La parole

Au commencement est la parole

Au commencement

Les sacrements témoignent d’une transition, d’un passage d’un état à au autre. Ils marquent tout à la fois une fin et un commencement. Interrogeons-nous sur ce commencement à travers la parole qui nous est offerte dans la bible. Deux textes nous disent clairement que la parole est au commencement : le récit sacerdotal de la Genèse (Gn 1,1-3) et le prologue de l’évangile de saint Jean (Jn 1,1-4).
Le mot commencement se dit bereshit en hébreu et arkhêi en grec. Ce mot bereshit est le lieu de la méditation. La première lettre bet désigne la maison, c'est pourquoi nous pouvons dire que c'est le lieu de méditation. Reshit signifie commencement, mais la racine de ce mot est rosh qui signifie tête. Ce double sens est implicitement dans le mot bereshit, il sera développé dans le mot grec arkhê.
Les Grecs ont le mot arkhê qui dit à la fois commencement et commandement. Nous trouvons ici le premier sens, commencement (l'en tête), et le deuxième sens « être à la tête de ». L'idée de commencement, se trouve dans le mot archéologie ; dans l'autre série se trouvent des mots comme monarchie, hiérarchie.
De façon tout à fait pratique, et c'est sans doute ce qu'il vous faudra retenir, la différence entre, d'une part ce que nous appelons le commencement (ou le début) et, d'autre part le mot arkhê est celle-ci : le début ouvre quelque chose puis disparaît, après ce n'est plus le début ; alors que l'arkhê ouvre quelque chose et continue à régir, fut-ce secrètement, ce qui est ainsi ouvert. Donc l'arkhê ouvre et tient, fût-ce secrètement, et maintient ce qui a été ainsi ouvert. L'arkhê ne disparaît pas, le début disparaît. (Nous nous appuyons ici sur une étude de Jean-Marie MARTIN)

Naître dans la parole

La parole est inhérente à notre humanité. Nous parlons éveillés, nous parlons en rêve. Nous parlons sans cesse, même quand nous ne proférons aucune parole, et que nous ne faisons qu'écouter ou lire ; nous parlons. Constamment nous parlons, d'une manière ou d'une autre. Nous parlons parce que parler nous est naturel. L’homme naît avec la parole et il n’invente en somme que des mots pour s’adapter aux nouvelles situations qu’il rencontre dans son existence. Existe-t-il seulement un mot qui n’ait aucune antériorité langagière ? Nous n’inventons pas la parole, simplement des mots d’une langue.
Nous pouvons prolonger cette réflexion en affirmant que la parole atteste l'existence de l’homme. C'est en s'exprimant que naît l'homme. Il n'y a de naissance humaine que dans la parole. Il faudrait même aller plus loin et dire qu'il n'y a de naissance, de croissance, de sexualité et de mort humaines qu'en elle.
Celui à qui ne s'adresse jamais la parole n'est pas reconnu dans son existence et son humanité. La parole appelle à la relation. Elle manifeste un désir d'ouverture. Elle part d'un «je» pour faire advenir «tu» comme sujet vivant et parlant.

La nomination

L’identification du sujet

La nomination revêt une grande importance dans les relations humaines et dans la formation de l'être humain comme sujet. En effet, dès la naissance, l'enfant est nommé. Son identité propre s'affirme dans la nomination. A travers cette parole qui nomme et qui sépare, l'enfant naît comme autre. Ainsi, la nomination reconnaît l'autre dans son altérité et son humanité.

Le nom est reçu d'un autre. Il n'est jamais pris par soi-même. Il témoigne ainsi d'une dépendance. Le nom patronymique est reçu par la génération. Il est transmis par héritage. Il intègre l'héritier dans une lignée, dans une histoire qu'il lui revient d'assumer. Il rappelle la personne à l'ordre de la filiation.

Une mise en présence

La parole qui nomme amène l'autre à soi. Lorsque quelqu'un entend son nom, il lève les yeux, tourne la tête ou s'avance vers celui qui l'a appelé. La connaissance du nom ouvre le champ de la communication et de la confiance. L'autre n'est plus un étranger, ni un numéro, mais quelqu'un qui s'est présenté et a donné son nom. Le don de son nom instaure une relation qui demande à s'approfondir. Cet acte est le premier acte de confiance lors d'une présentation, car l'autre possède désormais le pouvoir de l'interpellation. La connaissance du nom donne un pouvoir. Elle est une forme d'appropriation. Car l'autre peut ainsi être interpellé, appelé à soi. Face à un enfant, il suffit parfois de prononcer son prénom pour lui rappeler un interdit qu'il tente de braver. La nomination devient une injonction de faire ou de ne pas faire tel geste. Donner son nom, c'est se livrer. Quelque chose de personnel, appartenant à son être propre est offert à l'emprise de l'autre. Le jeune enfant demande le nom des choses. C'est une façon pour lui de s'approprier les choses et de se familiariser avec le monde. La connaissance du nom des choses permet d'habiter dans le monde. Dans le texte sacerdotal de la création, Dieu nomme les éléments. Dans le texte yahviste, Adam donne un nom aux animaux.

La vocation

La vocation est une nomination en vue d'une mission particulière. La vocation est un appel, comme en témoigne l'étymologie du mot (latin vocare). Elle est un appel à accomplir une tâche. L'enfant est nommé pour devenir un sujet vivant et parlant. Le prophète est nommé pour porter la parole de Dieu. Le baptisé est nommé pour devenir chrétien. L'époux(se) est nommé(e) pour créer une communauté de vie et d'amour.

La nomination atteste, en sa dimension de vocation, que le commencement de la mission ne relève pas de notre propre initiative. L’Eglise au nom du Christ appelle le catéchumène à entrer dans la communauté des baptisés. Dans le mariage, l'homme est à l'origine de la vocation de l'épouse. La femme est à l'origine de la vocation de l'époux. L'homme et la femme se révèlent leur vocation dans la nomination réciproque. Aucun des deux ne détient l'exclusivité de la vocation. Chacun y participe également et différemment.

Langage, langue et parole

La mise en œuvre d’une langue

L'acte de langage est un agir du corps à travers les différents organes de la voix. Il est un agir dans le monde et sur le monde. Il fait vivre une langue; il produit des effets physiques, juridiques, psychologiques.

Les paroles sacramentelles sont des actes de langage à la fois singuliers et pluriels. Singuliers parce que prononcés par les ministres et les sujets du sacrement ; pluriel parce qu'il rejoint la pluralité des membres d'une communauté sous l’égide de l’Eglise.

En parlant, les acteurs se rattachent à un corps social, à une histoire et à une culture. Ils sont les héritiers d'un patrimoine linguistique. Ainsi, la parole sacramentelle porte une trace de vie communautaire, de par ses modalités d'expressions langagières. Elle témoigne d'une dimension d'alliance au sein d'un peuple. Parler en Eglise, c'est déjà faire alliance.

Exprimer et imprimer

La parole est : elle est celui qui parle. Ainsi, la parole est un événement qui dévoile un existant. Elle est le lieu d'une rencontre avec l'autre. Les mots mettent en présence un visage et un corps et en appellent à un autre visage et à un autre corps. La parole est un appel à une mise en présence (ex-pression), à une rencontre (im-pression).

La parole sacramentelle remplit une double fonction d'expression et d’impression. D’une manière générale l'homme existe dans le monde, par rapport au cosmos, l'un par rapport à l'autre, en s'exprimant et en imprimant le monde de sa présence.

Parler, c'est donc se donner à l'autre en s'ex-posant. L'ex-position devient im-pression. La parole, en ce double mouvement de détachement et d'écriture, crée un échange avec l'autre; elle instaure une communion. La parole ne fait donc pas qu'effleurer le corps de l'autre, elle le pénètre dans son intimité.

Le risque de la parole

La parole est expression et impression au risque de la communication. Elle touche l'autre et le pro-voque, c'est-à-dire l'appelle à sortir de lui-même pour un échange, un débat ou un combat verbal. Elle invite l'autre à exercer sa liberté. Elle le place devant un choix. La parole suscite une réponse dont la forme minimale est l'écoute.

La parole court le risque de ne pas être entendue, de ne pas être écoutée, d’être jugée, d’être rejetée et finalement d’être condamnée. Le Christ, parole de Dieu faite chair, a vécu ce risque de la parole jusque sur la croix. En disant « tu » à l’homme, Dieu limite sa toute puissance, puisque désormais quelqu’un dispose de la faculté de lui répondre et de le contredire. Dieu s’expose à l’outrage, à la flagellation et à la crucifixion. La bible est en ce sens une parole risquée.

Le silence, lieu de l'écoute

L’écoute est foncièrement accueil de la parole de l'autre au-delà de tout raisonnement. Goûter à la parole de l'autre exige une retenue de ses propres élans intérieurs, afin de laisser la parole pénétrer tous les membres. La parole devient alors une semence qui irrigue le corps. L'écoute silencieuse est un don de son corps à la parole de l'autre. Ecouter, c'est accueillir une présence.

Donner du sens

Les mots signifient en vertu d'une convention et d'une intention collective. Mais la convention n'implique pas une adéquation parfaite entre l'émetteur et le récepteur. Un « je t’aime » peut avoir de multiples résonances. Le sens n'est pas verrouillé par un signe. L'objectivité du dictionnaire qui fournit un sens de référence, est façonné par la subjectivité de chaque discours. L'adéquation est toujours à redéfinir et à parfaire en fonction du contexte interpersonnel dans lequel s'articule le dialogue.

La parole performative

Depuis la parution en 1962 de « Quand dire c’est faire », de J.L. Austin, il est convenu de considérer que la parole a le pouvoir de faire des choses à travers des énoncés performatifs qu’il convent de distinguer des énoncés constatifs.

Les énoncés performatifs sont des actes de parole qui réalise ce dont il est question. Tel est le cas, par exemple, de « je te reçois pour épouse ». La performativité n’est possible que s’il existe une procédure conventionnelle qui vient déterminer ce qu'on fait au moyen de tels énoncés C'est ainsi par convention qu’un énoncé du type « je te prends pour épouse » sert à créer un couple car c‘est la convention qui détermine l’engagement conjugal. La procédure doit être exécutée par tous les participants, à la fois correctement et intégralement. Dire « je te reçois pour épouse », c'est le faire parce que le dialogue des époux s'énonce lors d'un rite sacramentel en fonction de normes reconnues par l'Eglise et le corps social. Il n'y a pas de condition suspensive à la réalisation effective de la parole. La rupture avec le passé est immédiate.

La parole se fait chair

Que serait une parole qui ne s’incarne pas, sinon une lettre morte ? Que serait une alliance qui ne prend pas corps, sinon une rupture ? Prenons simplement l’exemple du sacrement de mariage où les époux se promettent de se donner l’un à l’autre. L’union des corps scelle l’engagement tant sur le plan anthropologique que sur le plan canonique. Ainsi en est-il de la parole de Dieu qui vient habiter le monde et nous habiter.

« La Parole de Dieu est devenue quelqu'un. La Parole éternelle qui s'exprime dans la création et se communique dans l'histoire du Salut est devenue dans le Christ un homme né d'une femme. La Parole ne s'exprime plus ici d'abord à travers un discours, fait de concepts et de règles. Ici, nous sommes mis face à la personne même de Jésus. Son histoire unique et singulière est la Parole définitive que Dieu dit à l'humanité. Dieu veut nous parler. Il a quelque chose à nous dire, il nous invite à entrer en dialogue avec lui. Et ce qu'il dit, c'est Jésus. En contemplant l'humanité du Christ, nous avons accès à Dieu. Mais plus surprenant encore, Dieu devient imitable. Nous avons un modèle pour apprendre à vivre, pour apprendre à aimer comme Dieu aime (Mgr Yves le Saux) ».

De Babel à la Pentecôte

Babel Pentecôte

Gn 11,1-9 Tout le monde se servait d'une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient à l'orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s'y établirent. Ils se dirent l'un à l'autre : Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier. Ils dirent : Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre ! Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres. Yahvé les dispersa de là sur toute la face de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on Babel, car c'est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c'est de là qu'il les dispersa sur toute la face de la terre.

Act 2,1-8 Le jour de la Pentecôte étant arrivé, ils se trouvaient tous ensemble dans un même lieu, quand, tout à coup, vint du ciel un bruit tel que celui d'un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils se tenaient. Ils virent apparaître des langues qu'on eût dites de feu ; elles se partageaient, et il s'en posa une sur chacun d'eux. Tous furent alors remplis de l'Esprit Saint et commencèrent à parler en d'autres langues, selon que l'Esprit leur donnait de s'exprimer. Or il y avait, demeurant à Jérusalem, des hommes dévots de toutes les nations qui sont sous le ciel. Au bruit qui se produisit, la multitude se rassembla et fut confondue : chacun les entendait parler en son propre idiome. Ils étaient stupéfaits, et, tout étonnés, ils disaient : « Ces hommes qui parlent, ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il alors que chacun de nous les entende dans son propre idiome maternel ?


Les textes bibliques témoignent de rencontres entre Dieu et les hommes au cours d’une histoire de salut. Babel (Gn 11, 1-9) et Pentecôte (Act 2, 1-13) nous révèlent tous les deux un Dieu qui vient visiter l’humanité, mais les conséquences sont diamétralement opposées. A Babel Dieu contredit le désir de l’humanité de monter dans les cieux et de se faire un nom, en confondant leur langage. A la Pentecôte, l’Esprit rassemble l’humanité dans un même langage.

La langue unique révèle symboliquement la négation des différences entre les hommes et avec Dieu. L'altérité est gommée au profit d'une confusion entre soi-même et l'autre, et avec le Tout-Autre. La construction de la tour abolit tout écart avec Dieu. La toute puissance règne ; l'autre n'existe que par rapport à soi-même. Le désir de se faire un nom marque le refus de la dépendance et de l'hétéronomie. Chacun veut se faire un nom et non pas le recevoir d'un autre. L'autonomination caractérise l'autonomie radicale, celle qui ne veut dépendre de personne. Recevoir de l’autre son propre nom, c’est reconnaître qu’on ne construit pas à soi seul son identité.

La Pentecôte est l'antithèse de Babel. Ce n'est pas l'homme qui monte vers Dieu, mais l'Esprit qui descend sur l'homme. L'Esprit rassemble dans la diversité. Il se pose sur chacun dans sa spécificité et articule leur compréhension mutuelle. Il ouvre à l'universel. L'Esprit rétablit l'unité de langage défaite à la tour de Babel. La puissance de l'Esprit établit une communion dans la différence des langues. Les deux récits enseignent que l'unité doit se faire dans le respect de l'altérité et non pas dans la confusion. L'Esprit ne gomme pas les différences, mais assure la communion.

Suite : Le corps

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