Formation théologique

Introduction aux épîtres pauliniennes

Paul et les épîtres pauliniennes

Vie de l'apôtre, corpus des lettres et grands thèmes théologiques

Introduction

Après les évangiles, le corpus paulinien constitue l'ensemble documentaire le plus important du Nouveau Testament : treize lettres portent le nom de Paul, auxquelles s'ajoutent les nombreux passages des Actes des Apôtres qui racontent son itinéraire. Aucun autre auteur néotestamentaire ne nous a laissé un ensemble de textes aussi personnel, aussi engagé dans les conflits concrets de communautés naissantes, et aussi déterminant pour la formulation ultérieure de la théologie chrétienne.

1. L'homme : Saul de Tarse, devenu Paul

Les sources concernant la vie de Paul sont de deux ordres, de valeur inégale : les lettres elles-mêmes, qui sont des sources de première main mais occasionnelles et allusives, et les Actes des Apôtres, récit rédigé une génération plus tard par un auteur qui a une visée théologique et littéraire propre. Toute reconstitution biographique doit composer avec cette double origine et avec les tensions qu'elle engendre.

Paul se présente lui-même comme un Juif de la diaspora, de la tribu de Benjamin, circoncis le huitième jour, pharisien quant à l'observance de la Loi (Ph 3, 5-6 ; Ga 1, 13-14). Les Actes précisent qu'il est né à Tarse de Cilicie et qu'il possède la citoyenneté romaine (Ac 21, 39 ; 22, 25-28) — donnée absente des lettres, ce qui invite à la prudence sans pour autant l'écarter comme invraisemblable, compte tenu du contexte urbain hellénistique dans lequel Paul a manifestement grandi.

Le tournant décisif de sa vie est l'événement qu'il appelle une révélation du Christ ressuscité (Ga 1, 15-16 ; 1 Co 9, 1 ; 15, 8), qu'il ne raconte jamais comme une conversion au sens d'un changement de religion — Paul reste juif et pense sa mission dans la continuité de l'élection d'Israël — mais comme un appel prophétique le chargeant d'annoncer l'Évangile aux nations. Les trois récits des Actes (Ac 9 ; 22 ; 26), plus narratifs et plus tardifs, dramatisent cet épisode sous la forme d'une théophanie sur le chemin de Damas ; leur historicité de détail (la lumière, la voix, la cécité temporaire) est débattue parmi les exégètes, mais le fait même d'un retournement radical de persécuteur à apôtre est solidement attesté par Paul lui-même et n'est pas sérieusement contesté.

Sur ces bases, la plupart des commentateurs (Fitzmyer, Murphy-O'Connor, Dunn) situent l'appel de Paul dans les années 33-36, la période dite « arabique » et la première visite à Jérusalem trois ans plus tard (Ga 1, 17-18), puis les grands voyages missionnaires en Asie Mineure, en Macédoine et en Grèce dans les années 40-50, la rencontre de Jérusalem généralement identifiée au concile relaté en Ga 2 et Ac 15 vers 48-49, et enfin l'arrestation à Jérusalem suivie d'une captivité à Césarée puis d'un transfert à Rome à la fin des années 50 ou au début des années 60. La date et les circonstances de sa mort ne sont rapportées par aucune source du Nouveau Testament ; la tradition d'un martyre à Rome sous Néron, attestée dès la fin du ier siècle par Clément de Rome et au iie siècle par Ignace d'Antioche et Irénée, est largement reçue mais demeure, du point de vue strictement historique, une donnée de tradition plutôt qu'un fait documenté par un témoin oculaire.

« Ce n'est pas moi qui l'ai reçu ni appris d'un homme, mais par une révélation de Jésus-Christ. » (Ga 1, 12)

2. Le corpus paulinien et la question de l'authenticité

Le Nouveau Testament transmet treize lettres sous le nom de Paul. La critique historique moderne, sans remettre en cause l'attribution traditionnelle du corpus à l'autorité de l'apôtre, distingue depuis le XIXe siècle plusieurs groupes selon le degré de certitude concernant la rédaction directe par Paul lui-même.

2.1. Les épîtres incontestées (protopauliniennes)

Sept lettres sont reconnues comme authentiquement pauliniennes par la quasi-unanimité de la recherche critique, quelle que soit par ailleurs la sensibilité confessionnelle des auteurs : Romains, 1 et 2 Corinthiens, Galates, Philippiens, 1 Thessaloniciens et Philémon. Ce consensus, établi notamment par les travaux de F. C. Baur puis affiné tout au long du XXe siècle, repose sur la cohérence du vocabulaire, du style argumentatif et de la théologie, ainsi que sur l'adéquation avec la situation historique reconstituée à partir des Actes.

2.2. Les épîtres disputées (deutéropauliniennes)

Trois lettres — Colossiens, Éphésiens et 2 Thessaloniciens — font l'objet d'un débat non tranché. Une partie significative de la recherche (Lohse, Schnackenburg, Fitzmyer pour Colossiens et Éphésiens ; Trilling pour 2 Thessaloniciens) y voit l'œuvre d'un disciple écrivant après la mort de Paul, au nom de son maître, en s'appuyant sur des lettres authentiques comme modèle — pratique bien attestée dans l'Antiquité et qui n'impliquait pas nécessairement, dans les conventions littéraires de l'époque, une intention de tromper. D'autres auteurs (parmi les plus notables, N. T. Wright pour Colossiens, et une partie de l'exégèse catholique plus traditionnelle) défendent une authenticité paulinienne directe, ou du moins une rédaction par un secrétaire proche travaillant sous la supervision de Paul lui-même, ce qui expliquerait les différences stylistiques sans recourir à la pseudépigraphie. Le lecteur doit donc savoir que le statut de ces trois lettres reste, à ce jour, débattu et non tranché.

2.3. Les épîtres pastorales

1 et 2 Timothée et Tite forment un groupe à part. La majorité de la recherche critique contemporaine (Dibelius-Conzelmann, Fitzmyer, Fabris, Quinn) considère qu'elles sont pseudépigraphes, rédigées dans les décennies suivant la mort de Paul, en raison notamment du vocabulaire largement différent du corpus incontesté, d'une structure ecclésiale (évêques, presbytres, diacres) plus institutionnalisée que celle attestée dans les lettres authentiques, et d'une situation historique difficilement conciliable avec la chronologie connue de Paul. Cette position reste cependant elle-même discutée : une partie de l'exégèse, notamment dans le monde évangélique et dans certains secteurs de l'exégèse catholique (par exemple J. N. D. Kelly), défend une authenticité paulinienne directe ou, à tout le moins, la rédaction par un secrétaire fidèle disposant de notes personnelles de Paul. Il convient donc, à chaque fois que ces lettres sont citées, de signaler la nature disputée de leur attribution plutôt que de la présenter comme un fait acquis.

2.3. L'épître aux hébreux

L'épître aux Hébreux occupe une place à part dans le Nouveau Testament : bien qu'elle ait longtemps circulé sous le nom de Paul dans la tradition manuscrite et liturgique, la quasi-unanimité de la recherche critique contemporaine, rejoignant d'ailleurs des doutes déjà anciens (Origène remarquait que le style n'était pas celui de Paul), considère qu'elle n'est pas de sa main : le vocabulaire, la grammaire raffinée et l'argumentation construite sur le modèle de la rhétorique grecque diffèrent nettement du corpus paulinien, et l'auteur lui-même se situe parmi les destinataires de la prédication apostolique plutôt que parmi ses témoins directs (He 2, 3). Son identité reste inconnue — Apollos, Barnabé, Priscille ou encore Luc ont été proposés sans qu'aucune hypothèse ne s'impose. Le texte développe une christologie sacerdotale originale, présentant le Christ comme grand prêtre selon l'ordre de Melchisédech (He 5, 6.10 ; 7), dont le sacrifice unique accompli une fois pour toutes accomplit et rend caduc le culte sacrificiel de l'ancienne alliance (He 9-10). Sa datation, généralement située entre 60 et 90, et son destinataire précis (communauté judéo-chrétienne tentée de revenir aux observances anciennes) demeurent eux aussi débattus.

3. Chronologie de rédaction

Pour les lettres incontestées, l'ordre chronologique généralement proposé (avec des variantes selon les auteurs) est le suivant : 1 Thessaloniciens (autour de 50-51, la plus ancienne lettre chrétienne conservée), Galates (datation discutée, entre 48 et 55 selon que l'on retient l'hypothèse dite « du Nord » ou « du Sud » de la Galatie), 1 et 2 Corinthiens (autour de 54-56), Philippiens et Philémon (rédigées en captivité, datation discutée selon le lieu de détention retenu — Éphèse, Césarée ou Rome), et enfin Romains (autour de 57-58), généralement considérée comme la synthèse théologique la plus aboutie de l'apôtre, rédigée avant un voyage à Jérusalem dont il pressent les dangers (Rm 15, 30-31).

4. Grands thèmes théologiques

4.1. La justification par la foi

Le thème le plus étudié de la théologie paulinienne, central dans Galates et Romains, oppose la justification — c'est-à-dire le fait d'être rendu juste devant Dieu — obtenue par les œuvres de la Loi, à la justification reçue par la foi au Christ (Rm 3, 21-26 ; Ga 2, 16). Ce thème a été au cœur des relectures de la Réforme protestante, puis a fait l'objet, depuis les travaux de E. P. Sanders sur le judaïsme du Second Temple, d'un profond renouvellement connu sous le nom de « nouvelle perspective sur Paul » (J. D. G. Dunn, N. T. Wright), qui invite à ne pas lire dans la critique paulinienne des « œuvres de la Loi » une opposition entre mérite humain et grâce au sens où l'entendra plus tard la théologie occidentale, mais plutôt une critique des marqueurs identitaires (circoncision, lois alimentaires, observance sabbatique) qui excluaient les païens de l'alliance. Ce déplacement d'interprétation reste débattu et n'a pas fait disparaître les lectures plus classiques ; il doit être signalé comme un débat en cours plutôt que comme un acquis définitif.

4.2. La christologie

Paul développe une christologie centrée sur la mort et la résurrection du Christ comme événement salvifique (1 Co 15, 3-5, formule de foi antérieure à Paul lui-même et qu'il transmet), sur la préexistence et l'abaissement du Fils (Ph 2, 6-11, hymne dont l'origine pré-paulinienne est largement admise), et sur le Christ comme nouvel Adam inaugurant une humanité récapitulée (Rm 5, 12-21 ; 1 Co 15, 45-49).

4.3. L'ecclésiologie : le corps du Christ

L'image du corps aux membres divers mais unis dans le Christ (1 Co 12 ; Rm 12, 4-8) exprime l'unité organique de l'Église dans la diversité des charismes. Dans Colossiens et Éphésiens, cette image est développée dans un sens cosmique, le Christ étant présenté comme la tête du corps qu'est l'Église (Col 1, 18 ; Ep 1, 22-23) — développement que certains commentateurs lisent comme une amplification théologique postérieure à Paul, précisément l'un des arguments invoqués dans le débat sur l'authenticité de ces lettres évoqué plus haut.

4.4. L'eschatologie

La tension entre l'attente d'un retour proche du Christ, sensible notamment en 1 Thessaloniciens (1 Th 4, 13-18) et en 1 Corinthiens (1 Co 7, 29-31), et une réflexion plus posée sur le sort des morts et la transformation des corps (1 Co 15), traverse tout le corpus. Elle est un point de discussion classique parmi les exégètes quant à une éventuelle évolution de la pensée de Paul sur ce point au fil de son ministère, sans qu'un consensus définitif se soit dégagé sur l'ampleur réelle de cette évolution.

4.5. L'éthique paulinienne

Les lettres articulent systématiquement une section doctrinale et une section parénétique (exhortative), l'agir chrétien découlant de l'être nouveau reçu dans le baptême plutôt que d'un légalisme extérieur (Rm 12, 1-2 ; Ga 5, 13-25). Cette articulation structure la plupart des lettres pauliniennes et a fortement influencé la théologie morale chrétienne ultérieure.

5. Sensibilité herméneutique

Certains passages pauliniens, en particulier ceux qui traitent des relations entre Juifs et chrétiens ou de la place d'Israël (Rm 9-11, mais aussi certaines formulations polémiques de Galates ou de 1 Thessaloniciens 2, 14-16), ont été utilisés historiquement dans un sens anti-judaïque contraire à l'intention de l'auteur, lui-même juif et attaché à l'irrévocabilité de l'élection d'Israël (Rm 11, 29). Une lecture attentive au contexte de controverse interne au judaïsme du premier siècle, telle que promue par la déclaration conciliaire Nostra Aetate (1965), par le document de la Commission biblique pontificale Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne (2001) et par le Catéchisme de l'Église catholique (§ 597-598), est requise pour éviter toute relecture anachronique ou polémique de ces textes.

Conclusion

Le corpus paulinien n'est pas un traité théologique unifié composé d'un seul jet, mais un ensemble de lettres de circonstance, adressées à des situations concrètes de communautés naissantes, dont l'authenticité et la datation varient selon les cas et font l'objet, pour plusieurs d'entre elles, d'un débat scientifique non résolu. C'est précisément cette diversité de statuts et de contextes qui rend nécessaire, pour chaque lettre étudiée dans les pages suivantes, un rappel systématique de sa situation critique propre avant toute lecture théologique. Cette prudence méthodologique ne diminue en rien la portée théologique du corpus : elle en garantit au contraire une réception fidèle à ce que le texte permet réellement d'affirmer.

Bibliographie

  • J. A. Fitzmyer, According to Paul: Studies in the Theology of the Apostle, Paulist Press, 1993.
  • J. Murphy-O'Connor, Paul: A Critical Life, Oxford University Press, 1996.
  • J. D. G. Dunn, The Theology of Paul the Apostle, Eerdmans, 1998.
  • E. P. Sanders, Paul and Palestinian Judaism, Fortress Press, 1977.
  • N. T. Wright, Paul and the Faithfulness of God, SPCK, 2013.
  • M. Dibelius, H. Conzelmann, The Pastoral Epistles, Fortress Press, 1972.
  • E. Lohse, Colossians and Philemon, Fortress Press, 1971.
  • R. Fabris, Paolo: l'apostolo delle genti, Paoline, 1997.
  • P. Perkins, Reading the New Testament: An Introduction, Paulist Press, 3e éd., 2012.
  • Commission biblique pontificale, Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne, 2001.
  • Concile Vatican II, Nostra Aetate, 1965.