Le corps

De l’homme animal à l’homme spirituel

Y a-t-il entre l’homme et l’animal une différence radicale, absolue ? Ou bien l’homme n’est-il qu’un animal un peu plus évolué que les autres ? À travers ces questions, nous cherchons si, en l’homme, se trouve « quelque chose » qui serait véritablement non-animal.

Bien des animaux disposent de facultés sensorielles et physiques supérieures à l’homme. Sur le plan de l’organisme et de la biochimie, la différence homme-animal est minime. Nous partageons environ 98 % de nos gènes avec les chimpanzés. L’homme, comme l’animal, s’accouple dans le but de se reproduire. Dans ce domaine, il faut reconnaître que chez l’être humain d’autres dimensions sont présentes : la recherche du plaisir et l’érotisme, les émotions, la communication, les processus sociaux.

L’homme se tient debout. Il parle alors que les animaux émettent des sons. Il invente des outils jusqu’à créer de l’intelligence. L’homme est à même de se poser des questions, de comprendre, de mémoriser. L’homme a conscience d’être. Il peut dire « je suis ». Il s’interroge sur le pourquoi de son existence, lui donne du sens jusque dans cette espérance en une vie éternelle. Les animaux ne font qu'obéir à leur instinct. Seul l'homme dispose du libre-arbitre, c’est-à-dire de cette capacité à distinguer le bien du mal. Enfin, soulignons que l’homme aspire au bonheur, à l’infini, dans une quête spirituelle.

Perspectives anthropologiques non chrétiennes

Selon une anthropologie matérialiste, l’homme dans la totalité de ses composantes, y compris dans ses facultés psychiques et spirituelles, est le fruit de mutations et d’adaptations successives.

Dans l’anthropologie de l’Inde ancienne, la personne humaine est un assemblage entre un corps et une âme passagère. L’âme transmigre de corps en corps de sorte que le corps n’est que l’enveloppe passagère d’un processus de réincarnation dont il faut d’ailleurs se libérer. Le corps est en effet lieu de souffrance et d’illusion à cause des poisons qui l’habitent (colère, avidité et ignorance).

La Grèce antique a proposé plusieurs modèles anthropologiques. Platon soutient un dualisme anthropologique corps âme. Pour Aristote le corps est « matière » et l'âme, sa « forme ». Cette théorie n’oppose plus l’âme et le corps comme deux entités de valeur inégale, mais les articule comme deux fonctions indissociables.

Le corps, identité de la personne

Dans toute rencontre, l’autre est avant tout perçu à travers son corps physique. Le premier contact d’ordre visuel, appréhende l’autre dans sa globalité corporelle et plus particulièrement son visage.

Le corps physique

Lorsque nous croisons une personne, nous le percevons d'abord en sa dimension physique. Notre regard le capte en sa structure d'homme ou de femme. L'apparence physique est la porte d'entrée de la relation.

Notre corps se renouvelle continuellement dans un feu d’artifice cellulaire de notre naissance à notre mort. Il est en quelque sorte constamment remis à neuf.

Le corps forme un tout

Le corps est une merveilleuse mécanique dans laquelle les organes sont articulés les uns aux autres dans une solidarité indéfectible. Le plaisir ou la douleur d'un organe rejaillit sur la totalité du corps.

Le visage

Si le corps de l’autre révèle son mystère dans la masculinité ou la féminité, c’est dans le visage qu’il demeure le plus transparent et le plus mystérieux. Le visage est la partie du corps qui permet de reconnaître quelqu'un parmi les autres. C'est aussi à travers le visage que l'autre n'est pas ce que je suis. Le visage est épiphanie du corps et au cœur de ce visage brille le regard en tant que parole silencieuse et étincelle de vie.

L’intimité

« Parties sacrées », « parties honteuses », « parties intimes » ou encore « parties » tout court, l’appareil génital est bien une partie du corps. Le terme « partie » montre que le sexe est un organe à part dans l’édifice corporel.

Je suis mon corps

Comment signifier mon identité sinon à travers mon corps ? Mon corps me représente puisqu’il est ce que je suis en totalité. Mon corps dit que je suis présent en un lieu et en un espace.

Le langage familier utilise aussi bien le verbe «avoir» que le verbe «être» pour discourir sur le corps. Le verbe «avoir» est majoritairement employé pour parler de membres ou d'organes particuliers : «Tu as de beaux yeux, tu as de belles jambes... ». Le verbe «être» est plutôt utilisé pour qualifier un état d'ensemble : «Tu es beau, tu es grand... ». L'«avoir» correspond à des propriétés particulières et l'«être» à une totalité.

Le corps, mémoire vivante

Chaque corps est une histoire au cours de laquelle s'est forgée une personnalité avec ses capacités, ses désirs et ses limites. L’histoire du corps commence dès la conception, car le corps naît en situation d’héritage. Nous sommes façonnés par ceux qui nous précèdent. Celui qui a reçu un sourire en donnera ; celui qui a été aimé aimera. À l’inverse, celui qui n’a connu que la violence reproduira ce schéma à l’âge adulte. Nous récoltons et semons à notre tour ce que nos prédécesseurs ont semé. Le corps est une histoire à travers les âges de la vie. Il est à la fois le même et un autre de la naissance au linceul.

Une symphonie de la chair et de l'esprit

Le Seigneur Dieu prit de la poussière du sol et en façonna un être humain. Puis il insuffla dans ses narines une haleine de vie et cet être humain devint un être vivant (Gn 2,7).

Tableau comparatif


Hébreu Français Grec (septante) Latin (Vulgate) Correspondances
Yahweh ĕlōhîm Yahvé Elohim ὁ ϑεὸς Dominus Deus Dieu
way·yî·ṣer forma ἔπλασεν formavit
hā· āḏām l’adam τὸν ἄνϑρωπον hominem homme, humain, anthropologie
ā·p̄ār min de la poussière χοῦν de limo limon
hā· ăḏāmāh du sol ἀπὸ τῆς γῆς terrae terre
way yip paḥ et il insuffla καὶ ἐνεϕύσησεν et inspiravit inspirer
bə· appāw dans ses narines εἰς τὸ πρόσωπον αὐτοῦ in faciem eius
nišmaṯ l’haleine πνοὴν spiraculum pneu, esprit
ḥayyîm de vie ζωῆς vitae zoo
āḏām l’adam ὁ ἄνϑρωπος homo
way·hî devint ἐγένετο et factus
nef̄ešh être ψυχὴν animam psy-, âme
ḥay yāh vivant ζῶσαν viventem

Matière et souffle

La bible affirme la création divine de l’humanité avec une précision en ce qui concerne l’origine des « matériaux » utilisés. On y découvre ainsi que l’homme est constitué de deux essences, l’une matérielle et l’autre spirituelle (Gn 2,7). Il ressort de ce verset que chaque être humain est tout à la fois matière (adama) et souffle (nismat). Ce n'est qu'à ce titre qu'il devient un être vivant. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre le mot « nefesh » rendu par âme.

Adam - adama

Selon la bible l’homme est donc tiré de la terre, c’est-à-dire d’une matière préexistante. Il n’est pas sorti du néant ou directement né de Dieu. Dieu recourt à quelque chose d’existant pour faire émerger l’humanité, à savoir la poussière du sol qui reste régie par ses propres lois. Elle rappelle à l’homme qu’il n’est pas Dieu et qu’il doit composer avec celle-ci pour avancer.

Dieu se contente de façonner la poussière prise du sol. Le mot hébreu « adam » qui est utilisé pour parler de l’homme peut aussi se traduire par « glaise », ce qui renforce cette image du potier qui pétrit et lisse jusqu’à parvenir à son projet conçu dans ses pensées. L’acte de Dieu souligne la possibilité pour l’homme d’être modelé. L’homme n’est pas de pierre, mais de chair, donc capable d’éprouver, de ressentir, de se laisser transformer par une caresse, un sourire, une parole ; capable de jouir et de souffrir. Par ailleurs, le verbe "modeler" suggère qu'il y a un modèle. De qui s'agit-il sinon de Dieu lui-même ? Ne sommes-nous pas créés à l'image et la ressemblance de Dieu ?

Mais l’être humain est plus qu’une matière enfermée dans une forme. Il ne se résume pas à un physique plus ou moins parfait. L’être humain est le lieu d'un mystère qui ne se laisse pas enfermer dans les limites fixées par l'organisme.

Nefesh

L’adam devient néfèsh. On traduit souvent la « néfèsh » par le mot français « âme » qui ne rend pas exactement l’hébreu. Selon le sens littéral, la « néfèsh » désigne selon le contexte la gorge (Jon 2,6), le désir, l’appétit (Pr 13,2), l’être vivant (Gn 2,7).

À travers cette conception, nous voyons que l’âme désigne le fait d’être vivant, d’être un être de désir. Elle n’est donc absolument pas une chose qui viendrait se surajouter à un organisme physique.

Basar

Dans une conception biblique, la chair désigne la personne vivante. On le perçoit déjà dans le récit du Déluge (Gn 9,15-16). Le terme hébreu « basar » ordinairement traduit par « chair », désigne toute la personne et non une partie de celle-ci. Il désigne l'homme dans sa manifestation tangible dans le monde et en relation avec les autres, l'homme dans son appartenance à la vie animale avec tous les besoins liés à cette « animalité », l'homme dans sa dépendance de Dieu de qui il tient la ruah, enfin l'homme dans sa fragilité et sa vulnérabilité jusque dans la mort.

La chair ne désigne donc pas d’une partie du corps, mais plutôt d’un état. La chair révèle notre condition de créature, c'est-à-dire notre présence au monde capable de nous laisser pétrir, sculpter, transformer et, à l’inverse, capable de créer, de façonner et d’organiser.

Paul utilise le mot grec « sarx » pour désigner la personne entière, fragile et mortelle. La chair est le lieu du péché. L’apôtre oppose souvent la vie selon la chair et la vie selon l’esprit. L’évangéliste Jean donne une vision positive de la chair. Il affirme que le Verbe s’est fait « sarx » et qu’il donne sa « sarx » en nourriture.

Ruah

Pour former un être vivant, il faut de la matière et un souffle. Il manque à la matière le principe vital d’animation que Dieu seul a le pouvoir d’insuffler, à savoir l’haleine de vie (nis-mat). Dieu est la source même de la vie : celle donnée à l’homme sous forme de souffle (ruah). Le souffle de Dieu devient haleine de vie pour l’homme (Jb 33,4 ; Ez 37,5-6).

La vie s’ouvre sur une respiration et se termine en rendant son dernier souffle. L’être humain n’est donc un vivant que par l’union sans dualisme de la matière et du souffle. Le premier le ramène à sa finitude alors que le second l’attire vers l’infini. La matière l’entraîne vers la mort et le souffle l’aspire vers l’éternité. Ainsi, l'esprit ouvre sur l'illimité. Il libère le corps de cette présence immédiate aux choses en l'ouvrant à l'autre et à l'altérité radicale de Dieu. L'esprit est l'ouverture du corps vers ce qui n'est pas immédiatement perceptible. L'esprit est la transcendance de l'être humain, ce vers quoi il tend au-delà de ses limites charnelles.

La symphonie de l’être

L'idée de corps, de chair, d'âme et d'esprit ne signifie pas que l’être humain est composé de plusieurs parties qui, de surcroît, s'opposeraient. Le corps ne se différencie pas de l'âme et la chair ne s’oppose pas à l'esprit. Bien au contraire, l'être humain forme un tout. Il n'y a pas en lui une âme pensante et un ensemble d’organes obéissant à l'âme, un esprit ouvert au divin et une chair limitée. L'être humain est un corps organique, psychique, charnel et spirituel. Et c'est pour cette raison que le psychique rejaillit sur l'organique, le spirituel sur le charnel, et inversement.

La vocation du charnel est d'entrer dans le dynamisme du spirituel. La vocation du spirituel est de s’incarner dans le charnel. La relation à l'autre ne se comprend que dans cette double signification du corps. Ne voir qu'un esprit, c'est faire de l'angélisme. Ne voir qu'une chair, c'est tomber dans le matérialisme avec le risque de transformer l'autre en objet manipulable.

Le corps animé est en définitive une symphonie de la chair et de l'esprit; la relation à l'autre et à Dieu joue sur les multiples partitions qu'offre cette symphonie.

À l’image de Dieu

Image et ressemblance

L'homme et la femme couronnent la création de Dieu. Ils se distinguent de toutes les autres oeuvres par leur caractère d'image (sèlèm) et de ressemblance (demut) avec Dieu (Gn 1, 26-27). Ni les oiseaux du ciel, ni les bêtes sauvages, ni les monstres marins ne ressemblent à Dieu. Le terme sèlèm traduit ce qui est taillé et sculpté. Il est employé pour désigner une image physique. Il décrit une extériorité. Le terme demut atténue l'aspect matériel puisqu'il n'évoque qu'une comparaison. Il exprime par ailleurs une intériorité.

Basile de Césarée (4e siècle) s’interroge sur l’écart entre les deux expressions de la Genèse : d’une part le projet de Dieu de créer l’homme « à son image et à sa ressemblance » et la création effective « à l’image de Dieu ». Que devient la ressemblance ? Pour Basile, acquérir la ressemblance sera confié à la liberté de l’homme. Dieu nous a laissé le soin de devenir à sa ressemblance.

Régner sur les œuvres de la création

L'homme est placé dans le monde comme le représentant de la puissance et de la gloire divines. Il possède en lui quelque chose de Dieu. Un aspect de la nature divine lui est accordé. L'image et la ressemblance expriment la dignité de l'homme dans la création. Ils révèlent ses pouvoirs, son identité et son statut dans l'échelle des créatures. Dans cette perspective, Dieu donne à l'homme le pouvoir de dominer sur la création et de soumettre les animaux. L'homme est placé au sommet de la hiérarchie. En tant que lieu-tenant de Dieu, il dispose d'une autorité sur la création. Le psaume 8 décrit majestueusement cette souveraineté.

Ô Seigneur, notre Dieu, qu'il est grand ton nom par toute la terre !
Jusqu'aux cieux, ta splendeur est chantée
par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que tu opposes à l'adversaire, où l'ennemi se brise en sa révolte.
A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas,
qu'est-ce que l'homme pour que tu penses à lui, le fils d'un homme, que tu en prennes souci ?
Tu l'as voulu un peu moindre qu'un dieu, le couronnant de gloire et d'honneur ;
tu l'établis sur les oeuvres de tes mains, tu mets toute chose à ses pieds :
les troupeaux de boeufs et de brebis, et même les bêtes sauvages,
les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, tout ce qui va son chemin dans les eaux.
O Seigneur, notre Dieu, qu'il est grand ton nom par toute la terre !

En relation avec Dieu et les autres

L'homme ne devient véritablement image de Dieu que dans ses relations avec Dieu et avec ses semblables. L'homme est habité par la vocation de connaître Dieu.

Prendre la forme de Dieu

L’Homme à l’image de Dieu est image de Dieu jusque dans la forme de son corps et jusque dans les informations qui sont contenues dans chaque cellule du corps. Et l’information fondamentale qui est là, c’est celle qui demande, qui nous demande à chacun, avec urgence, de faire croître la semence, de la faire grandir à l’intérieur de nous, de devenir des Fils (Annick de Souzenelle : Le corps, lieu de notre accomplissement spirituel, Conférence donnée à Lausanne le 13 novembre 2007).

Suite : Le symbole

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