Évangile selon Jean — Commentaire théologique
Chapitre 1 (v. 1-18)
Le Verbe préexistant · L'incarnation · L'enquête des envoyés de Jérusalem · Jean-Baptiste désigne l'Agneau de Dieu
Jn 1,1-18 — Le Verbe de Dieu
Le prologue de l'évangile selon Jean (Jn 1,1-18) sert d'ouverture solennelle à l'ensemble du quatrième évangile. Il est généralement compris comme un hymne préexistant, repris et réélaboré par l'évangéliste, dans lequel s'insèrent deux versets consacrés au témoignage de Jean le Baptiste (v. 6-8 et 15). Il présente, sous le titre de Verbe (Logos), les thèmes majeurs qui seront déployés tout au long du récit : la préexistence divine du Christ, sa médiation dans la création, son rejet par le monde, et l'incarnation par laquelle il révèle le Père.
Le texte se laisse diviser en quatre mouvements : le Verbe avant la création (v. 1-5), le témoignage de Jean le Baptiste (v. 6-8), le Verbe dans le monde et son double accueil de refus et de réception (v. 9-13), et enfin l'incarnation et la révélation qu'elle rend possible (v. 14-18). Cette progression conduit le lecteur du mystère de la préexistence divine jusqu'à l'événement historique et daté de l'incarnation, dont la portée théologique commande la lecture de tout l'évangile qui suit. Le témoignage de Jean le Baptiste, ici annoncé de façon programmatique, se déploiera ensuite concrètement dans le récit qui ouvre le ministère public de Jésus (v. 19-51).
I Texte — Jean 1,1-18 (TOB)
Le Verbe avant la création (v. 1-5)
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tourné vers Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement tourné vers Dieu. Tout fut par lui, et rien de ce qui fut, ne fut sans lui. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes, et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise. » (Jn 1,1-5)
Le témoignage de Jean le Baptiste annoncé (v. 6-8)
« Il y eut un homme, envoyé de Dieu : son nom était Jean. Il vint en témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui. Il n'était pas la lumière, mais il devait rendre témoignage à la lumière. » (Jn 1,6-8)
Le Verbe dans le monde et le refus (v. 9-13)
« Le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme. Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l'a pas reconnu. Il est venu dans son propre bien, et les siens ne l'ont pas accueilli. Mais à ceux qui l'ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni d'un vouloir de chair, ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu. » (Jn 1,9-13)
L'incarnation et la révélation (v. 14-18)
« Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père. Jean lui rend témoignage et proclame : "Voici celui dont j'ai dit : après moi vient un homme qui m'a devancé, parce que, avant moi, il était." De sa plénitude en effet, tous, nous avons reçu, et grâce sur grâce. Si la Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ. Personne n'a jamais vu Dieu ; Dieu Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l'a dévoilé. » (Jn 1,14-18)
Texte biblique : Traduction œcuménique de la Bible (TOB).
II Le Verbe avant la création (v. 1-5)
« Au commencement » : l'écho de la Genèse
L'ouverture « Au commencement » (en archè) renvoie directement à Genèse 1,1, inscrivant l'action du Logos dans la même sphère que l'acte créateur de Dieu. Le Verbe est affirmé coéternel à Dieu, en relation personnelle avec lui — « le Verbe était tourné vers Dieu » (pros ton Theon), formule qui indique une orientation et une intimité, une distinction sans séparation — et divin par nature : « le Verbe était Dieu » (Theos èn ho Logos). L'absence d'article devant Theos met l'accent sur la qualité divine du Verbe plutôt que sur son identité avec la personne du Père : c'est une affirmation de la divinité du Verbe, non une identification simple des deux personnes.
C’est bien au premier récit de création de la Genèse que fait allusion le prologue
dès son entrée en matière par l’utilisation des deux mêmes premiers mots de toute la
Bible, en arkhè, en grec, traduits par « au commencement ».
Non seulement le Prologue affirme que « le Verbe était auprès de Dieu », mais il
ajoute: « et le Verbe était Dieu » ! Le Logos n'est donc pas créé, à la différence de la
« Sagesse » qui, dans le Livre du Siracide, a été « créée dès le commencement (grec: ap
arkès) ».
Il sera dit au verset 3 que « tout (le créé) fut par lui (le Verbe) et rien de ce qui fut ne
fut sans lui » (Jn 1, 3). Le Verbe du prologue est cette personne divine, en communion
avec Dieu mais distincte de lui, existant de toute éternité et par laquelle s’est opéré
l’acte de la création.
Or justement, comment s’opère l’acte de la création dans le premier récit de la
Genèse ? « Dieu dit : ‘Que la lumière soit !’ et la lumière fut » (Gn 1, 3). Dieu crée par sa
Parole (dabar, en hébreu) et sa Parole est efficace, elle crée ce qu’elle dit, elle suscite
immédiatement ce qu’elle signifie3. Réfléchissant sur ce mystère de la parole créatrice
de Dieu, Israël avait développé toute une théologie du dabar, dont témoignent
plusieurs textes de l’Ancien Testament (Lisez Isaïe 55, 10-11; Psaume 32, 1-9; 118,
89-91; 147; 148; Job 38...). Dominique Auzenet.
Médiateur de la création, source de la vie et de la lumière
Le verset 3 fait du Verbe l'agent de la création — « tout fut par lui » (panta di' autou egeneto) : il est médiateur de l'acte créateur, ce qui prolonge le rôle cosmologique déjà attribué à la Sagesse dans la tradition juive (Pr 8,22-31). Les versets 4-5 identifient le Verbe à la vie et à la lumière : la vie est le principe de la lumière, qui brille dans les ténèbres sans que celles-ci parviennent à la « comprendre » (katelaben), verbe qui suggère à la fois l'incapacité de saisir intellectuellement et l'échec à vaincre ou éteindre cette lumière.
L'arrière-plan du Logos : une question débattue
L'origine conceptuelle du titre de Logos appliqué au Christ reste discutée par les commentateurs. Trois arrière-plans sont généralement proposés, sans consensus définitif : la Sagesse personnifiée de la littérature sapientielle juive (Pr 8 ; Sg 7-9 ; Si 24), la notion de Memra (Parole de Dieu) des targums araméens, et le Logos de la philosophie hellénistique, notamment chez Philon d'Alexandrie. Brown penche pour un arrière-plan principalement sapientiel et vétérotestamentaire, tandis que d'autres commentateurs accordent davantage de poids à une convergence de ces traditions. Cette question d'arrière-plan reste débattue et ne doit pas être présentée comme tranchée.
Par contre, il est des écrits de l’Antiquité, notamment dans la littérature gnostique, où un tel personnage existe. Dans les systèmes gnostiques, ce Verbe est un être divin, intermédiaire, envoyé par l’Être suprême pour apporter à l’humanité une connaissance de salut, censée lui révéler son identité céleste enfouie dans le monde mauvais de la matière créée1. Ça ne saurait être plus contraire à l’idée du prologue où la création (la matière) est vue positivement à tel point que le Verbe lui-même prend chair, s’incarne dans un vrai corps, celui de Jésus de Nazareth. Une influence gnostique directe sur le quatrième évangile est donc à écarter, d’autant plus que les mouvements plus organisés de ce courant sont postérieurs à l’évangile de Jean2. Piste plus intéressante, un autre « Verbe » existe dans les écrits d’un théologien juif hellénisé contemporain de l’apôtre Paul : Philon d’Alexandrie (mort en 54 après J.-C.). C’est donc dire que cette idée du « Verbe » est dans l’air du temps et que l’auteur du prologue peut très bien avoir été perméable à un certain langage hellénistique pour dire le mystère du Christ. Philon fait du Verbe une entité divine, sa pensée en quelque sorte, instrument de la création. En ceci, il se rapproche du Verbe johannique. Dominique Auzenet.
III Le témoignage de Jean le Baptiste annoncé (v. 6-8)
Ces versets introduisent une figure historique dont l'unique fonction est de témoigner de la Lumière. Cette parenthèse narrative distingue clairement le Verbe, qui est la Lumière, de son témoin, qui ne l'est pas — précaution rédactionnelle qui évite toute confusion entre les deux figures. Plusieurs commentateurs, dont Brown, y voient une trace polémique dirigée contre des cercles qui, à la fin du Ier siècle, auraient continué à honorer Jean le Baptiste comme une figure messianique à part entière ; cette hypothèse reste cependant une reconstruction historique et non une donnée assurée du texte lui-même. Cette annonce programmatique trouve son développement narratif aux versets 19-34.
IV Le Verbe dans le monde et le refus (v. 9-13)
Une lumière universelle
Le verset 9 présente le Verbe comme la vraie lumière qui illumine tout être humain venant dans le monde, affirmation de portée universelle qui dépasse le seul cadre d'Israël.
Le refus du monde et « des siens »
Les versets 10-11 expriment le refus du monde, puis celui de son « propre bien » et des « siens » (ta idia et hoi idioi) : paradoxe du Verbe créateur non reconnu par sa propre création. Le revers de ce refus est l'accueil : à ceux qui reçoivent le Verbe et croient en son nom est donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, naissance qui ne dépend ni de l'ascendance physique ni de la volonté humaine, mais qui est un don de Dieu (v. 12-13).
Note herméneutique — éviter la lecture anti-judaïque
L'expression « les siens ne l'ont pas accueilli » (v. 11) a parfois été lue comme une accusation portée contre le peuple juif dans son ensemble. Une telle lecture doit être écartée. Le texte johannique s'inscrit dans une controverse interne à la mouvance juive du Ier siècle, non dans une opposition entre « juifs » et « chrétiens » déjà constitués comme catégories séparées. Cette même vigilance s'impose pour la mention des « Juifs » envoyant des délégués interroger Jean-Baptiste (v. 19) : dans le vocabulaire johannique, l'expression désigne le plus souvent les autorités de Jérusalem, non le peuple juif comme tel. Conformément à la déclaration conciliaire Nostra Aetate (n. 4) et au document de la Commission biblique pontificale Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne (2001), toute lecture qui ferait porter sur le peuple juif comme tel une responsabilité collective dans le refus du Verbe doit être rejetée. Le Catéchisme de l'Église catholique rappelle de même que la responsabilité de la mort du Christ ne peut être imputée ni à l'ensemble des Juifs de l'époque ni à ceux d'aujourd'hui (CEC 597).
V L'incarnation et la révélation (v. 14-18)
« Le Verbe s'est fait chair » : le sommet du prologue
Le verset 14 constitue le sommet du prologue : « le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous ». L'incarnation est l'entrée radicale et historique du Verbe éternel dans la condition humaine (sarx, la chair, désignant l'humanité fragile et mortelle). Le verbe « habiter » (littéralement : « dresser sa tente », eskènôsen) évoque la Tente de la Rencontre et le Tabernacle (skènè) où Dieu résidait au milieu de son peuple dans l'Ancien Testament : Jésus devient le nouveau lieu de la présence de Dieu. La communauté johannique témoigne avoir vu sa gloire (doxa), gloire qu'il tient du Père comme Fils unique.
Grâce sur grâce : la nouvelle Alliance accomplit l'ancienne
Le verset 15 rappelle le témoignage de Jean le Baptiste, cette fois pour souligner la préexistence du Verbe (« avant moi, il était ») — formule reprise presque à l'identique en 1,30, ce qui montre l'unité rédactionnelle entre le prologue et le récit qui suit. Les versets 16-17 décrivent l'effet de l'incarnation pour les croyants : ils reçoivent de sa plénitude grâce sur grâce. La révélation du Christ est mise en regard de l'ancienne Alliance : « si la Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ ». Ce contraste est parfois lu comme une opposition entre Loi et grâce ; une lecture plus fidèle au texte y voit plutôt un rapport d'accomplissement : la Loi donnée par Moïse demeure un don de Dieu, et le prologue affirme que la grâce et la vérité pleinement manifestées en Christ portent à son achèvement ce que la Loi préparait.
Le Fils, unique révélateur du Père
Le verset 18 conclut : « personne n'a jamais vu Dieu » (référence à Ex 33,20). C'est « Dieu Fils unique », qui est dans le sein du Père, qui l'a dévoilé (exègèsato, littéralement « il l'a exégété »). Le Fils est ainsi présenté comme l'interprète et le révélateur du Père — celui par qui seul l'accès à Dieu devient possible. On notera que la leçon « Dieu Fils unique » (monogenès Theos), retenue par la TOB, est textuellement mieux attestée dans les manuscrits les plus anciens que la variante plus tardive « le Fils unique » (ho monogenès huios) ; les deux leçons affirment cependant également la divinité du Fils.
VIII Synthèse théologique
La christologie du Logos
Le Verbe n'est pas un prophète ou un homme inspiré : il est une personne divine préexistante, en relation intime avec le Père, médiateur de la création, de l'illumination du monde et de la rédemption. Le prologue pose ainsi les bases scripturaires sur lesquelles s'appuiera la réflexion trinitaire ultérieure, sans que celle-ci y soit formulée en ces termes techniques.
Du témoignage annoncé au témoignage rendu
La cohérence rédactionnelle du chapitre est remarquable : ce que le prologue annonce de façon programmatique — Jean vient rendre témoignage à la Lumière (v. 6-8), il proclame la préexistence de celui qui vient après lui (v. 15) — se réalise concrètement dans le récit qui suit, d'abord devant une délégation officielle (v. 19-28), puis devant Jésus lui-même (v. 29-34). Le témoignage du Baptiste progresse ainsi de la négation de toute prétention pour lui-même jusqu'à l'attestation positive et publique de l'identité divine de Jésus.
De l'agneau au Fils : l'unité de la confession johannique
Les deux titres christologiques du dénouement — « l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » et « le Fils de Dieu » — articulent ensemble la mission salvifique de Jésus et son identité divine. Le lecteur du quatrième évangile est ainsi introduit, dès le premier chapitre, à la double affirmation qui commandera la lecture de tout le récit : Jésus vient ôter le péché du monde, et il le fait en tant que Fils envoyé par le Père.
VII Questions pour l'approfondissement
1. Le prologue affirme que le Verbe préexistant est le médiateur de toute la création. En quoi cette affirmation change-t-elle la manière de comprendre la relation entre le Christ et le monde créé, y compris en dehors du cadre strictement religieux ?
2. Le texte distingue soigneusement Jean le Baptiste, témoin, du Verbe, qui est la Lumière elle-même. Qu'est-ce que cette distinction enseigne sur la juste place du témoignage humain dans l'accès à la foi ?
3. Le Verbe est refusé « par les siens » avant d'être accueilli par ceux qui croient en son nom. Comment cette tension entre refus et accueil éclaire-t-elle l'expérience contemporaine de la foi, souvent vécue dans un contexte d'indifférence ou d'incompréhension ?
4. L'incarnation est décrite comme le Verbe qui « dresse sa tente » parmi les hommes, en écho au Tabernacle de l'Exode. Qu'apporte cette image, par rapport à une simple affirmation abstraite de la divinité de Jésus, pour la compréhension de la présence de Dieu au milieu des hommes ?
5. Le prologue affirme que la grâce et la vérité venues par Jésus-Christ accomplissent, plutôt qu'elles n'abolissent, le don de la Loi par Moïse. En quoi cette lecture de continuité change-t-elle le regard porté sur la relation entre l'Ancien et le Nouveau Testament ?
X Pour aller plus loin
D. Auzenet, Commentaire du prologue, Etude en ligne (https://petiteecolebiblique.fr/pdf_peb/104_peb_prologue.pdf).
Raymond E. Brown, The Gospel According to John I-XII, Anchor Bible 29, Doubleday, 1966, p. 1-83 — commentaire de référence sur le prologue et le témoignage de Jean-Baptiste, notamment sur les arrière-plans de « l'agneau de Dieu ».
Xavier Léon-Dufour, Lecture de l'évangile selon Jean, tome I, Seuil, 1988, p. 51-201 — commentaire francophone détaillé, verset par verset.
Jean Zumstein, L'évangile selon saint Jean (1-12), Commentaire du Nouveau Testament, Labor et Fides, 2014, p. 39-108 — lecture narrative et théologique du chapitre 1.
Francis J. Moloney, The Gospel of John, Sacra Pagina 4, Liturgical Press, 1998, p. 33-63 — synthèse claire des débats sur la structure du prologue et sur l'identité du témoin.
Bruce M. Metzger, A Textual Commentary on the Greek New Testament, United Bible Societies, 2e éd., 1994, p. 168-172 et 175 — sur les variantes textuelles de Jn 1,18 et 1,34.
Commission biblique pontificale, Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne, 2001 — référence pour la note herméneutique sur les v. 10-11 et 19.
Concile Vatican II, Nostra Aetate, 1965, n. 4.
