Aimer la sagesse, c’est aimer la vie (Si 4,11)

Pour t'aimer

Amour et mariage

Le mariage est-il lié à l'amour ? Cette question paraît déplacée tant un mariage sans amour est aujourd'hui impensable. Mais dans un passé qui s'étend, selon J.-L. Flandrin, jusqu'au XVIIIème siècle, amour et mariage n'ont pas toujours été associés 29. Durant toute cette période, l'amour conjugal est rejeté parce que trop charnel. La virginité et la continence sont exaltées, car elles seules permettent la communion avec Dieu 30. La volupté des sens est condamnée. Le mariage chrétien est incompatible avec l'amour érotique; seul l'amour agapè correspond à la vie conjugale. Cet amour ne connaît pas l'enivrement des sens. Il fuit le plaisir. Il ignore le sexe. Il s'agit d'un amour asexué, un amour spirituel. Par ailleurs, comme le souligne M.-O. Métral,

«cet amour agapè qui n'est pas de l'ordre de la sentimentalité va de pair avec l'asymétrie du rapport homme-femme; il est sans commune mesure avec ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui l'amour. L'amour, le sentiment amoureux, relation hétéro-sexuelle entre deux étrangers, comportant l'attirance sexuelle et l'échange verbal, supposant dans la différence sexuelle et sexuée la reconnaissance de l'égalité des partenaires est absent du christianisme des premiers siècles 31.»

L'amour n'est ni la fin, ni la cause de l'étreinte conjugale. Quant à l'acte sexuel, il n'est pas une composante de l'amour et il ne se justifie que parce qu'il a pour fin la procréation. Hors procréation, il devient même un péché à partir du Vème siècle, sous l'influence de saint Augustin. La sexualité ne devient une composante de l'amour qu'au XXème siècle.

Durant près de vingt siècles d'histoire du christianisme, l'amoureux est considéré comme un amant luxurieux. L'amour n'est évoqué que pour décrire ses dangers. Les conjoints ne doivent pas s'unir comme des amoureux. Un passage de saint Jérôme, reprenant Sénèque, est particulièrement évocateur à ce sujet :

«Adultère est l'amoureux trop ardent de sa femme. À l'égard de la femme d'autrui, tout amour est honteux; à l'égard de la sienne excessif. L'homme sage doit aimer son épouse avec jugement, non avec passion : il maîtrise l'emportement de la volupté et ne se porte pas impétueusement à l'accouplement 32.»

L'amour passionnel est exclu de la communauté conjugale. Il doit être vécu avec réserve. L'amour n'est donc pas à la source de l'union entre l'homme et la femme. Le mariage a essentiellement pour fonction

«d'allier deux familles et de leur permettre de se perpétuer, plus que de satisfaire l'amour de deux jeunes gens 33.»

Le mariage doit préserver l'ordre social. L'élan amoureux ne doit pas perturber l'équilibre et la solidarité des groupes humains. L'alliance et la sécurité qui en découle sont primordiales. La place de l'amour dans le mariage s'amorce dans l'Église vers la deuxième moitié du XIXème siècle. Léon XIII affirme en 1880 :

«Cette institution n'a pas seulement pour objet la propagation du genre humain, mais elle rend meilleure et plus heureuse la vie des époux... par l'amour constant et fidèle 34.»

En 1944 H. Doms affirme que l'acte sexuel est lié à l'amour :

«Dans l'acte sexuel parfait, digne d'êtres humains, les deux partenaires se saisissent réciproquement dans l'intime de l'amour, c'est-à-dire spirituellement, ils se font réciproquement cadeau d'eux-mêmes dans un acte qui contient l'abandon et la jouissance de toute la personne, et non pas simplement une activité isolée d'organes 35.»

Plus récemment, Jean-Paul II définit le mariage comme

«un pacte d'amour conjugal 36.»

Aimer

L'amour est l'objet du consentement : chacun se donne et reçoit l'autre pour l'aimer. L'engagement mutuel ratifie l'amour et l'amour accomplit ce que l'engagement promet. Le mariage est le lieu dans lequel se déploie la

«communauté profonde de vie et d'amour que forme le couple 37.»

Si l'amour ne fait pas le mariage, au sens juridique, il n'en demeure pas moins la cause et la fin du mariage 38. L'homme et la femme se marient parce qu'ils s'aiment et pour s'aimer plus encore. L'amour est inséparable du mariage en tant qu'il est toujours à construire. Le mariage se construit dans l'amour et l'amour s'épanouit dans le mariage.

«Le mariage sacramentel est une alliance dans l'amour 39.»

Les époux s'engagent, non pas à être amoureux, mais à aimer.

«Être amoureux est un état; aimer est un acte 40.»

L'amour englobe ces deux dimensions. Mais plus fondamentalement, l'amour est un don de soi. L'amour est oblatif et non pas captatif. Il est par conséquent un acte; et si l'on ne peut promettre que des actions, on peut promettre d'aimer toujours en tant qu'aimer est un acte. Saint Jean rappelle qu'il faut aimer en acte et en vérité (1Jn 3, 18). L'engagement n'a de sens que dans cette perspective. L'amour est le préalable de toute action. Il est au fondement de tout agir. Saint Paul décrit cette prépondérance de l'amour dans les actions et les relations. L'amour est plus important que le parler en langues, que les prophéties ou la connaissance. Même le don de soi jusqu'à la mort doit être animé par l'amour, sinon il ne mène à rien :

«Quand je livrerai mon corps aux flammes, s'il me manque l'amour je n'y gagne rien 41.»

Augustin affirme également la prépondérance de l'amour dans son commentaire de la première épître de saint Jean :

«Aime et fais ce que tu veux; si tu te tais, tais-toi par amour; si tu parles, parle par amour; si tu corriges, corrige par amour; si tu pardonnes, pardonne par amour; aie au fond du coeur la racine de l'amour : de cette racine il ne peut sortir que du bon 42.»

L'engagement ne porte donc pas sur le sentiment amoureux ou sur une inclination érotique. Un des nombreux commentaires du Concile Vatican II définit l'amour en ces termes :

«En parlant d'amour, nous ne pouvons le réduire à une affectivité sensible, à une attirance passagère, à une sensation érotique, à une impulsion sexuelle, à un sentiment d'affinité, à une joie de vivre. L'amour est essentiellement don. En parlant d'acte d'amour, le Concile suppose un acte de donation unique et décisif, irrévocable comme l'est un don total qui veut être et rester mutuel et fécond 43.»

L'échange des consentements possède toutes ces caractéristiques. Il est un don unique, décisif et irrévocable. Il est un acte d'amour. Tous les actes de la vie conjugale, et notamment l'union des corps, sont appelés à être orientés dans cet acte d'amour originel :

«La sexualité doit être orientée, élevée et intégrée par l'amour qui, seul, la rend vraiment humaine 44»

L'amour rend la sexualité à la fois humaine et divine. Isoler l'union charnelle hors de l'amour, c'est d'une part en faire le garant absolu de la réussite et, d'autre part, la borner à sa seule humanité. L'amour donne à l'union des corps et au plaisir qui en découle une ouverture sur une transcendance.

L'attirance physique et le désir charnel n'expliquent d'ailleurs pas l'amour entre deux partenaires. Ils en constituent une expérience ou un lieu de sa manifestation. L'amour réciproque résonne toujours comme une parole dépassée. Le don de son corps, vécu jusque dans la fécondité, retentit comme une résurrection dans un mystère qui dépasse l'intelligence humaine. L'amour se veut fécond dans l'infini de son avènement. Comme le souligne H. U. von Balthasar,

«ceux qui se donnent l'un à l'autre sans réserve obtiennent une mesure de leur amour. Une mesure qui, parce qu'elle est éternelle démesure, se fait toujours à nouveau stimulation réciproque 45.»

L'amour est un mystère que le don total de soi à l'autre ne tarit pas, mais approfondit et augmente.

De l'amour de l'autre à l'amour de Dieu

L'amour est la loi par excellence à laquelle toutes les autres lois sont subordonnées.

«Quel est le plus grand commandement de la loi ?»

, demande un légiste à Jésus. Jésus répond que le plus grand commandement est l'amour de Dieu. Mais il en ajoute un second de même nature et aussi important :

«Tu aimeras ton prochain comme toi même. De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes 46.»

Ainsi toute loi est subordonnée à la loi de l'amour. Toutes les relations humaines sont régies par des lois dont la plus élémentaire est la parole. L'amour est la première et l'ultime parole vers laquelle convergent toutes les paroles. L'échange des consentements énonce celle-ci comme fondement et comme visée des événements conjugaux, non seulement dans leur humanité, mais également au regard de Dieu. La parole sacramentelle s'inscrit dans la lignée du précepte énoncé par Jésus. Le sacrement porte la parole humaine dans l'économie du salut. Dire à l'autre «je veux t'aimer», c'est engager Dieu dans cet amour et, en fin de compte, aimer Dieu.

Le prochain dont parle Jésus désigne l'autre reconnu comme mon semblable. Le conjoint est le plus intime prochain, celui qui un jour peut prendre la figure du pauvre, de l'étranger ou de l'exclu. L'amour du prochain cherche à accueillir cet autre dans sa différence, afin d'établir une relation dans la médiation d'une parole commune. La parole est le premier acte d'amour, car elle instaure ou restaure la relation. Elle est la première forme de reconnaissance de l'autre comme prochain. Ainsi, l'amour dépasse le manque personnel pour s'accomplir dans le don de soi à l'autre. Il rejoint l'autre dans sa solitude, sa pauvreté, voire son infidélité. Il va à la rencontre de celui qui est dépouillé et rejeté (Lc 10, 29-37). Il va jusqu'à faire du bien alors que l'autre est animé par la haine (Lc 6, 27-35). Il se donne.

Ce don de soi à l'autre ouvre à la reconnaissance de Dieu. L'amour de Dieu et du prochain sont indissociables. Le second commandement est le lieu de vérification du premier. Affirmer l'amour de Dieu sans aimer son frère est un mensonge (1Jn 4, 20). Le don à l'autre est un don à Dieu :

«A chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait déclare Jésus 47.»

L'enseignement de Jésus requiert une humilité et une volonté de service qui conduisent au don de soi jusque dans la mort. L'existence de Jésus est l'archétype de cet amour total :

«Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Nul n'a d'amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu'il aime 48.»

Dans une telle perspective, l'autre devient le chemin qui conduit à Dieu. L'amour porté à mon prochain devient amour de Dieu. Le prochain devient

«participant de la transcendance de Dieu : autrui aussi est un absolu, le droit d'autrui aussi est une fin absolue, puisqu'on lui doit le même amour inconditionnel qu'à Dieu, y compris jusqu'au sacrifice de sa vie 49.»

Le prochain, c'est l'autre dans sa différence et aussi à l'image du Tout-Autre. Le don de soi à l'autre est un don à Dieu. L'amour de l'autre est amour de Dieu.

Citations

30. Le bonheur est lié à la continence comme le montre cet extrait des Actes de Paul : «Heureux ceux qui gardent la chasteté de leur chair, parce qu'ils seront le temple de Dieu. Heureux les continents parce qu'avec Dieu s'entretiendront... Heureux ceux qui ont des femmes comme s'ils n'en avaient pas, parce qu'ils auront Dieu comme héritage.» Cité par Ch. MUNIER, Mariage et virginité dans l'Église ancienne, Peter Lang, 1987, p. 52.
31. M.-O. METRAL, Le mariage, les hésitations de l'occident, Aubier-Montaigne, 1977, p. 75.
32. JEROME, Contre Jovinien, I, 49, Migne, P. L. 23, 280 et 281, cité par J.-L. FLANDRIN, op. cit., p. 207.
33. J.-L. FLANDRIN, op. cit., p. 83.
34. LEON XIII, Arcanum divinae sapientiae, cité par G. CANDELIER, L'importance juridique de l'amour dans le mariage, Revue de droit canonique, XXXVIII, 1988, p. 253.
35. H. DOMS, Du sens et de la fin du mariage, cité par PH. LECRIVAIN, Une traversée difficile, dans Le fruit défendu, Le Centurion, 1985, p. 271.
36. «L'institution du mariage... est une exigence intérieure du pacte d'amour conjugal qui s'affirme publiquement comme unique et exclusif pour que soit vécue ainsi la pleine fidélité au dessein du Dieu créateur.» JEAN-PAUL II, Familiaris consortio, § 11, Tâches familiales, 1982, p. 20.
37. Concile oecuménique Vatican II, Gaudium et spes, § 48, Le Centurion, 1967, p. 273.
38. Sur le plan juridique, G. CANDELIER souligne que «les sentences de la Rote refusent que le défaut d'amour, de quelque genre que soit ce dernier, soit pris en considération en tant que tel pour résoudre la question de la validité d'un mariage; mais elles font appel à la qualité de l'amour dans l'analyse des chefs de nullités classiques, comme la crainte-contrainte ou la simulation.» Dans L'importance juridique de l'amour dans le mariage, Revue de droit canonique, XXXVIII, 1988, p. 257.
39. JEAN-PAUL II, Lettre aux familles, Mame/Plon, 1994, p. 18.
40. D. DE ROUGEMONT, L'amour en occident, VII, 4, Plon, 1972, p. 335.
41. 1Co 13, 3.
42. AUGUSTIN, Commentaire de la première épître de saint Jean, Cerf, 1961, p. 329.
43. JEAN-PAUL II, Reconnaître la valeur du mariage, Documentation catholique, 1824, 1982, pp. 192-194.
44. Conseil pontifical pour la famille, Vérité et signification de la sexualité humaine, Cerf, 1996, p. 12.
45. H. U. VON BALTHASAR, Les grands textes sur le Christ, Desclée, 1991, p. 279.
46. Mt 22, 34-40.
47. Mt 25, 40.
48. Jn 15, 12-13.
49. J. MOINGT, L'homme qui venait de Dieu, Cerf, 1993, p. 480.

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