Formation théologique

Étude sur le livre de Daniel

III. Les visions (chapitres 7-12)

À partir du chapitre 7, le livre de Daniel change de registre : le récit de cour cède la place à la vision rapportée à la première personne, et le texte, rédigé en araméen au chapitre 7 puis en hébreu jusqu'au chapitre 12, prend la forme d'un enchaînement de révélations médiées par des figures angéliques. Ces visions relisent l'histoire des empires depuis Babylone jusqu'à la crise séleucide sous une forme symbolique, avant de s'ouvrir sur une perspective proprement eschatologique.

1. Daniel 7 — Les quatre bêtes et le Fils de l'homme

Daniel voit surgir de la mer quatre bêtes successives — un lion, un ours, un léopard, puis une quatrième bête innommée, plus terrible que les précédentes, dotée de dix cornes parmi lesquelles surgit une petite corne qui parle avec arrogance. La scène se déplace ensuite vers un tribunal céleste où siège l'Ancien des jours, où les bêtes sont jugées et où « quelqu'un de semblable à un fils d'homme » reçoit, sur les nuées du ciel, une domination éternelle. L'interprétation angélique précise que les quatre bêtes désignent quatre royaumes et que la royauté finale sera donnée « au peuple des saints du Très-Haut ».

Ce chapitre est central pour la théologie biblique postérieure : la figure du fils d'homme, à la fois individuelle et collective dans le texte de Daniel, devient dans le judaïsme du Second Temple puis dans le Nouveau Testament une figure messianique et transcendante à part entière.

« Je regardais, pendant que l'on plaçait des trônes. Et l'ancien des jours s'assit. Son vêtement était blanc comme la neige, et les cheveux de sa tête étaient comme de la laine pure ; son trône était comme des flammes de feu, et les roues comme un feu ardent. »
Daniel 7,9

2. Daniel 8 — Le bélier et le bouc

Daniel voit un bélier à deux cornes, identifié par l'ange Gabriel aux rois de Médie et de Perse, renversé par un bouc venu de l'occident, identifié au roi de Grèce. La grande corne du bouc, brisée à l'apogée de sa puissance, est remplacée par quatre cornes — figure transparente de la mort d'Alexandre le Grand et du partage de son empire entre ses successeurs. De l'une de ces cornes surgit une « petite corne » qui grandit démesurément, s'attaque au culte du sanctuaire et fait cesser le sacrifice perpétuel : figure d'Antiochos IV Épiphane et de sa persécution religieuse (167-164 av. J.-C.), au cœur de laquelle le livre de Daniel a probablement reçu sa forme finale.

3. Daniel 9 — La prière de Daniel et les soixante-dix semaines

Daniel, méditant sur les soixante-dix ans d'exil annoncés par Jérémie, adresse à Dieu une longue prière de confession au nom de son peuple. L'ange Gabriel lui répond en révélant que la parole prophétique concerne en réalité soixante-dix semaines d'années — soit quatre cent quatre-vingt-dix ans — réparties en trois périodes, au terme desquelles l'iniquité sera expiée et la justice éternelle instaurée.

Ce passage a suscité des lectures divergentes dès l'Antiquité : la tradition patristique, dont Jérôme se fait l'écho en discutant plusieurs interprétations reçues de son temps, y a le plus souvent lu une annonce de la venue et de la mort du Christ ; l'exégèse historico-critique moderne situe plutôt l'accomplissement de cette période dans les événements conduisant à la profanation du Temple par Antiochos IV et à sa purification en 164 av. J.-C. Les deux lectures s'accordent sur le sens théologique du passage : la fixation par Dieu d'un terme à l'épreuve du peuple.

4. Daniel 10-12 — La vision finale

La dernière vision s'ouvre par l'apparition d'un ange qui décrit à Daniel un combat céleste où interviennent le « prince du royaume de Perse », le « prince de Grèce » et l'archange Michel, protecteur du peuple d'Israël. S'ensuit, au chapitre 11, un exposé très détaillé — sans qu'aucun nom propre n'y figure jamais explicitement — des conflits entre le « roi du Nord » et le « roi du Sud », identifiés par la quasi-totalité des commentateurs aux dynasties séleucide et lagide, jusqu'à la persécution d'Antiochos IV et à l'annonce de sa fin.

Le chapitre 12 conclut l'ensemble par l'annonce d'un « temps de détresse comme il n'y en a jamais eu depuis l'origine des nations », suivie de la promesse de la délivrance et de la résurrection : plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière se réveilleront, les uns pour la vie, les autres pour l'opprobre. Le livre s'achève sur l'ordre donné à Daniel de sceller les paroles jusqu'au temps de la fin.

Chapitre Vision Référent historique généralement retenu Portée théologique
7 Les quatre bêtes et le Fils de l'homme Babylone, Médie-Perse, Grèce, royaume séleucide Jugement des empires, royauté donnée aux saints du Très-Haut
8 Le bélier et le bouc Médie-Perse, Alexandre et ses successeurs, Antiochos IV Profanation et rétablissement annoncé du culte
9 Les soixante-dix semaines Crise séleucide (lecture historico-critique) ou venue du Christ (lecture patristique) Terme fixé par Dieu à l'épreuve du peuple
10-12 Vision finale Guerres séleucides-lagides jusqu'à Antiochos IV Détresse ultime, résurrection, scellement du livre

Le chapitre 11 ne nomme jamais explicitement les souverains qu'il décrit ; leur identification aux Séleucides et aux Lagides repose sur la correspondance très précise entre le texte et les événements connus par ailleurs, correspondance qui se relâche sensiblement à partir de l'annonce de la mort d'Antiochos IV (Daniel 11,40-45), non conforme aux circonstances réelles de cette mort.