L'aveugle né (Jn 9,1-41)
Texte et parallèles
Le récit
1 En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. 2 Ses disciples lui posèrent cette question : « Rabbi, qui a péché pour qu'il soit né aveugle, lui ou ses parents ? » 3 Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents. Mais c'est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ! 4 Tant qu'il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m'a envoyé : la nuit vient où personne ne peut travailler ; 5 aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »
6 Ayant ainsi parlé, Jésus cracha à terre, fit de la boue avec la salive et l'appliqua sur les yeux de l'aveugle ; 7 et il lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » – ce qui signifie Envoyé. L'aveugle y alla, il se lava et, à son retour, il voyait.
8 Les gens du voisinage et ceux qui auparavant avaient l'habitude de le voir – car c'était un mendiant – disaient : « N'est-ce pas celui qui était assis à mendier ? » 9Les uns disaient : « C'est bien lui ! » D'autres disaient : « Mais non, c'est quelqu'un qui lui ressemble. » Mais l'aveugle affirmait : « C'est bien moi. » 10Ils lui dirent donc : « Et alors, tes yeux, comment se sont-ils ouverts ? » 11 Il répondit : « L'homme qu'on appelle Jésus a fait de la boue, m'en a frotté les yeux et m'a dit : “Va à Siloé et lave-toi.” Alors moi, j'y suis allé, je me suis lavé et j'ai retrouvé la vue. » 12 Ils lui dirent : « Où est-il, celui-là ? » Il répondit : « Je n'en sais rien. »
13 On conduisit chez les Pharisiens celui qui avait été aveugle. 14 Or c'était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. 15A leur tour, les Pharisiens lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Il leur répondit : « Il m'a appliqué de la boue sur les yeux, je me suis lavé, je vois. » 16Parmi les Pharisiens, les uns disaient : « Cet individu n'observe pas le sabbat, il n'est donc pas de Dieu. » Mais d'autres disaient : « Comment un homme pécheur aurait-il le pouvoir d'opérer de tels signes ? » Et c'était la division entre eux. 17 Alors, ils s'adressèrent à nouveau à l'aveugle : « Et toi, que dis-tu de celui qui t'a ouvert les yeux ? » Il répondit : « C'est un prophète. » 18 Mais tant qu'ils n'eurent pas convoqué ses parents, les autorités juives refusèrent de croire qu'il avait été aveugle et qu'il avait recouvré la vue. 19 Elles posèrent cette question aux parents : « Cet homme est-il bien votre fils dont vous prétendez qu'il est né aveugle ? Alors comment voit-il maintenant ? » 20 Les parents leur répondirent : « Nous sommes certains que c'est bien notre fils et qu'il est né aveugle. 21 Comment maintenant il voit, nous l'ignorons. Qui lui a ouvert les yeux ? Nous l'ignorons. Interrogez-le, il est assez grand, qu'il s'explique lui-même à son sujet ! » 22 Ses parents parlèrent ainsi parce qu'ils avaient peur des autorités juives. Celles-ci étaient déjà convenues d'exclure de la synagogue quiconque confesserait que Jésus est le Messie. 23Voilà pourquoi les parents dirent : « Il est assez grand, interrogez-le. »
24 Une seconde fois, les Pharisiens appelèrent l'homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent : « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. » 25 Il leur répondit : « Je ne sais si c'est un pécheur ; je ne sais qu'une chose : j'étais aveugle et maintenant je vois. » 26 Ils lui dirent : « Que t'a-t-il fait ? Comment t'a-t-il ouvert les yeux ? » 27 Il leur répondit : « Je vous l'ai déjà raconté, mais vous n'avez pas écouté ! Pourquoi voulez-vous l'entendre encore une fois ? N'auriez-vous pas le désir de devenir ses disciples vous aussi ? » 28Les Pharisiens se mirent alors à l'injurier et ils disaient : « C'est toi qui es son disciple ! Nous, nous sommes disciples de Moïse. 29 Nous savons que Dieu a parlé à Moïse tandis que celui-là, nous ne savons pas d'où il est ! » 30 L'homme leur répondit : « C'est bien là, en effet, l'étonnant : que vous ne sachiez pas d'où il est, alors qu'il m'a ouvert les yeux ! 31 Dieu, nous le savons, n'exauce pas les pécheurs ; mais si un homme est pieux et fait sa volonté, Dieu l'exauce. 32 Jamais on n'a entendu dire que quelqu'un ait ouvert les yeux d'un aveugle de naissance. 33 Si cet homme n'était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. » 34 Ils ripostèrent : « Tu n'es que péché depuis ta naissance et tu viens nous faire la leçon ! » ; et ils le jetèrent dehors.
35 Jésus apprit qu'ils l'avaient chassé. Il vint alors le trouver et lui dit : « Crois-tu, toi, au Fils de l'homme ? » 36 Et lui de répondre : « Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » 37 Jésus lui dit : « Eh bien ! Tu l'as vu, c'est celui qui te parle. » 38 L'homme dit : « Je crois, Seigneur » et il se prosterna devant lui. 39 Et Jésus dit alors : « C'est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles. » 40 Les Pharisiens qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : « Est-ce que, par hasard, nous serions des aveugles, nous aussi ? » 41 Jésus leur répondit : « Si vous étiez des aveugles, vous n'auriez pas de péché. Mais à présent vous dites “nous voyons” : votre péché demeure.
Textes parallèles au récit de l'aveugle-né
Le récit de Jean 9 ne possède pas de parallèle synoptique direct, mais s'inscrit dans un réseau dense de références bibliques et théologiques qui enrichissent sa compréhension.
1. Parallèles synoptiques directs
Aucun récit synoptique ne correspond exactement à Jean 9. Cependant, plusieurs guérisons d'aveugles présentent des similitudes :
- Marc 8,22-26 - L'aveugle de Bethsaïde : utilisation de salive par Jésus, guérison progressive (particularité unique à Marc), geste physique direct
- Marc 10,46-52 (et parallèles Mt 20,29-34 ; Lc 18,35-43) - Bartimée : confession de foi ("Fils de David"), la vue comme métaphore du discipulat ("il le suivait sur le chemin"), dimension testimoniale
- Matthieu 9,27-31 - Deux aveugles : question sur la foi avant la guérison, thème de la vue et de la reconnaissance messianique
- Luc 7,21-22 - Référence aux aveugles qui voient : dans la réponse à Jean-Baptiste, signe messianique par excellence (cf. Is 29,18 ; 35,5)
2. Parallèles vétérotestamentaires
L'Ancien Testament fournit le substrat théologique fondamental du récit johannique :
- Genèse 2,7 - Création d'Adam : Dieu forme l'homme de la poussière/argile, parallèle typologique création → re-création
- Exode 4,11 - Dieu créateur des sens : "Qui a fait la bouche de l'homme ? Qui rend muet ou sourd, clairvoyant ou aveugle ? N'est-ce pas moi, YHWH ?" Dieu comme maître de l'infirmité et de la guérison
- 2 Rois 6,8-23 - Élisée et les Araméens : aveuglement et ouverture des yeux comme acte prophétique, "YHWH, ouvre ses yeux pour qu'il voie" (v. 17)
- Isaïe 6,9-10 - Endurcissement d'Israël : "Rendez insensible le cœur de ce peuple, endurcissez ses oreilles, bouchez-lui les yeux", repris en Jn 12,40 pour expliquer l'incrédulité, thème de l'aveuglement volontaire
- Isaïe 29,18 - Promesse eschatologique : "En ce jour-là, les sourds entendront les paroles du livre et, délivrés de l'obscurité et des ténèbres, les yeux des aveugles verront"
- Isaïe 35,5 - Signes messianiques : "Alors se dessilleront les yeux des aveugles", programme messianique repris par Jésus
- Isaïe 42,6-7 - Mission du Serviteur : "Pour ouvrir les yeux des aveugles, pour tirer du cachot le prisonnier", christologie du Serviteur souffrant
- Psaume 146,8 - YHWH ouvre les yeux : "YHWH ouvre les yeux des aveugles", action réservée à Dieu, donc revendication christologique
3. Parallèles intra-johanniques
Le quatrième évangile développe une théologie cohérente où Jean 9 s'inscrit dans un ensemble de récits structurés similairement :
- Jean 3 - Nicodème : dialogue nocturne (ténèbres/lumière), incompréhension progressive vs compréhension progressive, Nicodème docteur d'Israël qui ne comprend pas / l'aveugle sans formation qui comprend
- Jean 4 - La Samaritaine : structure similaire (rencontre → dialogue → révélation progressive → confession → témoignage), "Je sais que le Messie vient" / "Qui est-il, Seigneur ?", passages par étapes vers la reconnaissance
- Jean 5,1-18 - Paralytique de Bethesda : guérison un jour de sabbat, controverse avec "les Juifs", thème "Mon Père travaille jusqu'à présent, et moi aussi je travaille"
- Jean 11 - Résurrection de Lazare : culmination des signes johanniques, progression (cécité → vue / mort → vie), "Je suis la résurrection et la vie" / "Je suis la lumière du monde"
- Jean 1,4-9 - Prologue : "En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes", "La lumière véritable qui illumine tout homme", cadre théologique de tout l'évangile
- Jean 8,12 - Déclaration précédente : "Je suis la lumière du monde", contexte immédiat dans la narration johannique
- Jean 12,35-36 - Marcher dans la lumière : "Marchez pendant que vous avez la lumière", urgence eschatologique
- Jean 12,37-41 - Citation d'Isaïe 6 : explication théologique de l'aveuglement d'Israël, "Il a aveuglé leurs yeux"
4. Parallèles dans la littérature sapientielle
- Sagesse 7,26 - La Sagesse comme lumière : "Reflet de la lumière éternelle", christologie sapientielle johannique
- Siracide 17,7-8 : Dieu donne les yeux pour voir ses merveilles, théologie de la révélation
5. Parallèles pauliniens et néotestamentaires
Le Nouveau Testament développe un langage baptismal de l'illumination qui dialogue avec Jean 9 :
- 2 Corinthiens 4,4-6 : "Le dieu de ce monde a aveuglé l'intelligence des incrédules", "Dieu qui dit : 'Que la lumière brille du sein des ténèbres'", aveuglement/illumination comme catégories spirituelles
- Éphésiens 1,18 - "Yeux du cœur illuminés" : vocabulaire de l'illumination spirituelle, prière pour la compréhension
- Éphésiens 5,8-14 : "Autrefois ténèbres, maintenant lumière dans le Seigneur", langage baptismal, "Réveille-toi, toi qui dors, relève-toi d'entre les morts, et le Christ t'illuminera"
- Actes 9,1-19 - Conversion de Paul : aveuglement physique temporaire, écailles tombent des yeux, baptême et illumination
- Actes 26,18 - Mission paulinienne : "Pour leur ouvrir les yeux, les détourner des ténèbres vers la lumière"
- 1 Pierre 2,9 : "Des ténèbres à son admirable lumière", langage baptismal
- 1 Jean 2,9-11 : "Celui qui hait son frère est dans les ténèbres et marche dans les ténèbres", aveuglement moral
- Apocalypse 3,17-18 - Laodicée : "Tu dis : 'Je vois', et tu ne sais pas que tu es aveugle", même paradoxe qu'en Jn 9,41
6. Parallèles dans la littérature juive extra-biblique
- Tobie 11,7-15 : guérison de la cécité de Tobit, fiel de poisson appliqué sur les yeux, "écailles blanches" qui tombent
- Testaments des Douze Patriarches : thèmes de lumière et ténèbres morales, influence sur le dualisme johannique
- Manuscrits de Qumran (1QS, 1QM) : opposition Fils de lumière / Fils de ténèbres, contexte du dualisme johannique
7. Parallèles patristiques (réception)
Les Pères ont lu Jean 9 en parallèle avec :
- Le baptême comme "illumination" (Justin, Cyrille de Jérusalem)
- La caverne de Platon (Augustin) - passage de l'ombre à la lumière
- Le péché originel et la grâce (Augustin)
Synthèse
Le récit de Jean 9 n'est pas une simple reprise des traditions synoptiques, mais une composition théologique sophistiquée qui intègre des traditions de guérisons d'aveugles, la symbolique vétérotestamentaire de la lumière et des ténèbres, les promesses messianiques isaïennes, le vocabulaire baptismal primitif, la controverse sabbatique, et la polémique synagogue/Église. Cette densité intertextuelle fait de Jean 9 un texte-carrefour de multiples traditions théologiques.
Commentaire
Structure du récit
- 1. La question du péché et de la souffrance (v. 1-3)
- 2. La christologie de la lumière (v. 4-5)
- 3. Le signe sacramentel (v. 6-7)
- 4. Le conflit identitaire (v. 8-12)
- 5. La transgression sabbatique (v. 13-17)
- 6. Le témoignage persécuté (v. 18-23)
- 7. La dialectique vue/aveuglement (v. 24-34)
- 8. La révélation christologique finale (v. 35-38)
- 9. Le jugement paradoxal (v. 39-41)
Les acteurs
- a. Jésus n’apparaît qu’au début et à la fin du récit : il introduit le sujet et conclut la discussion par le message qui touche au thème majeur de l’évangile : la Lumière en face des Ténèbres. Sa conclusion : Jésus vient de Dieu, est lumière du monde.
- b. L’aveugle, présent tout au long du récit, fait parcourir le chemin qui mène de l’ignorance à la foi.
- c. Les pharisiens, opposants habituels.
- d. Les parents sont là comme un interlude pour présenter une autre option du refus de croire.
1. La question du péché et de la souffrance (v. 1-3)
- a. Jésus n’apparaît qu’au début et à la fin du récit : il introduit le sujet et conclut la discussion par le message qui touche au thème majeur de l’évangile : la Lumière en face des Ténèbres. Sa conclusion : Jésus vient de Dieu, est lumière du monde.
- b. L’aveugle, présent tout au long du récit, fait parcourir le chemin qui mène de l’ignorance à la foi.
- c. Les pharisiens, opposants habituels.
- d. Les parents sont là comme un interlude pour présenter une autre option du refus de croire.
1. La question du péché et de la souffrance (v. 1-3)
La question des disciples reflète une conception théologique répandue dans le judaïsme ancien : la rétribution divine. L'anomalie de la cécité congénitale pose un défi particulier à cette logique. La réponse de Jésus opère une rupture épistémologique radicale : la souffrance n'est pas nécessairement causale (péché → châtiment), mais peut être téléologique (manifestation de l'œuvre divine). Cette réorientation théologique anticipe la théologie paulinienne de la faiblesse comme lieu de la puissance divine (2 Co 12,9). Voir l'étude sur la rétribution
2. La christologie de la lumière (v. 4-5)
L'affirmation "je suis la lumière du monde" s'inscrit dans la série des déclarations "ego eimi" johanniques, évoquant le Nom divin révélé en Ex 3,14. La métaphore lumineuse renvoie simultanément à la tradition sapientielle (Sg 7,26), au prologue johannique (Jn 1,4-9) et à la symbolique de la création (Gn 1,3). L'urgence temporelle ("tant qu'il fait jour") introduit une tension eschatologique caractéristique du quatrième évangile.
3. Le signe sacramentel (v. 6-7)
Le geste thérapeutique de Jésus évoque la création adamique (Gn 2,7) : la boue (argile) et le souffle/salive établissent un parallèle typologique entre création et re-création. L'envoi à Siloé (dont Jean explicite l'étymologie : "Envoyé") crée une correspondance christologique : comme Jésus est l'Envoyé du Père, l'aveugle est envoyé par Jésus. La structure baptismale (aller-se laver-voir) a été perçue dès les Pères comme une catéchèse sacramentelle. Le passage des ténèbres à la lumière par l'eau préfigure le baptême chrétien comme illumination (photismos).
On saisit alors ce qu’est cette puissance de Dieu : ce n’est pas un talent de guérison pour épater la galerie, puisque personne n’y comprend rien. Il faut revenir alors à ce geste tout à fait indigne du Verbe de Dieu, une recette de bonne femme empruntée aux pires rebouteux sur lequel ricanait au XVIIIe siècle Dom Calmet qui prétendait que si l’aveugle avait encore un peu de vue, ça l’aurait aveuglé définitivement : cracher sur la poussière du sol pour en faire un emplâtre. Ce n’est rien moins que reproduire le geste de Dieu qui crée à partir de la boue. L’aveugle n’a pas recouvré la vue, il a recouvré la vie. Régis Burnet, voir lien infra.
On peut voir dans le geste de se laver les yeux enduits de boue un geste de purification qui ouvre à une nouvelle naissance, comme dans un baptême : l’homme naît à la vue nouvelle et à la vie nouvelle. Il sera désormais intégré dans la société des hommes, lui qui était exclu, mendiant et aveugle. La croix, 1 juin 2017.
4. Le conflit identitaire (v. 8-12)
La controverse sur l'identité de l'homme guéri ("C'est lui" / "Non, il lui ressemble") introduit un thème central : la transformation radicale opérée par la rencontre avec le Christ rend l'identité ancienne méconnaissable. L'affirmation répétée "C'est bien moi" (ego eimi) fait écho, à un niveau humain, aux déclarations christologiques. La question "Où est-il?" anticipe la problématique de l'absence/présence du Christ après Pâques.
5. La transgression sabbatique (v. 13-17)
La controverse sabbatique révèle le conflit herméneutique fondamental entre observance légaliste et signification théologique. Pour Jean, le sabbat, jour où Dieu "s'est reposé" de la création, est précisément le jour où Jésus continue l'œuvre créatrice du Père (cf. Jn 5,17). Le débat pharisien ("de Dieu" vs "pécheur") structure l'incompréhension face aux signes johanniques : ceux-ci requièrent un déplacement du regard depuis la Loi vers la personne du Christ. La confession progressive de l'aveugle ("l'homme" → "prophète" → "Seigneur") trace un itinéraire de foi.
Mc 2,27 Puis il leur dit : le Sabbat est fait pour l'homme, et non pas l'homme pour le Sabbat.
Cette affirmation de Jésus (Marc 2:27) signifie que le sabbat — et par extension les règles religieuses — est un cadeau créé pour le bien-être et le repos de l'humain, et non une contrainte à laquelle l'homme est asservi. Elle souligne la primauté des besoins humains, notamment la vie et la subsistance, sur l'observance stricte de la loi.
6. Le témoignage persécuté (v. 18-23)
L'interrogatoire des parents révèle la dimension ecclésiale du texte : l'exclusion de la synagogue (aposynagōgos) reflète probablement la situation de la communauté johannique vers 85-90 ap. J.-C., après la formulation de la Birkat ha-Minim. La peur parentale contraste avec le courage croissant de l'ancien aveugle, établissant un modèle de confession malgré les conséquences sociales.
7. La dialectique vue/aveuglement (v. 24-34)
Le second interrogatoire culmine dans une ironie johannique caractéristique. L'ancien aveugle, qui ne possède aucune formation rabbinique, développe une argumentation théologique cohérente fondée sur l'expérience vécue : "J'étais aveugle et maintenant je vois." Cette épistémologie testimoniale s'oppose à la connaissance théorique des Pharisiens. Sa déduction (v. 30-33) suit une logique rabbinique impeccable mais aboutit à une conclusion inacceptable pour ses interlocuteurs. L'accusation finale ("Tu n'es que péché depuis ta naissance") révèle l'incapacité des Pharisiens à sortir du paradigme rétributif initial, bouclant la boucle narrative.
8. La révélation christologique finale (v. 35-38)
La rencontre conclusive opère la révélation plénière. Le titre "Fils de l'homme" (avec article défini en grec : ho huios tou anthrōpou) évoque la figure danielique (Dn 7,13) investie d'autorité eschatologique. La structure dialogique culmine dans la double vue : physique et spirituelle. La prosternation (proskyneō) signifie l'adoration due à Dieu seul, confirmant la haute christologie johannique.
9. Le jugement paradoxal (v. 39-41)
La déclaration finale de Jésus sur le krisis (jugement/discernement) révèle la fonction discriminante du signe : il manifeste les dispositions intérieures. Ceux qui reconnaissent leur aveuglement (spirituel) peuvent recevoir la lumière ; ceux qui prétendent voir demeurent dans les ténèbres. Cette inversion paradoxale s'inscrit dans le thème johannique du "monde à l'envers" (cf. Jn 3,19-21). L'aveuglement volontaire, contrairement à l'aveuglement subi, constitue le péché véritable car il refuse la lumière manifestée.
Il y a tout un jeu entre le savoir, le voir avec les yeux du corps et le voir avec le coeur. Repérez les verbes «voir» et «savoir».
Les Pharisiens sont drapés dans leur savoir et s’y enferment, tout en enfermant les autres. Ils prétendent savoir que Jésus est un homme pécheur (verset 24) et que Dieu n’exauce pas les pécheurs (verset 31). Mais ils ne veulent pas savoir (ni voir) ce que l’aveugle guéri leur révèle, à savoir que Jésus vient de Dieu (versets 29.30) : «Et tu nous fais la leçon !» (verset 34).
Jésus leur fera précisément ce reproche : «Du moment que vous dites : ‘nous voyons !’, votre péché demeure.» (verset 41). Le prétendu savoir des Pharisiens les aveugle, en fait !
À l’inverse, l’aveugle guéri s’attache à exprimer le signe dont il a bénéficié : «Il m’a guéri», sans prétendre tout savoir de Jésus : «Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien ; mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle et maintenant je vois.» (verset 25)
Cette humilité l’amène à préciser qui est Jésus et à le voir, en fait, comme Fils de l’homme et Seigneur. On notera la progression : l’aveugle guéri connaît Jésus seulement par son nom (verset 11), puis il le qualifie de «prophète» (verset 17), puis il dit qu’il vient de Dieu (verset 33). Il en arrive alors à la confession de sa foi devant Jésus: «‘Crois-tu au Fils de l’homme ? Je crois, Seigneur’, et il se prosterna devant lui.» (versets 35.38) Au début, il parlait de Jésus. À la fin, il parle avec Jésus.
La confession de sa foi dans le signe puis dans l’auteur du signe l’a mis en présence du Seigneur. Au total, c’est l’aveugle qui, une fois guéri, révèle peu à peu aux autres, et à nous, lecteurs, qui est Jésus. L’aveugle guéri révèle que reconnaître ses incapacités à tout savoir et accueillir les signes du Seigneur dans nos vies nous met sur le chemin de la rencontre du Christ.
La croix, 1 juin 2017.
Synthèse théologique
Ce récit fonctionne à plusieurs niveaux simultanés : récit miraculeux, controverse christologique, catéchèse baptismale, et reflet des tensions entre synagogue et Église naissante. Il articule une théologie de la révélation progressive (l'homme passe de l'aveuglement total à la vision physique puis à la foi explicite), une christologie de l'envoi et de l'illumination, et une critique prophétique de l'aveuglement religieux qui refuse de voir les signes de Dieu. La structure narrative elle-même incarne son message théologique : le passage des ténèbres à la lumière n'est pas seulement physique mais existentiel et spirituel, requérant un abandon des certitudes anciennes et une ouverture à la nouveauté radicale du Christ.
Pour saint Jean il y a toujours un lien très intime entre la vie physique et la vie spirituelle – c’est cela l’incarnation de Dieu dans notre chair -, entre la réalité extérieure et visible et la réalité intérieure et invisible. Et il ne faut pas séparer ce que Dieu a uni. N’inventons pas un christianisme désincarné. La guérison de l’aveugle n’est pas seulement une illumination intérieure, un éveil de conscience, ou un changement de regard sur le monde et rien de plus. Non. La guérison de l’aveugle est bien réelle et bien matérielle, au point qu’on a du mal à reconnaître cet homme qui n’avançait qu’à tâtons, en palpant les murs, et en se guidant aux odeurs et aux bruits dans les rues de Jérusalem. Patrick Faure. Homélie prononcée le 14 mars 2021.
Avec ce miracle, commente le pape François, Jésus se manifeste à nous comme étant la lumière du monde. Cet aveugle de naissance nous représente tous et chacun de nous, qui avons été créés pour connaître Dieu mais qui, à cause du péché, sommes comme des aveugles qui ont besoin d’une lumière nouvelle : celle de la foi que Jésus nous a accordée. Pape François, Angélus 26 mars 2017.
