGER, A Textual Commentary on the Greek New Testament, Deutsche Bibelgesellschaft / United Bible Societies, 2e éd., Stuttgart, 1994, ad loc. Mc 1,1.41.
