Évangile selon Marc — Commentaire théologique
Chapitre 13
Annonce de la destruction du temple · L'abomination de la désolation · La venue du Fils de l'homme · La parabole du figuier · L'appel à la vigilance
Introduction
Le treizième chapitre, seul grand discours suivi de tout l'évangile de Marc, occupe une place à part dans l'économie du livre : prononcé en privé, sur le mont des Oliviers, face au temple, il répond à la question des quatre premiers disciples appelés sur la question de la destruction annoncée de l'édifice. Le discours articule, sans toujours les distinguer nettement, l'annonce d'une catastrophe historique proche — la ruine du temple de Jérusalem — et l'attente d'un accomplissement final dont le moment demeure caché même au Fils. Ce texte, l'un des plus discutés de tout l'évangile, est directement lié à la question de la datation du livre, déjà évoquée dans l'introduction générale à ce commentaire : la précision de l'annonce faite en 13,2 constitue l'un des arguments avancés par les commentateurs pour situer la rédaction finale de Marc à proximité immédiate de l'année 70.
« Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. » (Mc 13,31)
Texte biblique — Mc 13,1-37 (Louis Segond)
1 Lorsque Jésus sortit du temple, un de ses disciples lui dit : Maître, regarde quelles pierres, et quelles constructions ! 2 Jésus lui répondit : Vois-tu ces grandes constructions ? Il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée. 3 Il s'assit sur la montagne des Oliviers, en face du temple. Et Pierre, Jacques, Jean et André lui firent en particulier cette question : 4 Dis-nous, quand cela arrivera-t-il, et à quel signe connaîtra-t-on que toutes ces choses vont s'accomplir ?
5 Jésus se mit alors à leur dire : Prenez garde que personne ne vous séduise. 6 Car plusieurs viendront sous mon nom, disant : C'est moi. Et ils séduiront beaucoup de gens. 7 Quand vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres, ne soyez pas troublés, car il faut que ces choses arrivent. Mais ce ne sera pas encore la fin. 8 Une nation s'élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume ; il y aura des tremblements de terre en divers lieux, il y aura des famines. Ce ne sera que le commencement des douleurs.
9 Prenez garde à vous-mêmes. On vous livrera aux tribunaux, et vous serez battus de verges dans les synagogues ; vous comparaîtrez devant des gouverneurs et devant des rois, à cause de moi, pour leur servir de témoignage. 10 Il faut premièrement que la bonne nouvelle soit prêchée à toutes les nations. 11 Quand on vous emmènera pour vous livrer, ne vous inquiétez pas d'avance de ce que vous aurez à dire, mais dites ce qui vous sera donné à l'heure même ; car ce n'est pas vous qui parlerez, mais l'Esprit Saint. 12 Le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant ; les enfants se soulèveront contre leurs parents, et les feront mourir. 13 Vous serez haïs de tous, à cause de mon nom, mais celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé.
14 Lorsque vous verrez l'abomination de la désolation établie là où elle ne doit pas être, — que celui qui lit fasse attention —, alors, que ceux qui seront en Judée fuient dans les montagnes ; 15 que celui qui sera sur le toit ne descende pas et n'entre pas pour prendre quelque chose dans sa maison ; 16 et que celui qui sera dans les champs ne retourne pas en arrière pour prendre son manteau. 17 Malheur aux femmes qui seront enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là ! 18 Priez pour que ces choses n'arrivent pas en hiver. 19 Car la détresse, en ces jours, sera telle qu'il n'y en a point eu de semblable depuis le commencement du monde que Dieu a créé jusqu'à présent, et qu'il n'y en aura jamais. 20 Et, si le Seigneur n'avait abrégé ces jours, personne ne serait sauvé ; mais il les a abrégés, à cause des élus qu'il a choisis.
21 Si quelqu'un vous dit alors : « Le Christ est ici », ou : « Il est là », ne le croyez pas. 22 Car il s'élèvera de faux Christs et de faux prophètes ; ils feront des prodiges et des miracles pour séduire les élus, s'il était possible. 23 Soyez sur vos gardes : je vous ai tout annoncé d'avance.
24 Mais dans ces jours, après cette détresse, le soleil s'obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, 25 les étoiles tomberont du ciel, et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées. 26 Alors on verra le Fils de l'homme venant sur les nuées avec une grande puissance et avec gloire. 27 Alors il enverra les anges, et il rassemblera les élus des quatre vents, de l'extrémité de la terre jusqu'à l'extrémité du ciel.
28 Instruisez-vous par une comparaison tirée du figuier. Dès que ses branches deviennent tendres, et que les feuilles poussent, vous connaissez que l'été est proche. 29 De même, quand vous verrez ces choses arriver, sachez que le Fils de l'homme est proche, à la porte. 30 Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n'arrive. 31 Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point.
32 Pour ce qui est du jour ou de l'heure, personne ne le sait, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul. 33 Prenez garde, veillez et priez ; car vous ne savez quand ce temps viendra. 34 Il en sera comme d'un homme qui, partant pour un voyage, laisse sa maison, remet l'autorité à ses serviteurs, indique à chacun sa tâche, et ordonne au portier de veiller. 35 Veillez donc, car vous ne savez quand viendra le maître de la maison, ou le soir, ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou le matin ; 36 craignez qu'il ne vous trouve endormis, à son arrivée soudaine. 37 Ce que je vous dis, je le dis à tous : Veillez.
I L'annonce de la destruction du temple (13,1-4)
L'admiration du disciple devant les « grandes constructions » du temple, agrandi et embelli par Hérode le Grand dans des proportions considérables, contraste avec la brutalité de la réponse de Jésus, qui annonce sa ruine complète — prophétie qui trouvera sa réalisation historique lors de la prise de Jérusalem par les légions romaines en 70. La question des quatre disciples, qui associe « quand » et « à quel signe », appelle un double questionnement, temporel et sémiologique, auquel le discours qui suit répondra de façon volontairement entrelacée, mêlant, sans toujours les distinguer explicitement, l'horizon de la destruction du temple et celui de la fin des temps.
Correspondances bibliques
II Les signes avant-coureurs (13,5-13)
La première série d'avertissements — faux messies, guerres, tremblements de terre, famines — est explicitement présentée comme « le commencement des douleurs » (ôdinôn, terme désignant à l'origine les douleurs de l'enfantement), et non comme la fin elle-même : Jésus met en garde contre une lecture précipitée qui identifierait ces événements récurrents de l'histoire humaine à des signes certains de l'accomplissement final.
L'annonce des persécutions à venir — comparutions devant tribunaux, synagogues, gouverneurs et rois — trouve un écho documenté dans le livre des Actes des Apôtres et dans l'histoire de l'Église primitive, et la promesse d'une assistance de l'Esprit Saint dans la défense (13,11) rejoint une expérience attestée par plusieurs récits de procès apostoliques. La mention de la prédication de « la bonne nouvelle à toutes les nations » comme condition préalable (13,10) inscrit la persécution elle-même dans la dynamique missionnaire universelle déjà préparée par les récits de Tyr et de la Décapole (7,24-37).
Correspondances bibliques
- Is 19,2 ; 2 Ch 15,6 — l'image des nations et royaumes dressés les uns contre les autres, formule traditionnelle de désordre eschatologique
- Mi 4,9-10 ; Is 26,17 — l'image des douleurs de l'enfantement appliquée à la détresse eschatologique
- Ac 4,5-22 ; 5,17-42 ; 7,54-60 — accomplissement documenté des persécutions annoncées dans les premiers chapitres des Actes
- Mc 4,10-12 ; 7,24-30 — jalons antérieurs de l'ouverture missionnaire aux nations
- Mt 24,4-14 ; Lc 21,8-19 — versions parallèles de cette section
III L'abomination de la désolation (13,14-23)
L'expression « l'abomination de la désolation » reprend directement le vocabulaire de Dn 9,27 ; 11,31 ; 12,11, où elle désigne, dans son sens historique premier, la profanation du temple de Jérusalem par Antiochos IV Épiphane en 167 avant J.-C., qui y avait fait ériger un autel païen. Marc réactive cette expression pour désigner une nouvelle profanation, sans en préciser la nature exacte : les commentateurs proposent diversement d'y voir une allusion à la tentative de l'empereur Caligula, en 40, de faire ériger sa statue dans le temple — projet finalement abandonné —, ou plus vraisemblablement, pour une rédaction proche de 70, une référence aux événements entourant la première guerre judéo-romaine et la profanation du sanctuaire par les troupes romaines lors du siège de Jérusalem.
La remarque narrative insérée entre parenthèses, « que celui qui lit fasse attention », unique intervention directe de l'évangéliste adressée au lecteur dans tout le livre, souligne l'importance que Marc accorde à ce signe précis pour ses destinataires immédiats, vraisemblablement engagés eux-mêmes dans les événements tumultueux qui entourent la chute de Jérusalem. Les instructions pratiques qui suivent — fuir sans délai, sans retourner chercher ses affaires — ont un caractère concret et circonstancié qui dépasse la simple image littéraire et suggère une situation de crise historique précise plutôt qu'une seule construction théologique abstraite.
Note historique
La précision et la vivacité de cette section ont conduit une partie des commentateurs, dont Joachim Gnilka, à y voir un indice supplémentaire en faveur d'une composition de l'évangile de Marc à proximité immédiate des événements de la guerre judéo-romaine, sans qu'il soit possible de trancher avec certitude si la rédaction finale précède ou suit de peu la chute de Jérusalem en 70, question déjà évoquée dans l'introduction générale à ce commentaire.
Correspondances bibliques
- Dn 9,27 ; 11,31 ; 12,11 — origine de l'expression « abomination de la désolation », liée à la profanation du temple par Antiochos IV
- 1 M 1,54-59 — récit historique de cette première profanation, arrière-plan de l'expression daniélique
- Dn 12,1 — l'annonce d'une détresse sans précédent, reprise en Mc 13,19
- Mt 24,15-28 ; Lc 21,20-24 — versions parallèles, celle de Luc reformulant l'abomination en termes plus explicitement militaires (« Jérusalem cernée par des armées »)
IV La venue du Fils de l'homme (13,24-27)
Le langage cosmique de cette section — soleil obscurci, lune sans lumière, étoiles tombant du ciel — appartient au registre traditionnel des théophanies de jugement dans la littérature prophétique (cf. Is 13,10 ; 34,4 ; Jl 2,10 ; 3,3-4), où le bouleversement des astres signifie, plus qu'un événement astronomique littéral, l'effondrement de l'ordre cosmique établi devant l'intervention souveraine de Dieu. Sur cet arrière-plan se détache la venue du « Fils de l'homme sur les nuées, avec une grande puissance et avec gloire », citation directe de Dn 7,13-14, qui reprend et accomplit le titre christologique le plus employé par Jésus tout au long de l'évangile.
Le rassemblement « des élus des quatre vents, de l'extrémité de la terre jusqu'à l'extrémité du ciel » (13,27), image empruntée à la tradition prophétique du rassemblement eschatologique du peuple dispersé (cf. Dt 30,4 ; Za 2,10), universalise ce rassemblement bien au-delà des frontières d'Israël, en cohérence avec l'horizon missionnaire déjà ouvert en 13,10.
Correspondances bibliques
- Is 13,10 ; 34,4 ; Jl 2,10 ; 3,3-4 — le langage traditionnel du bouleversement cosmique dans les théophanies de jugement
- Dn 7,13-14 — citation directe sur la venue du Fils de l'homme dans la gloire
- Dt 30,4 ; Za 2,10 — le rassemblement eschatologique du peuple dispersé, dont Mc 13,27 élargit la portée
- Mt 24,29-31 ; Lc 21,25-28 — versions parallèles de cette section
V La parabole du figuier et la question de la génération (13,28-31)
La brève parabole du figuier, dont le bourgeonnement annonce l'approche de l'été, invite les disciples à lire les signes déjà décrits comme les indices d'une proximité, sans en préciser davantage le calendrier exact. La formule de 13,30, « cette génération ne passera point, que tout cela n'arrive », constitue l'une des affirmations les plus discutées de tout le Nouveau Testament, et les commentateurs en proposent plusieurs lectures qu'il convient de présenter sans en privilégier une seule de façon définitive. Une première lecture rapporte « tout cela » principalement aux événements des versets 5 à 23, centrés sur la destruction du temple, effectivement accomplie dans le délai d'une génération après la mort de Jésus, tandis que la venue glorieuse du Fils de l'homme (13,24-27) demeurerait, elle, sans terme fixé. Une seconde lecture, minoritaire sur le plan philologique, propose de comprendre le terme grec genea non comme « génération » au sens chronologique mais comme « race » ou « lignée », désignant alors une réalité durable plutôt qu'un délai précis. Une troisième lecture, retenue par plusieurs exégètes historico-critiques dont Rudolf Bultmann, considère cette parole comme le reflet d'une attente imminente de la Parousie, partagée par l'Église primitive et non littéralement réalisée, dont Marc aurait hérité sans en atténuer la tension. Camille Focant souligne que le texte lui-même, par l'affirmation immédiatement suivante sur l'ignorance du jour et de l'heure (13,32), invite à une lecture prudente qui ne cherche pas à calculer un calendrier précis à partir de cette seule formule.
Correspondances bibliques
- Mc 9,1 — parole apparentée sur une génération témoin de la venue du Règne, déjà rencontrée et discutée au chapitre 9
- Is 40,8 ; 51,6 — la permanence de la parole de Dieu par-delà la caducité du ciel et de la terre, arrière-plan de Mc 13,31
- Mt 24,32-35 ; Lc 21,29-33 — versions parallèles de la parabole du figuier
VI L'ignorance du jour et l'appel à la vigilance (13,32-37)
La déclaration de 13,32, selon laquelle « ni les anges dans le ciel, ni le Fils » ne connaissent le jour ni l'heure, mais « le Père seul », constitue l'un des textes les plus significatifs du Nouveau Testament pour la réflexion christologique sur les limites de la connaissance humaine de Jésus. La tradition théologique catholique, tout en affirmant l'union hypostatique et la science divine du Verbe incarné, reconnaît que la conscience humaine du Christ, authentiquement humaine, a connu une croissance et des limites propres à la condition humaine assumée (cf. Lc 2,52 ; CEC 472-474), sans que cela ne diminue en rien la plénitude de sa divinité : ce verset, l'un des plus discutés en christologie, invite à tenir ensemble, sans les confondre ni les dissoudre l'une dans l'autre, la pleine humanité et la pleine divinité du Christ affirmées par le concile de Chalcédoine.
La parabole finale du maître de maison parti en voyage, qui laisse à ses serviteurs des tâches précises et au portier la charge de veiller, résume tout le discours en un appel pratique à la vigilance active plutôt qu'à la spéculation calendaire : ignorer le moment précis de l'accomplissement final ne dispense pas de la responsabilité présente, mais l'intensifie.
Correspondances bibliques
- Lc 2,52 — la croissance de Jésus « en sagesse » durant son enfance, autre témoignage de sa condition humaine authentique
- Ph 2,6-7 — l'abaissement volontaire du Christ, fondement théologique de la limitation de sa science humaine
- Mc 14,34.38 — reprise ultérieure de l'appel à veiller, dans le contexte de l'agonie à Gethsémani
- Mt 24,36-44 ; Lc 21,34-36 — versions parallèles ou apparentées de cette conclusion
Conclusion
Le treizième chapitre tient ensemble, sans toujours en distinguer nettement les frontières, l'annonce d'une catastrophe historique proche — la destruction du temple, accomplie en 70 — et l'attente d'un accomplissement final dont le moment demeure caché même au Fils. Cette superposition volontaire de deux horizons temporels invite le lecteur à une double vigilance : discerner, dans les bouleversements de l'histoire, les signes d'une fidélité à garder plutôt que les éléments d'un calcul à établir, et vivre dans l'attente active de celui dont la venue, à l'heure inconnue, requiert non l'anxiété mais la fidélité au poste confié.
Questions pour aller plus loin
- Comment distinguer, dans son propre rapport à l'actualité et à ses bouleversements, une lecture de foi vigilante d'une fascination anxieuse pour le calcul des signes de la fin ?
- Que signifie concrètement « veiller », dans une existence quotidienne qui ne connaît ni le jour ni l'heure d'une échéance décisive ?
- L'aveu par Jésus lui-même d'une limite dans sa connaissance humaine (13,32) éclaire-t-il la manière dont l'incarnation assume véritablement, sans réserve, la condition humaine ?
- Comment la parabole du maître de maison, qui confie à chacun une tâche précise avant son départ, invite-t-elle à penser la responsabilité propre de chaque chrétien dans l'attente commune ?
- Que révèle la mise en garde répétée contre les faux messies et les faux prophètes sur la nécessité d'un discernement exigeant face aux promesses de salut immédiat ou spectaculaire ?
Bibliographie
- Joachim GNILKA, L'Évangile selon Marc, tome II (Mc 8,27–16,20), Labor et Fides, coll. « Commentaire du Nouveau Testament », Genève, 2004, p. 236-285 (à vérifier selon l'édition utilisée).
- Camille FOCANT, L'Évangile selon Marc, Cerf, coll. « Commentaire biblique : Nouveau Testament » 2, Paris, 2004, p. 511-555 (à vérifier selon l'édition utilisée).
- Vincent TAYLOR, The Gospel according to St Mark, Macmillan, Londres, 1966 (2e éd.), p. 496-524 (à vérifier selon l'édition utilisée).
- Simon LÉGASSE, L'Évangile de Marc, Cerf, coll. « Lectio divina — commentaires » 5, Paris, 1997, p. 751-810 (à vérifier selon l'édition utilisée).
- Bruce M. METZGER, A Textual Commentary on the Greek New Testament, Deutsche Bibelgesellschaft / United Bible Societies, 2e éd., Stuttgart, 1994, ad loc. Mc 13,2.14.
