Justice du Royaume et radicalisation de la Loi (Mt 5,20-37)
Mt 5,20 Car je vous le dis : si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, non, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux. 21 « Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre ; celui qui commettra un meurtre en répondra au tribunal. 22 Et moi, je vous le dis : quiconque se met en colère contre son frère en répondra au tribunal ; celui qui dira à son frère : “Imbécile” sera justiciable du Sanhédrin ; celui qui dira : “Fou” sera passible de la géhenne de feu. 23 Quand donc tu vas présenter ton offrande à l'autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, 24 laisse là ton offrande, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère ; viens alors présenter ton offrande. 25 Mets-toi vite d'accord avec ton adversaire, tant que tu es encore en chemin avec lui, de peur que cet adversaire ne te livre au juge, le juge au gendarme, et que tu ne sois jeté en prison. 26 En vérité, je te le déclare : tu n'en sortiras pas tant que tu n'auras pas payé jusqu'au dernier centime. 27 « Vous avez appris qu'il a été dit : Tu ne commettras pas d'adultère. 28 Et moi, je vous dis : quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà, dans son cœur, commis l'adultère avec elle. 29 « Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi : car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne. 30 Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi : car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne s'en aille pas dans la géhenne. 31 « D'autre part il a été dit : Si quelqu'un répudie sa femme, qu'il lui remette un certificat de répudiation. 32 Et moi, je vous dis : quiconque répudie sa femme – sauf en cas d'union illégale – la pousse à l'adultère ; et si quelqu'un épouse une répudiée, il est adultère. 33 « Vous avez encore appris qu'il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de tes serments. 34Et moi, je vous dis de ne pas jurer du tout : ni par le ciel car c'est le trône de Dieu, 35 ni par la terre car c'est l'escabeau de ses pieds, ni par Jérusalem car c'est la Ville du grand Roi. 36 Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre un seul cheveu blanc ou noir. 37 Quand vous parlez, dites “Oui” ou “Non” : tout le reste vient du Malin.
Introduction
Ce passage contient les premières antithèses du Sermon sur la montagne, où Jésus contraste l'enseignement traditionnel ("Il a été dit...") avec son propre enseignement d'autorité ("Et moi, je vous dis..."). Ces antithèses ne rejettent pas la Loi de Moïse, mais la radicalisent, l'intériorisent, révélant l'intention profonde de Dieu au-delà de la lettre.
Jésus aborde ici deux commandements fondamentaux du Décalogue - le meurtre et l'adultère - en montrant que la justice du Royaume exige une transformation intérieure qui va au-delà de la simple conformité extérieure à la Loi.
Contexte dans le Sermon sur la montagne
Ce passage suit immédiatement la déclaration programmatique de Jésus sur la Loi (Mt 5,17-19) : "Ne pensez pas que je sois venu pour abolir la Loi ou les Prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir." Les antithèses illustrent concrètement ce que signifie "accomplir" la Loi : non pas l'annuler, mais révéler sa plénitude et sa profondeur.
Le verset 20 sert de transition et de principe général introduisant les six antithèses qui suivent (Mt 5,21-48).
La justice qui surpasse (v. 20)
Analyse du verset
"Car je vous le dis : si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, non, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux."
Ce verset est crucial et provocant. Les Pharisiens étaient reconnus pour leur observance méticuleuse de la Loi, leurs règles détaillées touchant tous les aspects de la vie. Les scribes étaient les experts de la Torah, les théologiens de l'époque.
Jésus déclare que la justice (dikaiosynê) de ses disciples doit "surpasser" (perisseusê, littéralement "abonder davantage") celle de ces modèles de piété religieuse. Cette exigence semble impossible si on reste au niveau de l'observance extérieure.
Qu'est-ce que la "justice" ?
Dans l'usage biblique, la "justice" (hébreu : tsedaqah, grec : dikaiosynê) désigne la conformité à la volonté de Dieu, la vie droite devant Dieu. Ce n'est pas seulement une vertu parmi d'autres, mais l'ensemble de la vie conforme à l'alliance.
La justice des Pharisiens se concentrait sur l'observance extérieure, la multiplication des règles pour "mettre une haie autour de la Torah". Jésus propose une justice qui va au cœur : intentions, attitudes, motivations.
Correspondances bibliques sur la justice
Genèse 15,6 : "Abram eut confiance en le Seigneur, qui le lui compta comme justice."
Psaume 51,8 : "Mais tu veux que la vérité soit au fond du cœur : fais donc pénétrer la sagesse au-dedans de moi."
Michée 6,8 : "On t'a fait connaître, ô homme, ce qui est bien ; et ce que le Seigneur demande de toi, c'est que tu pratiques la justice, que tu aimes la miséricorde, et que tu marches humblement avec ton Dieu."
Philippiens 3,9 : "Afin d'être trouvé en lui, non avec ma justice, celle qui vient de la Loi, mais avec celle qui s'obtient par la foi en Christ, la justice qui vient de Dieu et qui est fondée sur la foi."
Romains 3,21-22 : "Mais maintenant, sans la Loi, est manifestée la justice de Dieu, à laquelle rendent témoignage la Loi et les Prophètes, justice de Dieu par la foi en Jésus-Christ pour tous ceux qui croient."
Première antithèse : La colère et le meurtre (v. 21-26)
La loi ancienne (v. 21)
"Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre ; celui qui commettra un meurtre en répondra au tribunal."
Jésus cite le sixième commandement du Décalogue (Ex 20,13 ; Dt 5,17). La formule "il a été dit aux anciens" ne signifie pas que Jésus corrige Moïse, mais qu'il va au-delà de l'interprétation traditionnelle.
La Loi interdisait l'acte du meurtre et prévoyait des sanctions judiciaires. C'était une loi extérieure, négative (ne pas faire), concernant l'acte accompli.
Correspondances bibliques :
Exode 20,13 : "Tu ne commettras pas de meurtre."
Deutéronome 5,17 : "Tu ne commettras pas de meurtre."
Genèse 9,6 : "Si quelqu'un verse le sang de l'homme, par l'homme son sang sera versé ; car Dieu a fait l'homme à son image."
L'enseignement de Jésus (v. 22)
"Et moi, je vous le dis : quiconque se met en colère contre son frère en répondra au tribunal ; celui qui dira à son frère : 'Imbécile' sera justiciable du Sanhédrin ; celui qui dira : 'Fou' sera passible de la géhenne de feu."
La formule "Et moi, je vous le dis" (egô de legô hymin) est une revendication d'autorité extraordinaire. Jésus ne cite aucune autorité rabbinique, ne se réfère à aucun texte, mais parle de sa propre autorité, au même niveau que la Torah elle-même.
Jésus radicalise le commandement en l'intériorisant. Il ne s'agit plus seulement de l'acte de tuer, mais de la racine du meurtre : la colère (orgizomenos). Le meurtre commence dans le cœur bien avant d'être commis physiquement.
Trois niveaux de gravité croissante sont mentionnés :
1. La colère : "quiconque se met en colère contre son frère en répondra au tribunal" - La colère elle-même, même sans expression, est déjà coupable.
2. L'insulte "Raca" : "celui qui dira à son frère : 'Imbécile' sera justiciable du Sanhédrin" - Le terme "raca" (araméen) signifie "vide", "sans cervelle", "imbécile". C'est une insulte qui méprise l'intelligence d'autrui.
3. L'insulte "Fou" : "celui qui dira : 'Fou' sera passible de la géhenne de feu" - Le terme "môros" (grec) signifie "fou", "insensé", mais peut avoir une connotation religieuse (le fou qui nie Dieu, Ps 14,1). C'est une insulte qui remet en question la valeur morale et spirituelle de la personne.
Les sanctions mentionnées (tribunal, Sanhédrin, géhenne) créent une gradation qui culmine avec le jugement éternel. La "géhenne" (géenna) désigne la vallée de Hinnom au sud de Jérusalem, lieu d'idolâtrie dans l'Ancien Testament, devenu dans la littérature juive le symbole du jugement eschatologique.
L'interprétation de cette gradation
Certains commentateurs voient ici trois offenses distinctes de gravité croissante. D'autres suggèrent que Jésus utilise une hyperbole rhétorique pour souligner que toute forme de mépris ou de colère contre le frère est gravement coupable devant Dieu.
L'essentiel est clair : Jésus ne se contente pas de l'abstention du meurtre physique. Il exige la purification des attitudes intérieures qui conduisent au meurtre - colère, mépris, haine.
Correspondances bibliques sur la colère :
Genèse 4,5-8 : "Le Seigneur porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande ; mais il ne porta pas un regard favorable sur Caïn et sur son offrande. Caïn fut très irrité, et son visage fut abattu. L'Éternel dit à Caïn : Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu agis bien, ne seras-tu pas agréé ? Mais si tu n'agis pas bien, le péché se couche à ta porte, et ses désirs se portent vers toi ; mais toi, domine sur lui. Cependant, Caïn adressa la parole à son frère Abel ; mais, comme ils étaient dans les champs, Caïn se jeta sur son frère Abel, et le tua."
1 Jean 3,15 : "Quiconque hait son frère est un meurtrier, et vous savez qu'aucun meurtrier n'a la vie éternelle demeurant en lui."
Jacques 1,19-20 : "Que tout homme soit prompt à écouter, lent à parler, lent à se mettre en colère ; car la colère de l'homme n'accomplit pas la justice de Dieu."
Éphésiens 4,26-27 : "Si vous vous mettez en colère, ne péchez pas ; que le soleil ne se couche pas sur votre colère, et ne donnez pas accès au diable."
Proverbes 15,1 : "Une réponse douce calme la fureur, mais une parole dure excite la colère."
La réconciliation avant le culte (v. 23-24)
"Quand donc tu vas présenter ton offrande à l'autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère ; viens alors présenter ton offrande."
Jésus donne un exemple concret illustrant la priorité absolue de la réconciliation. Le contexte est le culte au temple de Jérusalem : quelqu'un s'apprête à offrir un sacrifice sur l'autel.
Au moment même du geste religieux le plus sacré, si la personne se souvient qu'elle a offensé quelqu'un ("ton frère a quelque chose contre toi"), elle doit interrompre le rituel, laisser son offrande devant l'autel, aller se réconcilier, puis seulement revenir achever le sacrifice.
Cette instruction est radicale et renverse les priorités habituelles. Dans la mentalité religieuse ordinaire, le culte à Dieu prime sur tout. Jésus affirme que la réconciliation fraternelle est préalable au culte acceptable. Un culte offert avec un cœur non réconcilié est vain.
Notons aussi que l'initiative de réconciliation incombe à celui qui a offensé, même si c'est l'autre qui "a quelque chose contre toi". On ne doit pas attendre passivement que l'offensé fasse le premier pas.
Correspondances bibliques :
Osée 6,6 : "Car c'est l'amour qui me plaît, et non les sacrifices, la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes."
1 Samuel 15,22 : "Samuel dit : Le Seigneur trouve-t-il autant de plaisir dans les holocaustes et les sacrifices que dans l'obéissance à la voix du Seigneur ? Voici : obéir vaut mieux que sacrifice, être attentif vaut mieux que la graisse des béliers."
Amos 5,21-24 : "Je hais, je méprise vos fêtes, et je ne puis sentir vos assemblées... Mais que la justice coule comme l'eau, et la droiture comme un torrent qui ne tarit pas."
Marc 11,25 : "Et lorsque vous êtes debout pour prier, si vous avez quelque chose contre quelqu'un, pardonnez, afin que votre Père qui est dans les cieux vous pardonne aussi vos fautes."
Matthieu 6,14-15 : "Si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi ; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos fautes."
L'urgence de la réconciliation (v. 25-26)
"Mets-toi vite d'accord avec ton adversaire, tant que tu es encore en chemin avec lui, de peur que cet adversaire ne te livre au juge, le juge au gendarme, et que tu ne sois jeté en prison. En vérité, je te le déclare : tu n'en sortiras pas tant que tu n'auras pas payé jusqu'au dernier centime."
Jésus ajoute une parabole juridique soulignant l'urgence de la réconciliation. L'image est celle d'un débiteur en route vers le tribunal avec son créancier. La sagesse commande de s'arranger à l'amiable "en chemin" avant d'arriver devant le juge, car une fois le procès engagé, la condamnation et l'emprisonnement sont inévitables.
Cette parabole a une double application :
Application immédiate : Dans les relations humaines, il faut se réconcilier rapidement, ne pas laisser les conflits s'envenimer. Chaque jour de retard aggrave la situation.
Application eschatologique : Le "chemin" peut symboliser la vie terrestre, et le "juge" Dieu lui-même. Il faut se réconcilier avec Dieu et avec le prochain pendant qu'il en est encore temps, avant le jugement final. Une fois devant le tribunal divin, il sera trop tard.
Le "dernier centime" (kodrantês, la plus petite pièce romaine) souligne l'exigence totale : chaque dette doit être payée, chaque faute réglée. C'est une image de la rigueur du jugement divin.
Correspondances bibliques :
Proverbes 25,8-9 : "Ne te hâte pas d'aller en justice, de peur qu'à la fin tu ne saches que faire, lorsque ton prochain t'aura outragé. Défends ta cause contre ton prochain, mais ne révèle pas le secret d'un autre."
2 Corinthiens 6,2 : "Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant le jour du salut."
Hébreux 3,13 : "Mais exhortez-vous les uns les autres chaque jour, aussi longtemps qu'on peut dire : Aujourd'hui ! afin qu'aucun de vous ne s'endurcisse par la séduction du péché."
Deuxième antithèse : Le regard et l'adultère (v. 27-30)
La loi ancienne (v. 27)
"Vous avez appris qu'il a été dit : Tu ne commettras pas d'adultère."
Jésus cite le septième commandement du Décalogue (Ex 20,14 ; Dt 5,18). L'adultère était sévèrement puni dans la Loi mosaïque : la peine de mort pour les deux partenaires (Lv 20,10 ; Dt 22,22).
La Loi condamnait l'acte physique de l'adultère, la violation concrète du mariage. C'était une loi claire, objective, concernant le comportement extérieur.
Correspondances bibliques :
Exode 20,14 : "Tu ne commettras pas d'adultère."
Deutéronome 5,18 : "Tu ne commettras pas d'adultère."
Lévitique 20,10 : "Si un homme commet un adultère avec une femme mariée, s'il commet un adultère avec la femme de son prochain, l'homme et la femme adultères seront punis de mort."
Proverbes 6,32-33 : "Celui qui commet un adultère avec une femme est dépourvu de sens, celui qui veut se perdre agit de la sorte ; il ne trouvera que plaie et ignominie, et son opprobre ne s'effacera pas."
L'enseignement de Jésus (v. 28)
"Et moi, je vous dis : quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà, dans son cœur, commis l'adultère avec elle."
Comme pour le meurtre, Jésus radicalise et intériorise le commandement. L'adultère ne commence pas avec l'acte physique, mais dans le cœur, avec le "regard avec convoitise" (blepôn gynai ka pros to epithymêsai autên).
Le verbe "regarder" (blepô) suggère un regard intentionnel, prolongé, non un simple coup d'œil involontaire. C'est le regard qui s'attarde "pour la convoiter", avec l'intention délibérée d'entretenir le désir.
La "convoitise" (epithymia) est le désir désordonné, la concupiscence. Ce n'est pas le simple attrait naturel, mais le désir cultivé, nourri, qui transforme l'autre personne en objet de fantasme.
Jésus affirme que ce désir intérieur est déjà adultère "dans son cœur" (en tê kardia autou). Dieu juge non seulement les actes, mais les intentions, les pensées, les désirs. La pureté que Dieu exige est intérieure avant d'être extérieure.
Cette radicalisation n'est pas nouvelle dans la tradition biblique. Le dixième commandement interdisait déjà de "convoiter" la femme du prochain (Ex 20,17). Jésus approfondit cette interdiction en l'appliquant au regard et au cœur.
Correspondances bibliques :
Exode 20,17 : "Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui appartienne à ton prochain."
Job 31,1 : "J'avais fait un pacte avec mes yeux, et je n'aurais pas arrêté mes regards sur une vierge."
2 Samuel 11,2-4 : L'histoire de David et Bethsabée illustre tragiquement la progression du regard convoiteux à l'adultère puis au meurtre : "Un soir, David se leva de sa couche ; et, comme il se promenait sur le toit de la maison royale, il aperçut de là une femme qui se baignait, et qui était très belle. David fit demander qui était cette femme... David envoya des gens pour la chercher. Elle vint vers lui, et il coucha avec elle."
Proverbes 6,25 : "Ne la convoite pas dans ton cœur pour sa beauté, et ne te laisse pas séduire par ses paupières."
Jacques 1,14-15 : "Mais chacun est tenté quand il est attiré et amorcé par sa propre convoitise. Puis la convoitise, lorsqu'elle a conçu, enfante le péché ; et le péché, étant consommé, produit la mort."
1 Jean 2,16 : "Car tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l'orgueil de la vie, ne vient pas du Père, mais vient du monde."
Romains 7,7-8 : "Que dirons-nous donc ? La Loi est-elle péché ? Certes non ! Mais je n'ai connu le péché que par la Loi. Car je n'aurais pas connu la convoitise, si la Loi n'avait dit : Tu ne convoiteras pas. Et le péché, saisissant l'occasion par le commandement, a produit en moi toute espèce de convoitise."
La radicalité des mesures (v. 29-30)
"Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi : car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne. Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi : car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne s'en aille pas dans la géhenne."
Jésus poursuit avec une double hyperbole dramatique concernant l'œil et la main. Ces paroles ne doivent pas être prises littéralement (comme invitation à l'automutilation), mais comme expressions hyperboliques de la radicalité requise pour combattre le péché.
L'œil droit : Dans le contexte de l'adultère du cœur (v. 28), l'œil symbolise le regard convoiteux. L'œil "droit" (droit étant la main de la force, du pouvoir) suggère ce qui est le plus précieux, le plus important.
La main droite : La main symbolise l'action, la réalisation des désirs. La main droite, comme l'œil droit, représente ce qui est le plus valorisé.
Si ces membres "entraînent ta chute" (skandalizei se, littéralement "te scandalisent", "te font trébucher"), il faut les "arracher" ou "couper" et les "jeter loin". Le langage est violent, chirurgical.
L'interprétation :
Jésus ne prône pas la mutilation littérale (qui d'ailleurs ne résoudrait rien, car le péché réside dans le cœur, non dans les membres). Il utilise une hyperbole pour souligner :
1. La gravité du péché : Mieux vaut perdre ce qui est le plus précieux que de périr éternellement dans la géhenne.
2. La radicalité requise : Le combat contre le péché exige des mesures drastiques. Il faut "couper" avec les occasions de péché, fuir les situations tentantes, renoncer à ce qui nous fait chuter, même si c'est douloureux.
3. La hiérarchie des valeurs : Le salut éternel prime sur tous les attachements terrestres, même les plus chers.
La mention répétée de la "géhenne" souligne la dimension eschatologique : c'est le destin éternel qui est en jeu, pas seulement le confort ou la moralité terrestre.
Correspondances bibliques :
Marc 9,43-48 : "Si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la ; mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie que d'avoir les deux mains et d'aller dans la géhenne, dans le feu qui ne s'éteint pas. Si ton pied est pour toi une occasion de chute, coupe-le ; mieux vaut pour toi entrer boiteux dans la vie que d'avoir les deux pieds et d'être jeté dans la géhenne. Et si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le ; mieux vaut pour toi entrer dans le royaume de Dieu n'ayant qu'un œil que d'avoir deux yeux et d'être jeté dans la géhenne, où leur ver ne meurt point et où le feu ne s'éteint point."
Romains 8,13 : "Si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si par l'Esprit vous faites mourir les actions du corps, vous vivrez."
Colossiens 3,5 : "Faites donc mourir ce qui, dans vos membres, est terrestre : la débauche, l'impureté, les passions, les mauvais désirs et la cupidité, qui est une idolâtrie."
Matthieu 16,26 : "Que servira-t-il à un homme de gagner le monde entier, s'il perd son âme ? Ou que donnera un homme en échange de son âme ?"
Hébreux 12,1 : "Nous donc aussi, puisque nous sommes environnés d'une si grande nuée de témoins, rejetons tout fardeau et le péché qui nous enveloppe si facilement, et courons avec persévérance l'épreuve qui nous est proposée."
Significations théologiques
Jésus comme nouveau Moïse
La structure "Il a été dit... Et moi, je vous dis..." révèle l'autorité unique de Jésus. Il ne cite pas d'autorité rabbinique, ne s'appuie pas sur une chaîne de tradition. Il parle de sa propre autorité, au même niveau que Moïse recevant la Loi de Dieu.
Jésus se présente implicitement comme le nouveau législateur, le nouveau Moïse qui donne la Torah définitive, non plus sur le Sinaï, mais sur la "montagne" des Béatitudes. Mais il est plus que Moïse : il est le Fils qui révèle pleinement la volonté du Père.
L'intériorisation de la Loi
Les prophètes avaient annoncé une nouvelle alliance où la Loi serait écrite dans les cœurs (Jr 31,31-34 ; Ez 36,26-27). Jésus accomplit cette promesse en radicalisant la Loi, la faisant passer de l'extérieur (actes) à l'intérieur (intentions, attitudes, pensées).
Cette intériorisation ne rend pas la Loi plus facile, mais plus exigeante. Il ne suffit plus de s'abstenir du meurtre et de l'adultère physiques ; il faut purifier le cœur de la colère et de la convoitise.
Correspondances :
Jérémie 31,31-34 : "Voici, les jours viennent, dit le Seigneur, où je conclurai avec la maison d'Israël et la maison de Juda une alliance nouvelle... Je mettrai ma loi au-dedans d'eux, je l'écrirai sur leur cœur ; et je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple."
Ézéchiel 36,26-27 : "Je vous donnerai un cœur nouveau et je mettrai en vous un esprit nouveau ; j'ôterai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon Esprit en vous et je ferai que vous suiviez mes prescriptions, et que vous observiez et pratiquiez mes ordonnances."
La justice qui dépasse
Le verset 20 établit le principe : la justice des disciples doit "surpasser" celle des scribes et des Pharisiens. Les antithèses montrent comment : non par une multiplication de règles extérieures, mais par une transformation intérieure qui atteint les racines du péché.
Cette justice supérieure n'est possible que par l'œuvre de l'Esprit Saint qui transforme le cœur (Ez 36,26-27). C'est une justice de grâce, non de performance humaine.
Le cœur comme lieu du péché et de la sainteté
Jésus déplace le focus de l'acte extérieur vers le cœur intérieur. C'est dans le cœur que naissent le meurtre (la colère) et l'adultère (la convoitise). C'est donc le cœur qui doit être transformé.
Cette anthropologie est cohérente avec l'enseignement de Jésus ailleurs : "C'est du dedans, du cœur des hommes, que sortent les mauvaises pensées, les adultères, les débauches, les meurtres..." (Mc 7,21-23).
Correspondances :
Matthieu 15,18-20 : "Mais ce qui sort de la bouche vient du cœur, et c'est cela qui souille l'homme. Car c'est du cœur que viennent les mauvaises pensées, les meurtres, les adultères, les débauches, les vols, les faux témoignages, les calomnies. Voilà les choses qui souillent l'homme."
Marc 7,21-23 : "Car c'est du dedans, c'est du cœur des hommes, que sortent les mauvaises pensées, les adultères, les débauches, les meurtres, les vols, les cupidités, les méchancetés, la fraude, le dérèglement, le regard envieux, la calomnie, l'orgueil, la folie. Toutes ces choses mauvaises sortent du dedans et souillent l'homme."
Proverbes 4,23 : "Garde ton cœur plus que toute autre chose, car de lui viennent les sources de la vie."
L'impossible possibilité
L'enseignement de Jésus semble impossible à accomplir. Qui peut prétendre n'avoir jamais été en colère contre son frère ? Qui peut affirmer n'avoir jamais regardé avec convoitise ?
Cette "impossibilité" est intentionnelle. Elle vise à conduire à l'humilité et à la dépendance totale envers Dieu. La Loi ainsi radicalisée montre l'ampleur de notre péché et notre besoin absolu de la grâce.
Paul développera cette théologie : la Loi révèle le péché, mais ne peut le vaincre (Rm 7). Seule la grâce de Dieu en Christ, par l'Esprit, peut transformer le cœur et rendre possible cette justice qui surpasse.
Correspondances :
Romains 7,18-19 : "Car je sais que le bien n'habite pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair. En effet, le vouloir est à ma portée, mais non le moyen d'accomplir le bien. Car je ne fais pas le bien que je veux, mais je pratique le mal que je ne veux pas."
Romains 8,3-4 : "Car chose impossible à la Loi, parce que la chair la rendait sans force, Dieu, en envoyant à cause du péché son propre Fils dans une chair semblable à celle du péché, a condamné le péché dans la chair, afin que la justice de la Loi soit accomplie en nous qui marchons, non selon la chair, mais selon l'Esprit."
Philippiens 2,13 : "Car c'est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire selon son dessein bienveillant."
Applications pratiques
La colère et les relations fraternelles
L'enseignement sur la colère interpelle directement la vie communautaire. Les conflits dans les églises, les divisions, les rancunes, les médisances sont autant de formes de "meurtre spirituel".
Jésus appelle à :
Surveiller son cœur : Ne pas laisser la colère s'installer, devenir amertume, se transformer en haine.
Contrôler sa langue : Ne pas insulter, mépriser, dénigrer. Jacques 3 développe longuement les dangers de la langue.
Rechercher activement la réconciliation : Prendre l'initiative, ne pas attendre que l'autre fasse le premier pas.
Priorité à la réconciliation sur le culte : Une vie d'église authentique exige des relations saines. Le culte sans réconciliation est hypocrisie.
La pureté sexuelle dans un monde hypersexualisé
L'enseignement sur la convoitise est particulièrement pertinent dans une culture saturée d'images sexuelles, où la pornographie est accessible en un clic, où la publicité instrumentalise le corps.
Jésus appelle à :
La vigilance du regard : Job avait fait "un pacte avec ses yeux" (Job 31,1). Les chrétiens doivent discipliner leur regard, éviter ce qui nourrit la convoitise.
La garde du cœur : Ne pas entretenir les fantasmes, les pensées impures. "Que tout homme soit prompt à écouter, lent à parler, lent à se mettre en colère" pourrait s'appliquer : prompt à détourner le regard, lent à s'attarder.
Des mesures radicales : Si certaines situations, médias, relations sont des occasions de chute, il faut les "couper", s'en séparer radicalement. Cela peut signifier : renoncer à certains films/séries, installer des filtres internet, éviter certains lieux ou situations.
La transformation du regard : Apprendre à voir les autres comme des personnes créées à l'image de Dieu, des frères et sœurs en Christ, non comme des objets de désir.
L'urgence de la réconciliation
La parabole du débiteur en route vers le tribunal souligne qu'il ne faut pas remettre à demain la réconciliation nécessaire aujourd'hui. Chaque jour d'attente aggrave la situation, durcit les cœurs, complique la résolution.
Dans les relations personnelles, familiales, ecclésiales, professionnelles : rechercher rapidement la paix, ne pas laisser le soleil se coucher sur sa colère (Ep 4,26).
La grâce comme fondement
Face à des exigences aussi radicales, la seule réponse appropriée est l'humilité et le recours à la grâce. Personne ne peut se vanter de satisfaire à ces standards.
Mais justement, c'est le but : conduire non au désespoir, mais à la foi, à la dépendance totale envers Christ qui a accompli parfaitement la Loi en notre faveur, et dont l'Esprit nous transforme progressivement.
La sanctification est un processus graduel, rendu possible par la grâce, nourri par la Parole et la prière, soutenu par la communauté.
Troisième antithèse : Le divorce et la fidélité conjugale (v. 31-32)
La loi ancienne (v. 31)
"D'autre part il a été dit : Si quelqu'un répudie sa femme, qu'il lui remette un certificat de répudiation."
Jésus cite la loi du divorce de Deutéronome 24,1-4. Dans l'Ancien Testament, le divorce était permis, avec l'exigence d'un "certificat de répudiation" (sefer keritut) que le mari devait remettre à sa femme. Ce document protégeait légalement la femme en attestant qu'elle était libre de se remarier.
La Loi ne prescrivait pas le divorce, mais le réglementait dans le contexte d'une société patriarcale où il était pratiqué. Le certificat empêchait l'arbitraire total et offrait une protection minimale à la femme répudiée.
Au temps de Jésus, deux écoles rabbiniques débattaient des motifs légitimes de divorce :
L'école de Shammaï (stricte) : seul l'adultère justifiait le divorce.
L'école de Hillel (permissive) : n'importe quelle cause pouvait justifier le divorce, même si la femme brûlait le repas.
Correspondances bibliques :
Deutéronome 24,1-4 : "Si un homme prend une femme et l'épouse, et qu'ensuite elle ne trouve pas grâce à ses yeux parce qu'il a découvert en elle quelque chose de repoussant, il écrira pour elle une lettre de divorce, la lui remettra en main propre et la renverra de chez lui. Si, après être sortie de chez lui, elle s'en va et devient la femme d'un autre homme, et que ce dernier homme la prenne en aversion, écrive pour elle une lettre de divorce, la lui remette en main propre et la renvoie de chez lui — ou si ce dernier homme qui l'a prise pour femme vient à mourir —, alors le premier mari qui l'a renvoyée ne pourra pas la reprendre pour femme, après qu'elle a été souillée, car ce serait une abomination devant le Seigneur."
Malachie 2,14-16 : "Et vous dites : Pourquoi ? Parce que le Seigneur a été témoin entre toi et la femme de ta jeunesse, à laquelle tu es infidèle, bien qu'elle soit ta compagne et la femme de ton alliance... Qu'on ne soit pas infidèle à la femme de sa jeunesse ! Car je hais la répudiation, dit le Seigneur, le Dieu d'Israël."
L'enseignement de Jésus (v. 32)
"Et moi, je vous dis : quiconque répudie sa femme – sauf en cas d'union illégale – la pousse à l'adultère ; et si quelqu'un épouse une répudiée, il est adultère."
Jésus radicalise considérablement la position sur le divorce. Il ne se contente pas de réguler le divorce mais le condamne presque totalement, avec une seule exception controversée.
L'exception matthéenne : "union illégale"
Matthieu seul (parmi les synoptiques) mentionne une exception : "sauf en cas d'union illégale" (parektos logou porneias). Cette clause est absente des parallèles en Marc 10,11-12 et Luc 16,18.
Le terme porneia est débattu. Plusieurs interprétations :
Inconduite sexuelle / adultère : L'interprétation traditionnelle. L'adultère serait le seul motif légitime de divorce.
Union illégale / inceste : Porneia désignerait les mariages interdits par Lévitique 18 (degrés de parenté prohibés). Ces unions ne seraient pas de vrais mariages et devraient être dissoutes. Cette interprétation explique pourquoi Matthieu, écrivant pour des judéo-chrétiens, ajoute cette clause.
Correspondances sur les unions interdites :
Lévitique 18,6-18 : Liste détaillée des degrés de parenté interdits : "Nul de vous ne s'approchera d'une proche parente, pour découvrir sa nudité. Je suis le Seigneur... Tu ne découvriras pas la nudité de ta sœur..."
Actes 15,20.29 : Le concile de Jérusalem demande aux païens convertis de s'abstenir notamment de la porneia (souvent comprise comme incluant les unions incestueuses).
Pourquoi le divorce est-il condamné ?
Jésus explique que celui qui répudie sa femme "la pousse à l'adultère". Dans la société antique, une femme répudiée, pour survivre économiquement, devait souvent se remarier. Or, selon Jésus, le premier mariage reste valide devant Dieu. Le remariage constitue donc un adultère.
De même, "celui qui épouse une répudiée est adultère", car il prend la femme d'un autre homme (le lien conjugal n'ayant pas été réellement rompu).
Cette position révolutionnaire protège les femmes (qui étaient les victimes du divorce facile) et affirme l'indissolubilité du mariage. Ailleurs, Jésus fonde cette indissolubilité sur l'ordre créationnel : "Ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas" (Mt 19,6).
Parallèles et développements :
Matthieu 19,3-9 : Confronté par les Pharisiens sur le divorce, Jésus renvoie à Genèse : "N'avez-vous pas lu que le Créateur, au commencement, fit l'homme et la femme et qu'il dit : C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair ? Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu a joint."
Marc 10,11-12 : "Celui qui répudie sa femme et en épouse une autre commet un adultère à son égard ; et si une femme répudie son mari et en épouse un autre, elle commet un adultère."
Luc 16,18 : "Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre commet un adultère, et quiconque épouse une femme répudiée par son mari commet un adultère."
1 Corinthiens 7,10-11 : "A ceux qui sont mariés, je prescris, non pas moi, mais le Seigneur : que la femme ne se sépare pas de son mari — si elle est séparée, qu'elle demeure sans se marier ou qu'elle se réconcilie avec son mari — et que le mari ne répudie pas sa femme."
Genèse 2,24 : "C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair."
Implications théologiques
Cette antithèse révèle plusieurs vérités :
Le mariage comme institution divine : Le mariage n'est pas simplement un contrat social mais une alliance devant Dieu, fondée sur l'ordre de la création.
La protection des vulnérables : En condamnant le divorce facile, Jésus protège les femmes qui étaient les victimes d'un système patriarcal permettant la répudiation arbitraire.
Le retour à l'intention originelle : La permission du divorce dans le Deutéronome était une concession à "la dureté de cœur" (Mt 19,8). Jésus restaure le plan original de Dieu : un homme, une femme, une union indissoluble.
La radicalité du Royaume : Dans le Royaume, les relations sont transformées. La fidélité conjugale absolue devient possible par la grâce.
Quatrième antithèse : Les serments et la vérité (v. 33-37)
La loi ancienne (v. 33)
"Vous avez encore appris qu'il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de tes serments."
Jésus résume ici plusieurs commandements de l'Ancien Testament concernant les serments. La Loi interdisait le parjure (faux serment) et exigeait qu'on accomplisse les serments faits au nom de Dieu.
Le serment était un acte religieux solennel par lequel on invoquait Dieu comme témoin de la vérité de ses paroles ou de son engagement. Jurer au nom de Dieu impliquait que Dieu punirait si on mentait.
Correspondances bibliques :
Exode 20,7 (Troisième commandement) : "Tu ne prendras pas le nom du Seigneur, ton Dieu, en vain, car le Seigneur ne tiendra pas pour innocent celui qui prendra son nom en vain."
Lévitique 19,12 : "Vous ne jurerez pas par mon nom en mentant, et tu ne profaneras pas le nom de ton Dieu. Je suis le Seigneur."
Nombres 30,3 : "Lorsqu'un homme fera un vœu au Seigneur ou un serment pour se lier par un engagement, il ne violera pas sa parole ; il agira selon tout ce qui est sorti de sa bouche."
Deutéronome 23,22-24 : "Si tu fais un vœu au Seigneur, ton Dieu, tu ne tarderas pas à l'accomplir : car le Seigneur, ton Dieu, t'en demanderait compte, et tu te chargerais d'un péché. Si tu t'abstiens de faire des vœux, tu ne commettras pas de péché. Mais tu observeras et tu accompliras ce qui sortira de tes lèvres, selon que tu auras fait un vœu volontaire au Seigneur, ton Dieu, ce que ta bouche aura prononcé."
Psaume 15,4 : Description du juste : "Il jure à son détriment, et ne se rétracte pas."
L'enseignement de Jésus (v. 34-37)
"Et moi, je vous dis de ne pas jurer du tout : ni par le ciel car c'est le trône de Dieu, ni par la terre car c'est l'escabeau de ses pieds, ni par Jérusalem car c'est la Ville du grand Roi. Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre un seul cheveu blanc ou noir. Quand vous parlez, dites 'Oui' ou 'Non' : tout le reste vient du Malin."
Jésus radicalise de manière surprenante : il interdit tout serment. Cette interdiction est absolue : "ne pas jurer du tout" (mê omosai holôs).
Les quatre types de serments interdits
Jésus énumère quatre formules de serment courantes, toutes interdites :
1. Jurer par le ciel : "car c'est le trône de Dieu" - Le ciel est le lieu de la présence divine (Is 66,1). Jurer par le ciel, c'est indirectement invoquer Dieu.
2. Jurer par la terre : "car c'est l'escabeau de ses pieds" - Même argument : la terre appartient à Dieu (Is 66,1), jurer par elle implique Dieu.
3. Jurer par Jérusalem : "car c'est la Ville du grand Roi" - Jérusalem est la ville de Dieu (Ps 48,2-3), le lieu de sa demeure. Jurer par elle invoque Dieu.
4. Jurer par sa tête : "car tu ne peux en rendre un seul cheveu blanc ou noir" - Même ta propre tête n'est pas sous ton contrôle absolu. Tu ne peux changer la couleur d'un cheveu. Jurer par ce que tu ne contrôles pas est vain.
Correspondances :
Isaïe 66,1 : "Ainsi parle le Seigneur : Le ciel est mon trône, et la terre mon marchepied. Quelle maison pourriez-vous me bâtir, et quel lieu me donneriez-vous pour demeure ?"
Psaume 48,2-3 : "Grande est le Seigneur et très digne de louange, dans la ville de notre Dieu, sur sa montagne sainte. Belle est la colline, joie de toute la terre, la montagne de Sion, aux flancs du septentrion, la cité du grand Roi."
Pourquoi cette interdiction ?
Au temps de Jésus, les rabbins avaient développé une casuistique complexe distinguant les serments obligatoires (ceux qui invoquaient directement le nom de Dieu) des serments non-obligatoires (ceux qui utilisaient des substituts comme le ciel, la terre, Jérusalem).
Cette distinction permettait de jurer en utilisant des formules indirectes, tout en pouvant se dégager si on ne tenait pas sa parole, puisqu'on n'avait pas "vraiment" invoqué Dieu.
Jésus dénonce cette hypocrisie. Tous ces serments, même indirects, invoquent ultimement Dieu puisque tout lui appartient. On ne peut échapper à Dieu par des subtilités verbales.
Plus profondément, Jésus appelle à une intégrité telle que les serments deviennent inutiles. Dans le Royaume, la parole simple devrait suffire.
Le "Oui" et le "Non" (v. 37)
"Quand vous parlez, dites 'Oui' ou 'Non' : tout le reste vient du Malin."
Jésus propose une alternative radicale : la simplicité et la vérité absolues. Que votre "oui" soit oui et votre "non" soit non. Point. Pas besoin de serments, de formules compliquées, d'invocations divines pour garantir votre parole.
Si vous êtes une personne intègre, votre parole simple a la même valeur qu'un serment solennel. Si vous n'êtes pas intègre, aucun serment ne rendra votre parole fiable.
"Tout le reste vient du Malin" (ek tou ponêrou estin) : tout ce qui excède le simple oui ou non a son origine dans le mal, dans le mensonge qui caractérise le diable (Jn 8,44 : "le père du mensonge").
Cette phrase peut aussi se traduire : "tout le reste vient du mal", c'est-à-dire du péché, de la duplicité, du manque d'intégrité qui nécessite les serments.
Correspondances :
Jacques 5,12 : "Avant tout, mes frères, ne jurez ni par le ciel, ni par la terre, ni par aucun autre serment. Mais que votre oui soit oui, et que votre non soit non, afin que vous ne tombiez pas sous le jugement."
2 Corinthiens 1,17-20 : "Est-ce que, en me proposant cela, j'ai donc usé de légèreté ? Ou bien, mes projets sont-ils des projets selon la chair, de sorte qu'il y ait en moi le oui et le non ? Dieu est fidèle ! Notre parole envers vous n'est pas oui et non. Car le Fils de Dieu, Jésus-Christ... n'a pas été oui et non, mais c'est oui qui est en lui. Car pour toutes les promesses de Dieu, c'est en lui qu'est le oui."
Siracide 23,9-11 : "N'habitue pas ta bouche au serment, et ne t'accoutume pas à nommer le Saint. De même qu'un serviteur sans cesse interrogé ne peut éviter les meurtrissures, ainsi celui qui jure et prononce continuellement le Nom ne sera pas purifié de péché. L'homme qui multiplie les serments se charge d'iniquité, et le fléau ne s'éloignera pas de sa maison."
Application et interprétation
Cette interdiction des serments a été comprise de différentes manières dans l'histoire chrétienne :
Interdiction littérale : Certains groupes (Anabaptistes, Quakers, etc.) ont refusé tout serment, y compris devant les tribunaux, prenant les paroles de Jésus au pied de la lettre.
Interdiction des serments futiles : D'autres distinguent entre les serments légers, multipliés dans la conversation courante (interdits), et les serments solennels dans des contextes officiels (permis).
Principe d'intégrité : L'enseignement vise surtout à établir un principe : les disciples doivent être d'une telle intégrité que leur parole simple soit aussi fiable qu'un serment. C'est un appel à la véracité absolue.
Paul lui-même utilise des formules proches du serment dans ses lettres (Rm 1,9 ; 2 Co 1,23 ; Ga 1,20), suggérant que l'interdiction vise les serments légers et la duplicité, non les affirmations solennelles de vérité.
Implications théologiques
L'intégrité comme caractéristique du Royaume : Dans le Royaume de Dieu, la vérité règne absolument. Il n'y a pas de place pour le mensonge, la manipulation, la duplicité.
La fin de la casuistique : Jésus rejette les subtilités rabbiniques qui permettaient de contourner les commandements. Dieu regarde au cœur, non aux formules légales.
La parole comme engagement sacré : Chaque parole doit être vraie. Il n'y a pas de distinction entre "paroles ordinaires" (non-obligatoires) et "paroles sous serment" (obligatoires). Toute parole engage devant Dieu.
Dieu omniprésent : On ne peut échapper à Dieu en évitant de prononcer son nom. Tout l'univers lui appartient. Chaque parole est prononcée devant lui.
Conclusion
Ces quatre antithèses (meurtre/colère, adultère/convoitise, divorce/fidélité, serments/vérité) suivent un pattern cohérent :
Radicalisation : Jésus ne se contente pas de la lettre de la Loi mais révèle son esprit profond.
Intériorisation : Le focus passe de l'acte extérieur à l'attitude intérieure, du comportement au cœur.
Autorité divine : "Et moi, je vous dis..." - Jésus parle comme Dieu lui-même, révélant la Torah définitive.
Justice du Royaume : Ces exigences définissent la "justice qui surpasse" (v. 20), celle du Royaume des cieux.
Appel à la grâce : Face à de telles exigences, seule la transformation par l'Esprit Saint rend l'obéissance possible.
Les quatre antithèses couvrent des domaines essentiels de la vie :
Relations fraternelles : Pas de colère, mépris ou insulte ; réconciliation prioritaire.
Sexualité : Pureté du cœur et du regard ; mariage indissoluble.
Parole : Vérité absolue ; intégrité telle que les serments sont superflus.
Ces enseignements ne sont pas des fardeaux impossibles destinés à écraser, mais des appels à la transformation par la grâce. Ils révèlent le standard divin tout en pointant vers la seule solution : Christ lui-même, qui a accompli parfaitement cette justice et qui, par son Esprit, transforme progressivement ses disciples à son image.
La justice qui surpasse n'est pas une justice de performance humaine, mais une justice de grâce divine, rendue possible par la nouvelle naissance, nourrie par l'Esprit, vécue dans la dépendance quotidienne envers Dieu.
Comme Paul l'écrira plus tard : "Ce n'est plus moi qui vis, c'est Christ qui vit en moi ; et ce que je vis maintenant dans la chair, je le vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et qui s'est donné lui-même pour moi" (Ga 2,20).
