Livre des Nombres — Commentaire théologique
Chapitre 22
Balaam et Balaq · Tentative de malédiction d'Israël · L'ânesse qui parle · L'ange du SEIGNEUR · Transformation de la malédiction en bénédiction
Introduction
Le vingt-deuxième chapitre du livre des Nombres constitue l'un des récits les plus surprenants et les plus riches de l'Ancien Testament. Il fait suite aux victoires d'Israël contre les Amorites (Nb 21) et introduit l'épisode de Balaam, un devin païen engagé par le roi de Moab pour maudire le peuple élu. Ce chapitre met en scène un conflit spirituel : la tentative humaine de maudire ce que Dieu a béni, et l'échec inévitable de cette entreprise.
Le récit se déploie en plusieurs mouvements : la demande de Balaq (v. 1-7), la première consultation et le refus divin (v. 8-14), la seconde ambassade et l'autorisation conditionnelle (v. 15-20), l'épisode de l'ânesse et de l'ange (v. 21-35), et enfin la rencontre avec Balaq (v. 36-41). Les chapitres 23-24 prolongeront ce récit par les oracles de bénédiction prononcés par Balaam contre toute attente.
« Je ne peux pas faire une chose, petite ou grande, qui soit contraire à l'ordre du SEIGNEUR, mon Dieu. » (Nb 22,18)
Texte biblique — Nb 22,1-41 (TOB)
1 Les fils d'Israël repartirent ; ils campèrent dans la plaine de Moab, au-delà du Jourdain, à la hauteur de Jéricho. 2 Balaq, fils de Cippor, vit tout ce qu'Israël avait fait aux Amorites. 3 Moab fut très inquiet en voyant ce peuple si nombreux ; Moab fut pris de panique à la vue des fils d'Israël 4 et il dit aux anciens de Madiân : « Cette multitude va maintenant tout brouter autour de nous, comme un bœuf broute l'herbe des champs. » Balaq, fils de Cippor, était roi de Moab en ce temps-là.
5 Il envoya des messagers auprès de Balaam, fils de Béor, à Petor sur le Fleuve, son pays d'origine, pour lui porter cet appel : « Nous avons là un peuple sorti d'Egypte qui couvre la surface de la terre : le voilà établi en face de moi ! 6 Viens donc, je t'en prie, et maudis-moi ce peuple, car il est plus puissant que moi ; peut-être arriverai-je alors à le battre et à le chasser du pays. Car je le sais, celui que tu bénis est béni, et celui que tu maudis est maudit. »
7 Les anciens de Moab et les anciens de Madiân s'en allèrent donc en emportant de quoi rétribuer le devin. Arrivés chez Balaam, ils lui rapportèrent les paroles de Balaq. 8 Balaam leur dit : « Passez ici la nuit ; je vous rendrai réponse suivant ce que me dira le SEIGNEUR. » Les dignitaires de Moab demeurèrent donc chez Balaam. 9 Dieu vint auprès de Balaam et lui dit : « Qui sont ces hommes qui se trouvent chez toi ? » 10 Balaam dit à Dieu : « Balaq, fils de Cippor, le roi de Moab, m'a envoyé dire : 11 Voilà que le peuple sorti d'Egypte couvre la surface de la terre. Viens donc et maudis-le pour moi ; peut-être arriverai-je alors à le combattre et à le chasser. » 12 Dieu dit à Balaam : « Tu n'iras pas avec eux et tu ne maudiras pas ce peuple, car il est béni. »
13 Le lendemain matin, Balaam se leva et dit aux dignitaires de Balaq : « Repartez pour votre pays, car le SEIGNEUR refuse de me laisser partir avec vous. » 14 Les dignitaires de Moab se levèrent et revinrent auprès de Balaq ; ils lui dirent : « Balaam n'a pas voulu venir avec nous. »
15 Mais Balaq envoya encore d'autres dignitaires, cette fois plus nombreux et plus importants que les premiers. 16 Arrivés auprès de Balaam, ils lui dirent : « Ainsi parle Balaq, fils de Cippor : De grâce, ne refuse pas de venir chez moi ! 17 Car je te comblerai d'honneurs et je ferai tout ce que tu me diras. Viens donc et maudis-moi ce peuple. » 18 Balaam répondit aux serviteurs de Balaq : « Quand Balaq me donnerait tout l'argent et tout l'or que peut contenir sa maison, je ne pourrais pas faire une chose, petite ou grande, qui soit contraire à l'ordre du SEIGNEUR, mon Dieu. 19 Demeurez donc ici, vous aussi, cette nuit, en attendant que je sache ce que le SEIGNEUR a encore à me dire. »
20 Dieu vint auprès de Balaam pendant la nuit et lui dit : « Si c'est pour t'appeler que ces hommes sont venus, vas-y, pars avec eux. Mais tu feras seulement ce que je te dirai. » 21 Le lendemain matin, Balaam se leva, sella son ânesse et partit avec les dignitaires de Moab. 22 Mais Dieu se mit en colère en le voyant partir, et l'ange du SEIGNEUR se posta sur le chemin pour lui barrer la route tandis qu'il cheminait, monté sur son ânesse, accompagné de ses deux serviteurs.
23 L'ânesse vit l'ange du SEIGNEUR posté sur le chemin, l'épée nue à la main ; quittant le chemin, elle prit par les champs. Balaam battit l'ânesse pour la ramener sur le chemin. 24 L'ange du SEIGNEUR se plaça alors dans un chemin creux qui passait dans les vignes entre deux murettes. 25 L'ânesse vit l'ange du SEIGNEUR : elle se serra contre le mur. Comme elle serrait le pied de Balaam contre le mur, il se remit à la battre. 26 L'ange du SEIGNEUR les dépassa encore une fois pour se placer dans un passage étroit où il n'y avait pas la place d'obliquer ni à droite, ni à gauche. 27 L'ânesse vit l'ange du SEIGNEUR ; elle s'affaissa sous Balaam qui se mit en colère et la battit à coups de bâton.
28 Le SEIGNEUR fit parler l'ânesse et elle dit à Balaam : « Que t'ai-je fait pour que tu me battes par trois fois ? » 29 — « C'est, lui dit Balaam, que tu en prends à ton aise avec moi ! Si j'avais une épée en main, je te tuerais sur-le-champ ! » 30 L'ânesse dit à Balaam : « Ne suis-je pas ton ânesse, celle que tu montes depuis toujours ? Est-ce mon habitude d'agir ainsi avec toi ? » — « Non », dit-il. 31 Le SEIGNEUR dessilla les yeux de Balaam, qui vit l'ange du SEIGNEUR posté sur le chemin, l'épée nue à la main ; il s'inclina et se prosterna face contre terre.
32 Alors l'ange du SEIGNEUR lui dit : « Pourquoi as-tu battu ton ânesse par trois fois ? Tu le vois, c'est moi qui suis venu te barrer la route car, pour moi, c'est un voyage entrepris à la légère. 33 L'ânesse m'a vu, elle, et par trois fois s'est écartée de moi. Si elle ne s'était pas écartée devant moi, je t'aurais tué sur-le-champ, tandis qu'à elle j'aurais laissé la vie sauve. » 34 Balaam dit à l'ange du SEIGNEUR : « J'ai péché, car je n'ai pas reconnu que c'était toi qui étais posté là, devant moi, sur le chemin. Maintenant si ce voyage te déplaît, je m'en retournerai. » 35 Mais l'ange du SEIGNEUR lui dit : « Va avec ces hommes, mais tu diras seulement la parole que je te dirai. » Balaam s'en alla donc avec les dignitaires de Balaq.
36 Apprenant que Balaam venait, Balaq vint à sa rencontre à Ir-Moab, sur la frontière marquée par l'Arnôn, à la limite de son territoire. 37 Balaq lui dit : « N'ai-je pas envoyé assez de monde pour t'appeler ? Pourquoi n'es-tu pas venu ? Ne suis-je donc pas en mesure de te traiter avec honneur ? » 38 Balaam répondit à Balaq : « Eh bien, je suis venu jusqu'à toi ; maintenant, me sera-t-il possible de dire quoi que ce soit ? Je dirai la parole que Dieu mettra dans ma bouche. » 39 Balaam partit avec Balaq et ils arrivèrent à Qiryath-Houçoth. 40 Balaq offrit un sacrifice de gros et de petit bétail dont il envoya des parts à Balaam et aux dignitaires qui l'accompagnaient. 41 Le lendemain matin, Balaq emmena Balaam et le fit monter à Bamoth-Baal d'où on voyait une partie du peuple.
I Le contexte : la peur de Moab et la demande de Balaq (22,1-7)
La situation d'Israël
Les Israélites, après quarante ans de marche dans le désert, arrivent dans la plaine de Moab, au-delà du Jourdain, face à Jéricho. Ils viennent de remporter des victoires contre les Amorites (cf. Nb 21), ce qui suscite la panique de Moab. Cette région marque la dernière étape avant l'entrée en Terre Promise, thème qui dominera la fin du livre des Nombres et le livre de Josué.
La peur de Balaq
Balaq, fils de Cippor, roi de Moab, est « très inquiet » et « pris de panique » à la vue de ce peuple nombreux. Sa crainte est exprimée par une métaphore : « Cette multitude va maintenant tout brouter autour de nous, comme un bœuf broute l'herbe des champs. » Cette image évoque une consommation totale, sans reste, et reflète la terreur qu'inspire Israël à ses voisins.
Le profil de Balaam
Balaam est un devin professionnel, fils de Béor, résidant à Pétor sur le Fleuve (probablement l'Euphrate), en Mésopotamie. Sa renommée est internationale : « celui que tu bénis est béni, et celui que tu maudis est maudit. » Cette réputation suggère que Balaam est reconnu comme un intercesseur efficace, capable d'influer sur le destin par ses paroles. Ironiquement, il va devenir l'instrument involontaire de la bénédiction divine sur Israël.
Correspondances bibliques
- Nb 21,21-35 — les victoires d'Israël contre les Amorites, arrière-plan de la panique de Moab
- Gn 12,3 — « Je bénirai ceux qui te béniront, celui qui te maudira, je le maudirai » : promesse à Abraham dont Nb 22 est une illustration
- Dt 23,4-5 — rappel ultérieur que Dieu a « changé la malédiction en bénédiction »
- Jos 13,22 ; 24,9-10 — mention de Balaam comme celui qui a béni Israël malgré l'intention de Balaq
II Première consultation : refus divin (22,8-14)
La réponse de Balaam
Balaam ne répond pas immédiatement à la demande de Balaq. Il demande une nuit pour consulter : « Je vous rendrai réponse suivant ce que me dira le SEIGNEUR. » Cette attitude montre que Balaam reconnaît l'autorité du Dieu d'Israël, même s'il n'est pas lui-même Israélite. Le devin païen est prêt à se soumettre à la révélation de Yahweh.
L'interdiction divine
Dieu vient auprès de Balaam et lui dit clairement : « Tu n'iras pas avec eux et tu ne maudiras pas ce peuple, car il est béni. » Cette réponse est fondamentale : la bénédiction divine sur le peuple élu est irrévocable. Nul ne peut maudire ce que Dieu a béni. Cette affirmation préfigure les oracles des chapitres 23-24, où chaque tentative de malédiction se transformera en bénédiction.
Le premier refus
Balaam transmet le refus aux dignitaires de Moab : « Le SEIGNEUR refuse de me laisser partir avec vous. » Premier acte d'obéissance apparente. Balaq ne renonce pas pour autant et envoie une seconde délégation.
Note herméneutique
La reconnaissance de l'autorité de Yahweh par un devin païen comme Balaam illustre un thème biblique récurrent : Dieu peut se révéler et agir à travers des personnages extérieurs à l'Alliance. Ce motif prépare l'ouverture universelle du salut, qui sera pleinement révélée dans le Nouveau Testament (cf. Mt 2,1-12 avec les mages ; Ac 10 avec Corneille).
Correspondances bibliques
- Nb 23,8 — « Comment vais-je maudire celui que Dieu n'a pas maudit ? », oracle de Balaam confirmant Nb 22,12
- Nb 23,19-20 — « Il a béni, je ne peux pas rappeller sa bénédiction »
- Is 54,10 — « Mon alliance de paix ne sera pas ébranlée », écho de l'irrévocabilité de la bénédiction divine
- Rm 11,29 — « Les dons et l'appel de Dieu sont irrévocables », application néotestamentaire au peuple d'Israël
III Seconde ambassade et autorisation conditionnelle (22,15-20)
La pression de Balaq
Balaq insiste, envoyant une délégation « plus nombreuse et plus importante », avec des promesses d'honneurs et de richesses. La tentation de Balaam devient plus pressante. Cette seconde ambassade révèle la détermination de Balaq et teste la fidélité de Balaam.
La réponse de Balaam
Balaam affirme sa fidélité : « Quand Balaq me donnerait tout l'argent et tout l'or que peut contenir sa maison, je ne pourrais pas faire une chose, petite ou grande, qui soit contraire à l'ordre du SEIGNEUR, mon Dieu. » Cette déclaration est remarquable : Balaam reconnaît explicitement la souveraineté de Yahweh sur sa parole prophétique. Il place l'obéissance à Dieu au-dessus de tout gain matériel.
L'autorisation divine
Pendant la nuit, Dieu dit à Balaam : « Si c'est pour t'appeler que ces hommes sont venus, vas-y, pars avec eux. Mais tu feras seulement ce que je te dirai. » Cette autorisation est surprenante après le refus initial. Plusieurs interprétations sont possibles : Dieu teste la sincérité de Balaam — veut-il vraiment obéir ou cherche-t-il une faille ? — ou bien Dieu permet le voyage pour transformer la malédiction en bénédiction, comme le montreront les oracles des chapitres 23-24.
Note théologique
L'ambiguïté de cette autorisation divine a été discutée par les commentateurs. Certains voient ici une permission plutôt qu'un ordre : Dieu laisse Balaam suivre son propre désir, tout en posant une limite absolue — « tu feras seulement ce que je te dirai ». Cette dynamique rappelle d'autres textes où Dieu permet à l'homme de suivre sa propre voie, tout en conservant le contrôle ultime (cf. 1 S 8, où Dieu permet l'institution de la royauté malgré ses réserves).
Correspondances bibliques
- 1 S 8,7-9 — Dieu permet l'institution de la royauté en Israël, bien que ce choix Lui déplaise
- Ps 106,15 — « Il leur accorda ce qu'ils demandaient, mais il fit venir la consomption sur leur âme », écho des permissions divines qui éprouvent
- Mt 19,8 — Jésus expliquant que certaines permissions divines sont des concessions à la dureté du cœur
IV L'ânesse et l'ange : l'avertissement (22,21-35)
La colère divine (v. 21-22)
Le verset 22 est crucial : « Mais Dieu se mit en colère en le voyant partir. » Cette colère suggère que le départ de Balaam n'était pas pleinement selon le cœur de Dieu, malgré l'autorisation donnée. Plusieurs commentateurs voient ici une ambiguïté dans l'attitude de Balaam : il obéit extérieurement, mais son cœur est peut-être attiré par les honneurs et les richesses promis par Balaq.
L'ange du SEIGNEUR se poste sur le chemin, l'épée nue à la main, pour barrer la route à Balaam. Trois fois l'ange change de position : sur le chemin (v. 23), dans un chemin creux entre les vignes (v. 24), et dans un passage étroit sans issue (v. 26). Cette progression crée une tension dramatique et prépare l'intervention miraculeuse.
La vision de l'ânesse (v. 23-27)
L'ânesse voit l'ange, contrairement à Balaam. Par trois fois, elle dévie du chemin pour éviter l'ange : elle prend par les champs (v. 23), elle se serre contre le mur (v. 25), elle s'affaisse sous Balaam (v. 27). Par trois fois, Balaam la bat, aveugle à la présence divine.
Ce contraste est frappant : l'animal, plus réceptif à la présence divine que le prophète, devient un instrument de révélation. Le renversement préfigure d'autres textes bibliques où les humbles et les petits voient ce que les sages ne voient pas (cf. Mt 11,25).
Le miracle de la parole (v. 28-30)
« Le SEIGNEUR fit parler l'ânesse » — c'est l'un des rares miracles de ce type dans l'Écriture. L'ânesse interpelle Balaam : « Que t'ai-je fait pour que tu me battes par trois fois ? » Ce dialogue surréaliste a plusieurs fonctions : révéler l'aveuglement spirituel de Balaam — une bête voit ce que le prophète ne voit pas —, humilier Balaam — le devin réputé est instruit par son animal —, et préparer la révélation — avant que Balaam ne parle au nom de Dieu, Dieu fait parler une bête pour lui ouvrir les yeux.
« Le SEIGNEUR dessilla les yeux de Balaam, qui vit l'ange du SEIGNEUR. » (Nb 22,31)
La révélation à Balaam (v. 31-35)
« Le SEIGNEUR dessilla les yeux de Balaam, qui vit l'ange du SEIGNEUR. » Balaam se prosterne et reconnaît son péché : « J'ai péché, car je n'ai pas reconnu que c'était toi qui étais posté là, devant moi, sur le chemin. » L'ange confirme : « Va avec ces hommes, mais tu diras seulement la parole que je te dirai. » Le voyage peut continuer, mais sous une contrainte prophétique absolue.
Note herméneutique
L'épisode de l'ânesse qui parle est parfois lu comme un récit populaire ou une parabole. Cependant, la tradition juive et chrétienne l'a parfois compris comme un miracle historique. Le Nouveau Testament y fait référence comme à un événement réel : « L'ânesse muette, parlant d'une voix d'homme, arrêta la démence du prophète » (2 P 2,16). Ce miracle illustre la souveraineté absolue de Dieu sur la création : Lui qui a donné la parole à l'homme peut aussi la donner à la bête quand Il le juge nécessaire.
Ce dialogue inattendu pourrait prêter à sourire. La scène semble défier toute logique rationnelle et s’apparente davantage à une fable, où les animaux prennent la parole pour enseigner une leçon. Ici, l’humour biblique joue un rôle essentiel : il met en évidence l’aveuglement spirituel de Balaam par un contraste saisissant avec la sagesse de son ânesse. Loin d’être un simple effet comique, ce moment invite à une réflexion sur l’humilité et l’écoute des signes de Dieu, même lorsqu’ils viennent de sources inattendues ou dévalorisées.
Dans le contexte biblique, l’âne est souvent associé à la simplicité et à l’humilité. Ce même animal portera plus tard le Christ lors de son entrée triomphale à Jérusalem (Matthieu 21,1-11). L’ânesse de Balaam, par sa docilité et son rôle d’intermédiaire, préfigure cette symbolique : Dieu choisit fréquemment les plus humbles pour accomplir ses desseins.
En outre, l’intervention divine par le biais de l’ânesse souligne que la parole de Dieu peut s’incarner dans des médiums inattendus, voire méprisés. Le choix de cet animal souligne que la révélation divine n’est pas réservée à l’élite ou aux puissants, mais qu’elle peut émaner de ce qui semble ordinaire, voire insignifiant. François Doyon.
Correspondances bibliques
- 2 P 2,15-16 — référence néotestamentaire explicite à l'ânesse de Balaam comme exemple d'avertissement divin
- Ap 2,14 — Balaam enseignait à Balak à placer un piège devant les Israélites
- Jude 11 — Balaam cité parmi les exemples de ceux qui s'égarent pour un gain
- Mt 21,5 — Jésus monté sur une ânesse, autre âne célèbre dans l'histoire du salut
- 1 S 19,24 — Saül prophétisant nu, autre exemple de manifestation divine surprenante
V La rencontre avec Balaq (22,36-41)
L'accueil de Balaq (v. 36-37)
Balaq vient personnellement à la rencontre de Balaam, manifestant son empressement et son espoir. Sa question — « Pourquoi n'es-tu pas venu ? » — montre qu'il interprète le délai comme un caprice de Balaam, non comme une obstruction divine. Balaq croit encore pouvoir obtenir la malédiction souhaitée.
La réponse de Balaam (v. 38)
Balaam pose une limite claire : « Je dirai la parole que Dieu mettra dans ma bouche. » Cette déclaration annonce le thème central des chapitres suivants : Balaam ne pourra que bénir Israël, contre toute attente. Le devin est désormais lié par la parole divine.
Les préparatifs (v. 39-41)
Balaq offre un sacrifice et emmène Balaam à Bamoth-Baal (« les hauts lieux de Baal »), d'où on voyait une partie du peuple. Ce lieu, associé au culte de Baal, contraste ironiquement avec la bénédiction que Balaam va prononcer au nom de Yahweh. La scène est prête pour les oracles des chapitres 23-24.
Correspondances bibliques
- Nb 23,1-12 — premier oracle de Balaam : « Comment maudirais-je celui que Dieu n'a point maudit ? »
- Nb 23,13-26 — deuxième oracle : « Dieu n'est pas un homme pour mentir »
- Nb 23,27 – 24,14 — troisième oracle et prophétie messianique : « Un sceptre se lèvera d'Israël »
- Nb 24,15-25 — quatrième oracle et conclusion
Dimensions théologiques principales
1. L'irrévocabilité de la bénédiction divine
Le message central de ce chapitre est que la bénédiction de Dieu sur son peuple est irrévocable. Nulle malédiction humaine ne peut annuler ce que Dieu a prononcé. Ce thème sera développé dans les oracles de Balaam (Nb 23-24), notamment : « Comment vais-je maudire celui que Dieu n'a pas maudit ? » (Nb 23,8). Cette affirmation fonde la sécurité du peuple de Dieu : Sa bénédiction ne dépend pas des circonstances ou des ennemis, mais de la fidélité divine.
2. La souveraineté divine sur la parole prophétique
Balaam, bien que devin païen, est contraint de ne dire que ce que Dieu lui met dans la bouche. Cela montre que Dieu peut utiliser qui Il veut pour accomplir Ses desseins, même un prophète étranger. La parole prophétique n'appartient pas à celui qui la prononce, mais à Celui qui l'inspire.
3. L'aveuglement spirituel
Le contraste entre l'ânesse qui voit et Balaam qui ne voit pas est frappant. L'animal, plus réceptif à la présence divine que le prophète, devient un instrument de révélation. Ce renversement préfigure d'autres textes bibliques où les humbles et les petits voient ce que les sages ne voient pas (cf. Mt 11,25 ; Lc 10,21).
4. L'ambiguïté de Balaam
Le texte laisse planer un doute sur la sincérité de Balaam. Dieu l'autorise à partir, mais se met en colère. Balaam affirme son obéissance, mais son cœur semble tiraillé entre la fidélité à Dieu et l'attrait des richesses. La tradition biblique ultérieure jugera sévèrement Balaam : il est associé à la corruption d'Israël (Nb 31,8.16) et cité comme exemple de cupidité et d'erreur dans le Nouveau Testament (2 P 2,15-16 ; Ap 2,14 ; Jude 11).
5. La protection divine sur Israël
Derrière ce récit se profile la conviction que Dieu veille sur son peuple même quand il ne le voit pas. L'ange qui barre la route à Balaam est une image de cette protection invisible mais réelle. Israël peut avancer vers la Terre Promise en confiance : nul ennemi ne prévaudra contre lui.
Correspondances bibliques générales
- Gn 12,3 ; 27,29 — la bénédiction d'Abraham et de sa descendance, fondement de l'irrévocabilité
- Ps 105,15 — « Ne touchez pas à mes oints, ne faites pas de mal à mes prophètes »
- Is 54,10 — « Mon alliance de paix ne sera pas ébranlée »
- Rm 11,29 — « Les dons et l'appel de Dieu sont irrévocables »
- 2 P 2,15-16 ; Ap 2,14 ; Jude 11 — jugements néotestamentaires sur Balaam
Conclusion
Nombres 22 est un récit riche et complexe, à la fois narratif et théologique. Il montre que nul ne peut maudire ce que Dieu a béni, que Dieu peut se servir de qui Il veut, même d'un devin païen, que la vraie voyance est spirituelle et pas seulement technique, et que la cupidité peut aveugler même un prophète.
L'histoire de Balaam prépare les grands oracles de bénédiction des chapitres 23-24, où chaque tentative de malédiction se transformera en proclamation de la gloire future d'Israël. Au-delà du récit immédiat, ce chapitre fonde une conviction majeure de la foi biblique : la bénédiction de Dieu sur son peuple est plus forte que toute malédiction humaine.
Questions pour aller plus loin
- Comment comprendre l'autorisation divine suivie de la colère de Dieu (v. 20 et 22) ? Faut-il y voir une permission plutôt qu'un ordre ?
- En quoi l'épisode de l'ânesse qui parle illustre-t-il le thème biblique du renversement des valeurs (les humbles voient ce que les sages ne voient pas) ?
- La figure de Balaam, à la fois instrument de bénédiction et exemple de cupidité dans le Nouveau Testament, invite-t-elle à une réflexion sur l'ambiguïté des motivations humaines ?
- Comment la protection divine sur Israël dans ce récit éclaire-t-elle la confiance du croyant face aux oppositions et aux menaces ?
- La déclaration de Balaam en 22,18 — « je ne pourrais pas faire une chose [...] contraire à l'ordre du SEIGNEUR » — est-elle une profession de foi sincère ou une formule pieuse masquant d'autres intentions ?
Bibliographie
- André CAQUOT, Le Livre des Nombres, Cerf, coll. « Lectio divina — commentaires », Paris, 1979, p. 285-310 (à vérifier selon l'édition utilisée).
- Jacob MILGROM, The JPS Torah Commentary: Numbers, Jewish Publication Society, Philadelphie, 1990, p. 185-205 (à vérifier selon l'édition utilisée).
- Simon LÉGASSE, Les Nombres, Cerf, coll. « Commentaire biblique : Ancien Testament », Paris, 2002, p. 245-270 (à vérifier selon l'édition utilisée).
- Joseph BLINKA, Balaam et la bénédiction d'Israël : exégèse de Nombres 22-24, Presses Universitaires, 2015, p. 65-95 (à vérifier selon l'édition utilisée).
- Bruce M. METZGER, A Textual Commentary on the Hebrew Bible, Deutsche Bibelgesellschaft / United Bible Societies, 2e éd., Stuttgart, 1994, ad loc. Nb 22,12.
