Étude sur le livre de Daniel
II. Les récits (chapitres 1-6)
Les six premiers chapitres du livre de Daniel forment un ensemble de récits de cour, rédigés en hébreu pour le chapitre 1 puis en araméen jusqu'au chapitre 6. Chacun met en scène Daniel ou ses compagnons face à une épreuve liée à leur fidélité au Dieu d'Israël dans un contexte de domination étrangère, et s'achève par la reconnaissance, souvent placée dans la bouche du souverain païen lui-même, de la souveraineté du Dieu d'Israël sur l'histoire.
1. Daniel 1 — L'épreuve alimentaire
Daniel et ses trois compagnons, Hanania, Mishaël et Azaria, sont emmenés à la cour de Nabuchodonosor pour y être formés au service royal. Ils demandent à ne pas se nourrir des mets et du vin de la table royale, provenant probablement de sacrifices idolâtriques ou non conformes aux prescriptions alimentaires juives, et obtiennent de s'en tenir à des légumes et de l'eau. Au terme de l'épreuve, leur aspect et leur sagesse surpassent ceux des autres jeunes gens formés à la cour.
Le récit établit un thème qui traverse tout le livre : la fidélité aux prescriptions de la Loi, même en situation de minorité et de dépendance politique, ne compromet pas la réussite mais en est au contraire la condition. La sagesse de Daniel et de ses compagnons est présentée comme un don de Dieu et non comme le seul fruit de leur formation babylonienne.
2. Daniel 2 — Le songe de la statue aux quatre métaux
Nabuchodonozor exige de ses sages qu'ils lui révèlent un songe dont il refuse de donner le contenu, sous peine de mort pour tous les sages de Babylone. Daniel, après une prière avec ses compagnons, reçoit du Dieu du ciel la révélation du songe et son interprétation : une statue faite d'or, d'argent, de bronze puis de fer mêlé d'argile est frappée par une pierre détachée sans main d'homme, qui la réduit en poussière et devient elle-même une montagne emplissant toute la terre.
L'interprétation traditionnelle, patristique puis largement reprise, lit dans les quatre métaux une succession d'empires — Babylone, Médie-Perse, Grèce, puis un quatrième empire identifié à Rome dans la lecture chrétienne ancienne, tandis que l'exégèse historico-critique contemporaine y voit plutôt Babylone, Médie-Perse, et un empire grec lui-même dédoublé entre Alexandre et ses successeurs. Dans les deux lectures, la pierre qui met fin à la statue symbolise un règne établi par Dieu lui-même, destiné à ne jamais être détruit.
- La tête en or de la statue : Babylone de 609 à 539 av J-C. L’or, le métal le plus précieux, est associé à la grandeur de Babylone, ville mythique décrite dans la Bible comme « le joyau des royaumes, cité splendide qui faisait la fierté des Chaldéens » (Esaïe 13 :19).
- Les bras et la poitrine en argent de la statue : l’empire médo-perse de 539 à 331 av J-C. Les deux bras symbolisent la double puissance mède et perse. L’argent est aussi un métal précieux mais moins prestigieux que l’or. L'Empire médo-perse n’égalera pas la renommée de Babylone.
- Le ventre et les cuisses en bronze de la statue : l’empire grec de 331 à 146 av J-C. Le métal qui représente la Grèce est le bronze, un alliage de cuivre, qui a moins de valeur que l’argent.
- Les jambes en fer de la statue : l’empire romain de 146 av J-C à 476 ap J-C (empire romain d’occident) et 1453 (empire romain d’orient).
- Les pieds et les orteils, en partie en argile et en partie en fer : les alliances internationales du temps de la fin.
- Enfin, l'instauration du Royaume de Dieu, ce qui est symbolisé par la pierre se détachant de la montagne. Cette pierre va frapper les pieds de la statue et pulvériser tous les royaumes, le fer, le bronze, l'argile, l'argent et l'or. Le Royaume de Dieu, contrairement à tous les royaumes de l'histoire, subsistera éternellement.
3. Daniel 3 — La fournaise ardente
Nabuchodonozor érige une statue d'or et exige que tous se prosternent devant elle. Shadrak, Méshak et Abed-Négo (noms babyloniens donnés aux trois compagnons de Daniel) refusent et sont jetés dans une fournaise ardente, dont ils sortent indemnes en présence d'une quatrième figure que le roi décrit comme semblable à un fils des dieux.
Dans le texte grec suivi par la tradition catholique, ce chapitre comprend un ajout substantiel absent du texte hébreu-araméen : la prière d'Azarias, confession des péchés du peuple au sein même de l'épreuve, puis le Cantique des trois enfants, hymne de louange cosmique repris dans la liturgie des Laudes.
« Voici, notre Dieu que nous servons peut nous délivrer de la fournaise ardente, et il nous délivrera de ta main, ô roi. Sinon, sache, ô roi, que nous ne servirons pas tes dieux, et que nous n'adorerons pas la statue d'or que tu as élevée. »
Daniel 3,17-18
4. Daniel 4 — La folie de Nabuchodonosor
Nabuchodonozor rapporte lui-même, sous forme d'édit adressé à tous les peuples, un second songe : un arbre immense abattu sur ordre d'un « veilleur », dont seule la souche est laissée en terre. Daniel interprète ce songe comme l'annonce d'un châtiment visant l'orgueil du roi, qui sera chassé de la société des hommes et réduit à une condition animale durant sept temps, jusqu'à ce qu'il reconnaisse que le Très-Haut domine sur la royauté des hommes. L'accomplissement du songe est ensuite raconté, suivi de la guérison du roi et d'une doxologie finale reconnaissant la souveraineté divine.
5. Daniel 5 — Le festin de Balthazar
Balthazar, présenté comme fils de Nabuchodonozor et roi de Babylone, profane lors d'un festin les vases sacrés pris au Temple de Jérusalem. Une main apparaît alors et trace sur le mur une inscription énigmatique que Daniel seul parvient à déchiffrer et à interpréter comme l'annonce de la chute imminente du royaume. Cette même nuit, Babylone tombe et Balthazar est tué.
Sur le plan historique, ce récit présente des difficultés bien identifiées par la critique : Balthazar (Bel-shar-uçur) fut le fils de Nabonide, dernier roi de Babylone, et exerça une corégence sans jamais porter formellement le titre de roi ; il n'était pas non plus le fils de Nabuchodonozor. Ces éléments confirment le caractère théologique plutôt que strictement chronographique du récit, dont la visée reste l'annonce du jugement divin sur l'orgueil des puissants.
5,1 Le roi Belshassar fit un grand festin pour ses dignitaires, au nombre de mille, et en présence des mille il but du vin... 4 Ils burent du vin, et ils louèrent les dieux d’or et d’argent, de bronze, de fer, de bois et de pierre. 5 A l’instant même, surgirent des doigts de main d’homme : ils écrivaient devant le candélabre sur le plâtre du mur du palais royal, et le roi voyait le tronçon de main qui écrivait. 6 Alors le roi changea de couleur... 25 et voici l’inscription qui a été tracée : MENÉ MENÉ TÉQEL OU-PARSÎN. 26 Quant à l’interprétation la voici : MENÉ, “Compté” : Dieu a fait le compte de ton règne et il y a mis fin. 27 TÉQEL, “Pesé” : Tu as été pesé dans la balance et trouvé insuffisant. 28 PERÈS, “Divisé” : Ton royaume a été divisé, et il a été donné aux Mèdes et aux Perses. »
Le récit du festin sacrilège de Balthazar constitue une ferme condamnation de l'idolâtrie... Le cadre narratif est celui du festin donné par Balthasar, régent de Babylone, au moment ou la cité est prise par l'ennemi venu d'Iran. Il s'agit d'un festin sacrilège, où les vases pris au Temple de Jérusalem sont profanés. Le narrateur peut viser la fête des Bacchanales instaurée à Jérusalem sous Antiochus Epiphane en 168 (cf. 2 M 6,7 : les « fêtes dionysiaques »). Après cette mise en scène (5,1-4), on a un événement terrifiant qui rappelle certaines pratiques du spiritisme: un ectoplasme de main trace une inscription sur le mur de la salle (5,5). Le roi appelle les devins : ils ne peuvent même pas lire l'inscription, écrite en cunéiforme cryptique (5,6-9). Mais la reine-mère vient rappeler au roi la sagesse de Daniel, institué jadis « chef des devins » (5,10-11). Daniel comparait devant le roi (5,12-16). Il commence par le sermonner, en lui rappelant le châtiment de son père Nabuchodonosor (5,17-21) et en lui reprochant son festin sacrilège (5,22-24). Il déchiffre alors l'inscription dont il donne la lecture. Lue en unités monétaires, elle évoque les noms de la mine, du sicle et du demi-sicle. Mais ces mots évoquent aussi les participes passifs des verbes "compter", "peser" et "diviser". De là l'oracle que Daniel en tire. Le roi voit son règne mesuré, il va prendre fin; pesé, il ne fait pas le poids; son royaume divisé est donné aux Mèdes et aux Perses. Pierre Grelot, SBEV / Éd du Cerf, Cahier Évangile n° 79 (Mars 1992), « Le livre de Daniel », p. 33-34.
6. Daniel 6 — La fosse aux lions
Sous le règne de Darius le Mède, Daniel, devenu l'un des plus hauts dignitaires du royaume, suscite la jalousie de ses collègues, qui obtiennent du roi un édit interdisant, pour un temps, toute prière adressée à quiconque sinon au roi lui-même. Daniel continue de prier trois fois par jour tourné vers Jérusalem et est jeté dans la fosse aux lions, dont il sort indemne. Le récit s'achève, comme au chapitre 4, par une proclamation royale reconnaissant la souveraineté du Dieu de Daniel.
6,17 Alors le roi ordonna d’emmener Daniel, et on le jeta dans la fosse aux lions. Le roi prit la parole et dit à Daniel : « Ton Dieu, que tu sers avec constance, lui te délivrera. » 18 Une pierre fut apportée et placée sur la bouche de la fosse, le roi la scella de son anneau et des anneaux de ses dignitaires, pour que rien ne changeât à l’égard de Daniel. 19 Alors le roi alla dans son palais. Il passa la nuit à jeun, ne fit pas introduire de concubines auprès de lui, et son sommeil le fuit. 20 Alors le roi se leva au petit matin, dès l’aube, et il alla en hâte à la fosse aux lions. 21 Comme il approchait de la fosse, il cria vers Daniel d’une voix affligée. Le roi prit la parole et dit à Daniel : « O Daniel ! Serviteur du Dieu vivant ! Ton Dieu, que tu sers avec constance, a-t-il pu te délivrer des lions ? » 22 Alors Daniel parla au roi : « O roi ! Vis à jamais ! 23 Mon Dieu a envoyé son ange ; il a fermé la gueule des lions et ceux-ci ne m’ont fait aucun mal, car j’avais été trouvé juste devant lui ; et vis-à-vis de toi non plus, ô roi, je n’avais fait aucun mal. » 24 Alors le roi fut tout heureux et il ordonna de hisser Daniel hors de la fosse. Daniel fut hissé hors de la fosse, et on ne trouva sur lui aucune blessure, parce qu’il avait cru en son Dieu.
Daniel n'est pas dévoré par les lions. La leçon du récit est claire : Dieu protège ses fidèles.
La finale du ch. 5 évoque la prise de Babylone. Le roi « Darius le Mède » n'appartient pas à l'histoire réelle. Il sert ici de prête-nom à un récit dont Daniel est le véritable héros. Sa situation comme « grand vizir », accompagné de deux ministres adjoints, ne sert qu'à donner du relief à l'épreuve qu'il va subir. Les deux autres ministres et les satrapes de province, jaloux de lui, décident de le perdre pour un motif religieux (6 6), car Daniel n'adore pas les dieux du paganisme. Ils proposent donc au roi de se diviniser lui-même et d'obliger tout le monde à l'adorer pendant un mois, sous peine d'être jeté dans la fosse aux lions (6,7-10).
Naturellement, Daniel prie le vrai Dieu en se tournant vers Jérusalem, la ville sainte. Cette attitude est anachronique, car elle suppose qu'on est au moins au temps où le Temple a été reconstruit.
Mais sous Antiochus Epiphane elle est bien à sa place: elle fait allusion à la résistance spirituelle qui brave, à cette époque, le péril de mort. Daniel est donc surpris par ses ennemis qui le guettent (6,11-12) et il est dénoncé au roi qui ne peut contredire le décret porté par lui (6,13-16). Naturellement, cette faiblesse d'un roi autocrate qui ne peut sauver son ministre préféré, est invraisemblable au point de vue historique; elle n'a de sens que dans le récit didactique qui montre le roi pris au piège.
Le roi donne donc l'ordre de jeter Daniel dans la fosse aux lions, en espérant que son dieu le sauvera. Mais une fois la fosse scellée avec les cachets du roi et de ses dignitaires, le roi se met à jeûner dans sa chambre [6,17-19). Au petit matin il va voir si Dieu a sauvé Daniel (6,20-21). De fait, Daniel est vivant: un ange a fermé la gueule des lions (6 22-23). Daniel est donc tiré de a fosse et ses ennemis y sont jetés avec toutes leurs familles: ils sont aussitôt mis en pièces.
Le roi envoie alors à tous les gens de son royaume une lettre circulaire pour qu'on adore le Dieu de Daniel, dont il fait un éloge vibrant (6,26-28). La leçon du récit est identique à celle de l'histoire des trois jeunes gens dans la fournaise. Il ne s'agit cependant pas d'une figure de la résurrection, comme à propos de la fournaise de feu, mais d'une préservation de la mort que Dieu peut opérer pour ses fidèles. Ce récit est bien à sa place dans un temps de persécution comme message de réconfort. C'est pourquoi on le voit cité dans 1 M 2,60 et dans les apocryphes: 3 M 6,7 et 4 M 16,3.21. Il est devenu un exemple classique auquel fera allusion le Nouveau Testament (Hb 11,13-14 renvoie à Dn 3 et 6).
© Pierre Grelot, SBEV / Éd du Cerf, Cahier Évangile n° 79 (Mars 1992), « Le livre de Daniel », p. 34-35.
| Chapitre | Souverain | Épreuve | Thème théologique |
| 1 | Nabuchodonosor | L'épreuve alimentaire | Fidélité à la Loi et sagesse donnée par Dieu |
| 2 | Nabuchodonosor | Le songe de la statue | Souveraineté de Dieu sur la succession des empires |
| 3 | Nabuchodonosor | La fournaise ardente | Fidélité inconditionnelle, même sans certitude de délivrance |
| 4 | Nabuchodonosor | Le songe de l'arbre et la folie | Jugement de l'orgueil des puissants |
| 5 | Balthazar | L'inscription murale | Jugement immédiat sur la profanation du sacré |
| 6 | Darius le Mède | La fosse aux lions | Fidélité dans la prière malgré l'interdit civil |
La prière d'Azarias et le Cantique des trois enfants (Daniel 3,24-90 dans la numérotation grecque) ne figurent que dans le texte grec de la Septante ; ils sont absents du texte massorétique et n'ont pas laissé de trace en hébreu ou en araméen parmi les manuscrits connus, y compris ceux de Qumrân.
