L'érotisme, parole passionnée du corps

Le terme «érotisme» a longtemps évoqué le libertinage et les licences polissonnes. Les sciences humaines l'ont réhabilité comme composante fondamentale du désir et de l'amour, comme langage des corps. Le baiser, la caresse et l’union des corps appartiennent à cette sphère de l’érotisme qui peut alors être envisagé comme une parole passionnée du corps à laquelle les cinq sens participent. Cette parole ne se conçoit cependant pas sans une certaine pudeur. La pudeur est la parure de l'érotisme.

A - Des sens à la sensualité

Le contact avec le corps de l'autre s'opère dans la médiation des cinq sens qui servent de repères et de récepteurs affectifs. Ils assurent la connaissance et la reconnaissance de l’autre dans son corps différencié. Ils parlent au corps et, en cela, ils en éveillent la sensualité qui est l'expression du désir et du plaisir.

1 - Les sens

L'homme et la femme perçoivent et ressentent la présence de l'autre à travers les cinq sens. Le baiser, la caresse et l’union des corps constituent des expériences sensorielles qui provoquent une impression et une émotion. Le corps est imprimé par la présence de l'autre, par tout ce qui fait son être corps : formes, parfums, attitudes, gestes et paroles. Il se façonne et se fait chair en se laissant pétrir par cette présence à la fois familière et étrangère. Le corps réagit dans la médiation des cinq sens : vue, toucher, ouïe, odorat, goût. Les sens supérieurs, vue et ouïe, privilégient la distance; les sens inférieurs, la proximité. Le toucher est le sens dominant dans la rencontre érotique.

La vue permet de visualiser le corps dans l'espace, d'en appréhender les contours et les formes. Elle capte le visible du corps dans sa sensualité. Elle cerne et discerne les mouvements du corps pour les guider ou s'y arrêter. Elle contemple et interroge le corps dans sa globalité tout comme dans ses parties. La vue du corps rétrécit proportionnellement à la distance qui sépare de l'autre corps. Plus les corps sont rapprochés, moins la vue saisit le corps en sa globalité. Parfois la vue se referme, comme pour mieux goûter les sensations procurées par les autres sens. L'ouïe capte les réactions phoniques du corps de l'autre. Elle entend la musique du corps. L'écoute et la réponse à cette musique créent une symphonie où les instruments vibrent au contact des corps. L'ouïe reçoit la parole, guide du désir et du plaisir. L'érotisme est une fête sensuelle au cours de laquelle les corps s'harmonisent au son des contacts.

Le corps dégage une odeur ou, plus poétiquement, un parfum. L'odorat s'imprègne du parfum du corps. Il témoigne du rapprochement des corps. Le parfum du corps n'est pas d'emblée familier. Il ne le devient que dans le temps, lorsque les corps passent du stade de la connaissance à la reconnaissance. Il indique une orientation vers quelque chose à découvrir ou de déjà connu. Le parfum du corps n'est pas neutre : il attire ou repousse.

Le toucher correspond à la sensibilité cutanée. Il abolit la distance physique entre les partenaires. La main, la bouche, et tous les membres du corps participent au toucher. Le toucher est le sens de la certitude et de la vérification. Il confirme l'existence des choses déjà appréhendées par les autres sens. Il est toujours sollicité. Le corps est toujours en contact avec le monde environnant. Le toucher est d'une certaine façon le sens de la vie.

Le goût résulte d'une forme particulière du toucher. Il est directement lié au contact de la bouche avec le corps de l'autre. Le goût est le sens de l'ivresse. Mais le goût ne saisit pas. Le corps se laisse saisir, ou envelopper par l'ivresse de la saveur. Le goût exige un détachement par rapport à la chose goûtée. Il ne relève ni du savoir, ni de la consommation. Il demande un arrêt afin que s'accomplisse une complicité entre le corps et la substance goûtée. L'oenologue ne goûte pas le vin en l'avalant à pleine gorgée, mais en s'y arrêtant afin de se laisser imprégner par son bouquet. La dégustation s'oppose à la consommation. C'est en réduisant l'autre en objet de consommation que disparaît toute la saveur de la joie de la rencontre érotique des corps. Ces cinq sens agissent comme des points de repère dans la rencontre érotique. Ils disent où aller, comment faire et que faire dans la recherche du plaisir. Ils orientent la relation dans une quête toujours plus profonde à la fois infinie et indéfinie. Ils agissent comme des portes pour ouvrir le corps à la sensualité.

2 - La sensualité

Si les cinq sens se présentent comme des portes, la sensualité est ce qui ce manifeste juste au-delà de ces portes. Elle traduit l'ouverture du corps au désir et au plaisir dans l'expérience de la rencontre du corps de l'autre. Elle est spontanée et naturelle. Elle révèle l'éveil des sens au contact charnel. Elle témoigne de la réceptivité du corps au contact. En cela, elle est un matériau au service de la relation, comme le souligne K Wojtyla :

« La sensualité est un matériau de l'amour conjugal, de l'amour sponsal... Sublimée, elle peut devenir l'élément essentiel d'un amour d'autant plus complet, d'autant plus profond 16 .»

La sensualité est plus qu'une simple réaction à la présence corporelle de l'autre. Elle s'identifie à la capacité de ressentir et d'exprimer les émotions intérieures. Elle est une richesse au service du corps et de la relation. Concernant la sexualité, la sensualité est l'expression du désir et du plaisir dans la médiation des sens 17 . Elle est une ouverture à la résonance sexuelle de l'autre corps. Le corps sensuel parle un langage érotique. Il vibre au contact de l'autre. La sensualité s'oppose à l'anesthésie dans laquelle le corps ne réagit plus. Elle témoigne de la vie du corps dans le corps à corps. La sensualité est une parole érotique du corps, car elle dit le plaisir et le désir à travers des gestes et des attitudes. Elle est ce frémissement voluptueux qui révèle le don et la réception du corps de désir. Cette richesse du corps de pouvoir se dire anime l'union charnelle d'un feu passionné. La sensualité, comme toute expression du corps, est appelée à être endiguée et ordonnée. Le dynamisme qu'elle dégage sert ou aliène le corps. Mise au service de la relation, elle lui donne cette chaleur qui humanise le corps à corps et l'arrache de la froide matérialité physique. La sensualité offre la poésie à la rencontre. Ainsi, le corps n'est plus une mécanique stéréotypée ou un robot déshumanisé, mais le lieu d'une immanence et d'une transcendance.

B - L'érotisme

L'érotisme est une parole passionnée du corps en quête de volupté. Il désigne un amour charnel et passionné à travers lequel les partenaires recherchent le plaisir. Chaque couple invente son propre langage érotique, langage qui «met la vie intérieure en question 18 », et, par-là, déborde le langage. L'érotisme entraîne les partenaires au-delà de ce qu’ils recherchent, parce qu’il déborde le langage des corps vers un absolu, là où éros et thanatos se rejoignent. En ce sens l’érotisme n'est pas réductible à une prouesse anatomique, à une caresse parfaitement ajustée ou à une position acrobatique. Il est un jeu de voilement et de dévoilement, de pudeur et d'impudeur, de légèreté et de gravité, de violence et de tendresse. Il engage le corps dans ce qu'il a de plus intime et de plus secret. Il ouvre l'intériorité du désir sur l'extériorité du corps. Il met le corps à nu. Le plaisir sexuel est lié à l'érotisme du corps offert dans sa nudité c’est-à-dire dans sa provocation 19 . La nudité érotique n'est pas un état, mais un acte, celui de l'extériorisation et du dévoilement, voire de la transgression. Dans cette nudité se montre «l'invisibilité même de l'autre 20 .» La nudité érotique se meut entre la pudeur et l'impudeur, car elle a pour objet de provoquer les sens. Elle exhibe le corps pour en éveiller la sensualité. La nudité est «l'emblème du corps possible 21 .» Elle tombe dans l'impudeur lorsqu'elle détruit la relation, lorsqu'elle franchit la frontière de l'obscène. La nudité érotique offense lorsque le sexe occulte la dimension relationnelle du corps. Le spectacle du corps sombre alors dans la pornographie. Les limites réelles de l'érotisme sont celles de l'imagination et du corps humain lui-même. La créativité et la fantaisie sont une des sources de renouvellement du lien conjugal et aussi une «caractéristique de l'humanisation de la sexualité 22 .»

L'érotisme vécu dans le mariage se déploie au cœur d'un paradoxe : l'intensité du plaisir érotique s'oppose à l'habitude or le mariage réclame l'habitude. La répétition des mêmes gestes atténue leur dimension érotique et leur capacité à provoquer l'excitation. La même caresse prodiguée inlassablement au fil des ans perd de son pouvoir érotique. Mais le changement mène aussi à la frustration. Il empêche tout approfondissement de la relation. Dom Juan est tombé dans cette impasse du changement perpétuel. Éros se meurt dans la dispersion. Or la vie sexuelle s'épanouit dans la secrète complicité des corps. Une relation furtive ne peut s'organiser. Elle n'offre pas de temps et d'espace à la parole pour qu'elle puisse dire les désirs. L'érotisme s'épanouit à la fois dans la créativité et la répétition. Le corps n'est pas d'emblée offert à la passion du langage érotique. L'érotisme ne se résume pas à un simple coït vécu au hasard d'une rencontre. Comme toute passion, il exige du temps pour se dire et se construire.

L'érotisme, en tant que langage du corps, ne se vit donc pas sans loi. L'homme et la femme se sont engagés à s'aimer. L'érotisme est au service de cet amour. Et c'est bien l'amour qui est au fondement de toute éthique sexuelle, bien au-delà des catalogues de pratiques permises ou défendues. Dans la relation et l'échange, la fantaisie ne permet pas tout : c'est l'amour ouvert sur l'autre qui doit guider les mains, les lèvres et tout le corps. Tout le corps de l'aimé(e) mérite d'être caressé et embrassé, dans la pudeur et le respect de l'autre, en tenant compte de ses désirs et de ses répugnances.

L'érotisme se vit dans ce respect du corps de l'autre. Le respect réclame de la patience et s'oppose au mépris. Il attend que l'autre se révèle en vérité et n'impose pas des actes que l'autre ne veut pas. L'un n'est pas le maître et l'autre l'esclave. L'un n'a pas à se prosterner devant l'autre. Un tel acte signifierait la négation de la personne en tant que sujet libre. Celui qui se prosterne se place dans l'impossibilité de dire «je» face à un «tu». La parole d'un esclave n'a aucune valeur. Le «je» d'une parole ne tend vers la communion que s'il émane d'un sujet libre. La prosternation rabaisse la relation à l'ordre de la possession. .

L'autre ne sera jamais en mesure de combler toutes les attentes du désir érotique. Ce désir est infini et l'orgasme ne tarit sa soif que pour un temps. Il est toujours tendu vers un ailleurs illimité, alors que le corps charnel est limité. La parole est au service de cette limite. Elle permet de comprendre l'autre et de faire plus facilement le deuil du désir de toute-puissance. Parler de ses attentes ouvre un espace de communication. La parole apporte une flexibilité aux contours de cet espace. Les frontières d'aujourd'hui ne sont ni celles d'hier ni celles de demain. L'érotisme se manifeste dans cet espace avec d'autant plus d'aisance que la parole s'y exprime. Enfin, l'érotisme se situe dans la mouvance du besoin et du désir. Besoin d'immédiateté, de jouissance et désir de répondre au désir, à l'attente. Dans le besoin, le corps de l'autre reste un moyen. C'est «par», «avec», «dans» l'autre que l'érotisme s'extériorise. Mais la jouissance demeure personnelle. Elle ne se partage qu'en manifestations extérieures.

«Cette simultanéité du besoin et du désir, de la concupiscence et de la transcendance, tangence de l'avouable et de l'inavouable, constitue l'originalité de l'érotique qui, dans ce sens, est l'équivoque par excellence 23 .»

L'érotisme est effectivement équivoque, car il se meut aux frontières de la violence et de la tendresse, du charnel et du spirituel, de l'immanent et du transcendant. Il est prise de possession dans le don, réception dans l'accaparement, contre-don dans l'ivresse de la jouissance. L'érotisme est le lieu de la jouissance des corps. Chacun y entre et en sort en fonction de ses désirs dans une alternance de puissance et de faiblesse, de victoire et d'abandon. L'érotisme est ce lieu commun où les corps parlent le même langage des sens. Les corps se meuvent en ce lieu, s'y perdent et se retrouvent, se fuient et se cherchent.

C - La pudeur, parure de l'érotisme

Le corps nu est un spectacle qui affiche l'intimité. Mais il est un spectacle inter-dit, c'est-à-dire un lieu réservé et qui réclame une parole afin de ne pas sombrer pas en pornographie. La pudeur est la demeure du corps qui s'offre sous la loi de la parole. Le passage de la nudité de la naissance à la nudité consentie à l'autre se réalise sous la condition de la parole, comme l'explique P. Beauchamp :

«Le corps, qui a pris naissance en se séparant de la totalité, n'est pas pour tous les corps. L'infans sans parole est nu. Puis la nudité est refusée à mesure que la parole est acceptée. La nudité sera acceptée un jour, mais aux conditions alors posées par la parole. Si la nudité est réservée à l'unique, c'est dans la mesure où cet unique autre peut entendre le récit unique qui, pas plus que le corps, n'est dévoilé à tous 24 .»

Le corps demeure propre même dans le don à l'autre. L'exhibition du corps s'inscrit dans le don de la parole qui fonde la relation charnelle. La pudeur est d'abord une parole. L'érotisme qui transgresse la parole court le risque de se dégrader et de ne plus être au service de la relation.

Le sexe, qu'il soit masculin ou féminin, touche à l'intime du corps. Le dévoilement du corps montre plus que le sexe dans sa réalité anatomique. Il suggère la rencontre charnelle, parce qu'il est le lieu de cette rencontre. Son exhibition ne se conçoit pas sans une certaine pudeur qui joue sur le registre du voilement-dévoilement, sinon il diminue son pouvoir de séduction. L'érotisme consiste précisément à ne pas tout dévoiler. Si le corps est en soi un spectacle, l'érotisme tue le spectacle lorsqu'il ne donne plus rien à découvrir. Le dévoilement du corps ne demeure érotique que dans la retenue et la pudeur. La pudeur est la parure de l'érotisme. Elle permet au corps de rester érotique même dans la nudité. La pudeur, loin d'être un obstacle, est donc au service de l'érotisme. Elle n'est pas une fuite devant l'autre, mais une façon de se donner.

«Elle est indispensable pour la simple jouissance sexuelle», dit M. Scheler 25 .

Elle préserve le corps d'un regard dévalorisant. Elle protège le corps pour mieux le découvrir. Elle maintient une certaine distance qui est le préalable de toute relation. La pudeur préserve pour mieux donner. Elle est un mouvement de défense du corps qui ne veut pas être rabaissé à un objet d'excitation. Elle donne au dévoilement ses lettres de noblesse en évitant de rabaisser l'autre en objet de curiosité. Elle creuse l'attente et le désir en ne cédant pas à la brutalité du tout, tout de suite. Ni dissimulation, ni pudibonderie, ni froideur, ni indifférence, mais reconnaissance de l'altérité dans le temps et l'espace. La pudeur instaure une distance au risque de séduire encore davantage. Elle annonce et provoque le désir. La pudeur tient lieu de parure. Elle enflamme l'érotisme 26 ..

Ainsi la pudeur est à la fois la gardienne du corps contre toute tentative d'intrusion, et le garant du désir. Elle préserve notamment d’un regard impudique qui blesse l’autre en le rabaissant à un objet de désir et de plaisir. Le regard offense lorsqu'il ne voit l'autre qu'à travers certaines parties du corps. Il est aussi impudique lorsqu'il scrute le corps pour épier et pénétrer l'au-delà du visible. Il l'est enfin, lorsqu'il s'attarde sur des défauts ou des infirmités, pour mieux les souligner. La pudeur, en maintenant une distance, empêche le désir de se dégrader en besoin ou en regard de convoitise. Elle ne défend pas un jardin secret, mais le recouvre d'un voile léger. Elle ne censure pas le corps, mais le tient en retrait comme pour mieux susciter le désir de le découvrir. La pudeur invite au respect en dérobant le corps nu à la consommation du regard. L'impudeur va au-delà du visible. Elle pénètre symboliquement le corps. Elle perçoit l'autre comme le possible d'une jouissance 27 . La pudeur n'est pas une crainte malsaine devant un fruit défendu. Tel est le cas de la pudibonderie qui fuit le corps sexué. La pudeur est une retenue qui préserve le mystère tout en le dévoilant dans la confiance. Elle révèle l'intime de l'intime, comme le souligne D. Vasse :

«La retenue de la pudeur n'est pas à confondre avec l'inhibition ou la peur, elle autorise l'accueil de ce que l'on n'avait pas imaginé, de ce à quoi on ne s'attendait pas. Elle permet le dévoilement de ce qui vient d'ailleurs, d'autrui. D'un ailleurs qui gît à l'intime de l'intime. Cet ailleurs à l'intime de l'intime, c'est l'autre perçu dans le paradoxal face à face de la nudité 28 .»

La pudeur ne s'associe pas à la crainte, contrairement à la honte. La honte cache le corps dans la crainte d'être découvert. La pudeur voile le corps afin de l'excuser. La honte trahit le corps. La pudeur le tient en réserve pour mieux le dévoiler. La pudeur est en somme la parure de la volupté qui, ainsi vêtue, peut se dévêtir sans honte. Sénancour résume ce rôle de la pudeur dans l'une de ses lettres :

«La vraie pudeur doit seule contenir la volupté. La pudeur est une perception exquise, une partie de la sensibilité parfaite; c'est la grâce des sens, et le charme de l'amour. Elle évite tout ce que nos organes repoussent; elle permet ce qu'ils désirent; elle sépare ce que la nature a laissé à notre intelligence le soin de séparer; et c'est principalement l'oubli de cette réserve voluptueuse qui éteint l'amour dans l'indiscrète liberté du mariage 29 .»

La pudeur en ne dévoilant pas la totalité de la nudité érotique joue donc sur le registre de la séduction. Elle s'oppose à l'exhibition obscène. Elle évite à l'éros de se dégrader en «pornos». À l'opposé de cette pudeur et de cette séduction sévit la pornographie. La pornographie se définit comme la représentation de choses obscènes destinées à être communiquées au public. Celle-ci tue le désir et la créativité par son hyperréalité. La pornographie est

«une orgie de réalisme 30 .»

Rien n'est suggéré. Tout y est montré dans les moindres détails anatomiques. La pudeur est abolie et le symbolisme s'efface devant la crudité du spectacle. Tout n'est que signe sexuel : actes, paroles, phallus, vagin, bouche..., tout est soumis au maître orgasme dans une indistinction du visage et du reste du corps. Les visages s'effacent au profit de gros plans où les sexes se mêlent dans une désarticulation obscène. La pudeur évite précisément cette capture du sexe par le sexe.

«Elle rougit en réponse à l'attrait d'un lointain qu'elle se garde de compromettre dans la promiscuité et d'exposer à la méprise de toute capture 31.»

La pornographie capture le corps pour l'identifier à son sexe. Ainsi, la pornographie signe la mort de la pudeur, du désir et du sexe lui-même :

«Il met fin au sexe par accumulation des signes du sexe 32.»

Éros s'étouffe lui-même, parce qu'il n'est qu'au service de lui-même et non pas d'une relation. L'intime devient public. L'invisible se meurt. Il ne reste que l'image crue des corps emmêlés en quête de jouissance 33 .

Citations

16 . Cf. K. WOJTYLA, Amour et responsabilité, Stock, 1978, pp. 98-99.
17 . Cf. Ibid., p. 96 : «La sensualité ne consiste pas dans le fait que l'un perçoit l'autre avec ses sens. Elle consiste toujours dans l'expérience de valeurs définies et perceptibles par les sens : les valeurs sexuelles du corps de la personne de sexe opposé.»
18 . G. BATAILLE, L'érotisme, Éditions de Minuit, 1957, p. 35.
19 Il ne s’agit pas ici de la nudité vestimentaire, car le vêtement a une fonction particulièrement érotique. Il est à la fois ce qui dissimule le corps, et en particulier les parties sexuelles, et en même temps ce qui le met en valeur et tient la curiosité sexuelle en éveil.
20 . A. CUGNO, Il promet ce qu'il donne, Communio, 7, 1982, p. 13.
21 . P. IDE, Le corps à coeur, Saint-Paul, 1996, p. 142.
22 . M. LEGRAIN, Le corps humain, 1992, Centurion, p. 115.
23 . E. LEVINAS, Totalité et infini, Le livre de poche, 1971, p. 285-286.
24 . P. BEAUCHAMP, L'un et l'autre testament, t. 2, Accomplir les Écritures, Seuil, 1990, p. 58.
25 . M. SCHELER, La Pudeur, Aubier, 1952, p. 43.
26 . M. MARTIN-GRUNENWALD note à propos de la pudeur féminine, qu'elle est «un jeu de voilé-dévoilé, qui indique d'abord la capacité de celle-ci à gérer son propre corps... où tout l'art consiste non pas à cacher ou à dévoiler complètement, mais plus subtilement à suggérer, à évoquer, à laisser entrevoir, et ainsi à tenir le désir masculin aiguisé ». Dans , La pudeur au féminin, Lumière et vie, 211, 1993, p. 14.
27 . Cf. K. WOJTYLA, op. cit., p. 179 : «Le corps humain en lui-même n'est pas impudique et la réaction de la sensualité, comme la sensualité elle-même, ne le sont pas non plus; l'impudeur naît dans la volonté qui fait sienne la réaction de la sensualité et réduit l'autre personne, à cause de son corps et de son sexe, au rôle d'objet de jouissance.»
28 . D. VASSE, L'approche du corps, Laennec, 1, 1994, p. 3.
29 . E. P. DE SENANCOUR, Oberman, t. 1, lettre 63, Éditions d'Aujourd'hui, 1979, p. 102.
30 . J. BAUDRILLARD, De la séduction, Galilée, 1979, p. 50.
31 . P. HOCHART, L'espace intime, La pudeur, Autrement, 1992, p. 201.
32 . J. BAUDRILLARD, op. cit., p. 55.
33 . Au-delà du problème de la pornographie, le corps humain et les relations sexuelles ne constituent pas un sujet tabou qu'il ne faudrait pas aborder par l'écrit, la parole ou l'image : «Au nom de la vérité, l'art a le droit et le devoir de reproduire le corps humain ainsi que l'amour de l'homme et de la femme tels qu'ils sont en réalité; il a le droit et le devoir d'en dire toute la vérité. Le corps est une partie authentique de la vérité sur l'homme, comme les éléments sensuels et sexuels sont une partie authentique de l'amour humain. Mais il n'est pas juste que cette partie voile l'ensemble, et c'est précisément ce qui a souvent lieu dans l'art.» K. WOJTYLA, op. cit., p. 178-179.

Suite : Le plaisir

Haut de page

Contact

1098