Étude biblique et théologique
Le livre de Judith
Plan du cours
- Introduction générale : statut canonique, texte et datation
- Structure littéraire et composition
- Contexte historique et fiction narrative
- Les personnages : Judith, Holopherne, Ozias, Achior
- Les grands thèmes théologiques
- La prière dans le livre de Judith
- La figure de Judith dans la tradition
- Judith et les autres figures féminines bibliques
- Réception patristique, médiévale et magisterielle
- Questions pour la discussion
- Bibliographie
1. Introduction générale : statut canonique, texte et datation
1.1 Statut canonique
Le livre de Judith appartient aux livres dits deutérocanoniques dans la tradition catholique et orthodoxe, c'est-à-dire aux livres reconnus comme inspirés, mais absents du canon hébreu (canon palestinien). Luther, suivant le canon massorétique, le relégua parmi les apocryphes. Le concile de Trente (1546) confirma solennellement son appartenance au canon catholique. Il figure dans la Septante (LXX), la Bible grecque des communautés juives de la diaspora, et dans la Vulgate latine de Jérôme, qui en proposa une traduction très libre depuis un original araméen aujourd'hui perdu.
Pour les catholiques, son autorité canonique est pleine : le livre de Judith est Parole de Dieu. Il est utilisé dans la liturgie des Heures et dans la lectio divina, et les Pères de l'Église l'ont abondamment commenté comme figure typologique de l'Église et de la Vierge Marie.
1.2 Transmission textuelle
Le texte nous est parvenu sous plusieurs formes :
- La Septante (LXX), en deux recensions principales (texte court et texte long)
- La Vulgate de Jérôme, qui avoue lui-même avoir condensé et paraphrasé l'original araméen en une seule nuit de travail
- Des fragments hébraïques médiévaux, sans lien direct certain avec un original hébreu antique
- Des versions syriaques, éthiopiennes et latines secondaires
L'original était probablement en hébreu ou en araméen. Les découvertes de Qumrân n'ont livré aucun fragment de Judith, ce qui est notable, mais non décisif quant à sa date ou son origine.
1.3 Datation
La datation reste discutée. La majorité des exégètes situe la composition entre le IIe siècle av. J.-C. et le Ier siècle av. J.-C., vraisemblablement sous les Hasmonéens, après la crise maccabéenne (175–164 av. J.-C.). Les arguments principaux sont :
- L'atmosphère de résistance nationale et religieuse face à une puissance étrangère oppressive, qui rappelle la période séleucide
- La centralité du Temple de Jérusalem et de ses rites
- L'importance du jeûne et de la prière comme armes spirituelles, traits caractéristiques de la piété juive de cette époque
- Des parallèles de vocabulaire et de théologie avec 1 et 2 Maccabées, Ben Sira, et les Psaumes tardifs
Certains exégètes proposent une datation plus haute (période perse, IVe siècle), en lien avec des éléments de couleur locale perse dans le texte. D'autres encore, minoritaires, envisagent le Ier siècle av. J.-C.
1.3 L'histoire
Le roi de "Ninive" envoie son général Holopherne pour mener la guerre contre Israël. Présenté comme un tyran sanguinaire à l'avancée irrésistible, ce dernier finit par assiéger la petite ville de Béthulie. Les habitants sont au désespoir lorsque Judith imagine un plan. Elle va descendre de nuit au camp des ennemis et séduire Holopherne. Une fois ce dernier complètement ivre, Judith profite de son sommeil pour le décapiter et revient à Béthulie en rapportant la tête du général. En voyant que leur chef est mort de manière honteuse, les ennemis renoncent à leur attaque et rentrent chez eux.
2. Structure littéraire et composition
2.1 Unité et genre littéraire
Le livre de Judith est un récit de seize chapitres, d'une grande cohérence narrative. Son genre est celui du roman historique édifiant, ou plus précisément de la novella à visée théologique. L'auteur n'a pas l'intention d'écrire de l'histoire au sens moderne : il multiplie délibérément les anachronismes et les impossibilités géographiques pour signaler que son propos est ailleurs — dans la transmission d'une vérité de foi sur la toute-puissance de Dieu et la fidélité d'Israël.
Ce genre est bien attesté dans la Bible : on le retrouve dans les livres de Tobie, d'Esther, dans le cycle de Joseph (Gn 37–50), et dans les récits de Daniel. Il s'agit moins d'histoire que de haggadah, narration à but religieux et parénétique.
2.2 Structure en deux parties
Le livre s'organise en deux grandes parties d'égale importance :
Première partie (ch. 1–7) : la menace et l'impuissance d'Israël
- Ch. 1–3 : Nabuchodonosor, roi d'Assyrie, envoie Holopherne en campagne contre les nations qui ont refusé de l'aider. Destruction systématique des peuples vaincus et de leurs dieux.
- Ch. 4 : Israël se prépare à la résistance, se couvre de cendres et jeûne. Le grand prêtre Joakim organise la défense à Béthulie.
- Ch. 5 : Achior, chef des Ammonites alliés d'Holopherne, prononce un discours remarquable sur l'histoire du salut d'Israël. Il est rejeté par Holopherne et livré aux Israélites.
- Ch. 6 : Achior est conduit à Béthulie et accueilli par les habitants.
- Ch. 7 : Siège de Béthulie. Les habitants assoiffés demandent à capituler. Ozias leur accorde cinq jours.
Deuxième partie (ch. 8–16) : Judith, instrument de la délivrance divine
- Ch. 8 : Présentation de Judith. Son discours aux anciens : ne pas tenter Dieu, faire confiance à sa providence.
- Ch. 9 : La grande prière de Judith avant l'action.
- Ch. 10–12 : Judith se rend au camp d'Holopherne. Elle est reçue, introduite auprès du général, et passe trois nuits dans le camp.
- Ch. 13 : Judith décapite Holopherne ivre et rapporte sa tête à Béthulie.
- Ch. 14 : Judith ordonne à Achior de reconnaître la tête. Achior se convertit. L'armée assyrienne découvre la mort d'Holopherne et s'enfuit.
- Ch. 15 : Victoire d'Israël. Judith est célébrée.
- Ch. 16 : Cantique de Judith. Retour à la vie normale. Mort de Judith à cent cinq ans.
2.3 Symétrie et composition concentrique
Le livre présente une structure concentrique soigneusement construite. La descente progressive de la menace assyrienne (partie I) trouve son inversion dans la montée de la délivrance (partie II). Le pivot est la prière de Judith au chapitre 9 : tout bascule au moment où la veuve s'agenouille devant Dieu. Cette architecture souligne que l'initiative appartient à Dieu, et que la prière est le lieu de retournement de l'histoire.
3. Contexte historique et fiction narrative
3.1 Les anachronismes volontaires
Dès le premier verset, l'auteur multiplie les impossibilités historiques, qui ne peuvent être accidentelles :
- Nabuchodonosor est présenté comme roi d'Assyrie régnant à Ninive, alors qu'il fut roi de Babylone (605–562 av. J.-C.), et que Ninive avait été détruite en 612 av. J.-C., bien avant son règne.
- L'action se déroule après le retour de l'exil babylonien et la reconstruction du Temple (ch. 4 et 5), ce qui est impossible si Nabuchodonosor en est l'ennemi.
- La ville de Béthulie est introuvable sur aucune carte antique avec certitude.
- Des éléments perses (Bagoas, organisation militaire) coexistent avec des éléments grecs et babyloniens.
Ces anachronismes sont des signaux de lecture. L'auteur construit une figure archétypale de l'ennemi d'Israël : Nabuchodonosor cumule tous les traits des ennemis successifs — Babylone, la Perse, les Séleucides. Holopherne est la figure du général impie qui exige l'adoration de son maître comme d'un dieu (ch. 3,8). Le lecteur antique identifiait probablement Antiochus IV Épiphane derrière ce portrait.
3.2 La théologie de l'histoire
L'intention de l'auteur n'est pas historique mais herméneutique : il propose une relecture de l'histoire d'Israël à la lumière de la foi. Le discours d'Achior au chapitre 5 est un résumé catéchétique de cette théologie de l'histoire : quand Israël est fidèle à son Dieu, il est invincible ; quand il pèche, il est livré à ses ennemis. Cette lecture deutéronomiste de l'histoire est ici portée à sa limite paradoxale : c'est une veuve, c'est-à-dire la plus petite des figures sociales, qui incarne la fidélité totale et opère la délivrance.
4. Les personnages
4.1 Judith
Le nom Yehudît signifie littéralement « la Juive » ou « la femme de Judée ». C'est un nom programmatique : Judith n'est pas seulement un individu, elle est la personnification d'Israël fidèle, de la fille de Sion qui résiste à l'ennemi par la foi et la prière.
Son portrait est remarquablement construit :
- Veuve dévote : depuis la mort de son mari Manassé, elle vit dans le jeûne, le sac et la prière. Elle n'a pas quitté ses vêtements de deuil depuis trois ans et quatre mois (8,4–6). Elle incarne la pauvreté spirituelle, la disponibilité totale à Dieu.
- Femme sage : son discours aux anciens (ch. 8) montre une maîtrise parfaite de la tradition théologique d'Israël. Elle recadre la demande de capitulation en termes théologiques rigoureux.
- Femme d'action : une fois la décision prise, elle agit avec une efficacité redoutable. Elle use de sa beauté comme d'une arme — non par séduction morale, mais comme instrument de la ruse que Dieu met au service de son plan.
- Femme de prière : sa prière (ch. 9) est le cœur du livre. Tout passe par là.
La question morale de la ruse et du meurtre a fait couler beaucoup d'encre. L'auteur ne s'en excuse pas : il la présente comme une guerre sainte dans laquelle Dieu conduit l'action. Judith ne tue pas pour son propre compte ; elle est l'instrument de la main de Dieu (cheir Kyriou, expression reprise dans son cantique). La tradition chrétienne lira dans ce geste une figure de la victoire du bien sur le mal, du faible sur le fort.
La figure de Judith domine tout le récit : belle (10, 4.7.14.19.23 ; 11, 21.23 ; 12, 13 ; 16, 6.9), avisée, pleine de décision au milieu d'une cité désemparée, ferme, courageuse, et poussant l'audace jusqu'à la témérité, très à son aise dans l'art de séduire et de mettre en œuvre les artifices de la ruse et du mensonge (9, 10 ; 10, 13-14 ; 11, 5-6.16-17 ; 12, 4.14-15), par ailleurs très '' observante '' et soucieuse de pureté alimentaire (10,5 ; 11,3 ; 12,2) et corporelle (12, 7.9), un peu hautaine, fière à l'avance de '' l'exploit qu'elle va accomplir et qui se transmettra de génération en génération '' (8, 32) mais comptant sur Dieu qu'au moment décisif elle invoque d'une manière pathétique : '' Fortifie-moi, Seigneur, Dieu d'Israël en ce jour ! '' (13, 7). En fin de récit, l'auteur nous apprend que '' beaucoup la désirèrent, mais aucun homme ne la connut de tous les jours de sa vie '' (16, 22) ! Comme cela se comprend : quand on a tué Holopherne, on ne prend plus de mari. (E. Osty, Introduction au livre de Judith, Bible Osty-Trinquet, Le Seuil, Paris, 1973, p. 949-950.)
Comme l’écrit Marie-Françoise Baslez dans La Bible et sa culture, « Qu’on ait placé une femme juive dans le combat politique ressort plus de la représentation symbolique que de la réalité historique : dans la tradition d’Israël, la communauté est toujours personnifiée au féminin. [...] Mais la symbolique est poussée jusqu’au paradoxe : en assumant le rôle de chef du peuple, Judith renverse l’échelle des valeurs d’une société d’hommes. » Paul Beauchamp note toutefois à ce propos que si le salut vient ici d’une femme, cela ne signifie pas qu’il s’exprime à travers la fragilité. Judith illustre une situation sociale féminine particulière : elle est veuve. Elle ne respecte pas la loi du lévirat et ne s’y conformera jamais. C’est donc en femme libre, autonome, habituée à gérer ses affaires, qu’elle intervient. Sylvaine Landrivon, Les femmes, leur influence, leur autorité. Le monde de la bible, 241, pp. 45-46.
4.2 Holopherne
Holopherne est le type même du chef militaire orgueilleux qui prétend soumettre les dieux des nations à la volonté de son maître. Son hubris est religieuse avant d'être politique : il est l'instrument d'un roi qui se prend pour un dieu (3,8). Sa mort est donc une réponse théologique : les idoles n'ont aucun pouvoir sur le Dieu d'Israël. Ce thème de la victoire du Dieu unique sur les faux dieux est central dans la Bible hébraïque (cf. la plaie des premiers-nés d'Égypte, la chute de Dagon devant l'arche, la victoire d'Élie sur les prophètes de Baal).
Sa mort dans l'ivresse renforce le symbolisme : l'orgueil rend aveugle, la concupiscence détruit. Ce que la force militaire n'a pas obtenu, la faiblesse d'une femme l'accomplit.
4.3 Ozias
Chef de Béthulie, Ozias représente le responsable communautaire bien intentionné mais humainement limité. Son accord pour une reddition dans cinq jours (7,30–31) est présenté comme une faute théologique : on ne « teste » pas Dieu en lui fixant un délai. Judith le reprend avec vigueur (8,9–17). Ce personnage sert à mettre en relief la lucidité théologique de Judith, qui surpasse les chefs masculins.
4.4 Achior
Personnage capital et souvent sous-estimé. Chef ammonite au service d'Holopherne, il prononce un discours qui est un véritable exposé de la théologie biblique de l'histoire (ch. 5). Holopherne, furieux, le livre aux Israélites — ce qui est en réalité le sauver. À la fin, il contemple la tête d'Holopherne, et le texte note qu'il « crut fermement en Dieu » et « se fit circoncire » (14,10). C'est la seule conversion individuelle du livre, et elle est placée en position de révélateur : même un étranger peut reconnaître le vrai Dieu à l'œuvre dans l'histoire. Achior anticipe la vocation universelle du salut d'Israël.
5. Les grands thèmes théologiques
5.1 La toute-puissance de Dieu et la faiblesse humaine
Le thème dominant du livre est l'affirmation que Dieu agit par les instruments les plus inattendus. La veuve sans protection sociale est choisie pour vaincre une armée. Ce renversement paradoxal est une constante de la théologie biblique : Dieu choisit le faible pour confondre le fort (cf. 1 Co 1,27), le petit David contre Goliath, Gédéon avec ses trois cents hommes, Élie seul contre les prophètes de Baal.
Le cantique final de Judith énonce ce principe : « Le Seigneur tout-puissant les a mis en déroute par la main d'une femme » (16,5). La main de Judith est la main de Dieu — l'expression cheir est récurrente. Judith ne s'attribue aucune gloire : elle renvoie toute la victoire à Dieu.
5.2 Le Dieu d'Israël contre les idoles
Holopherne exige que les peuples vaincus adorent Nabuchodonosor comme un dieu unique (3,8). Ce thème de l'idolâtrie imposée par la force politique est le fond sur lequel se joue tout le livre. Le Dieu d'Israël est qualifié de manière répétée comme le Dieu créateur (Kyrios pantokratôr), Seigneur du ciel et de la terre, qui n'a pas besoin de la force militaire pour agir. La victoire de Judith est une victoire théologique : les idoles sont néant, le Seigneur seul est Dieu.
5.3 La fidélité à la Torah
Judith est présentée comme une observante scrupuleuse de la Torah. Dans le camp ennemi, elle mange uniquement la nourriture qu'elle a apportée de chez elle (12,1–4.19). Elle se purifie rituellement chaque nuit (12,7–8). Son jeûne est exemplaire. Cette insistance sur l'observance n'est pas anecdotique : la fidélité à la Loi est présentée comme la condition de la protection divine. Le discours d'Achior (ch. 5) le dit explicitement : Israël n'est vulnérable que lorsqu'il pèche contre son Dieu.
5.4 La prière comme arme
La prière structure tout le livre. Dès l'annonce de la menace, Israël répond par la prière et le jeûne (4,9–15). La prière de Judith au chapitre 9 est le pivot narratif et théologique du livre. Elle commence par un rappel de l'histoire : Siméon et le meurtre de Sichem (Gn 34) — épisode ambigu que l'auteur mobilise comme précédent de la violence au service de la justice divine. Elle demande à Dieu d'armer sa main, de faire de sa bouche et de sa beauté une arme. La prière ne cherche pas à manipuler Dieu, mais à s'aligner sur sa volonté et à recevoir de lui la force d'agir.
Jdt 9:1- Judith tomba le visage contre terre, répandit de la cendre sur sa tête, se dépouilla jusqu'au sac dont elle était revêtue et, à haute voix, cria vers le Seigneur. C'était l'heure où, à Jérusalem, au Temple de Dieu, on offrait l'encens du soir. Elle dit
Jdt 9:2- "Seigneur, Dieu de mon père Siméon, tu l'armas d'un glaive vengeur contre les étrangers qui défirent la ceinture d'une vierge, à sa honte, mirent son flanc à nu, à sa confusion, et profanèrent son sein, à son déshonneur; car tu as dit : "Cela ne sera pas", et ils le firent.
Jdt 9:3- C'est pourquoi tu as livré leurs chefs au meurtre, et leur couche, avilie par leur duperie, fut dupée jusqu'au sang. Tu as frappé les esclaves avec les princes et les princes avec leurs serviteurs.
Jdt 9:4- Tu as livré leurs femmes au rapt et leurs filles à la captivité, et toutes leurs dépouilles au partage, au profit de tes fils préférés qui avaient brûlé de zèle pour toi, avaient eu horreur de la souillure infligée à leur sang et t'avaient appelé à leur secours. O Dieu, ô mon Dieu, exauce la pauvre veuve que je suis,
Jdt 9:5- puisque c'est toi qui as fait le passé et ce qui arrive maintenant et ce qui arrivera plus tard. Le présent et l'avenir, tu les as conçus, et ce qui est arrivé, c'est ce que tu avais dans l'esprit.
Jdt 9:6- Tes desseins se présentèrent et dirent : "Nous sommes là!" Car toutes tes voies sont préparées et tes jugements portés avec prévoyance.
Jdt 9:7- Voici les Assyriens : ils se prévalent de leur armée, se glorifient de leurs chevaux et de leurs cavaliers, se targuent de la valeur de leurs fantassins. Ils ont compté sur la lance et le bouclier, sur l'arc et sur la fronde; et ils n'ont pas reconnu en toi le Seigneur briseur de guerres.
Jdt 9:8- A toi le nom de Seigneur! Et toi, brise leur violence par ta puissance, fracasse leur force dans ta colère! Car ils ont projeté de profaner tes lieux saints, de souiller la tente où siège ton Nom glorieux et de renverser par le fer la corne de ton autel.
Jdt 9:9- Regarde leur outrecuidance, envoie ta colère sur leurs têtes, donne à ma main de veuve la vaillance escomptée.
Jdt 9:10- Par la ruse de mes lèvres, frappe l'esclave avec le chef et le chef avec son serviteur. Brise leur arrogance par une main de femme.
Jdt 9:11- Ta force ne réside pas dans le nombre, ni ton autorité dans les violents, mais tu es le Dieu des humbles, le secours des opprimés, le soutien des faibles, l'abri des délaissés, le sauveur des désespérés.
Jdt 9:12- Oui, oui, Dieu de mon père, Dieu de l'héritage d'Israël, Maître du ciel et de la terre, Créateur des eaux, Roi de tout ce que tu as créé, toi, exauce ma prière.
Jdt 9:13- Donne-moi un langage séducteur, pour blesser et pour meurtrir ceux qui ont formé de si noirs desseins contre ton alliance et ta sainte demeure et la montagne de Sion et la maison qui appartient à tes fils.
Jdt 9:14- Et fais connaître à tout peuple et à toute tribu que tu es le Seigneur, Dieu de toute puissance et de toute force, et que le peuple d'Israël n'a d'autre protecteur que toi."
5.5 La crainte de Dieu comme sagesse
Le livre s'inscrit dans la tradition sapientielle : la vraie sagesse est la crainte de Dieu (yir'at YHWH). Judith possède cette sagesse, qui lui permet de voir juste là où les chefs militaires et politiques sont aveugles. Sa lucidité théologique sur la situation (ch. 8) est plus efficace que toutes les stratégies humaines. Cette dimension sapientielle rapproche Judith de figures comme la Femme Vaillante de Pr 31 et de la Sagesse personnifiée de Pr 8–9.
5.6 La providence divine
Dieu ne parle pas directement dans le livre de Judith. Il n'y a ni théophanie, ni vision, ni songe prophétique. Dieu agit par la médiation d'événements humains — la beauté de Judith, l'ivresse d'Holopherne, le bon moment de la nuit. Cette discrétion divine est elle-même un enseignement théologique : Dieu conduit l'histoire sans contraindre la liberté humaine. Il laisse les hommes agir selon leur nature — l'orgueil d'Holopherne, la prudence de Judith — et c'est dans cette trame humaine que sa providence s'accomplit.
Jd 13,4 Tous se retirèrent de sa présence et personne, du plus petit au plus grand, ne resta dans la chambre à coucher. Judith, debout près du lit d’Holopherne, dit en son cœur : « Seigneur, Dieu de toute puissance, jette un regard en cette heure sur les œuvres de mes mains pour l’exaltation de Jérusalem. 5 Car c’est maintenant le moment de prendre soin de ton patrimoine et de réaliser mon entreprise pour broyer les ennemis qui se sont levés contre nous. » 6Alors, s’avançant vers la barre du lit qui était près de la tête d’Holopherne, elle en retira son cimeterre 7 et, s’approchant du lit, elle saisit la chevelure de sa tête et dit : « Fortifie-moi en ce jour, Seigneur Dieu d’Israël. » 8 Elle frappa deux fois sur son cou de toute sa vigueur et elle lui ôta la tête. 9 Puis elle fit rouler son corps hors de la couche et enleva la moustiquaire des colonnes ; peu après, elle sortit et remit la tête d’Holopherne à sa suivante, 10 qui la mit dans sa besace à provisions. Elles sortirent toutes les deux ensemble, comme à l’accoutumée, pour aller à la prière. Elles traversèrent le camp, contournèrent le ravin, montèrent à la montagne de Béthulie et arrivèrent à ses portes.
Peut-on mentir sans vergogne, ruser, tromper et même tuer si la cause en vaut la peine ? Question morale difficile, mais qui se pose autrement si l'on considère que le livre de Judith est une fiction. Ah, je ne vous l'avais pas dit ? Oui, une fiction! Nabuchodonosor, s'il a bien existé, n'a en revanche jamais été roi des Assyriens. Et les auteurs du livre se montrent très créatifs avec les dates et les événements. Leur projet est théologique : ils veulent soutenir l'espérance et la foi de leurs contemporains de l'époque grecque qui, dans une Judée à l'avenir incertain, risquent de se décourager. Dieu ne les abandonne pas, il demeure comme toujours le Dieu fidèle à son peuple et il choisit pour le sauver les moyens les plus insignifiants : une faible femme qui n'a que sa propre confiance en Dieu et sa sainteté à opposer à de puissantes armées. De plus, en portant un nom qui veut tout simplement dire « juive », elle devient un modèle à imiter pour tout le peuple. Anne-Marie Chapleau (voir bibliothèque).
6. La prière dans le livre de Judith
6.1 Les prières collectives (ch. 4 et 13)
En réponse à la menace assyrienne, toute la communauté d'Israël se mobilise en prière : les habitants revêtent le sac et la cendre, les animaux eux-mêmes sont couverts de sac (4,10 — motif habituel du deuil national intense), les prêtres se prosternent devant le Temple. Cette prière collective est exaucée (4,13), non par une intervention miraculeuse immédiate, mais par l'envoi d'un instrument humain : Judith.
6.2 La prière de Judith (ch. 9)
La prière de Judith au chapitre 9 est l'un des textes de prière les plus développés de tout l'Ancien Testament. Elle se structure ainsi :
- Invocation (9,1–2) : Judith se prosterne, répand des cendres sur sa tête, et invoque le Dieu de son père Siméon.
- Anamnèse (9,2–4) : rappel de l'action de Siméon à Sichem. Dieu avait permis ce geste pour venger l'honneur souillé. Judith demande la même assistance.
- Confession de la toute-puissance divine (9,5–6) : tout ce qui arrive est voulu ou permis par Dieu. Il connaît l'avenir.
- Demande (9,7–14) : Judith demande à Dieu d'écraser l'orgueil de l'ennemi par la ruse d'une femme. Elle demande explicitement la grâce de séduire Holopherne par ses paroles et par sa beauté.
- Motivation théologique (9,14) : la victoire glorifiera Dieu, non Judith.
Cette prière est remarquable par son audace : Judith demande à Dieu d'armer sa langue et sa beauté pour tromper l'ennemi. Elle assume la ruse comme instrument divin. La tradition chrétienne a parfois été mal à l'aise avec cet aspect ; la tradition juive y voit simplement la guerre sainte conduite selon les règles de la sagesse divine.
6.3 Le cantique final (ch. 16)
Le livre se clôt sur un grand cantique d'action de grâce, analogue aux cantiques de Moïse (Ex 15), de Déborah (Jg 5), et d'Anne (1 S 2). Ce genre littéraire liturgique marque la reconnaissance que la victoire vient de Dieu seul. Le cantique proclame l'inutilité des forces militaires face au Dieu qui brise les arcs et extermine les guerriers (16,3), et célèbre l'instrument choisi : une veuve (16,5–7).
7. La figure de Judith dans la tradition
7.1 La tradition juive
Dans le judaïsme rabbinique, Judith n'est pas une figure centrale du canon massorétique. Pourtant, elle a été associée à la fête de Hanoukka dans certaines traditions, qui célèbre la victoire maccabéenne. Des versions médiévales de la légende de Judith en hébreu circulaient largement. Sa figure représentait la résistance d'Israël à l'assimilation et à l'idolâtrie.
7.2 La tradition chrétienne patristique
Les Pères de l'Église ont lu Judith comme figure typologique à plusieurs niveaux :
- Type de l'Église : la veuve fidèle qui combat le diable (Holopherne) et lui coupe la tête. Clément d'Alexandrie, Origène, et Tertullien développent cette lecture.
- Type de la chasteté et de la continence : la veuve qui refuse de se remarier et consacre sa vie à Dieu est un modèle pour les veuves chrétiennes. Jérôme cite Judith pour encourager la veuve Furia à ne pas se remarier.
- Type de Marie : la femme qui écrase la tête du serpent (Gn 3,15). L'Église médiévale développera largement ce typologisme marial.
7.3 La tradition médiévale
Au Moyen Âge, Judith devient l'une des femmes illustres de la Bible les plus représentées dans l'art et la littérature. Elle est lue comme modèle de la vertu qui triomphe du vice, de l'humilité qui vainc l'orgueil. Le thème de la fortitudo mulierum (la force des femmes) est exploité dans les sermons, les traités moraux, et la poésie. Dante, dans la Divine Comédie, la place parmi les grandes figures de l'humilité.
7.4 La Renaissance et la période moderne
À la Renaissance, Judith devient une figure ambivalente : héroïne de la liberté et de la résistance à la tyrannie, mais aussi figure dangereuse de la femme qui use de sa beauté pour tuer. Donatello, Botticelli, Caravage, Artemisia Gentileschi ont chacun proposé une interprétation différente. La lecture politique (Judith comme figure des républiques libres contre les tyrans) coexiste avec la lecture morale et religieuse.
8. Judith et les autres figures féminines bibliques
8.1 Judith et Déborah
Le parallèle avec Déborah (Jg 4–5) est le plus évident. Déborah est juge et prophétesse qui conduit Israël à la victoire contre Sisera, général cananéen. C'est une autre femme, Yaël, qui tue Sisera en lui enfonçant un pieu dans la tempe. Judith cumule les deux rôles : elle est à la fois la conductrice stratégique (comme Déborah) et l'exécutrice (comme Yaël). Le cantique final de Judith (ch. 16) est clairement construit en parallèle avec le cantique de Déborah (Jg 5).
8.2 Judith et Esther
Esther est l'autre grande figure féminine des livres deutérocanoniques. Les parallèles sont frappants : une femme juive belle et courageuse, qui s'approche d'un roi étranger au péril de sa vie, jeûne avant d'agir, use de sa beauté avec discernement, et obtient la délivrance de son peuple. La différence principale est que Judith agit par la ruse et le meurtre direct, tandis qu'Esther agit par la diplomatie et l'intercession. Les deux figures se complètent pour montrer les voies multiples de la providence divine.
8.3 Judith et Marie
La tradition patristique et liturgique a vu dans Judith une figure typologique de la Vierge Marie. Le parallèle repose sur plusieurs éléments :
- La chasteté de Judith, qui ne se remarie pas, préfigure la virginité de Marie.
- Judith est l'instrument choisi par Dieu pour opérer la délivrance d'Israël, comme Marie est l'instrument de l'Incarnation rédemptrice.
- L'éloge d'Ozias à Judith — « Tu es la gloire de Jérusalem, tu es la grande fierté d'Israël » (15,9) — sera repris dans la liturgie mariale comme salutation à Marie.
- Judith écrase symboliquement la tête de l'ennemi, en écho au Protévangile de Gn 3,15, que la tradition a lu comme promesse messiano-mariale.
L'antienne liturgique Pulchra es et decora, chantée en l'honneur de Marie, emprunte son imagerie au livre de Judith et au Cantique des Cantiques.
8.4 Judith et la Femme Vaillante (Pr 31)
La eshet hayil de Pr 31 est une figure de sagesse active, capable et craintive de Dieu. Judith partage ces traits : elle est économiquement autonome (elle gère les biens de son mari défunt), sage dans ses décisions, courageuse dans l'action, et sa peur de Dieu est le fondement de toute son existence. L'auteur du livre de Judith a probablement construit son personnage en dialogue avec cette figure sapientielle.
9. Réception patristique, médiévale et magisterielle
9.1 Les Pères de l'Église
Jérôme traduit Judith en latin (Vulgate) et en propose une lecture morale : modèle de chasteté pour les veuves. Il est le premier à formuler clairement la typologie mariale.
Ambroise de Milan (De Viduis) loue Judith comme modèle de la veuve chrétienne : sa force vient non pas de la faiblesse féminine mais de la grâce divine qui agit dans la fragilité humaine.
Clément d'Alexandrie cite Judith dans le Pédagogue comme exemple de femme forte qui donne honte aux hommes lâches.
Origène développe une lecture allégorique : Judith est l'âme qui, par l'ascèse et la prière, triomphe du démon (Holopherne).
Augustin d'Hippone évoque Judith dans la Cité de Dieu pour illustrer que la violence peut être licite lorsqu'elle est commandée par Dieu.
9.2 L'époque médiévale
Thomas d'Aquin dans la Somme théologique évoque le cas de Judith pour discuter de la légitimité de la ruse à la guerre et de l'obéissance à un commandement divin spécial (mandatum speciale Dei). La conclusion thomiste est que Judith n'a pas péché car elle agissait par mission divine spéciale.
La liturgie médiévale intègre Judith dans les offices de l'Avent et dans les matines des fêtes de la Vierge, renforçant la connexion typologique Marie–Judith.
9.3 Le magistère récent
Le concile Vatican II ne cite pas explicitement Judith, mais la constitution Dei Verbum sur la Révélation divine inclut les livres deutérocanoniques dans le canon inspiré sans distinction. Jean-Paul II, dans sa catéchèse sur les psaumes et cantiques de la Liturgie des Heures (2001–2002), a commenté le cantique de Judith (ch. 16) comme chant de victoire de la foi sur les forces du mal.
La liturgie catholique actuelle (Liturgie des Heures) utilise plusieurs passages de Judith comme lectures de l'office, notamment la prière du chapitre 9 et le cantique du chapitre 16.
10. Questions pour la discussion
- Le livre de Judith n'hésite pas à présenter la ruse et le meurtre comme instruments de la volonté divine. Comment la tradition catholique a-t-elle justifié cela ? Peut-on parler d'une morale de situation ou d'un mandatum speciale ? Quelle est la limite de cette justification ?
- Judith est une femme qui prend l'initiative face à des chefs masculins défaillants. Quel enseignement le livre offre-t-il sur la place des femmes dans la communauté croyante, et comment la tradition a-t-elle reçu (ou résisté à) ce message ?
- L'auteur multiplie les anachronismes délibérés. Qu'est-ce que cela nous dit du rapport entre foi et histoire dans la Bible ? La vérité d'un texte biblique est-elle nécessairement de l'ordre de l'exactitude factuelle ?
- Achior, étranger et non-juif, est le seul à se convertir au terme du livre. Comment ce personnage interpelle-t-il notre compréhension de l'universalisme du salut et de la mission d'Israël parmi les nations ?
- La lecture typologique de Judith comme figure de Marie est centrale dans la tradition. En quoi cette lecture est-elle légitime théologiquement ? Quels sont ses fondements et ses limites herméneutiques ?
11. Bibliographie
Commentaires exégétiques
- Enslin, M. S., et Zeitlin, S., The Book of Judith, Brill, Leyde, 1972.
- Moore, C. A., Judith (Anchor Bible 40), Doubleday, New York, 1985.
- Craven, T., Artistry and Faith in the Book of Judith, Scholars Press, Chico, 1983.
- Zenger, E., dans Schreiner, J. (dir.), Einleitung in das Alte Testament, Echter, Würzburg, 1989.
- Grintz, J. M., Sefer Yehudit, Bialik Institute, Jérusalem, 1957 (en hébreu).
- Dubarle, A.-M., Judith. Formes et sens des diverses traditions, 2 vol., Institut Biblique Pontifical, Rome, 1966.
Études théologiques et littéraires
- Assis, E., « The Book of Judith as a Satire on the Deuteronomistic History », Journal for the Study of the Old Testament, 34 (2010), p. 217–238.
- Levine, A.-J. (dir.), A Feminist Companion to Esther, Judith, and Susanna, Sheffield Academic Press, Sheffield, 1995.
- Stocker, M., Judith. Sexual Warrior. Women and Power in Western Culture, Yale University Press, New Haven, 1998.
- Corley, J., et Skemp, V. (dir.), Intertextual Studies in Ben Sira and Tobit, Catholic Biblical Association, Washington, 2005.
Réception et tradition
- Merideth, B., « Desire and Danger: The Drama of Betrayal in Judges and Judith », dans Brenner, A. (dir.), A Feminist Companion to Judges, Sheffield, 1993.
- Brine, K. R., Ciletti, E., et Lähnemann, H. (dir.), The Sword of Judith. Judith Studies Across the Disciplines, Open Book Publishers, Cambridge, 2010.
- Schmitz, B., et Engel, H., Judit (Herders Theologischer Kommentar zum Alten Testament), Herder, Fribourg-en-Brisgau, 2014.
En français
- Steinmann, J., Lecture de Judith, Gabalda, Paris, 1953.
- Cousin, H., et alii, Le monde où vivait Jésus, Cerf, Paris, 1998 (contexte intertestamentaire).
- Cothenet, É., et alii, Les écrits de l'Ancien Testament, Desclée, Paris, 1987.
- Artus, O., Les livres de l'Ancien Testament, Cerf, Paris, 2012.
- Léon-Dufour, X. (dir.), Dictionnaire de théologie biblique, Cerf, Paris, 1970, art. « Judith ».
