Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie (Jn 15:13)

Fidèlement

La fidélité

Un engagement à la fidélité

La fidélité se fonde dans une promesse initiale. L'échange des consentements exprime le principe de fidélité en un moment précis de l'histoire. Il énonce la qualité fondamentale du projet. L'expression explicite tranche avec l'accord tacite, car elle inscrit un principe dans les corps et dans la trame de l'histoire conjugale. Cet événement rappelle, par-delà la corrosion liée à la durée, que la fidélité est voulue par les deux partenaires. Le temps amène avec lui l'oubli. Et l'oubli est au commencement de l'infidélité. La fidélité ressort d'un constant effort de la volonté, afin de toujours commémorer la promesse initiale au présent, dans la joie comme dans les épreuves. Elle n'est donc pas un simple attachement à l’autre, mais

«intention, décision de réaliser sa vie avec quelqu'un et grâce à lui 50.»

Elle est en ce sens un dynamisme de l'engagement initial. Elle est un don de soi pour une mission particulière, et donc pour un permanent travail de conversion.

Cette promesse de fidélité comporte une double dimension. La fidélité recouvre tous les domaines de la vie conjugale, avec une prédominance pour la sexualité. Être fidèle signifie, dans son acception la plus commune, ne pas commettre l'adultère, c'est-à-dire ne pas avoir de relations sexuelles avec une autre personne que son conjoint, et aussi ne pas désirer une autre personne. Mais, comme le montrent l'histoire de l'alliance de Dieu avec son peuple et la parabole de l'enfant prodigue (Lc 15, 11-32), les tentations et les écueils jalonnent l'existence. Nul n'est à l'abri d'une infidélité. La fidélité signifie alors aussi que le retour est possible, que l'amour est plus fort que la trahison. C'est reconnaître l'autre dans l'avènement de la parole renouvelée. Le «oui» est toujours à redire. La promesse de fidélité, exprimée lors de l'échange des consentements, demande à se vérifier tout au long de l'existence.

«La fidélité primordiale est une persévérance de la vie dans le monde 51.»

Par la fidélité, les époux ne renoncent cependant pas à avoir une existence propre, ils s'engagent à ne pas être autonomes. Un être autonome est quelqu'un qui se régit par ses propres lois, comme l'indique l'étymologie du mot (auto : soi-même; nomos : la loi). La vie en couple devient rapidement insupportable si chacun énonce ses propres lois. Mais il est tout aussi essentiel que chacun conserve une existence propre,

«faute de quoi notre fidélité ferait de nous non pas le compagnon de quelqu'un, mais ou bien son reflet, ou bien son parasite 52.»

L'aliénation et l'esclavage constituent les formes extrêmes de cette perte d'existence propre. Dans cette forme de relation, l'autre n'est plus qu'un objet, or la fidélité n'est pas concevable à l'égard d'un objet, mais d'un être capable de réponse. La fidélité s’inscrit en fait dans la trame des relations de soi à l'autre, relations dans lesquelles la distance est nécessaire pour que l'un et l'autre ne s'étouffent pas mutuellement.

Accueillir l'autre dans sa finitude, accepter qu'il ne puisse pas tout donner, tels sont les présupposés de la fidélité. L'infidélité consiste à rechercher ailleurs ce que l'époux(se) ne peut ou ne veut donner. Le désir n'est alors plus désir de l'autre, mais de soi-même. La fidélité invite

«à faire le deuil d'une attente imaginaire sur l'autre qui n'est pas tout, et ne donne pas tout, et d'une illusion sur nous-mêmes, nous croyant susceptibles de tout apporter à l'autre 53.»

La fidélité est une mort symbolique, mais cette mort conduit à la joie d'une alliance renouvelée. Elle renforce la loi et renouvelle la mémoire de la parole donnée. La fidélité est une foi en l'autre jusque dans la mort 54.

Fidèle à soi-même et à l'autre

L'engagement à la fidélité signifie être fidèle à soi-même et être fidèle à l'autre. Chacun est responsable de soi-même et de l'autre. Le respect de l'autre passe par le respect de ses propres engagements. L'infidélité de l'autre ne préjuge en rien de sa propre fidélité. La fidélité à l'infidèle est une épreuve de patience et d'humilité. Mais rendre le mal n'offre aucune alternative crédible. Une telle réponse risque d'ailleurs de détruire encore davantage l'unité du couple. La fidélité apparaît alors comme le meilleur témoignage de l'amour. La fidélité à soi-même vise à être authentique et vrai, et non pas à se revêtir d'une parole mensongère. Elle tend à se conformer à une vocation. Celle-ci n'est pas donnée d'emblée. Elle est une continuelle recherche, ainsi qu'une réponse à un appel. Cependant, la fidélité à soi-même, à ses orientations, à ses convictions, comporte un risque, si elle se fonde sur le seul désir et non plus sur la parole donnée. La fidélité à ses désirs rejoint la sincérité des sentiments. Un tel critère peut, selon les circonstances, renforcer ou relativiser les relations à l'autre. La sincérité des sentiments est une vérité à soi-même, mais elle se démarque de l'engagement : ce médiateur qui relie le «je» au «tu». Lorsque les sentiments s'estompent, lorsque le désir se tarit, alors la relation court le risque d'être rompue, afin de préserver la sincérité avec soi-même. La multiplication des aventures est une forme de fidélité à soi-même. La fidélité à soi-même et à personne d'autre empêche toute communication de s'établir. Elle entrave tout projet de longue durée.

La fidélité à l'autre maintient le lien voulu au commencement de la vie conjugale. Dans un couple, chacun est l'élu de l'autre. La fidélité se construit à partir de cette élection. La fidélité s'inscrit dans le prolongement de l'unicité. La conscience de l'unicité de l'autre est le préalable nécessaire à la fidélité. L'engagement n'est consenti qu'à l'égard d'un seul partenaire, choisi et unique entre tous les autres. La fidélité ratifie l'élection et l'unicité de l'autre. Elle exige la confiance de l'autre, car la confiance est à la base de toute relation. Le don à l'autre ne peut être total dans la méfiance. La confiance appelle l'abandon; la méfiance engendre la réserve. La fidélité est en ce sens une foi, comme l'indique l'étymologie du mot (fides) : une foi en l'autre, en une valeur, en l'amour qui unit à l'autre, une foi en l'éternité. Un «je t'aime» est toujours sous-tendu par un «pour toujours».

Seule la durée donne sens à la fidélité. Aimer fidèlement une journée n'a ni sens, ni valeur. La fidélité dans le temps place le couple hors du temps, c'est-à-dire dans l'éternité. L'engagement originel et définitif permet à l'éternité de se dire dans le temps. Cela signifie que l'engagement n'est pas soumis aux aléas du temps. Le temps n'est pas nié, mais il devient le lieu de l'accomplissement de la promesse dans la durée. L'engagement initial crée en quelque sorte une rupture dans le temps. L'éternité fait irruption dans le temps. La fidélité est

«un symbole de l'éternité 55.»

La fidélité se nourrit du passé, dans l'événement fondateur, se vit au présent et parie sur l'avenir.

Passé, présent et avenir

Tout engagement est un engagement de l'avenir, or l'avenir échappe. Plus fondamentalement, le pari de la fidélité est une décision pour tout soi-même, avec un aspect de soi-même et un aspect de l'autre. Comme le souligne G. Marcel,

«j'ignore en jurant fidélité à un être quel avenir nous attend et même en un sens quel être il sera demain; et c'est cette ignorance même qui confère à mon serment sa valeur et son poids 56.»

La fidélité se fonde sur une parole donnée à un autre en un lieu et un temps précis. L'autre est le garant, le dépositaire de la promesse de fidélité. La parole ne s'efface pas avec le temps. Elle demeure inscrite dans le corps. Le corps est la demeure de la fidélité. Le corps est à la fois différent et le même qu'hier. Il est le même par fidélité au passé. Le fondement de l'identité personnelle se noue dans ce rapport de fidélité au passé qui assure le respect de ses engagements.

La parole anticipe sur l'avenir sans aucune garantie. La promesse constitue la seule authentique garantie. Elle est donnée à un instant précis, dans des circonstances particulières avec un corps déjà façonné par une culture et une éducation. Il tient aussi en héritage un patrimoine génétique. Ainsi, chacun s'engage avec un corps marqué par son histoire. Si l'être corps n'appartient qu'au présent, celui-ci témoigne des années passées et se tend vers l'avenir. Le présent hérite du passé et se construit dans une perspective à venir. Par ailleurs l'avenir échappe. Il est imprévisible. Nul ne peut en disposer. L'avenir est riche de nouveautés et d’imprévus qu'il faut intégrer au projet initial. La promesse de don total se déploie dans le quotidien au risque de l'avenir.

La parole primordiale est donnée en un lieu, en un temps et dans un contexte qui évoluent. La fidélité exige un renouvellement de soi-même au milieu des circonstances et des sollicitations.

«Une semence n'est fidèle à elle-même qu'en devenant une plante»

, note M. Nédoncelle 57. La fidélité est créatrice et libératrice. Elle s'adapte aux nouvelles exigences de la vie. Elle se crée de nouveaux espaces pour mieux répondre aux sollicitations du corps. Mais l'engagement à la fidélité dans la durée ne préjuge en rien de l'avenir, car l'avenir est insaisissable et imprévisible. En effet, l'engagement n'amarre pas le corps dans un port à l'abri de la houle. La promesse initiale fixe les orientations, mais ne retient pas le bateau de l'histoire conjugale à quai. La fidélité dépasse le passé, comme le suggère J.-Y. Jolyf :

«La fidélité n'est pas un conformisme passif : le passé n'est pas un modèle qu'on puisse reproduire paresseusement; il faut le faire durer, lui donner et redonner vie, assurer son triomphe sur la déchéance du temps et sur la déraison d'une spontanéité qui voudrait se poser en oubliant ses racines; la fidélité se rapporte au passé, mais c'est pour le dé-passer : non pas le renier, mais le rendre présent, lui donner un avenir 58.»

La fidélité est à réinventer au quotidien à travers de nouveaux gestes et de nouvelles paroles. Elle implique une créativité et une continuelle adaptation aux événements de la vie. La promesse de fidélité pose la pierre angulaire de la rencontre et de l'amour. La fidélité est créatrice : elle recrée sans cesse la relation.

L'infidélité

Le mensonge ou la rupture de la parole donnée

L'infidélité est la rupture d'une parole donnée. Elle brise la foi en l'autre. Elle renie l'engagement et la promesse. Elle se traduit par l'indifférence, voire la trahison. Dans l'indifférence, le regard se détourne, la parole fuit, le corps se dérobe. L'autre ne compte plus. La trahison s'apparente au complot; son but est de nuire et de détruire; l'autre doit être éliminé. L'infidélité compromet la parole et le corps. Elle enferme le sujet dans le mensonge. La parole originelle est pervertie. Le «oui» perd son essence. Il ne résonne plus que dans le mensonge. Le mensonge, selon R. Simon,

«n'est pas une erreur, mais bien une volonté, enracinée dans les profondeurs mêmes de l'homme, de tromper ou de falsifier, sous le couvert du vrai, le sens du discours, d'un més-usage de la parole en son rapport avec la vérité et avec autrui 59.»

La parole du menteur est une parole qui tente de s'emparer du pouvoir, en gommant la distance et la différence avec l'autre. Le mensonge, à travers sa séduction, offre une emprise sur la totalité. Le menteur veut tromper et posséder l'autre. Posséder, c'est avoir pour soi, égoïstement, et non pas être pour l'autre. Le menteur soumet l'autre à son service, mais refuse de servir.

"Si l'homme n'est pas dans sa parole, elle est un bruit 60" souligne J. Ellul.

Telle est la situation du mensonge. La parole du menteur résonne comme un bruit dissonant. L’harmonie entre le corps et la parole est rompue. Le bredouillement, la fuite du regard de l'autre, l'augmentation de gestes compensatoires sont des symptômes révélateurs du mensonge. Le menteur ne fait pas corps avec sa parole. Il se désolidarise de son acte de langage, en s’enfermant en lui-même. M. Balmary souligne en ce sens que

«le mensonge est un des signes de l'emprisonnement du véritable «Je» dans une pseudo première personne qui n'est pas moi 61.»

Le mensonge ne représente plus le «je» de la relation, mais un

< p class="citation">«il» impersonnel qui cherche à s'approprier le «tu». Ainsi la relation «je-tu» est pervertie parce que la médiation est rompue.

L'adultère

L'adultère enferme dans le mensonge. Elle est le paradigme de l'infidélité entre conjoints. Le corps se livre à un tiers. L'engagement initial n'est pas respecté. La parole est trahie. La confiance est rompue. L'adultère a pour conséquence d'altérer, voire de briser le projet de communauté de vie. À la mort physique promise à ceux qui commettent l'adultère dans le Lévitique (Lv 20, 10), se substitue la mort symbolique de l'union conjugale. L'unité originelle se perd dans les méandres d'une pluralité d'expériences. Le corps de l'autre n'est plus perçu comme unique. Bien plus, le corps de l'autre qui, au début de la passion, est idéalisé, se révèle bien limité dans le temps. L'adultère naît dans le paradoxe du refus des limites du corps de l'autre et du désir illimité de son propre corps.

L'adultère commence avec le regard, comme l'affirme Jésus :

«Quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà, dans son coeur, commis l'adultère 62.»

Jésus dénonce le regard qui réduit l'autre à un objet de jouissance et risque donc d’engendrer la mort du sujet 63. La relation est respectueuse de l'autre lorsque le regard renonce à découvrir et à dévoiler par soi-même et pour le plaisir. La convoitise est un désir perverti, un désir pour soi-même au détriment de la relation à l'autre. Elle est un désir d'appropriation. Elle captive l'autre. Elle précède l'acte charnel. Cette consommation du regard traduit l'absence de parole médiatrice, comme le souligne A. Rouet :

«En fixant ainsi une limite aux yeux, le Christ énonce la loi du désir : celle d'une rencontre de deux libertés dans laquelle l'union n'est pas garantie par le seul pouvoir des participants, mais est tenue dans l'unité par la Parole médiatrice. Une Parole entre eux deux 64.»

La parole de Jésus ne se place cependant pas sur le plan juridique, mais relationnel, contrairement à la parole du décalogue :

«Tu ne commettras pas d'adultère 65.»

Le décalogue fixe des règles juridiques. Il vise la condamnation du coupable. Ainsi, David se juge et se condamne lui-même pour adultère (2Sa, 11-12). Le Christ

«arrache le commandement de sa juridicité 66.»

Ainsi, le commandement n'est plus une loi assortie d'une condamnation, mais une parole ouverte sur une relation.

Le pardon

Le pardon efface l'adultère, à travers une parole de reconnaissance qui vise à restaurer la relation. Le pardon résonne comme une singulière parole qui permet au corps de ne pas sombrer dans l'indifférence et l'insignifiance. De la faute jaillit la rupture lorsque le dialogue se tarit. La solution de tout conflit passe par la parole, la reconnaissance de ses erreurs et le pardon. Le temps n'est pas à lui seul un remède efficace pour effacer définitivement la faute. Il ne cicatrise pas les blessures en profondeur. Son action est superficielle. Le temps neutralise les effets de la faute, mais n'annule pas la faute elle-même. Il manque à l'écoulement ineffable du temps un événement datable, une rupture qui revient sur le passé, afin de s'en libérer. Les rancoeurs mal éteintes ne demandent qu'à se réveiller lors des crises. Le pardon est un événement historique au sens où il s'inscrit dans l'histoire du couple, à une date et en un lieu précis. Il n'est pas dilué dans l'écoulement de l'existence, mais instaure une discontinuité.

Le pardon n'est pas l'anéantissement de sa propre personnalité. Au contraire, il est un dynamisme de recréation qui mène les deux partenaires vers un au-delà régénérateur. L'offenseur et l'offensé ont tous deux une démarche à entreprendre, afin que le pardon puisse s'accomplir. Aucun des deux n'en possède l'entière maîtrise. Même si l'offenseur prend l'initiative du pardon, l'offensé demeure libre de l'accepter ou de le refuser. En cas de refus, le pardon n'atteint pas son objectif : la communion n'est pas restaurée.

Trois étapes se dessinent dans l'avènement du pardon : l'aveu, l'accueil et le renouveau. L'aveu commence avec la reconnaissance de la faute et débouche sur la demande de pardon. L'aveu est une parole libératrice. Elle s'enracine dans une prise de conscience de sa faute. Elle décharge du poids de la faute dans la médiation de la confiance accordée à l'autre. La reconnaissance de sa faute prend le mal à sa source, c'est-à-dire en soi-même dans son corps de chair. L'offenseur avoue sa culpabilité et se place ainsi sur le chemin de la conversion. Une faute avouée n'est-elle pas déjà à moitié pardonnée ? La demande de pardon vise à restaurer le présent, afin de ne pas altérer l'avenir. Comme le souligne M. Merleau-Ponty,

«en assumant un présent, je ressaisis et je transforme mon passé, j'en change le sens, je m'en libère, je m'en dégage 67.»

L'accueil, c'est dire à l'autre : «Je te pardonne». Il ne s'agit pas d'oublier le passé, mais de (re)construire un avenir. Le pardon largue définitivement les amarres qui retiennent au quai du passé. Il donne le cap vers un nouvel avenir libéré du poids de la faute. Il s'étend au-delà de l'excusable, du raisonnable et du compréhensible. Il accueille l'autre dans sa finitude et son désir de conversion. L'accueil de l'autre ne signifie donc pas oubli de la faute, comme le remarque A. Mongillo :

«Le pardon n'est pas l'oubli, qui, lui, est du domaine de la mémoire et suit des dynamismes à lui, sur lesquels la volonté n'a pas toujours de pouvoir. La volonté peut ne pas se laisser envahir, mais elle ne peut et quelquefois, ne doit pas être empêchée de se souvenir, par exemple des situations à changer, des contextes qui mettent en danger la fidélité. Il nous faut oublier nos regrets, nos colères, mais non nos faiblesses et les conditions de les maîtriser 68.»

Le renouveau, c'est cet au-delà qui permet au couple de découvrir de nouveaux horizons. Le par-don est le don par-delà la blessure. Il redonne confiance à l'autre en accordant un crédit illimité.

«Il inaugure une vita nuova : il marque l'accession du vieil homme à une existence ressuscitée, et il est lui-même célébration d'une nouvelle naissance 69.»

La communion menacée de dissolution est ainsi rétablie. Le renouveau célèbre l'avènement de la réconciliation 70 Il naît d'un don gratuit de l'offensé à l'offenseur, car le pardon n'est pas de l'ordre de l'utilitaire. Il ne relève pas du domaine législatif. Le pardon transgresse les contours rigoureux de la loi pour restaurer l'autre dans une relation d'amour. Il est don par-delà le don. L'autre est libéré, non pas de la possibilité d'offenser à nouveau, mais de la condamnation.

Si l'échange des consentements institue le don (je me donne à toi), le pardon restitue ce don primordial en lui donnant un nouvel élan. L'objectif du pardon est de redire la parole originelle en inaugurant une nouvelle vie. Le pardon confirme l'échange des consentements : «Oui, je veux de nouveau t'aimer fidèlement». Ainsi, la parole de pardon est médiation. Les deux partenaires se rejoignent dans une démarche commune.

«L'interaction entre le repentir et l'offre de pardon devient alors une émulation dans l'amour qui permet la rencontre de l'offenseur et de l'offensé et, par contagion mutuelle, peut aboutir à ce sommet du baiser de paix échangé dans le pardon et la réconciliation accomplie 71.»

Le pardon est ce lieu par lequel l'homme et la femme se retrouvent et se reconnaissent. Il est efficace parce qu'il fait passer le couple par une mort/résurrection. Il retentit comme une anamnèse de la parole fondatrice du couple. Ainsi vécue, la parole cicatrise les blessures du corps, non pas obligatoirement dans leur matérialité, mais dans le regard qui se pose sur elles.

Le pardon passe par le corps, plus particulièrement par la parole, mais aussi par les gestes. Comme le souligne un couple anonyme :

«Parole et geste contribuent à la réconciliation : pour l'homme le geste permet la parole en la précédant, pour la femme la parole permet le geste en le précédant 72.»

Si le corps est le lieu de la blessure et de la souffrance, il est aussi le lieu de la cicatrisation et de la joie qui suit la réconciliation. Les gestes accomplissent le pardon en lui donnant une dimension charnelle. Le corps célèbre la réconciliation. L'offenseur et l'offensé passent donc par une mort/résurrection. L'offenseur renonce à ses errements passés et recouvre son innocence. L'offensé se dépossède, non pas d'un avoir, mais de son amour propre, de sa rancune, de ses désirs de vengeance au profit de la conversion du coupable. Le pardon exige un renoncement à l'agression passionnelle. Il rend le bien pour le mal. Il donne en pure perte, afin que la perte se métamorphose en gain : non pas un gain marchand qui aurait cours sur le marché des valeurs, mais un enrichissement et une force supplémentaire face aux épreuves.

Citations

50. À DESSERPRIT, Durée et fidélité, Le Supplément, 135, 1980, p. 511.
51. R. MEHL, Essai sur la fidélité, PUF, 1984, p. 28.
52. Ibid., p. 19.
53. A. DESSERPRIT, op. cit., p. 515.
54. Jésus lui-même fait l'expérience de la fidélité jusque dans la mort (Mt 4, 1-11). Dans le désert, deux choix se proposent à lui : demeurer fidèle à sa mission d'envoyé du Père ou suivre sa propre route. Le tentateur propose de briser la relation d'amour qui unit le Père et le Fils en poussant le Fils à la désobéissance, à une autonomie face à son Père. L'interpellation «si tu es le Fils de Dieu», provoque Jésus en lui suggérant d'utiliser ses pouvoirs, afin de prouver qui il est et de satisfaire sa gloire personnelle. Mais Jésus sert la gloire de son Père dans l'obéissance jusque dans la mort.
55. R. MEHL, op. cit., p. 116.
56. G. MARCEL, Etre et avoir, Aubier, 1935, p. 65.
57. M. NEDONCELLE, De la fidélité, Aubier, 1953, p. 138.
58. J.-Y. JOLIF, Fidélité humaine et objectivité du monde, Lumière et vie , 110, 1972, p. 26-27.
59. R. SIMON, «Tu ne mentiras pas», De quelques enjeux du problème du mensonge, Le supplément, 139, 1981, p. 474.
60. J. ELLUL, La parole humiliée, Seuil, 1981, p. 175.
61. M. BALMARY, La divine origine, Grasset, 1993, pp. 33.
62. Mt 5, 28.
63. Cf. l’étude de A. WENIN sur les premiers chapitres de la Genèse : « Ainsi, ces pages illustrent une loi de l’humain : là où les forces du désir ne sont pas contenues, là où elles ne peuvent venir à la parole, elles tournent en convoitise qui envahit le sujet au détriment de lui-même et de l’autre. À se laisser faire par elle, on prend le risque de compromettre gravement la vie. » Genèse 1-4 : La jalousie de Caïn, Revue des sciences religieuses, 1, 1999, p. 15.
64. A. ROUET, Où situer une éthique sexuelle, dans La sexualité, Sources vives, 1996, p. 14.
65. Ex 20, 14.
66. V. CARRAUD, Le droit et le temps de l'amour, Communio, XXII, 1, 1997, p. 16.
67. M. MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945, p. 519.
68. A. MONGILLO, Altérité et pardon dans le vécu des expériences quotidiennes, dans L'altérité, vivre ensemble différents, Bellarmin, 1986, p. 317.
69. V. JANKELEVITCH, Le pardon, Aubier Montaigne, 1967, p. 131.
70. La parabole de l'enfant prodigue offre un aperçu particulièrement évocateur du pardon. Elle recouvre symboliquement toutes les formes de fautes y compris l'adultère; cf. Lc 15, 11-32.
71. B. SESBOÜE, Jésus-Christ l'unique médiateur, Desclée, 1988, p. 382.
72. Evangéliser la sexualité, Document interne du Mouvement des Equipes Notre-Dame, 1995, p. 88.

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