Évangile selon Marc — Commentaire théologique
Chapitre 7
Controverse sur le pur et l'impur · Ce qui rend l'homme impur · La Syro-Phénicienne · Guérison du sourd-muet
Introduction
Le septième chapitre déplace le terrain des controverses précédentes — pardon des péchés, fréquentation des pécheurs, sabbat — vers la question de la pureté rituelle et de son fondement véritable. La discussion sur les mains non lavées (7,1-13) débouche sur un enseignement plus général concernant ce qui rend l'homme impur (7,14-23), avant que le chapitre ne se déplace géographiquement, avec Jésus, hors du territoire juif : la rencontre avec la Syro-Phénicienne (7,24-30) et la guérison du sourd-muet dans la Décapole (7,31-37) mettent en scène, sur le mode narratif, l'ouverture aux nations qui vient d'être théologiquement préparée par l'enseignement sur la pureté.
« Il n'y a rien d'extérieur à l'homme qui puisse le rendre impur en pénétrant en lui, mais ce qui sort de l'homme, voilà ce qui rend l'homme impur. » (Mc 7,15)
Texte biblique — Mc 7,1-37 (TOB)
1 Les Pharisiens et quelques scribes venus de Jérusalem se rassemblent auprès de Jésus. 2 Ils voient que certains de ses disciples prennent leurs repas avec des mains impures, c'est-à-dire sans les avoir lavées. 3 En effet, les Pharisiens, comme tous les Juifs, ne mangent pas sans s'être lavé soigneusement les mains, par attachement à la tradition des anciens ; 4 en revenant du marché, ils ne mangent pas sans avoir fait des ablutions ; et il y a beaucoup d'autres pratiques traditionnelles auxquelles ils sont attachés : lavages rituels des coupes, des cruches et des plats. 5 Les Pharisiens et les scribes demandent donc à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne se conduisent-ils pas conformément à la tradition des anciens, mais prennent-ils leur repas avec des mains impures ? » 6 Il leur dit : « Ésaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites, car il est écrit : Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi ; 7 c'est en vain qu'ils me rendent un culte, car les doctrines qu'ils enseignent ne sont que préceptes d'hommes. 8 Vous laissez de côté le commandement de Dieu et vous vous attachez à la tradition des hommes. »
9 Il leur disait : « Vous repoussez bel et bien le commandement de Dieu pour garder votre tradition. 10 Car Moïse a dit : “Honore ton père et ta mère”, et encore : “Celui qui insulte père ou mère, qu'il soit puni de mort.” 11 Mais vous, vous dites : “Si quelqu'un dit à son père ou à sa mère : le secours que tu devais recevoir de moi est qorbân, c'est-à-dire offrande sacrée...” 12 vous lui permettez de ne plus rien faire pour son père ou pour sa mère : 13 vous annulez ainsi la parole de Dieu par la tradition que vous transmettez. Et vous faites beaucoup de choses du même genre. »
14 Puis, appelant de nouveau la foule, il leur disait : « Écoutez-moi tous et comprenez. 15 Il n'y a rien d'extérieur à l'homme qui puisse le rendre impur en pénétrant en lui, mais ce qui sort de l'homme, voilà ce qui rend l'homme impur. » 17 Lorsqu'il fut entré dans la maison, loin de la foule, ses disciples l'interrogeaient sur cette parole énigmatique. 18 Il leur dit : « Vous aussi, êtes-vous donc sans intelligence ? Ne savez-vous pas que rien de ce qui pénètre de l'extérieur dans l'homme ne peut le rendre impur, 19 puisque cela ne pénètre pas dans son cœur, mais dans son ventre, puis s'en va dans la fosse ? » Il déclarait ainsi que tous les aliments sont purs. 20 Il disait : « Ce qui sort de l'homme, c'est cela qui rend l'homme impur. 21 En effet, c'est de l'intérieur, c'est du cœur des hommes que sortent les intentions mauvaises, inconduite, vols, meurtres, 22 adultères, cupidité, perversités, ruse, débauche, envie, injures, vanité, déraison. 23 Tout ce mal sort de l'intérieur et rend l'homme impur. »
24 Parti de là, Jésus se rendit dans le territoire de Tyr. Il entra dans une maison et il ne voulait pas qu'on le sache, mais il ne put rester ignoré. 25 Tout de suite, une femme dont la fille avait un esprit impur entendit parler de lui et vint se jeter à ses pieds. 26 Cette femme était païenne, syro-phénicienne de naissance. Elle demandait à Jésus de chasser le démon hors de sa fille. 27 Jésus lui disait : « Laisse d'abord les enfants se rassasier, car ce n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. » 28 Elle lui répondit : « C'est vrai, Seigneur, mais les petits chiens, sous la table, mangent des miettes des enfants. » 29 Il lui dit : « À cause de cette parole, va, le démon est sorti de ta fille. » 30 Elle retourna chez elle et trouva l'enfant étendue sur le lit : le démon l'avait quittée.
31 Jésus quitta le territoire de Tyr et revint par Sidon vers la mer de Galilée en traversant le territoire de la Décapole. 32 On lui amène un sourd qui, de plus, parlait difficilement et on le supplie de lui imposer la main. 33 Le prenant loin de la foule, à l'écart, Jésus lui mit les doigts dans les oreilles, cracha et lui toucha la langue. 34 Puis, levant son regard vers le ciel, il soupira. Et il lui dit : « Ephphata », c'est-à-dire : « Ouvre-toi. » 35 Aussitôt ses oreilles s'ouvrirent, sa langue se délia, et il parlait correctement. 36 Jésus leur recommanda de n'en parler à personne : mais plus il le leur recommandait, plus ceux-ci le proclamaient. 37 Ils étaient très impressionnés et ils disaient : « Il a bien fait toutes choses ; il fait entendre les sourds et parler les muets. »
I La controverse sur le pur et l'impur (7,1-13)
Une pratique de piété, non une prescription de la Torah (7,1-5)
La note explicative de 7,3-4, adressée à un lectorat non familier des usages juifs, distingue soigneusement « la tradition des anciens » — un ensemble de pratiques de piété développées oralement en marge du texte biblique, destinées à étendre à la vie quotidienne une exigence de pureté à l'origine réservée au service du Temple — de la Torah écrite elle-même, qui ne prescrit pas cette ablution des mains avant le repas ordinaire. La controverse porte donc, dès son origine, sur le statut relatif de cette tradition orale par rapport au commandement scripturaire, question vivement débattue au sein même du judaïsme du premier siècle, notamment entre les écoles pharisiennes de Hillel et de Shammaï.
La citation d'Ésaïe et l'exemple du qorbân (7,6-13)
La citation d'Is 29,13, qui dénonce un culte rendu « des lèvres » sans engagement du cœur, s'inscrit dans une longue tradition prophétique de critique du formalisme religieux (cf. Am 5,21-24 ; Os 6,6), une critique portée depuis l'intérieur même de la tradition d'Israël et non depuis l'extérieur. L'exemple du qorbân — un vœu par lequel un bien était consacré à Dieu, rendant impossible juridiquement son usage même en faveur de parents dans le besoin — illustre un cas précis où une pratique légale, sans doute minoritaire et elle-même objet de débat parmi les autorités religieuses juives de l'époque, en vient à contredire le commandement d'honorer père et mère (Ex 20,12 ; Dt 5,16).
Note herméneutique
Ce passage constitue l'un des textes les plus exposés à une lecture anti-juive dans toute l'histoire de l'interprétation chrétienne, en particulier par la généralisation abusive du terme « hypocrites » à l'ensemble du peuple juif ou du pharisaïsme. Trois précisions s'imposent. D'abord, la critique de Jésus vise une pratique précise, potentiellement minoritaire, et non l'ensemble de la halakha pharisienne ni la Torah elle-même, que Jésus ne remet jamais en cause dans son autorité scripturaire. Ensuite, cette forme de critique prophétique du formalisme religieux, illustrée ici par la citation d'Ésaïe, appartient à la tradition d'Israël elle-même et y trouve de nombreux précédents. Enfin, conformément à Nostra Aetate n. 4 et au document de la Commission biblique pontificale (2001), Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne, ce texte ne saurait fonder une généralisation dépréciative sur le judaïsme du premier siècle ou sur le judaïsme contemporain (cf. CEC 597-598).
Correspondances bibliques
- Is 29,13 — citation directe portant sur le culte rendu des lèvres sans engagement du cœur
- Am 5,21-24 ; Os 6,6 — critique prophétique apparentée du formalisme cultuel
- Ex 20,12 ; Dt 5,16 — le commandement d'honorer père et mère, invoqué contre la pratique du qorbân
- Mt 15,1-9 — version parallèle de la controverse sur la tradition des anciens
II Ce qui rend l'homme impur (7,14-23)
L'enseignement adressé à la foule (7,14-15), formulé de façon volontairement dense et paradoxale, déplace radicalement le centre de gravité de la pureté rituelle : non plus ce qui entre dans l'homme par la nourriture, mais ce qui sort de son cœur en actes et en intentions. L'explication donnée en privé aux disciples développe ce principe par une remarque physiologique presque triviale (7,19a) qui en souligne, par contraste, la portée théologique.
La notation éditoriale de 7,19b, « il déclarait ainsi que tous les aliments sont purs », absente du parallèle matthéen et généralement considérée par les commentateurs comme un commentaire de l'évangéliste plutôt qu'une parole rapportée telle quelle, tire une conséquence que la communauté chrétienne primitive n'a elle-même reconnue que progressivement et non sans débat, comme en témoignent Ac 10,9-16 et Ga 2,11-14. Joachim Gnilka souligne que Marc écrit ici depuis une communauté où cette question, décisive pour les relations entre chrétiens d'origine juive et chrétiens d'origine païenne, était déjà tranchée dans la pratique, sans que cela permette de dire avec certitude si Jésus lui-même en avait tiré, de son vivant, une conclusion aussi explicite.
La liste des douze vices énumérés en 7,21-22, de facture proche de certaines listes de vices attestées dans la littérature juive et gréco-romaine contemporaine, situe la source du mal dans le cœur de l'homme lui-même, faisant écho à l'anthropologie biblique du cœur comme siège des intentions profondes (Gn 6,5 ; Jr 17,9).
Correspondances bibliques
- Gn 6,5 ; Jr 17,9 — le cœur comme siège des intentions et des inclinations profondes de l'homme
- Lv 11 ; Dt 14 — les lois alimentaires vétérotestamentaires dont ce texte marque, pour la communauté marcienne, le dépassement
- Ac 10,9-16 ; 15,1-29 ; Ga 2,11-14 — débats de l'Église primitive sur la portée des lois alimentaires et rituelles
- Mt 15,10-20 — version parallèle, sans la remarque éditoriale de Mc 7,19b
III La femme syro-phénicienne (7,24-30)
Le déplacement de Jésus en territoire de Tyr, région à forte population païenne, réalise géographiquement l'ouverture théologique qui vient d'être développée sur la pureté. La femme qui l'aborde est doublement étrangère au monde juif, par son origine ethnique (« syro-phénicienne ») et par sa religion (« païenne »), ce que le texte souligne avec une précision inhabituelle.
La réponse de Jésus, qui compare les non-Juifs à de « petits chiens » (kynaria, diminutif moins péjoratif que le terme courant kynes) recevant les miettes réservées d'abord aux « enfants », reflète une image d'usage courant dans le judaïsme du temps pour désigner la priorité d'Israël dans l'ordre du salut, priorité que Jésus lui-même affirme ailleurs (cf. Mt 15,24 ; Rm 1,16). Les commentateurs restent partagés sur le sens exact de cet échange : Vincent Taylor y voit un test de la foi de la femme, dont la réponse habile et confiante permet la levée de l'obstacle apparent, tandis que Camille Focant relève la possibilité, sans trancher définitivement, que le texte laisse transparaître un moment où la mission de Jésus, d'abord tournée vers Israël, s'ouvre concrètement, au contact d'une requête pressante, à une portée plus large que celle initialement envisagée.
Quelle que soit l'interprétation retenue sur l'intériorité de Jésus dans cet échange, la réponse de la femme, qui accepte la préséance d'Israël tout en faisant valoir la surabondance du don divin — capable de nourrir au-delà même des seuls destinataires premiers —, obtient une guérison accordée « à cause de cette parole », seule occurrence chez Marc où un miracle est explicitement motivé par une parole d'argumentation plutôt que par un simple constat de foi.
Correspondances bibliques
- Mt 15,24 ; Rm 1,16 — la priorité d'Israël dans l'ordre du salut, affirmée ailleurs dans le Nouveau Testament
- 1 R 17,8-24 — Élie envoyé chez une veuve étrangère de Sarepta, région voisine de Tyr et Sidon
- 2 R 5,1-14 — Naaman le Syrien, autre bénéficiaire étranger d'une guérison prophétique
- Mc 5,34 — autre guérison explicitement liée à une parole ou une attitude de foi
- Mt 15,21-28 — version parallèle de l'épisode de la Cananéenne
IV La guérison du sourd-muet (7,31-37)
L'itinéraire géographique décrit en 7,31, qui fait passer Jésus par Sidon avant de rejoindre la Décapole en un trajet peu direct, pose une difficulté topographique analogue à celle relevée pour l'épisode du démoniaque géraséien (5,1) ; plusieurs commentateurs y voient moins une indication cartographique précise qu'une manière, pour Marc, de souligner le caractère délibérément étendu du périple de Jésus en territoire majoritairement païen.
Les gestes de la guérison — doigts dans les oreilles, salive, contact avec la langue — appartiennent à un répertoire de pratiques thérapeutiques attesté dans l'Antiquité, sans que le texte ne s'y attarde comme sur une technique magique : c'est la parole araméenne « Ephphata », conservée et traduite comme « Talitha qoum » en 5,41, qui opère la guérison, dans un geste accompagné du « soupir » (estenaxen) de Jésus, expression d'une compassion profonde et peut-être d'un combat intérieur face à la souffrance rencontrée. La réaction finale de la foule, « il fait entendre les sourds et parler les muets », reprend presque littéralement l'annonce eschatologique d'Is 35,5-6, situant ce miracle dans l'accomplissement des signes attendus du temps messianique.
Correspondances bibliques
- Is 35,5-6 — l'annonce prophétique de l'ouverture des oreilles des sourds et de la langue des muets déliée, au temps du salut
- Mc 5,41 — autre conservation d'un mot araméen original dans un récit de guérison
- Mc 8,22-26 — guérison suivante d'un aveugle, employant des gestes de nature comparable
- Mt 15,29-31 — sommaire parallèle de guérisons dans la même région
Conclusion
Le septième chapitre articule, en deux mouvements complémentaires, une même reconfiguration de la pureté et de l'appartenance : sur le plan de l'enseignement, la source de l'impureté est déplacée du contact extérieur vers le cœur de l'homme lui-même ; sur le plan du récit, cette reconfiguration se traduit concrètement par l'accueil, hors du territoire juif, d'une femme païenne et d'un homme dont les gestes rituels de pureté n'ont jamais été en cause. Le chapitre ne récuse pas la tradition juive comme telle, mais interroge, depuis l'intérieur d'une tradition prophétique qui lui est propre, le rapport entre observance extérieure et fidélité du cœur — question qui demeure, pour toute tradition religieuse, y compris chrétienne, une exigence permanente d'examen.
Questions pour aller plus loin
- Comment discerner, dans ses propres pratiques religieuses, ce qui relève d'une observance authentiquement tournée vers Dieu et ce qui risque de devenir une fin en soi ?
- Que révèle la liste des vices énumérés en 7,21-22 sur la nécessité d'un travail intérieur qui ne se limite pas à l'observance de règles extérieures ?
- La ténacité de la Syro-Phénicienne, qui argumente avec Jésus sans se laisser décourager par une première réponse difficile, offre-t-elle un modèle pour la prière de demande ?
- En quoi le soupir de Jésus devant la souffrance du sourd-muet (7,34) éclaire-t-il la manière dont la compassion divine s'engage réellement dans la condition humaine ?
- Comment cette page invite-t-elle à distinguer une critique légitime, y compris de soi-même, du formalisme religieux, d'une généralisation injuste portée contre une tradition ou une communauté tout entière ?
Bibliographie
- Joachim GNILKA, L'Évangile selon Marc, tome I (Mc 1,1–8,26), Labor et Fides, coll. « Commentaire du Nouveau Testament », Genève, 2004, p. 321-368 (à vérifier selon l'édition utilisée).
- Camille FOCANT, L'Évangile selon Marc, Cerf, coll. « Commentaire biblique : Nouveau Testament » 2, Paris, 2004, p. 321-361 (à vérifier selon l'édition utilisée).
- Vincent TAYLOR, The Gospel according to St Mark, Macmillan, Londres, 1966 (2e éd.), p. 330-356 (à vérifier selon l'édition utilisée).
- Simon LÉGASSE, L'Évangile de Marc, Cerf, coll. « Lectio divina — commentaires » 5, Paris, 1997, p. 379-425 (à vérifier selon l'édition utilisée).
- Bruce M. METZGER, A Textual Commentary on the Greek New Testament, Deutsche Bibelgesellschaft / United Bible Societies, 2e éd., Stuttgart, 1994, ad loc. Mc 7,16.19.
