Étude sur le livre de Daniel
Introduction générale
Le livre de Daniel occupe une place singulière dans la Bible hébraïque et dans le canon chrétien : il mêle des récits édifiants situés à la cour de Babylone et des visions apocalyptiques annonçant la fin des empires. Cette introduction pose les bases nécessaires à sa lecture — composition, langues, canon et genre littéraire — avant d'examiner la réception théologique du livre dans le judaïsme du Second Temple, la patristique et le Nouveau Testament.
1. Composition et datation
Le livre se présente sous une double forme narrative : les chapitres 1 à 6 racontent, à la troisième personne, les épreuves de Daniel et de ses compagnons à la cour de Babylone puis de Perse ; les chapitres 7 à 12 rapportent, à la première personne, une série de visions attribuées à Daniel lui-même. Le cadre narratif se situe au VIe siècle av. J.-C., durant l'exil babylonien et les débuts de la période perse.
La critique historique situe cependant la rédaction finale du livre beaucoup plus tard, au IIe siècle av. J.-C., durant la crise séleucide et la persécution religieuse conduite par Antiochos IV Épiphane (167-164 av. J.-C.). Les visions des chapitres 8 à 12 décrivent avec une précision croissante les événements de cette période jusqu'à un horizon qui reste, lui, indéterminé — indice couramment retenu pour dater la composition peu avant la mort d'Antiochos IV, que l'auteur n'a pas connue.
Le livre a donc vraisemblablement connu une histoire rédactionnelle en plusieurs étapes : des récits de cour plus anciens, transmis dans les milieux juifs de la diaspora, ont été repris et complétés par les visions apocalyptiques au moment de la crise maccabéenne.
L'auteur fictif, "Daniel", est présenté comme un Juif évoluant à Babylone dans les suites immédiates de la chute de Jérusalem. On se situe alors dans le contexte historique de la période exilique.
On voit donc comment procède concrètement le mécanisme de l'antédatation : pour le héros du livre, Daniel, la période perse et la période grecque appartiennent au futur, alors que pour l'auteur du livre, contemporain de la fin du règne d'Antiochos IV, ces périodes appartiennent au passé. L’auteur parle au futur d’événements passés. En d’autres termes, l’auteur date du IIème siècle avant J.-C. ; il se place au VIème siècle avant J.-C. et relate les événements à venir dans un style apocalyptique.
2. Bilinguisme et unité littéraire
Une particularité linguistique marque le livre : Daniel 1,1 à 2,4a et les chapitres 8 à 12 sont rédigés en hébreu, tandis que Daniel 2,4b à 7,28 l'est en araméen. Cette section araméenne correspond, à peu de chose près, à l'ensemble des récits de cour et à la première vision (le songe des quatre bêtes, chapitre 7), ce qui suggère qu'elle a circulé de façon relativement autonome avant d'être intégrée dans sa forme actuelle.
Ce bilinguisme n'invalide pas l'unité littéraire du livre : les thèmes de la souveraineté de Dieu sur l'histoire et les empires, de la fidélité dans l'épreuve et du jugement eschatologique traversent l'ensemble, hébreu et araméen confondus, et organisent sa lecture comme un tout cohérent.
| Section | Chapitres | Langue | Genre littéraire |
| Récits de cour | 1–6 | Hébreu (1,1–2,4a) puis araméen (2,4b–6) | Récit édifiant |
| Visions | 7–12 | Araméen (7) puis hébreu (8–12) | Apocalyptique |
| Suppléments (canon long) | 13–14 | Grec | Récit édifiant et polémique anti-idolâtrique |
Le plan du livre se présente sous la forme suivante :
■ araméen ■ grec
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I- récit introductif: comment Daniel parvient à la cour des rois de Babylone (1)
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II- Les récits de cour (2-6)
- Le songe de la grande statue (2) le texte passe en araméen au verset 2,4
- Les jeunes gens dans la fournaise (3)
- La prière d'Azarias en grec insérée dans le chapitre 3 (versets 24-50)
- Le chant des jeunes gens dans la fournaise à la suite, versets 51-90
- Le songe du grand arbre et la démence du roi (4)
- Le festin de Belshassar et l'inscription mystérieuse (5)
- Daniel jeté dans la fosse aux lions (6)
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III- Les visions apocalyptiques (7-12)
- La vision des quatre bêtes et du fils d'homme (7)
- La vision du bélier et du bouc (8) le texte repasse à l'hébreu au début du chapitre 8
- La prière de Daniel et la prophétie des 70 semaines (9)
- Le dévoilement du futur d'Israël jusqu'à la chute d'Antiochus IV (10-11)
- L'annonce de la résurrection (12)
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IV- Les récits propres à la version grecque
- Suzanne (13)
- Bel et le dragon (14)
3. La question du canon
Le texte massorétique de Daniel, suivi par les traditions juive et protestante, comprend douze chapitres. La Septante et la Vulgate, suivies par les traditions catholique et orthodoxe, comptent quatorze chapitres et intègrent en outre, dans le chapitre 3, la Prière d'Azarias et le Cantique des trois enfants. Ces éléments supplémentaires sont conservés en grec ; aucun original hébreu ou araméen n'en a été retrouvé, ce qui a alimenté, dès Jérôme, un débat sur leur statut canonique — débat que le concile de Trente a tranché pour l'Église catholique en les incluant dans le canon.
4. Genre littéraire
Les six premiers chapitres relèvent du genre du récit de cour, attesté ailleurs dans la Bible par l'histoire de Joseph (Genèse 37-50) et le livre d'Esther : un protagoniste juif, déporté ou exilé, réussit à la cour d'un souverain étranger grâce à sa sagesse et à sa fidélité à Dieu, malgré l'hostilité de courtisans rivaux.
Les chapitres 7 à 12 appartiennent en revanche au genre apocalyptique, alors en pleine formation dans le judaïsme du Second Temple. Ce genre se caractérise par le recours à des visions symboliques, la médiation d'un ange interprète, un déterminisme historique organisé en périodes successives et une orientation eschatologique. Daniel en est, avec le livre d'Hénoch, l'un des témoins les plus anciens, et le seul exemple pleinement développé dans le canon biblique juif et chrétien avant l'Apocalypse de Jean.
« Je regardais pendant ma vision nocturne, et voici que sur les nuées du ciel arrivait comme un fils d'homme ; il s'avança jusqu'à l'Ancien des jours et fut introduit devant lui. On lui donna domination, gloire et royauté, et tous les peuples, nations et langues le servirent. »
Daniel 7,13-14
5. Réception théologique
5.1. Réception patristique
Le livre de Daniel a suscité une attention précoce chez les Pères de l'Église. Hippolyte de Rome lui a consacré, au début du IIIe siècle, ce qui constitue le plus ancien commentaire biblique chrétien conservé dans son intégralité, où il lit les quatre empires du chapitre 2 comme une succession menant à l'Empire romain. Jérôme rédige à son tour, à la fin du IVe siècle, des Commentarii in Danielem qui répondent explicitement à la critique du philosophe païen Porphyre : celui-ci avait soutenu, dans son traité Contre les chrétiens, que la précision des visions des chapitres 8 à 11 s'expliquait par une rédaction contemporaine des événements décrits plutôt que par une prophétie authentique — position que la critique historique moderne rejoint largement, tout en la formulant en des termes différents de ceux de la controverse antique. Théodoret de Cyr, au Ve siècle, propose également un commentaire suivi qui s'inscrit dans la tradition exégétique antiochienne.
5.2. Réception juive et qumrânienne
Le livre de Daniel jouit d'une autorité certaine dans le judaïsme du Second Temple : plusieurs manuscrits en ont été retrouvés parmi les documents de Qumrân, dont certains sont proches dans le temps de la composition supposée du livre. La figure du Fils de l'homme de Daniel 7 est reprise et développée dans les Paraboles du livre d'Hénoch, où elle acquiert des traits plus explicitement messianiques et transcendants.
5.3. Réception néotestamentaire
Le Nouveau Testament reprend abondamment le livre de Daniel. Le titre de « Fils de l'homme », que Jésus s'applique à lui-même dans les évangiles synoptiques, s'enracine dans Daniel 7,13-14. Le discours eschatologique de Marc 13 et Matthieu 24 reprend explicitement l'expression daniélique de l'« abomination de la désolation » (Daniel 9,27 ; 11,31 ; 12,11). L'Apocalypse de Jean, enfin, hérite directement du genre littéraire et de plusieurs images de Daniel, notamment celles des bêtes symbolisant les puissances hostiles à Dieu. Cette réception fait de Daniel l'un des livres de l'Ancien Testament les plus déterminants pour la christologie et l'eschatologie du Nouveau Testament, aux côtés de ceux mettant en scène le retour d'exil à Jésus.
Daniel 12,2-3 figure parmi les rares textes de l'Ancien Testament à affirmer explicitement la résurrection des morts, ce qui en fait un jalon important pour l'histoire de cette doctrine dans le judaïsme puis dans le christianisme naissant.
- Daniel 1,1-2 — « La troisième année du règne de Jojakim, roi de Juda, Nebucadnetsar, roi de Babylone, marcha contre Jérusalem, et l'assiégea. Le Seigneur livra entre ses mains Jojakim, roi de Juda, et une partie des vases de la maison de Dieu. Nebucadnetsar les fit transporter au pays de Schinear, dans la maison de son dieu, et il les mit dans la maison du trésor de son dieu. »
- Daniel 2,4b — « Roi, vis éternellement ! Dis le songe à tes serviteurs, et nous en donnerons l'explication. »
- Daniel 7,13-14 — « Je regardais pendant mes visions nocturnes, et voici, sur les nuées des cieux arriva quelqu'un de semblable à un fils de l'homme ; il s'avança vers l'ancien des jours, et on le fit approcher de lui. On lui donna la domination, la gloire et le règne ; et tous les peuples, les nations, et les hommes de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera jamais détruit. »
- Daniel 9,24-27 — « Soixante-dix semaines ont été fixées sur ton peuple et sur ta ville sainte, pour faire cesser les transgressions et mettre fin aux péchés, pour expier l'iniquité et amener la justice éternelle, pour sceller la vision et le prophète, et pour oindre le Saint des saints. Sache-le donc, et comprends ! Depuis le moment où la parole a annoncé que Jérusalem sera rebâtie jusqu'à un chef, un oint, il y a sept semaines ; dans soixante-deux semaines, les places et les fossés seront rétablis, mais en des temps fâcheux. Après ces soixante-deux semaines, un oint sera retranché, et il n'aura pas de successeur. Le peuple d'un chef qui viendra détruira la ville et le sanctuaire, et sa fin arrivera comme par une inondation ; il est arrêté que les dévastations dureront jusqu'au terme de la guerre. Il fera une solide alliance avec plusieurs pour une semaine, et durant la moitié de la semaine il fera cesser le sacrifice et l'offrande ; le dévastateur commettra les choses les plus abominables, jusqu'à ce que la ruine et ce qui a été résolu fondent sur le dévastateur. »
- Daniel 12,2-3 — « Plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveilleront, les uns pour la vie éternelle, et les autres pour l'opprobre, pour la honte éternelle. Ceux qui auront été intelligents brilleront comme la splendeur du ciel, et ceux qui auront enseigné la justice à la multitude brilleront comme les étoiles, à toujours et à perpétuité. »
