Formation théologique

Évangile selon Marc — Commentaire théologique

Chapitre 5

Le démoniaque géraséien et Légion · La femme aux hémorragies · La résurrection de la fille de Jaïros

Introduction

Le cinquième chapitre rassemble trois récits de délivrance qui portent, chacun à son degré, sur la victoire de Jésus face à des puissances de mort : la possession démoniaque qui exile l'homme de Gérasa hors de toute communauté humaine, l'hémorragie qui use depuis douze ans la vie d'une femme anonyme, la mort elle-même qui frappe la fille de Jaïros. Les deux derniers récits, enchâssés l'un dans l'autre selon le procédé d'intercalation caractéristique du style marcien (le récit de la femme s'insère dans celui de la fillette), invitent à lire ces deux guérisons l'une à la lumière de l'autre, autour du même nombre — douze ans — et de la même exigence de foi.

« Ma fille, ta foi t'a sauvée ; va en paix et sois guérie de ton mal. » (Mc 5,34)

Texte biblique — Mc 5,1-43 (TOB)

1 Ils arrivèrent de l'autre côté de la mer, au pays des Géraséniens. 2 Comme il descendait de la barque, un homme possédé d'un esprit impur vint aussitôt à sa rencontre, sortant des tombeaux. 3 Il habitait dans les tombeaux et personne ne pouvait plus le lier, même avec une chaîne. 4 Car il avait été souvent lié avec des entraves et des chaînes, mais il avait rompu les chaînes et brisé les entraves, et personne n'avait la force de le maîtriser. 5 Nuit et jour, il était sans cesse dans les tombeaux et les montagnes, poussant des cris et se déchirant avec des pierres. 6 Voyant Jésus de loin, il courut et se prosterna devant lui. 7 D'une voix forte il crie : « Que me veux-tu, Jésus, Fils du Dieu Très-Haut ? Je t'adjure par Dieu, ne me tourmente pas. » 8 Car Jésus lui disait : « Sors de cet homme, esprit impur ! » 9 Il l'interrogeait : « Quel est ton nom ? » Il lui répond : « Mon nom est Légion, car nous sommes nombreux. » 10 Et il le suppliait avec insistance de ne pas les envoyer hors du pays. 11 Or il y avait là, du côté de la montagne, un grand troupeau de porcs en train de paître. 12 Les esprits impurs supplièrent Jésus en disant : « Envoie-nous dans les porcs pour que nous entrions en eux. » 13 Il le leur permit. Et ils sortirent, entrèrent dans les porcs et le troupeau se précipita du haut de l'escarpement dans la mer ; il y en avait environ deux mille et ils se noyaient dans la mer.

14 Ceux qui les gardaient prirent la fuite et rapportèrent la chose dans la ville et dans les hameaux. Et les gens vinrent voir ce qui était arrivé. 15 Ils viennent auprès de Jésus et voient le démoniaque, assis, vêtu et dans son bon sens, lui qui avait eu le démon Légion. Ils furent saisis de crainte. 16 Ceux qui avaient vu leur racontèrent ce qui était arrivé au démoniaque et à propos des porcs. 17 Et ils se mirent à supplier Jésus de s'éloigner de leur territoire. 18 Comme il montait dans la barque, celui qui avait été démoniaque le suppliait, demandant à être avec lui. 19 Jésus ne le lui permit pas, mais il lui dit : « Va dans ta maison auprès des tiens et rapporte-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans sa miséricorde. » 20 L'homme s'en alla et se mit à proclamer dans la Décapole tout ce que Jésus avait fait pour lui. Et tous étaient dans l'étonnement.

21 Quand Jésus eut regagné en barque l'autre rive, une grande foule s'assembla près de lui. Il était au bord de la mer. 22 Arrive l'un des chefs de la synagogue, nommé Jaïros : voyant Jésus, il tombe à ses pieds 23 et le supplie avec insistance en disant : « Ma petite fille est près de mourir ; viens lui imposer les mains pour qu'elle soit sauvée et qu'elle vive. » 24 Jésus s'en alla avec lui ; une foule nombreuse le suivait et l'écrasait.

25 Une femme, qui souffrait d'hémorragies depuis douze ans 26 — elle avait beaucoup souffert du fait de nombreux médecins et avait dépensé tout ce qu'elle possédait sans aucune amélioration ; au contraire, son état avait plutôt empiré —, 27 cette femme, donc, avait appris ce qu'on disait de Jésus. Elle vint par-derrière dans la foule et toucha son vêtement. 28 Elle se disait : « Si j'arrive à toucher au moins ses vêtements, je serai sauvée. » 29 À l'instant, sa perte de sang s'arrêta et elle ressentit en son corps qu'elle était guérie de son mal. 30 Aussitôt Jésus s'aperçut qu'une force était sortie de lui. Il se retourna au milieu de la foule et il disait : « Qui a touché mes vêtements ? » 31 Ses disciples lui disaient : « Tu vois la foule qui te presse et tu demandes : “Qui m'a touché ?” » 32 Mais il regardait autour de lui pour voir celle qui avait fait cela. 33 Alors la femme, craintive et tremblante, sachant ce qui lui était arrivé, vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité. 34 Mais il lui dit : « Ma fille, ta foi t'a sauvée ; va en paix et sois guérie de ton mal. »

35 Il parlait encore quand arrivent, de chez le chef de la synagogue, des gens qui disent : « Ta fille est morte ; pourquoi ennuyer encore le Maître ? » 36 Mais, sans tenir compte de ces paroles, Jésus dit au chef de la synagogue : « Sois sans crainte, crois seulement. » 37 Et il ne laissa personne l'accompagner, sauf Pierre, Jacques et Jean, le frère de Jacques. 38 Ils arrivent à la maison du chef de la synagogue. Jésus voit de l'agitation, des gens qui pleurent et poussent de grands cris. 39 Il entre et leur dit : « Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L'enfant n'est pas morte, elle dort. » 40 Et ils se moquaient de lui. Mais il met tout le monde dehors et prend avec lui le père et la mère de l'enfant et ceux qui l'avaient accompagné. Il entre là où se trouvait l'enfant, 41 il prend la main de l'enfant et lui dit : « Talitha qoum », ce qui veut dire : « Fillette, je te le dis, réveille-toi ! » 42 Aussitôt la fillette se leva et se mit à marcher, — car elle avait douze ans. Sur le coup, ils furent tout bouleversés. 43 Et Jésus leur fit de vives recommandations pour que personne ne le sache, et il leur dit de donner à manger à la fillette.

I Le démoniaque géraséien et Légion (5,1-20)

Un homme exilé parmi les morts (5,1-5)

La localisation précise de cet épisode, « au pays des Géraséniens », pose une difficulté géographique bien connue de la critique textuelle : Gérasa se trouve à plus de cinquante kilomètres du lac de Galilée, ce qui rend peu vraisemblable la course du troupeau de porcs jusqu'à la mer. Bruce Metzger recense, parmi les manuscrits anciens, trois leçons concurrentes — Géraséniens, Gadaréniens et Gergéséniens —, cette dernière, plus proche géographiquement du lac, ayant pu être introduite secondairement par des scribes soucieux de corriger la difficulté ; la leçon « Géraséniens » reste néanmoins la mieux attestée par les témoins les plus anciens et les plus fiables. Camille Focant note que cette imprécision géographique, sans remettre en cause l'historicité générale de l'épisode, invite à ne pas surinterpréter les détails topographiques d'un récit dont l'intérêt théologique prime sur l'exactitude cartographique.

Le portrait de l'homme, habitant « dans les tombeaux », lieu d'impureté rituelle par excellence (cf. Nb 19,11-16), incapable d'être maîtrisé par aucune chaîne, se blessant lui-même avec des pierres, dresse le tableau le plus sombre de possession démoniaque de tout l'évangile : un homme rendu à l'état de mort vivante, exclu de toute vie sociale et cultuelle.

Légion et les porcs (5,6-13)

Le nom donné par les esprits impurs, « Légion », emprunte au vocabulaire militaire romain — une légion comptant plusieurs milliers d'hommes — pour désigner l'ampleur de l'emprise démoniaque, et résonne, pour des auditeurs vivant sous occupation romaine, avec la puissance concrète et menaçante de l'armée d'occupation. La présence d'un troupeau de porcs, animal rituellement impur pour un Juif (Lv 11,7), situe l'épisode en territoire à dominante païenne, cohérent avec la région de la Décapole mentionnée en 5,20. La noyade des deux mille porcs dans la mer, élément net et sans ambiguïté du récit, manifeste la destruction complète du mal une fois expulsé, sans que le texte ne développe de réflexion sur la perte matérielle occasionnée aux propriétaires.

La peur des habitants et l'envoi du guéri (5,14-20)

La réaction des habitants, qui « supplient Jésus de s'éloigner de leur territoire », contraste fortement avec l'accueil enthousiaste que Jésus reçoit habituellement en Galilée : la restauration d'un homme, plus encore que la perte économique, semble ici susciter une crainte que le texte ne cherche pas à expliquer davantage. Contrairement à la pratique du secret messianique observée ailleurs (cf. 1,44 ; 3,12), Jésus autorise cette fois l'homme guéri à proclamer ouvertement ce qui lui est arrivé — différence que plusieurs commentateurs, dont Joachim Gnilka, expliquent par le contexte majoritairement païen de la région, où le risque d'une récupération politique ou nationaliste du titre messianique, propre au contexte juif, ne se posait pas de la même manière.

Correspondances bibliques

  • Nb 19,11-16 — l'impureté rituelle liée au contact avec les tombeaux et les morts
  • Lv 11,7 — l'impureté rituelle du porc dans la loi alimentaire juive
  • Is 65,4 — reproche prophétique contre ceux qui habitent dans les tombeaux et mangent une chair impure
  • Mc 1,44 ; 3,12 — les ordres de silence habituels, absents ici de façon significative
  • Mt 8,28-34 ; Lc 8,26-39 — versions parallèles de l'épisode du démoniaque

II Une intercalation marcienne : Jaïros et la femme aux hémorragies (5,21-43)

Un procédé littéraire propre à Marc

L'insertion du récit de la femme aux hémorragies (5,25-34) à l'intérieur du récit de la fille de Jaïros (5,21-24.35-43) illustre le procédé d'intercalation, ou technique du « sandwich » narratif, que Marc emploie à plusieurs reprises (cf. 3,20-35 ; 6,7-30 ; 11,12-25 ; 14,1-11). Ce procédé invite le lecteur à interpréter les deux récits l'un par l'autre : ici, le nombre douze, commun aux deux femmes — les douze années de la maladie, les douze ans de la fillette —, et le passage commun par la foi comme condition du salut (5,34.36) tissent un lien de sens entre une guérison discrète, presque anonyme, et une résurrection publique et retentissante.

La démarche de Jaïros (5,21-24)

La mention que Jaïros est « l'un des chefs de la synagogue » introduit, après les hostilités des chapitres précédents, une figure d'autorité religieuse juive qui se prosterne devant Jésus et implore son secours sans réserve. Ce contraste, à quelques versets de distance des conflits avec les scribes et les Pharisiens, rappelle que le récit marcien ne construit jamais l'ensemble des responsables religieux juifs comme un bloc hostile uniforme.

La femme aux hémorragies (5,25-34)

La condition de cette femme, souffrant d'un flux de sang depuis douze ans, la plaçait selon la loi de pureté rituelle (Lv 15,25-30) dans un état d'impureté permanente, excluant tout contact et toute participation au culte. Son geste de toucher « par-derrière » le vêtement de Jésus, dans l'anonymat de la foule, manifeste une foi audacieuse mêlée de crainte devant la transgression qu'implique ce contact. Le texte souligne la dimension presque physique du miracle : une « force » (dynamis) sort de Jésus, sans intention consciente de sa part au moment même du contact, ce qui n'enlève rien à la valeur du geste de foi qui en est la condition, comme le rappelle la parole finale de Jésus, « ta foi t'a sauvée ».

Loin de rester dans l'anonymat qu'elle recherchait, la femme est amenée par Jésus à se manifester publiquement (5,32-33), geste qui transforme une guérison furtive en une rencontre personnelle et en une reconnaissance publique de sa dignité restaurée, au-delà de la seule disparition du symptôme.

La résurrection de la fille de Jaïros (5,35-43)

La déclaration de Jésus, « l'enfant n'est pas morte, elle dort », accueillie par la moquerie de l'assistance, ne minimise pas la réalité de la mort mais l'inscrit dans l'espérance d'un réveil que Jésus seul a l'autorité d'opérer, préfigurant le vocabulaire du sommeil employé plus tard par la tradition chrétienne pour désigner la mort dans l'espérance de la résurrection (cf. 1 Th 4,13-14 ; Jn 11,11). La conservation, unique chez Marc, du mot araméen original « Talitha qoum », suivi de sa traduction, témoigne d'une tradition remontant probablement à un souvenir très ancien, peut-être pétrinien, conservé avec une précision presque littérale par la communauté qui l'a transmise.

Le détail final, « il leur dit de donner à manger à la fillette », ancre la résurrection dans la réalité la plus concrète du corps restauré à la vie, à l'écart de toute tentation de spiritualiser excessivement le miracle.

Correspondances bibliques

  • Lv 15,25-30 — les prescriptions de pureté rituelle concernant les pertes de sang chez la femme
  • 1 R 17,17-24 ; 2 R 4,32-37 — résurrections opérées par Élie et Élisée, figures typologiques de la résurrection de la fille de Jaïros
  • 1 Th 4,13-14 ; Jn 11,11 — le vocabulaire du sommeil appliqué à la mort dans l'espérance chrétienne
  • Mc 1,31 — écho au geste de prendre la main pour relever, déjà présent lors de la guérison de la belle-mère de Simon
  • Mt 9,18-26 ; Lc 8,40-56 — versions parallèles de l'ensemble du récit intercalé

Conclusion

Le cinquième chapitre déploie, à travers trois figures très différentes — un homme possédé et exclu de toute communauté, une femme rendue impure par la maladie, une enfant emportée par la mort —, une même autorité de Jésus sur ce qui déshumanise et sépare. Chacun de ces récits associe étroitement un geste de puissance et une exigence ou une manifestation de foi, qu'il s'agisse de la supplication du démoniaque, du toucher furtif de la femme ou de la confiance demandée à Jaïros malgré l'annonce de la mort de sa fille. L'intercalation des deux derniers récits, procédé caractéristique du style marcien, invite à lire ensemble guérison discrète et résurrection publique comme deux expressions d'une même miséricorde qui restaure, dans chaque cas, la personne entière et sa place dans la communauté des vivants.

Questions pour aller plus loin

  • Que signifie, pour la prière personnelle, le geste discret de la femme qui touche le vêtement de Jésus sans oser l'aborder directement ?
  • Comment recevoir la parole « sois sans crainte, crois seulement » adressée à Jaïros au moment même où la nouvelle la plus dure lui parvient ?
  • Le refus de Jésus d'emmener avec lui l'homme guéri de Gérasa, l'envoyant plutôt annoncer ce qui lui est arrivé « auprès des tiens », interroge-t-il notre propre manière de concevoir la mission après une grâce reçue ?
  • Que révèle, sur la dignité de la personne, le fait que Jésus prenne le temps de faire sortir la femme de l'anonymat plutôt que de la laisser repartir guérie mais invisible ?
  • La réaction de peur des habitants de la région géraséenne face à la restauration d'un homme interroge-t-elle nos propres résistances devant des changements ou des guérisons qui bousculent un équilibre établi ?

Bibliographie

  • Joachim GNILKA, L'Évangile selon Marc, tome I (Mc 1,1–8,26), Labor et Fides, coll. « Commentaire du Nouveau Testament », Genève, 2004, p. 219-259 (à vérifier selon l'édition utilisée).
  • Camille FOCANT, L'Évangile selon Marc, Cerf, coll. « Commentaire biblique : Nouveau Testament » 2, Paris, 2004, p. 213-253 (à vérifier selon l'édition utilisée).
  • Vincent TAYLOR, The Gospel according to St Mark, Macmillan, Londres, 1966 (2e éd.), p. 279-297 (à vérifier selon l'édition utilisée).
  • Simon LÉGASSE, L'Évangile de Marc, Cerf, coll. « Lectio divina — commentaires » 5, Paris, 1997, p. 267-310 (à vérifier selon l'édition utilisée).
  • Bruce M. METZGER, A Textual Commentary on the Greek New Testament, Deutsche Bibelgesellschaft / United Bible Societies, 2e éd., Stuttgart, 1994, ad loc. Mc 5,1.