Que ta bouche me couvre de baisers (Ct 1,2)

Je veux

Au-delà du sentiment

L'homme et la femme veulent être époux et épouse. La volonté de s'engager va bien au-delà du sentiment. Le sentiment d'aimer ou d'être aimé est une impression intérieure. Le corps en est imprimé. Ce sentiment procure une paix, une joie et une plénitude qui envahissent tout le corps. Il est une dynamique de l'union. Il n'est cependant pas un critère d'authenticité et de vérité du lien conjugal. L'homme peut se tromper sur les sentiments d'une femme, et réciproquement. De plus, ces sentiments varient d'intensité et évoluent avec le temps. La mouvance du sentiment comporte le risque de se laisser influencer par ses seuls effets, et non plus par l'engagement immuable. L'absence de sentiment devient alors une raison suffisante pour se séparer.

«La logique du sentiment est une condition reconnue de vie à deux. Elle justifie tout à la fois la constitution et la dissolution du couple. Plus de sentiment, plus de couple 15.»

Aimer, être aimé, désirer, être désiré sont les critères déterminants pour se lancer dans l'aventure d'une vie de couple. Le sentiment détermine l'engagement tacite ou solennel. Si le mariage se résumait au seul sentiment amoureux, alors il n'aurait plus de raison de subsister lorsque disparaît ce sentiment. Mais le mariage ne relève pas uniquement du sentiment; il est de l'ordre de l'engagement volontaire et responsable.

L'homme et la femme ne peuvent d'ailleurs pas s'engager sur des sentiments, car ceux-ci échappent à la volonté. Il est vain de promettre des sentiments d'amour à une personne pour toute la vie. Le sentiment est lié à l'attirance physique et à l'affectivité qui en découle. Le sentiment d'amour est très fort dans les moments de plaisir et de joie, notamment dans les rencontres sexuelles, mais il s'évanouit dans les mésententes conjugales. L'épreuve devient alors le lieu de vérification de l'amour et de la parole donnée. La volonté d'aimer permet de surmonter l'épreuve, et, en cela, de ratifier la parole donnée. Elle engage à nouveau le «je veux» dans une donation et une réception réciproque.

La volonté en acte

L'échange des consentements est un acte de volonté comme le rappelle le code de droit canonique 16. L'homme et la femme veulent devenir époux et épouse. C'est d'un vouloir dont il est question ici. Le vouloir n'est pas temporaire, lié à une cérémonie. Il s'étend à toute l'existence. La cérémonie du mariage est ponctuelle. L'échange des consentements ne résonne que quelques secondes. Pourtant, la volonté qui s'y manifeste engage l'homme et la femme dans la durée. Le «je veux», conjugué au présent de l'indicatif, reste toujours au présent. Il n'accède jamais au passé. Je veux toujours ici et maintenant être ton époux(se). La parole est donnée pour un temps qui n'en finit pas de recommencer. La volonté ne s'accomplit pas dans l'avenir, mais dans le présent. Ce n'est pas demain que je voudrai être ton époux(se), mais à l'instant où je parle. Le passé est le royaume de la mémoire, le futur celui de la promesse. La volonté se conjugue au présent dans la mouvance du passé et de l'avenir. Le présent est rétrospection et prospection, mémoire et prophétie.

La volonté, tout en engageant à une vie de couple, demeure personnelle. Personne ne peut vouloir à ma place. En cela elle me constitue responsable de mes actes. La volonté crée une frontière avec l'autre. Cet autre peut vouloir autre chose que moi. La volonté manifeste ainsi la personnalité. Le «je veux» révèle la présence du «je» dans le monde. Il atteste sa capacité de transformer le monde. Le vouloir est lié au «je» qui s'engage face à un «tu». Le vouloir personnel n'accède au collectif que dans le cadre d'une alliance implicite ou explicite. Les époux ne peuvent dire «nous voulons» (par exemple avoir des enfants), que parce qu'il existe un accord sur l'objet du vouloir. Le «nous» re-présente alors la volonté des deux «je». Le «nous» n'absorbe pas la volonté des «je». Il les exprime sur un mode pluriel. Le «je» de chacun est tout entier contenu dans le «nous» de manière indivisible. Le vouloir de chacun, tout en préservant sa singularité, s'engage dans un dessein commun.

Le vouloir se porte toujours sur un acte. Il n'est jamais vide de contenu, sinon il est sans objet. La réalisation du vouloir atteste son authenticité. Ainsi, le vouloir n'est plus une projection dans l'avenir, mais un événement réel. L'action est le lieu de vérification du vouloir. C'est dans l'action que le corps est appelé à transformer le monde et non pas dans les voeux stériles.

«La volonté ne décide réellement d'elle même que quand elle change son corps et à travers lui le monde. Je n'ai encore rien voulu complètement tant que je n'ai rien fait 17.»

La volonté est le vecteur du changement. L'acte traduit la volonté en un agir concret. Les hésitations témoignent d'une incertitude quant à l'acte à accomplir. La volonté ne peut agir que si l'objet à atteindre est clairement finalisé, sinon elle se perd dans les méandres de l'indécision. Le vouloir est subordonné au «savoir ce que je veux». Sans ce savoir, il n'est pas d'authentique vouloir, mais simplement recherche ou tâtonnement. Les actes entrepris et les moyens mis en oeuvre témoignent de la vérité du vouloir. Celui qui ne fait rien pour que le projet aboutisse, ne veut pas. Son projet se limite à la sphère du souhait et ne s'étend pas à celle du vouloir.

La volition est l'acte d'un homme et d'une femme qui ont la possibilité entre plusieurs choix. Elle est réfléchie; elle s'oppose à l'impulsion. Le projet est d'abord conçu, puis décidé et enfin exécuté. La volonté intervient durant les trois stades du processus. Au lieu de subir une pulsion, le couple se propose une tâche à accomplir. Agir volontairement, c'est opérer des choix, en ayant conscience des exigences, des renoncements et des désirs superficiels. La volonté s'appuie sur un idéal de vie qui fournit une ligne de conduite. Elle n'est pas séparable d'un projet de vie commun. Ainsi, l'acte volontaire témoigne d'une capacité et d'une responsabilité. Elle agit comme une fonction régulatrice des sentiments et des émotions. Elle donne cette force de se lever les matins d'hiver alors que le corps engourdi se cramponne à la tiédeur du lit. Elle offre un sourire dans la tristesse, un mot aimable dans la colère, un peu d'amour lorsque le coeur s'endurcit. La volonté est cette faculté qui permet de s'ouvrir encore à l'autre lorsque tout conduit au repli sur soi. La volonté est une dynamique qui empêche le corps d'être gouverné par la seule envie.

Les limites du vouloir

La volonté est confrontée à deux catégories d'événements qui s'échelonnent entre l'impossible et le possible. Ainsi, le vouloir est soumis à l'impossibilité du pouvoir. La mort, le temps et l'espace sont des domaines sur lesquels le vouloir n'a que peu d'emprise. Il est impossible à l'homme et à la femme d'être en même temps en deux lieux différents. L'échéance de la mort ne peut être indéfiniment reculée, quels que soient les pouvoirs de la médecine. À l'opposé de ces événements irréalisables se propose la catégorie d'actes humainement possibles. L'être humain dispose de certaines facultés qui lui permettent de conquérir le monde et l'espace, de reculer ses limites, d'entrer en relations avec les autres. L'être humain peut parler, marcher, aimer, mais aussi faire souffrir et tuer. La volonté dispose d'un vaste champ d'action pour y imprimer sa marque. Entre l'impossible et le possible existe tout un répertoire d'événements qui exige du temps pour entrer dans la gamme des possibles. L'évolution de l'humanité à une grande échelle, associée à l'évolution des techniques, rendent progressivement réalisable ce qui, à une autre époque, paraissait utopique. De même à l'échelle de l'existence humaine, certains actes ne sont pas dans le pouvoir de l'enfant et le deviennent à l'âge adulte.

La volonté n'est pas uniquement d'ordre intellectuel ou spirituel. Elle est intimement liée au corps. Tout projet volontaire engage le corps, à moins de stagner dans l'ordre du rêve. Mais le corps a des limites, ne serait-ce que la simple fatigue. Il éprouve des désirs qui ne sont pas en son propre pouvoir, ni dans le pouvoir du corps de l'autre. Il traverse le temps sans pouvoir s'y arrêter. Le vieillissement est le paradigme de cette impuissance de la volonté sur le corps. Le corps évolue et se transforme. Ses capacités diminuent inexorablement sans que la volonté puisse freiner le déclin. Le corps n'est pas toujours animé par le même entrain. Si la passion surmonte la fatigue, décuple l'imagination et affiche une volonté de fer, la quotidienneté des tâches humaines, avec ses routines et ses contraintes, imposent des efforts permanents. S'engager dans une activité agréable n'exige pas le même effort de volonté que de participer à une réunion ennuyeuse. La volonté évite au corps de se désunir face aux épreuves de la vie.

L'engagement de l'homme et de la femme ne formule aucune limite, mais il se heurte aux limites du corps. Le corps ne suit pas la volonté. Il n'est pas l'instrument docile du vouloir. Il n'obéit pas à un ordre étranger au corps, un ordre qui ne serait que le fruit d'une réflexion intellectuelle. Le vouloir est infini, mais le corps est fini. L'expérience de l'effort révèle la lutte entre la volonté et le corps. La volonté pousse le corps dans ses derniers retranchements. La résistance à une tentation témoigne de la force de la volonté. Comme le souligne F. Chirpaz,

«lieu d'origine des pulsions, des penchants ou des passions, le corps contrarie le vouloir et constitue ce fond de nature que le vouloir ne peut pas réduire 18.»

Le corps est le lieu de la force et de la faiblesse du vouloir. Le drame de l'adultère non désiré en sa conscience, mais accompli en son corps, révèle l'emprise du corps sur la volonté. Saint Paul résume cette tension entre le corps de chair et la volonté :

«Car je sais qu'en moi, je veux dire dans ma chair, le bien n'habite pas : vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l'accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais 19.»

La volonté est soumise aux pouvoirs du corps. La volonté ne contraint le corps que dans la médiation de ses capacités. L'action réalise la symbiose entre le vouloir et le pouvoir. Ainsi, le don de soi à l'autre traduit une volonté de se donner et opère le pouvoir de se donner.

La volonté n'impose pas l'illimité à ce qui est limité. Entre la révolte et la résignation face à ce corps qui se dérobe, existe un moyen terme : la patience et l'écoute de son corps et de celui de l'autre. Un projet ne s'accomplit qu'avec des efforts de volonté. Il ne s'agit pas d'abolir toute résistance, mais de progresser dans la patience. L'écoute de son corps et du corps de l'autre offre à la volonté des points de repère. La douleur est ainsi le signal d'une faiblesse corporelle. La volonté peut outrepasser ce signal dans le risque de fragiliser encore davantage le corps.

La volonté est donc la force qui permet à l'homme et à la femme de poursuivre leur route lorsque les écueils se présentent ou lorsque le désir pour l'autre se tarit. La durée du couple ne se concrétise que dans la volonté de construire ensemble une oeuvre. Mais la volonté individuelle se suffit-elle à elle même ? Laissée à ses seules forces, elle risque de s'étioler. Le corps s'essouffle à rechercher uniquement en lui-même les ressources nécessaires pour affronter la vie. Le soutien extérieur et la réceptivité intérieure alimentent la volonté de poursuivre une oeuvre. Ce soutien se manifeste à travers la loi, l'institution, ou une tierce personne. Pour le chrétien, ce soutien prend également la forme d'une personne particulière : Jésus-Christ.

Citations

15. J. CLERGET, Un, deux, trois, Lumière et vie, 174, 1985, p. 7.
16. Canon 1057 § 2 : «Le consentement matrimonial est l'acte de la volonté par lequel un homme et une femme se donnent et se reçoivent mutuellement par une alliance irrévocable pour constituer le mariage.» Centurion-Cerf-Tardy, 1984, p. 186.
17. P. RICOEUR, Philosophie de la volonté, t. 1, Le volontaire et l'involontaire, Aubier, 1948, p. 148.
18. F. CHIRPAZ, Le corps, Klincksieck, 1988, p. 1.
19. Ro 7, 18-19.

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