Les disciples d'Emmaüs
Luc 24,13-35
13 Et voici que, ce même jour, deux d'entre eux se rendaient à un village du nom d'Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem.
14 Ils parlaient entre eux de tous ces événements.
15 Or, comme ils parlaient et discutaient ensemble, Jésus lui-même les rejoignit et fit route avec eux;
16 mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
17 Il leur dit: "Quels sont ces propos que vous échangez en marchant?" Alors ils s'arrêtèrent, l'air sombre. 18 L'un d'eux, nommé Cléopas, lui répondit: "Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n'ait pas appris ce qui s'y est passé ces jours-ci!" -
19 "Quoi donc?" leur dit-il. Ils lui répondirent: "Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en action et en parole devant Dieu et devant tout le peuple:
20 comment nos grands prêtres et nos chefs l'ont livré pour être condamné à mort et l'ont crucifié;
21 et nous, nous espérions qu'il était celui qui allait délivrer Israël. Mais, en plus de tout cela, voici le troisième jour que ces faits se sont passés.
22 Toutefois, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés: s'étant rendues de grand matin au tombeau
23 et n'ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu'elles ont même eu la vision d'anges qui le déclarent vivant.
24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ce qu'ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit; mais lui, ils ne l'ont pas vu."
25 Et lui leur dit: "Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu'ont déclaré les prophètes!
26 Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu'il entrât dans sa gloire?"
27 Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui le concernait.
28 Ils approchèrent du village où ils se rendaient, et lui fit mine d'aller plus loin.
29 Ils le pressèrent en disant: "Reste avec nous car le soir vient et la journée déjà est avancée." Et il entra pour rester avec eux.
30 Or, quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna.
31 Alors leurs yeux furent ouverts et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible.
32 Et ils se dirent l'un à l'autre: "Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu'il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Ecritures?"
33 A l'instant même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem; ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons, 34 qui leur dirent: "C'est bien vrai! Le Seigneur est ressuscité, et il est apparu à Simon."
35 Et eux racontèrent ce qui s'était passé sur la route et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain.
Introduction
Le récit des disciples d'Emmaüs (Lc 24, 13–35) constitue l'un des textes les plus commentés et les plus aimés de tout le Nouveau Testament. Son génie narratif, sa profondeur théologique et sa richesse symbolique en font un véritable microcosme de la foi chrétienne post-pascale. Nulle part ailleurs dans les évangiles la structure de la révélation chrétienne — écoute de la Parole, fraction du pain, reconnaissance du Ressuscité, envoi missionnaire — n'est tracée avec une telle économie de moyens et une telle densité de sens.
I. Contexte littéraire et historique
1.1 La péricope dans l'économie du chapitre 24
Luc 24 forme une unité narrative compacte : le récit du tombeau vide (v. 1–12), l'épisode d'Emmaüs (v. 13–35), l'apparition aux Onze à Jérusalem (v. 36–49) et l'Ascension (v. 50–53). La péricope d'Emmaüs occupe ainsi une position médiane et charnière : elle est la première narration développée d'une apparition du Ressuscité chez Luc, et elle anticipe en miniature la structure de toutes les apparitions pascales.
Matthieu 28, 16–20 et Jean 20–21 placent les apparitions en Galilée ; Luc, lui, concentre toute la géographie pascale sur Jérusalem et ses environs immédiats. Ce choix n'est pas anodin : Jérusalem est dans l'œuvre de Luc-Actes le centre de la révélation et le point de départ de la mission universelle (Ac 1, 8). Le départ vers Emmaüs est donc une déviation, un mouvement centrifuge que le retour final des disciples viendra corriger.
1.2 Emmaüs : géographie et symbolique
Lc 24, 13 — Or, ce même jour, deux d'entre eux faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à soixante stades de Jérusalem.
La localisation précise d'Emmaüs demeure incertaine. Luc indique une distance de "soixante stades" (environ 11 km) de Jérusalem. Plusieurs sites ont été proposés par les archéologues — Nicopolis (Amwas), Qubeyba, Abu Gosh —, sans consensus définitif. Cette imprécision topographique a conduit certains exégètes (dont Joachim Jeremias) à voir en Emmaüs un lieu de pèlerinage sabbatique sans identification ferme.
Théologiquement, l'indétermination du lieu porte une signification : Emmaüs n'est pas un sanctuaire localisable, c'est une direction — la direction contraire à Jérusalem.
Le nom lui-même, en hébreu, pourrait évoquer les « eaux chaudes » ou les « sources thermales », suggérant une retraite, un refuge. C'est vers l'oubli et le repos que fuient les deux disciples, non vers la mission.
1.3 Les sources et la tradition
La critique des sources est divisée sur l'origine du récit. Certains (Bultmann, Dibelius) y voient une légende cultuelle forgée pour légitimer la pratique eucharistique des premières communautés. D'autres (Benoit, Fitzmyer) défendent la valeur historique du noyau narratif. La position la plus nuancée reconnaît que Luc a façonné et théologisé un récit de tradition ancienne, probablement jérusalémite, en lui conférant sa forme littéraire propre.
L'écho avec le récit de Tobie (le compagnon de route inconnu qui se révèle être un ange en fin de parcours) est notable, de même que les parallèles avec les théophanies de l'Ancien Testament : Abraham aux chênes de Mambré (Gn 18), Jacob luttant avec l'ange (Gn 32), Élie au désert (1 R 19). Ces intertextes ne réduisent pas le récit à un mythe ; ils l'inscrivent dans la grande tradition de la révélation divine incognito.
II. Analyse narrative et structure
2.1 Structure du récit
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Le récit d'Emmaüs présente une structure narrative rigoureuse que l'on peut décomposer en trois moments :
- v 13-14 : Présentation du contexte : deux disciples discutent sur la route d’Emmaüs.
- v 15-31 : Intervention de Jésus
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15-17 : Initiative de Jésus : Il vient à la rencontre des disciples et entame la conversation.
18-24 : Explication de la situation par Cléophas.Jésus écoute sans se révéler.
25-27 : Réponse de Jésus à travers l’interprétation des écritures (la parole).
28-31 : Réponse de Jésus par la fraction du pain (le geste).
- v 32-35 : Mission des disciples.
Cette structure n'est pas seulement narrative : elle est théologique. Elle dessine la forme canonique de la rencontre chrétienne avec le Ressuscité, et cette forme est exactement celle de la liturgie eucharistique : Liturgie de la Parole puis Liturgie de l'Eucharistie.
Parallélisme et oppositions
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v 13 : les disciples quittent Jérusalem |
v 33 : ils retournent à Jérusalem |
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v 14 : les disciples conversent entre eux deux |
v 33-34 : ils discutent avec les onze et leurs compagnons |
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v 15 : Jésus apparaît |
v 31 : Jésus disparaît |
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v 16 Les yeux des disciples sont empêchés de le reconnaître |
v 31 : Leurs yeux s’ouvrent et ils le reconnaissent |
Les personnages
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Les deux disciples
- On ne sait rien d’eux, sinon que ce sont des disciples de Jésus, que l’un des deux s’appelle Cléophas, et qu’ils sont au courant des événements qui se sont produits à Jérusalem.
- Ils sont manifestement tristes de la mort de Jésus, car ils attendaient un messie qui délivrerait Israël.
- Ils se posent quand même des questions puisque des femmes ont trouvé le tombeau vide. Ils accèdent à la foi (conversion).
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Jésus
- Il vient à la rencontre des disciples.
- Il connaît les écritures puisqu’il en fait le commentaire.
- Il se révèle à travers la fraction du pain… et disparaît.
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Les onze et leurs compagnons
- Ils confirment la résurrection du Christ.
2.2 La technique du "voyageur inconnu"
Le motif de l'inconnu qui accompagne un voyageur et se révèle être une figure divine appartient à un genre littéraire bien attesté dans les traditions antiques (grecques, juives, chrétiennes). Mais Luc lui donne une portée théologique précise : ce n'est pas Jésus qui est méconnaissable, c'est le regard des disciples qui est obstrué.
Lc 24, 16 — Leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
Le verbe grec kratein (tenir, retenir) au passif suggère une action divine : c'est Dieu qui retient leur regard, non par cruel dessein, mais pour que la révélation advienne à son heure propre — dans la fraction du pain, et non dans la rencontre fortuite sur un chemin. La reconnaissance différée est elle-même un enseignement : le Ressuscité ne se laisse pas saisir selon les catégories du passé ; il faut apprendre de nouvelles modalités de présence.
Une relation triangulaire
Les deux disciples quittent Jérusalem. Ils tournent le dos à leur expérience avec Jésus.
Ils vivent une relation duelle, close sur elle-même, sans ouverture.
Jésus prend l’initiative ; il nous précède ; c’est lui qui donne la foi. Il va à la rencontre de l’homme en chemin. Il nous rejoint dans notre existence quotidienne, dans nos préoccupations de chaque jour. Jésus commence par accompagner les disciples sur la route. Il entre dans leurs préoccupations. Partager la route de quelqu’un, c’est partager ses espoirs et aussi ses désespoirs : c’est être ensemble dans la même aventure. Jésus s'intéresse à leur vie en posant une simple question. Puis il les écoute. L'écoute est le premier signe d'une attention à l'autre. Jésus fait semblant de ne pas être au courant, signe d'humilité.
« Leurs yeux sont empêchés de le reconnaître ». Le corps de Jésus est passé par la mort/résurrection. Ce texte nous montre tout d’abord que le corps de résurrection sera différent du corps terrestre (les disciples ne reconnaissent pas Jésus à son corps). La reconnaissance s’amorce avec la parole (le cœur brûlant des disciples en témoigne) et s’accomplit avec le geste (la fraction du pain). Mais la reconnaissance témoigne aussi d’une cécité spirituelle ou intellectuelle : leur esprit est fermé. Ils se sont enfermés dans la mort de Jésus ; il n’y a plus d’avenir.
Jésus prend aussi l’initiative du dialogue en interpellant les disciples. Cette irruption marque le passage d’une relation duelle à une relation triangulaire. Les disciples s’ouvrent à l’étranger qui les a rejoints. Ils sortent de leur discours clos pour parler à quelqu’un qui les écoute. Ce tiers, cet inconnu va symboliquement déplacer la pierre du tombeau pour qu’ils puissent reconnaître qui était vraiment Jésus.
Les disciples tout comme l’ensemble du peuple attendaient un messie glorieux qui bouterait l’envahisseur hors de leur pays. Ils attendaient un nouveau David triomphant sur un trône terrestre, et non pas un homme mourant sur une croix. Le désespoir les anime donc.
2.3 Le discours de deuil comme condition de la révélation
Lorsque Jésus pose la question — "De quoi parliez-vous en marchant ?" — et que Cléophas répond, son discours (v. 19–24) est une confession de foi en échec. Il résume tout ce que les disciples savaient de Jésus : prophète puissant, espoir de la délivrance d'Israël, victime d'une condamnation à mort. Et il ajoute : "Nous espérions" (imperfait de l'espérance révolue).
Ce discours de deuil est la condition nécessaire de la révélation. Jésus ne se révèle pas à des croyants satisfaits mais à des disciples désemparés qui articulent leur foi blessée. C'est dans l'aveu du vide que s'ouvre l'espace de la Parole. La théologie lucanienne de la révélation est ici : Dieu attend que l'homme confesse son incompréhension pour lui ouvrir l'intelligence des Écritures.
L’invitation
Lui fit mine d'aller plus loin. Ils le pressèrent en disant: "Reste avec nous car le soir vient et la journée déjà est avancée." Et il entra pour rester avec eux.
Rien ne se serait passer s’il n’y avait pas eu cette invitation. C’est là que se joue la liberté de l’homme. Le Christ propose sa présence, mais ne l’impose pas. Mais vient le moment où nous devons franchir le pas. Le cœur des disciples est brûlant : on ne sait pas encore qui il est et pourtant déjà on désire qu’il prolonge sa présence.
III. Enjeux christologiques
3.1 Le "dei" pascal : nécessité théologique de la Passion
Le cœur de la réponse de Jésus aux disciples tient dans un mot grec chargé d'une lourde signification théologique : dei (il fallait, il était nécessaire). Lc 24, 26 — Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ?
Ce "il fallait" n'est pas une fatalité aveugle : c'est la nécessité inscrite dans le projet salvifique de Dieu, telle que les Écritures l'attestent. Luc emploie ce verbe dei à plusieurs reprises dans son évangile pour signifier l'accomplissement du dessein divin (Lc 2, 49 ; 4, 43 ; 9, 22 ; 17, 25 ; 22, 37). La souffrance et la mort du Christ ne sont pas un accident de l'histoire mais l'acte central de la révélation du Dieu qui sauve en souffrant avec les siens.
Cette christologie pascale est anti-doloriste : ce n'est pas la souffrance en elle-même qui sauve, mais le chemin qu'elle constitue vers la gloire. Le passage (dia pathêmatôn eis doxan, "par les souffrances vers la gloire") dessine la forme de la vie chrétienne : non la recherche de la croix pour elle-même, mais l'acceptation qu'elle est parfois le chemin vers la résurrection.
3.2 L'exégèse christologique de l'Ancien Testament
"Commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait" (v. 27).
Jésus ne cite pas des textes précis mais relit toute l'Écriture à la lumière de sa propre personne. C'est une christologie implicite de tout l'Ancien Testament : la Loi, les Prophètes et les Écrits ne trouvent leur sens plénier que dans la mort et la résurrection du Christ. Cette lecture rétrospective (ou analepse herméneutique) est le fondement de ce qu'on appellera plus tard l'exégèse typologique, dont les Pères de l'Église feront un usage si abondant.
L'accent lucanien porte sur le "il leur interpréta" (diêrmêneusen) : le Ressuscité est lui-même l'exégète par excellence de sa propre histoire dans les Écritures. C'est pourquoi, pour Luc, la compréhension de l'Écriture est toujours un don pascal : elle requiert l'ouverture de l'intelligence par l'Esprit Saint (cf. Lc 24, 45 et Ac 2, 16–36).
L’accès à la reconnaissance de Jésus comme messie passe par l’écoute de sa parole. Les femmes n’ont ni trouvé (v 23 et 24), ni vu (v 24) Jésus au tombeau. Nous sommes ici dans le registre de l’espace/temps, dans le registre du sensoriel. Or l’accès à la foi requiert que l’on se dessaisisse du désir de voir-trouver (et toucher, cf. Thomas), pour accéder à l’écoute d’une parole comme parole de Dieu. Croire n’est pas de l’ordre du savoir, de l’appréhension rationnelle d’un événement. Croire est de l’ordre de la relation, et cette relation exige que l’on écoute d’abord ce que l’autre a à nous dire.
La foi requiert un acte de dépossession, un renversement d’initiative : au lieu de tenir soi-même des discours assurer sur Dieu, il faut commencer par écouter une parole, comme parole de Dieu.
Ici Jésus commente les écritures. Jésus veut montrer qu’il faut accepter de confronter son existence avec la parole de Dieu. La parole de Dieu vient éclairer notre existence, il vient nous dire qui nous sommes et qui est Dieu.
Jésus évoque notamment sa nécessaire souffrance pour entrer dans la gloire (il ne s’agit pas d’une nécessité extérieure, mais d’une conséquence attachée à sa mission). La mort n’est-elle pas pour nous aussi le passage obligé pour accéder à la foi ? Tout sacrement est une participation au mystère pascal.
3.3 La gloire comme destination de la Passion
La doxologie est au cœur de la christologie lucanienne. Le "entrer dans sa gloire" (eiselthein eis tên doxan autou, v. 26) ne désigne pas seulement la résurrection mais l'Ascension-Exaltation, c'est-à-dire le retour du Christ à la droite du Père (Ac 2, 33 ; 7, 55). Cette arc narratif — de l'humiliation à la gloire — constitue le kérygme fondamental de la prédication lucanienne dans les Actes.
IV. Théologie de la révélation
4.1 La double table : Parole et Eucharistie
L'une des contributions les plus remarquables du récit d'Emmaüs est de lier indissolublement deux modes de présence du Ressuscité : la présence dans la Parole et la présence dans l'Eucharistie. Ces deux moments — l'interprétation des Écritures sur le chemin et la fraction du pain à table — ne se succèdent pas accidentellement ; ils sont co-constitutifs de la rencontre avec le Christ ressuscité.
La tradition liturgique chrétienne a reconnu dans cette structure la forme canonique de l'eucharistie dominicale : Liturgie de la Parole (l'Écriture ouverte et commentée) suivie de la Liturgie eucharistique (la fraction du pain). Le Concile Vatican II a explicitement repris cette image de la "double table" dans la Constitution Sacrosanctum Concilium (n° 51) et dans Dei Verbum (n° 21). ※ Dei Verbum, n° 21 : "L'Église a toujours vénéré les divines Écritures comme elle vénère le Corps du Seigneur, ne cessant pas, surtout dans la sainte Liturgie, de prendre le pain de vie et de le distribuer aux fidèles, aussi bien à la table de la Parole de Dieu qu'à celle du Corps du Christ."
4.2 Le brûlement du cœur : la connaissance affective
Lc 24, 32 — Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu'il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures ?
La métaphore du cœur brûlant est d'une richesse philosophique et théologique considérable. Le verbe grec kaiomenê (brûlant, embrasé) évoque le feu de la Pentecôte (Ac 2, 3), la théophanie du Buisson ardent (Ex 3, 2), et plus généralement la présence de Dieu comme feu transformant.
Ce "brûlement" est une connaissance non-conceptuelle qui précède la reconnaissance explicite. Les disciples savent sans savoir encore qu'ils savent. Il y a ici une phénoménologie de la révélation : la Parole divine agit dans l'homme avant que son intellect ne puisse la formuler. Cette intuition trouvera des développements chez les mystiques — Bernard de Clairvaux, Jean de la Croix, Pascal ("le cœur a ses raisons") —, mais sa formulation la plus sobre et la plus exigeante reste ici, dans ce verset lucanien.
4.3 La disparition comme signe de présence
"Il disparut à leurs yeux" (v. 31). Cette disparition paradoxale est l'un des éléments les plus commentés du récit. Elle n'est pas un retrait, mais une intensification de la présence. Le Ressuscité, en disparaissant, rompt la logique du rapport visuel qui caractérisait le Jésus terrestre.
La foi pascale ne peut pas s'appuyer sur une vision permanente — ce serait revenir à la condition pré-pascale. La disparition enseigne la forme nouvelle de la présence du Ressuscité : non plus localisable et visible, mais universelle et invisible, accessible dans la Parole et les sacrements. C'est précisément parce qu'il disparaît qu'il peut être "avec eux tous les jours jusqu'à la fin du monde" (Mt 28, 20).
V. Ecclésiologie et mission
5.1 Le récit comme fondation de la communauté pascale
Le retour immédiat des disciples à Jérusalem (v. 33) est théologiquement chargé : il met fin à l'exode centrifuge et restaure le lien communautaire. Ils repartent "à l'heure même" (autê tê hôra) — urgence qui rappelle la vitesse des envois prophétiques. La rencontre avec le Ressuscité ne peut pas rester une expérience privée ; elle est constitutionnellement communautaire et missionnaire. Ils trouvent les Onze réunis — la communauté rassemblée est déjà le lieu où s'échangent les témoignages pascals. L'Église naissante est ainsi dessinée : un réseau de témoins qui se confirment mutuellement dans l'expérience du Ressuscité et l'annoncent au monde.
5.2 Cléophas et l'anonyme : figure des disciples de tous les temps
L'identité de l'un des disciples — Cléophas — est donnée (v. 18), mais le second reste anonyme. Cette asymétrie a suscité de nombreuses interprétations. Origène proposait que l'anonyme soit Siméon bar Cléophas. La tradition latine l'a parfois identifié à Luc lui-même (le narrateur présent dans son propre récit, à la manière johannique). D'autres encore voient dans cet anonymat une invitation délibérée à l'identification du lecteur.
Le disciple sans nom, c'est chaque croyant qui marche sur la route de sa vie avec ses espérances déçues, accompagné d'un inconnu qu'il ne reconnaîtra qu'au terme — dans la fraction du pain, dans la communauté, dans la Parole ouverte.
5.3 La structure de la foi comme reconnaissance différée
Le récit d'Emmaüs enseigne que la foi chrétienne n'est pas d'abord une adhésion intellectuelle à des propositions, mais une reconnaissance progressive du Ressuscité dans les signes qu'il a lui-même institués. Cette reconnaissance est toujours différée, jamais définitivement acquise : le Ressuscité disparaît aussitôt reconnu, ouvrant indéfiniment la quête.
Hans Urs von Balthasar a vu dans ce mouvement la structure fondamentale de l'existence chrétienne : la foi est toujours une reconnaissance en chemin, jamais une possession statique de la vérité. C'est en marchant, en écoutant, en rompant le pain que le Christ se révèle — non dans la contemplation désincarnée d'une vérité éternelle.
VI. Histoire de la réception
6.1 Les Pères de l'Église
Les Pères ont abondamment commenté ce récit. Irénée de Lyon y voit la confirmation de la réalité corporelle de la résurrection contre les gnostiques qui nieraient l'incarnation. Origène développe l'allégorie du chemin intérieur : Emmaüs représente le monde sensible dont il faut s'éloigner pour revenir à Jérusalem, la cité de la contemplation. Ambroise de Milan, dans son commentaire de Luc (In Lucam, X), insiste sur la pédagogie divine : Jésus marche avec les disciples non parce qu'il ignore leur tristesse mais parce qu'il veut la guérir de l'intérieur, par la Parole. Augustin reprend ce thème dans plusieurs sermons (Sermo 235–236) et y lit la structure de l'Église : la communauté qui écoute la Parole et rompt le pain est le lieu de la rencontre avec le Christ.
6.2 La spiritualité médiévale et mystique
Au Moyen Âge, Bernard de Clairvaux exploite la métaphore du cœur brûlant dans ses Sermons sur le Cantique des Cantiques. Thomas d'Aquin, dans la Tertia Pars de la Somme Théologique (q. 55, a. 6), analyse pourquoi le Christ a pris la forme d'un inconnu, et répond : pour susciter le désir avant d'offrir la satisfaction, ce qui est la pédagogie propre à l'amour divin.
Les mystiques rhénans (Eckhart, Tauler) voient dans la disparition du Christ au moment de la reconnaissance le paradigme de l'apophase : Dieu se dérobe à la prise conceptuelle précisément quand on croit le tenir. La coïncidence de la révélation et de la disparition est la marque du Dieu toujours-plus-grand.
6.3 Lectures contemporaines
Au XXe siècle, le récit d'Emmaüs a nourri plusieurs grandes traditions d'interprétation. Dans la théologie narrative (Ricoeur, Wénin), il est étudié comme récit de transformation identitaire : les disciples entrent dans le récit avec une identité brisée et en sortent comme témoins de la résurrection — la rencontre avec le Christ a reconfiguré leur identité narrative.
Dans la théologie de la libération (Sobrino, Gutiérrez), l'insistance porte sur le "chemin" parcouru avec les pauvres et les marginaux : le Christ incognito dans le pauvre est une lecture johannique (cf. Mt 25) que le récit d'Emmaüs autorise. Le compagnon de route inconnu est le Christ caché dans l'étranger.
La phénoménologie de la religion (Jean-Luc Marion, Claude Geffré) voit dans cet épisode une structure fondamentale de la donation : la révélation se donne toujours en excédant la capacité de réception du sujet. Les yeux retenus puis ouverts désignent le mouvement même de la foi comme réception d'un don qui excède.
VII. Articulations liturgiques et pastorales
7.1 Emmaüs et la structure de la messe
L'isomorphisme entre le récit d'Emmaüs et la structure de la messe est reconnu explicitement par le Magistère. Le Catéchisme de l'Église Catholique (n° 1347) cite ce récit pour illustrer la structure de la célébration eucharistique : "La liturgie eucharistique se déroule selon une structure fondamentale qui s'est conservée à travers les siècles jusqu'à nous. Elle se déploie en deux grands moments qui forment une unité fondamentale : la réunion, la liturgie de la Parole..."
Plus profondément, ce n'est pas seulement la structure qui est commune, mais la logique : dans les deux cas, il s'agit de passer de l'incompréhension à la reconnaissance, du deuil à la joie, de l'absence perçue à la présence reçue. La messe est une Emmaüs répétée chaque dimanche.
7.2 La lectio divina et le chemin de la Parole
La séquence récit d'Emmaüs — écoute de la Parole → brûlement du cœur → reconnaissance eucharistique — est le paradigme de la lectio divina telle que la décrit Guigues le Chartreux au XIIe siècle (lectio, meditatio, oratio, contemplatio). Lire l'Écriture n'est pas une opération intellectuelle ; c'est laisser le texte nous rejoindre sur notre chemin et réchauffer ce qui était refroidi.
7.3 La dimension missionnaire
La finale du récit est souvent moins commentée que ses étapes intérieures, mais elle est théologiquement essentielle. Ils repartent immédiatement — de nuit, fatigués — vers la communauté. La rencontre avec le Ressuscité génère un mouvement vers les autres, non un repliement sur soi. L'expérience mystique est authentique quand elle produit de la mission : c'est le critère lucanien de discernement.
"Et eux racontèrent" (v. 35) : le verbe grec exêgounto (ils expliquaient, ils racontaient) est le même qui donne "exégèse". Être disciple d'Emmaüs, c'est devenir soi-même exégète du Christ ressuscité pour les autres — non par une démonstration abstraite, mais par le témoignage de l'expérience vécue.
Conclusion
Le récit des disciples d'Emmaüs est bien plus qu'un épisode parmi d'autres de la littérature pascale. C'est une somme narrative de la foi chrétienne, tracée avec une économie de moyens remarquable. Il dit la structure de la révélation (Parole et sacrement), la forme de la reconnaissance (progressive, différée, communautaire), la dynamique de la mission (la rencontre génère le témoignage), et la vérité de l'expérience de Dieu (le cœur qui brûle avant que l'esprit ne comprenne).
Pour le croyant d'aujourd'hui, ce récit reste un miroir. Combien de fois marchons-nous avec nos espérances déçues, sans reconnaître Celui qui marche avec nous ? La promesse qu'il contient n'est pas d'abord intellectuelle mais existentielle : les yeux seront ouverts, non sur le chemin, mais à la table où le pain est rompu et où la communauté est réunie.
Reste avec nous, car le soir tombe — cette prière des disciples est la prière de l'Église de tous les siècles. Et la promesse pascale est que cette prière ne reste pas sans réponse.
Nous faut-il comme Cléophas et son ami, prendre le chemin de nos déroutes, ces chemins où la souffrance intolérable nous fait tourner le dos à Dieu qui nous a déçus ? L’Évangile nous parle d’un « autre Dieu » qui vient alors sans s’imposer. Il reste à nos côtés sans déserter devant notre souffrance, sans se justifier. Il écoute nos plaintes et nos doutes. Il accueille nos questions et nous invite à les accueillir. Mais, quand nous avons tout déballé, il ouvre une piste à notre incompréhension : relire les Écritures pour accueillir ce Dieu dont nous déformons sans cesse l’image. Dieu autre, Dieu crucifié. Bénédicte Rollin, La Croix le 19/04/2023.
Dans ce récit Jésus nous offre l’image d’un Dieu qui vient à notre rencontre sous une forme méconnaissable. Sa puissance se fait discrétion jusque dans l’ignorance de sa présence. Dieu marche à nos côtés sous l’image d’un étranger qui ne cherche aucunement à s’imposer. Il distille quelques signes, à notre charge de nous laisser toucher et imprégner.
Ce texte résume l’accès à la foi et le sacrement de l’eucharistie. C’est Jésus qui prend l’initiative et nous donne la foi. Toute célébration eucharistique se traduit bien en une célébration de la parole de Dieu, en une communion au corps du Christ, et par un envoi en mission.
Orientations bibliographiques
- FITZMYER, Joseph A., The Gospel According to Luke X–XXIV, Anchor Bible 28B, Doubleday, 1985.
- BOVON, François, L'Évangile selon saint Luc (19,28–24,53), Commentaire du Nouveau Testament III d, Labor et Fides, 2009.
- DILLON, Richard J., From Eye-Witnesses to Ministers of the Word, Analecta Biblica 82, Rome, 1978.
- WÉNIN, André, Des récits pour habiter le monde. Une introduction à l'Ancien Testament, Lessius, 2007.
- RICOEUR, Paul, "Le récit, la métaphore et le symbole", in Temps et Récit, Seuil, 1984.
- BALTHASAR, Hans Urs von, La Gloire et la Croix, t. I, Aubier, 1965.
- MARION, Jean-Luc, D'ailleurs, la révélation, Grasset, 2020.
- JEREMIAS, Joachim, Jerusalem zur Zeit Jesu, Göttingen, 1963.
- BEGUERIE, Philippe, Pour vivre les sacrements, Cerf, 1991, pp. 48-54.
- CHAUVET, Louis-Marie, Symbole et sacrement, Cerf, 1987, pp. 172-176.
Voir aussi le commentaire de Luc Bessonnet (lien dans la bibliothèque)
