Aimer la sagesse, c’est aimer la vie (Si 4,11)

Pourquoi ?

En quête d'un monde parfait

La souffrance nous assaille avec plus ou moins de sévérité. Nous ne sommes pas égaux face aux drames de la vie. Certains traversent paisiblement leur existence alors que d'autres subissent des maux plus ou moins dramatiques. Aucune explication aussi rationnelle soit-elle, ne supprime la question du « pourquoi ». Le catéchisme de l’Église catholique nous propose cette réflexion :

310 : Mais pourquoi Dieu n’a-t-il pas créé un monde aussi parfait qu’aucun mal ne puisse y exister ? Selon sa puissance infinie, Dieu pourrait toujours créer quelque chose de meilleur (cf. S. Thomas d’A., s. th. 1, 25, 6). Cependant dans sa sagesse et sa bonté infinies, Dieu a voulu librement créer un monde « en état de voie » vers sa perfection ultime. Ce devenir comporte, dans le dessein de Dieu, avec l’apparition de certains êtres, la disparition d’autres, avec le plus parfait aussi le moins parfait, avec les constructions de la nature aussi les destructions. Avec le bien physique existe donc aussi le mal physique, aussi longtemps que la création n’a pas atteint sa perfection (cf. S. Thomas d’A., s. gent. 3, 71).

Que serait un monde parfait ? Chacun apporterait une réponse différente, tant notre conception du bonheur est personnelle, voire individualiste. Le monde est en devenir. Le mal, la souffrance et la mort sont inhérents à ce cheminement que la naissance inaugure. Tout au long de notre existence, nous affrontons les dysfonctionnements de notre propre corps, les accidents, un environnement sans cesse remis en cause et des conditions en perpétuel devenir. Tout se trame comme si la vie se conjuguait avec la souffrance ; comme si pour grandir, nous devions passer par le tunnel de l’effort constant et douloureux, voire par le combat ; comme si pour ressusciter, nous devions passer par la mort.

Une des tâches de l’humanité est de combattre cette souffrance, à travers la recherche scientifique, la médecine, la définition de normes éthiques ou encore la solidarité. Toutes ces entreprises traduisent la quête d’un mieux-être, voire d’un paradis dans lequel toute souffrance et toute mort seraient gommées. La vie est une tension vers un absolu indéfinissable que le chrétien nomme Dieu.

Distinguons les formes de souffrances qui nous frappent. Les alertes dues à notre finitude sont les plus familières. La douleur physique et la souffrance morale agissent comme des signaux d’alarme. L’écharde dans le pied, la rage de dents, la brûlure face au feu sont autant de signes salvateurs qui nous invitent le cas échéant à prendre un rendez-vous chez le médecin. De même, la solitude nous rappelle que nous sommes des êtres de relation ; le stress et le burn-out que nous avons besoin de repos. Ces alertes sont naturelles et relèvent de notre humanité. Notre corps et notre esprit nous préviennent d’un danger.

Nous sommes ensuite confrontés à la souffrance inhérente aux fautes, par exemple en cas de harcèlement, de violence conjugale, d’alcoolisme, de viol, de meurtre. Ces fautes résultent d’un mauvais usage de notre liberté et nous en sommes responsables. Elles entraînent hélas, souvent des innocents dans leur sillage. La solidarité joue dans le bonheur comme dans le malheur. Si nous trouvions la force d’enrayer cette catégorie de souffrances, alors le monde vivrait assurément dans un petit coin de paradis.

Vient enfin la dernière catégorie dans le sillage de l’innocent qui souffre injustement. La pire des souffrances, celle qui pose le plus de questions est bien celle de l’innocent, celle du juste sur qui s’abat un événement dramatique. Cette catégorie est la plus difficile à supporter et à accepter parce qu’elle est injuste, incompréhensible, inexplicable et absurde. Par exemple celle de l’enfant qui naît avec une maladie incurable, celle de cette famille décimée dans un tremblement de terre, celle de l’enfant unique tué accidentellement. Ces événements nous plongent dans une révolte pour laquelle les mots ont peu de poids, comme un non-sens qui résonne dans le vide. Et nous nous tournons alors vers Dieu, soit pour y trouver un réconfort, soit pour l’accuser ou se révolter, ce qui est légitime, car nous voulons une explication et juger le coupable.

L'origine du mal

La liberté

Dieu ne pouvait-il pas nous rendre libres et heureux dès l’origine, sans que le mal ne vienne ternir ce bonheur ? Dieu nous offre la liberté comme un état à conquérir avec notre libre arbitre. Être obligé de faire le bien déprécie le bien. Celui-ci n’a de valeur que dans la possibilité du mal. La lumière n’éclaire que par rapport aux ténèbres. Comme le souligne Beaumarchais, « Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur. » L’éloge perd sa portée si notre interlocuteur n’est pas libre de nous blâmer. De même l’amour perd son sens sous la contrainte ou dans la peau d’un automate. Serions-nous vraiment heureux dans le corps d’une marionnette dont Dieu tirerait les ficelles ? Notre libre arbitre nous expose à des risques. Faisons nôtre cette prescription divine :

J’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité, pour aimer l’Éternel. (Dt 30,19-20).

Être libre, c’est choisir le bien pour la vie, c’est orienter nos décisions vers le bonheur de soi-même et des autres. C’est choisir la voie qui nous préservera de la prison. La liberté est donc exigeante et réclame un discernement intérieur face aux multiples sollicitations de la vie.

Le paradis à construire

Dans le cadre du projet initial, Dieu nous propose de vivre nus dans un jardin paradisiaque. Tous les couples rêvent de ce paradis terrestre dans lequel ils pourraient vivre insouciants et nus en parfaite harmonie avec la nature. Qui n’a pas feuilleté un catalogue de voyage en s’imaginant seul à deux sur une île déserte ou tous les désirs seraient assouvis sans aucune entrave au bonheur ?

La bible n’échappe pas à ce mythe puisque dès les premières pages du livre de la Genèse elle invite le lecteur à pénétrer dans le jardin d’Éden. Nous y découvrons le premier homme et la première femme en tenue d’Adam et d’Ève, c’est-à-dire dans leur parure naturelle, sans honte aucune :

L’homme et sa femme étaient tous deux nus, et ils n’en avaient point honte. (Gn 2,25).

La grande leçon des récits de la Genèse est que le paradis terrestre s’offre à l’humanité comme un projet à construire. Les textes décrivent un dessein appelé à se réaliser dans l’exercice de la liberté. Le paradis terrestre est une réalité à faire émerger dans le quotidien de l’existence. C’est le cadeau que reçoit tout nouveau-né à sa naissance. Le monde s’offre à lui comme un héritage divin.

La révélation du jardin d’Éden signifie aussi que Dieu veut le bonheur de l’homme et de la femme, et que ce bonheur se construit avec leur adhésion et leur participation. Dieu a laissé le monde inachevé pour que l’homme et la femme puissent y construire leur maison du bonheur de leur propre initiative et par leurs propres moyens.

Ce récit biblique exprime dans un langage symbolique qu’au plus profond de l’homme et de la femme fermente le désir d’un monde sans souffrance, une quête de plaisir jamais totalement assouvie et, plus fondamentalement, une soif infinie d’amour. Le jardin d’Éden sommeille en chacun de nous, non comme utopie, mais comme projet divin.

Commentaire de Genèse 2,9-3,7

Le récit de la Genèse cherche à expliquer l’origine du mal. Il rejoint le questionnement de chacun.

2,9. Yahvé Dieu fit pousser du sol toute espèce d'arbres séduisants à voir et bons à manger, et l'arbre de vie au milieu du jardin, et l'arbre de la connaissance du bien et du mal...

Dieu autorise Adam et Eve à manger de tous les fruits du jardin, sauf celui de la connaissance du bien et du mal. Cet arbre pousse dans tous les espaces de liberté, en tout lieu et en tout temps. Il est le symbole de la liberté humaine.

16. Et Yahvé Dieu fit à l'homme ce commandement : Tu peux manger de tous les arbres du jardin.
17. Mais de l'arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car, le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort…

Un inter-dit, écrit en deux mots, n’est pas quelque chose de défendu, mais une parole entre deux personnes. Un feu rouge n’est jamais qu’une parole entre deux automobilistes pour que chacun puisse circuler et surtout rester en vie. L’inter-dit que pose Dieu est une parole entre lui-même et l’humanité, parole qui fixe les limites à ne pas franchir sous peine de mort.

3,1. Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que Yahvé Dieu avait faits. Il dit à la femme : Alors, Dieu a réellement dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ?

Le serpent est le premier animal identifié et nommé dans la bible. L’auteur biblique choisit ce reptile à cause de sa valeur symbolique. Il est quasiment invisible et frappe à l’improviste. Moïse utilise à deux reprises le serpent pour manifester la puissance de Dieu. Dans le livre de l’Exode, le serpent de Moïse engloutit celui de Pharaon (Ex 7,12). Dans le livre des Nombres, le serpent d’airain est un signe de salut pour ceux qui se font mordre par les serpents du désert (Nb 21,7-9). Il est présent dans le caducée des pharmacies et des médecins ; son venin fait même partie de certaines préparations pharmaceutiques. Le serpent est symbole de vie et de mort.

Notons la subtilité et la ruse du serpent. L’adverbe « réellement » que nous pouvons aussi rendre par « vraiment » est en lui-même une insinuation : « Êtes-vous bien sûrs que Dieu a dit cela ? N’aurait-il pas dit autre chose ? » Par ailleurs, le serpent pose une question en modifiant les propos originaux. Pour Dieu nous pouvons manger de tous les arbres à l’exception d’un seul et pour le serpent nous ne pouvons pas manger de tous les arbres.

2. La femme répondit au serpent : Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin.
3. Mais du fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n'en mangerez pas, vous n'y toucherez pas, sous peine de mort.

Ève ne reprend pas textuellement les mots de Dieu. Elle se focalise sur l’interdiction et rajoute l’interdit de toucher dans sa réponse au serpent.

4. Le serpent répliqua à la femme : Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! 5. Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal.

Être comme des dieux, la tentation est bien grande. Qui pourrait y résister ? Le serpent est un vendeur de drogue qui fait miroiter un paradis artificiel. Il hypnotise la femme. Par ailleurs, il sous-entend que Dieu ne veut pas partager sa condition divine.

6. La femme vit que l'arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu'il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il mangea.

Quel sens donner à cet acte tiré de la vie de tous les jours ? Lisons l’interprétation que nous en donne Marie Balmary : "L’acte interdit, ce n’est pas de toucher l’arbre – comme l’ajoutera la femme, preuve qu’elle n’en a pas compris le sens -, c’est uniquement d’en manger… Manger c’est défaire la différence ; ce que je mange devient mien au point de disparaître en moi… Ne pas manger, lorsqu’il s’agit d’un sujet, c’est la seule façon de le bien connaître, puisque c’est la seule façon de ne pas le détruire, de ne pas le différencier de soi (Marie BALMARY, Abel ou la traversée de l’Éden, Grasset, 1999, p. 130)."

7. Alors leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils connurent qu'ils étaient nus ; il cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes.

Tout est dans le regard. Leurs yeux s’ouvrent parce qu’après leur faute, l’homme et la femme ne s’acceptent plus tels qu’ils sont. Ils se sentent obligés de voiler leur différence, de cacher leurs faiblesses. Le sexe devient désormais les « parties honteuses ».

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