Formation théologique

Étude biblique et théologique

La théologie de la rétribution

Des origines bibliques à la théologie chrétienne

C’est bien fait ! C’est le bon Dieu qui t’a puni ! Nous connaissons tous cette affirmation qui suggère que Dieu récompense les justes et punit les méchants. Comment interpréter cette idée qui a traversé les siècles ?

La Bible nous présente l’image d’un Dieu juge qui délibère en sa transcendance et sa souveraineté. En tant que magistrat suprême, Dieu porte un jugement sur les actions humaines. Quels sont ses verdicts ? Dans une perspective humaine, il paraîtrait logique que les bons soient récompensés et que les méchants soient punis, que le juste vive dans la prospérité et la santé et que le méchant vive dans l’indigence et la souffrance, que la vierge Marie soit au paradis et que Judas aille en enfer. La bible n’échappe pas à une telle vision du jugement. Dieu juge à la fois les bonnes et les mauvaises actions. Dieu paye chacun suivant ses œuvres ; il punit et récompense, selon que l’homme est pécheur ou juste. Ce principe de la rétribution se répète inlassablement dans la bible à travers une logique comptable, avec des débits et des crédits. Dieu rétribue l’homme en fonction d’un code de bonne conduite.

Plan de l'étude

  1. Introduction : qu'est-ce que la théologie de la rétribution ?
  2. Les fondements dans le Pentateuque
  3. La théologie deutéronomiste de l'histoire
  4. La rétribution dans les Psaumes
  5. La rétribution dans la littérature sapientielle
  6. Les crises de la rétribution : Job et Qohéleth
  7. La rétribution dans la littérature prophétique
  8. L'ouverture eschatologique : rétribution individuelle et au-delà de la mort
  9. La rétribution dans le Nouveau Testament
  10. La théologie de la rétribution chez les Pères de l'Église
  11. La rétribution dans la théologie médiévale et moderne
  12. La rétribution après la Shoah : crise et renouveau
  13. Synthèse théologique catholique
  14. Questions pour la discussion
  15. Bibliographie

1. Introduction : qu'est-ce que la théologie de la rétribution ?

1.1 Définition

La théologie de la rétribution désigne l'ensemble des doctrines bibliques et théologiques qui affirment une correspondance entre la conduite morale d'un être humain — ou d'un peuple — et les conséquences qu'il reçoit de Dieu dans sa vie terrestre ou au-delà de la mort. Elle répond à la question fondamentale de toute religion : le bien est-il récompensé et le mal puni ? Et si oui, par qui, quand, comment ?

La rétribution est un thème universel des religions et des sagesses humaines. On la retrouve dans la maât égyptienne (l'ordre cosmique qui équilibre les actes et leurs conséquences), dans le karma hindou et bouddhiste, dans la dike grecque (la justice divine qui punit la démesure), dans le concept zoroastrien de jugement après la mort. La Bible hébraïque et le Nouveau Testament s'inscrivent dans cet horizon universel tout en y apportant des inflexions et des ruptures décisives.

1.2 Les formes de la rétribution biblique

La pensée biblique distingue plusieurs modalités de rétribution :

  • La rétribution collective : un peuple est béni ou puni en fonction de sa fidélité collective à l'alliance. C'est la forme dominante dans le Pentateuque et dans l'histoire deutéronomiste.
  • La rétribution individuelle : chaque personne reçoit dans sa vie personnelle les conséquences de ses actes. C'est la forme dominante dans la littérature sapientielle.
  • La rétribution temporelle : la récompense ou la punition advient dans cette vie, dans le cours de l'histoire.
  • La rétribution eschatologique : la récompense ou la punition s'accomplit au-delà de la mort, lors d'un jugement divin final. Cette forme est absente de la grande majorité de l'Ancien Testament et s'impose progressivement à partir du IIe siècle av. J.-C.

La théologie de la rétribution se résume dans cette demande du livre des Chroniques :

2 Ch 6,23 Toi, écoute depuis le ciel ; agis, juge entre tes serviteurs, punis le coupable en faisant retomber sa conduite sur sa tête, et déclare juste le juste en le traitant selon sa justice.

1.3 La question fondamentale

La théologie de la rétribution est traversée par une question irréductible : d'un côté, l'affirmation de foi que Dieu est juste et que ses actes font correspondre les destins aux mérites ; de l'autre, l'expérience quotidienne qui contredit cette correspondance — le juste souffre, le méchant prospère. Cette tension est le moteur de toute l'évolution de la pensée biblique sur ce sujet, depuis les formulations les plus simples du Deutéronome jusqu'à la radicalité de Job et à la complexité de la théologie néotestamentaire de la croix.

2. Les fondements dans le Pentateuque

2.1 La bénédiction et la malédiction dans l'alliance

La théologie de la rétribution trouve ses fondements les plus explicites dans les textes d'alliance du Pentateuque. La structure de l'alliance sinaïtique est celle d'un traité de suzeraineté : Dieu est le suzerain, Israël est le vassal, et le respect des conditions de l'alliance détermine la bénédiction ou la malédiction.

Le Lévitique et le Deutéronome formulent ce principe avec une clarté sans ambiguïté. Le grand discours de bénédictions et de malédictions du Lévitique (Lv 26) pose le cadre : si Israël observe les commandements, il recevra les pluies en leur saison, la fertilité de la terre, la victoire sur ses ennemis, la présence de Dieu au milieu de lui (Lv 26,3–13). S'il désobéit, la maladie, la sécheresse, la défaite et l'exil s'abattront sur lui (Lv 26,14–39). Avec une perspective de conversion (Lv 26,40-44).

Lv 26,1 Ne vous fabriquez pas de faux dieux, n’érigez à votre usage ni idole ni stèle, et dans votre pays ne placez pas de pierre sculptée pour vous prosterner devant elle ; car c’est moi, Yahvé, votre Elohim. 2 Observez mes sabbats, et révérez mon sanctuaire. C’est moi, Yahvé.

D) Bénédictions
3 Si vous suivez mes lois, si vous gardez mes commandements et les mettez en pratique, 4 je vous donnerai les pluies en leur saison ; la terre donnera ses produits et les arbres des champs donneront leurs fruits ; … 6 je mettrai la paix dans le pays ; vous vous coucherez sans que rien vienne vous troubler ; je ferai disparaître du pays les animaux malfaisants ; l’épée ne passera plus dans votre pays ; 7 vous poursuivrez vos ennemis, qui tomberont sous votre épée ; 8 cinq d’entre vous en poursuivront cent, et cent en poursuivront dix mille, et vos ennemis tomberont sous votre épée ; … 11 je mettrai ma demeure au milieu de vous ; je ne vous prendrai pas en aversion ; 12 je marcherai au milieu de vous ; pour vous je serai Dieu, et pour moi vous serez le peuple. 13 C’est moi, Yahvé, votre Elohim, qui vous ai fait sortir du pays des Egyptiens, afin que vous ne soyez plus leurs serviteurs ; c’est moi qui ai brisé les barres de votre joug et qui vous ai fait marcher la tête haute.

E) Malédictions
14 Si vous ne m’écoutez pas et ne mettez pas tous ces commandements en pratique, 15 si vous rejetez mes lois, si vous prenez mes coutumes en aversion au point de ne pas mettre tous mes commandements en pratique, rompant ainsi mon alliance, 16 eh bien ! voici ce que moi je vous ferai : Je mobiliserai contre vous, pour vous épouvanter, la consomption et la fièvre, qui épuisent les regards et grignotent la vie. Vous ferez en vain vos semailles, ce sont vos ennemis qui s’en nourriront. 17 Je tournerai ma face contre vous et vous serez battus par vos ennemis ; ceux qui vous haïssent domineront sur vous, et vous fuirez sans même qu’on vous poursuive.

18 Si vous ne m’écoutez pas davantage, je vous infligerai pour vos péchés une correction sept fois plus forte. … je vous infligerai des coups sept fois plus forts, à la mesure de vos péchés. 22 J’enverrai contre vous les animaux sauvages, qui vous raviront vos enfants, qui anéantiront votre bétail et qui vous décimeront au point de rendre vos chemins déserts.

23 Si vous n’acceptez toujours pas ma correction, mais qu’au contraire vous vous opposiez à moi, 24moi aussi, je m’opposerai à vous, moi aussi, je vous frapperai sept fois pour vos péchés.

27 Si malgré cela vous ne m’écoutez pas et que vous vous opposiez à moi, 28 je m’opposerai à vous, plein de fureur ; je vous corrigerai moi-même sept fois pour vos péchés. 29 Vous mangerez la chair de vos fils, vous mangerez la chair de vos filles. 30Je supprimerai vos hauts lieux, je ferai disparaître vos autels à parfum ; j’entasserai vos cadavres sur les cadavres de vos idoles et je vous prendrai en aversion.

F) Perspectives de conversion
40« Mais ils confesseront leur faute et celle de leurs pères, en disant qu’ils ont commis un sacrilège envers moi, qu’ils se sont même opposés à moi, 41 que je me suis alors opposé à eux et les ai amenés dans le pays de leurs ennemis ; ou bien, un jour, leur cœur incirconcis s’humiliera et leur châtiment s’accomplira. 42 Je me souviendrai de mon alliance avec Jacob, je me souviendrai aussi de mon alliance avec Isaac, et aussi de mon alliance avec Abraham ; je me souviendrai du pays. 43 Ainsi, quand le pays sera abandonné par eux, quand il accomplira ses sabbats pendant le temps où ils le laisseront dans la désolation, quand leur châtiment s’accomplira parce qu’ils auront rejeté mes coutumes et pris mes lois en aversion, 44 même alors, quand ils seront dans le pays de leurs ennemis, je ne les aurai pas rejetés ni pris en aversion au point de les exterminer et de rompre mon alliance avec eux, car c’est moi, Yahvé, leur Dieu. 45 Je me souviendrai, en leur faveur, de l’alliance conclue avec leurs aïeux que j’ai fait sortir du pays d’Egypte sous les yeux des nations, afin que pour eux je sois Elohim, moi, Yahvé. »

Ce schéma est repris et amplifié en Dt 28, qui constitue la formulation la plus développée de la rétribution collective dans toute la Bible hébraïque.

2.2 La rétribution dans la Genèse

Les grandes narrations de la Genèse illustrent déjà la théologie de la rétribution, même si elles en nuancent immédiatement la mécanique trop simple. La chute (Gn 3) introduit la souffrance et la mort comme conséquences du péché — structure rétributive fondamentale. Le déluge (Gn 6–9) est une punition divine de la corruption universelle, suivie d'une alliance de grâce. La destruction de Sodome et Gomorrhe (Gn 18–19) est une punition rétributive — mais le dialogue d'Abraham avec Dieu (Gn 18,22–33) introduit d'emblée une question critique : la rétribution collective peut-elle frapper des innocents ? Abraham obtient de Dieu que dix justes suffiraient à sauver la ville, mais il n'y en a pas dix.

2.3 La rétribution transgénérationnelle

Un aspect particulièrement difficile de la théologie vétérotestamentaire de la rétribution est la notion de punition transgénérationnelle : Dieu punit les fautes des pères jusqu'à la troisième et quatrième génération (Ex 20,5 ; Dt 5,9). Cette formule, qui choque la sensibilité morale moderne, doit être lue dans son contexte : elle souligne la solidarité des générations et la gravité des conséquences historiques du péché, non une injustice divine arbitraire. Elle est d'ailleurs aussitôt nuancée par l'affirmation que Dieu fait grâce jusqu'à la millième génération à ceux qui l'aiment (Ex 20,6). Le prophète Ézéchiel contestera explicitement cette notion de rétribution transgénérationnelle au profit d'une responsabilité strictement individuelle (Ez 18).

3. La théologie deutéronomiste de l'histoire

3.1 Le schéma deutéronomiste

L'« histoire deutéronomiste » désigne l'ensemble narratif allant du Deutéronome aux livres des Rois (Dt, Jos, Jg, 1–2 S, 1–2 R), dont la rédaction finale est généralement datée de l'époque exilique (VIe s. av. J.-C.). Ces livres lisent l'histoire d'Israël à travers le prisme de la rétribution collective : la prospérité ou le malheur d'Israël est directement proportionnel à sa fidélité ou à son infidélité à l'alliance avec YHWH.

Le livre des Juges illustre ce schéma de manière cyclique avec une régularité presque mécanique : Israël abandonne YHWH — YHWH le livre à ses ennemis — Israël crie vers YHWH — YHWH suscite un juge libérateur — Israël jouit de la paix — Israël abandonne à nouveau YHWH. Ce cycle répété suggère une pédagogie divine : la punition n'est pas vengeance, mais appel à la conversion.

3.2 Les rois et la rétribution

Les livres des Rois appliquent le même schéma à chaque roi d'Israël et de Juda : chaque règne est jugé à l'aune de la fidélité au Temple de Jérusalem et au culte de YHWH seul. Les rois « bons » — ceux qui ont marché dans la voie de David — reçoivent une vie longue et prospère ; les rois « mauvais » périssent violemment ou voient leur règne frappé de malheurs. La chute de Samarie (721 av. J.-C.) et la destruction de Jérusalem (587 av. J.-C.) sont interprétées non comme des défaites politiques ou militaires, mais comme des punitions divines pour l'infidélité accumulée du peuple et de ses rois.

3.3 La limite du schéma deutéronomiste

Le schéma deutéronomiste, cohérent dans son principe, se heurte à des cas difficiles que les rédacteurs eux-mêmes peinent à expliquer. Le roi Josias (2 R 22–23) est le roi le plus fidèle de toute l'histoire d'Israël — et pourtant il meurt jeune à Meguiddo, tué par le pharaon Néchao. Les rédacteurs deutéronomistes tentent d'expliquer cet échec de la rétribution, mais la tension reste visible. De même, la longue prospérité du roi Manassé, le plus idolâtre de tous (2 R 21), ne s'accorde pas avec la théologie officielle et finira par être expliquée rétrospectivement dans les Chroniques par une conversion tardive (2 Ch 33,12–13).

4. La rétribution dans les Psaumes

4.1 La voie des justes et la voie des impies

Le Psautier s'ouvre sur une affirmation programmatique de la rétribution : le Psaume 1 oppose la voie du juste, qui prospère comme un arbre planté au bord des eaux, à la voie des impies, qui sont comme la balle que le vent disperse (Ps 1,3–4). Ce psaume d'introduction donne au Psautier entier une tonalité sapientielle et rétributive.

De nombreux psaumes développent ce thème : le Ps 37 invite le juste à ne pas s'irriter de la prospérité du méchant, car bientôt le méchant disparaîtra et le juste héritera de la terre (Ps 37,1–11). Le Ps 112 décrit la prospérité du juste en des termes très concrets : descendants puissants, richesse dans sa maison, droiture permanente. Le Ps 128 associe explicitement la crainte de Dieu à la prospérité familiale et agricole.

4.2 La crise de la rétribution dans les Psaumes

Ps 7,9-11 Yahvé est l’arbitre des peuples. Juge-moi, Yahvé, selon ma justice et selon mon intégrité. Mets fin à la malice des impies, confirme le juste, toi qui sondes les cœurs et les reins, ô Dieu le juste ! Dieu le juste juge, lent à la colère, mais Dieu en tout temps menaçant ».

Mais le Psautier contient aussi les traces d'une profonde crise de la rétribution. Les psaumes de lamentation individuelle (Ps 22, 38, 44, 73, 88) expriment avec une vigueur saisissante l'expérience du juste souffrant dont Dieu semble absent. Le Ps 73 est la formulation la plus développée de cette crise : le psalmiste avoue avoir failli trébucher en voyant la prospérité des méchants (73,2–3), décrit leur insouciance et leur orgueil (73,4–12), et confesse le trouble de sa foi (73,13–16). La résolution vient non d'une explication intellectuelle, mais d'une expérience de la présence divine au sanctuaire (73,17) : « Jusqu'à ce que je pénètre dans les sanctuaires de Dieu, j'ai compris leur fin. »

Le Ps 88 est le seul psaume du Psautier qui ne se résout pas en louange : il finit dans l'obscurité totale, sans parole de foi finale. Il est le psaume de la rétribution niée, sans réponse — et la tradition a jugé bon de l'inclure dans le canon.

4.3 Le Ps 73 comme pivot

Le Ps 73 occupe une position centrale dans le Psautier (début du livre III) et constitue un pivot théologique : il reconnaît la crise de la rétribution dans sa pleine réalité, refuse les explications simplistes, et propose une résolution qui n'est pas intellectuelle mais mystique — la présence de Dieu est elle-même la récompense du juste, indépendamment de tout autre bien. « Qui d'autre ai-je au ciel ? Sur la terre, je ne désire rien en dehors de toi » (73,25). Ce dépassement de la rétribution par la théologie de la présence est l'une des intuitions les plus profondes du Psautier.

Psaume. D'Asaf. En vérité, Dieu est bon pour Israël, pour les hommes au coeur pur.
2 Pourtant, j'avais presque perdu pied, un rien, et je faisais un faux pas,
3 car j'étais jaloux des parvenus, je voyais la chance des impies.
4 Ils ne se privent de rien jusqu'à leur mort, ils ont la panse bien grasse.
5 Ils ne partagent pas la peine des gens, ils ne sont pas frappés avec les autres.
6 Alors, ils plastronnent avec orgueil, drapés dans leur violence.
7 Leur oeil apparaît-il malgré leur graisse, les visées de leur coeur y sont transparentes.
8 Ils ricanent, ils parlent d'exploiter durement, et c'est de haut qu'ils parlent.
9 Ils ouvrent la bouche jusqu'au ciel, et leur langue balaie la terre.
10 Aussi, le peuple de Dieu se tourne de ce côté, où on lui verse de l'eau en abondance.
11 Ils disent : « Comment Dieu saurait-il ? Y a-t-il un savoir chez le Très-Haut ? »
12 Et les voilà ces impies qui, toujours tranquilles, accroissent leur fortune !
13 En vérité, c'est en vain que j'ai gardé mon coeur pur et lavé mes mains en signe d'innocence.
14 J'étais frappé chaque jour, corrigé chaque matin.
15 Si j'avais dit : « Je vais calculer comme eux », j'aurais trahi la race de tes fils.
16 J'ai réfléchi pour comprendre ce qui m'était pénible à voir,
17 jusqu'à ce que j'entre dans le sanctuaire de Dieu, et discerne quel serait leur avenir :
18 En vérité, tu les mettras sur un terrain glissant pour les précipiter vers la ruine.
19 Soudain, quel ravage ! les voici finis, anéantis par l'épouvante.
20 Tu chasseras leur image de la ville, Seigneur, comme un songe au réveil.
21 Alors que j'avais le coeur aigri, les reins transpercés,
22 moi, stupide, ne comprenant rien, j'étais comme une bête, mais j'étais avec toi.
23 Car je suis toujours avec toi : tu m'as saisi la main droite,
24 tu me conduiras selon tes vues, tu me prendras derrière la Gloire.
25 Qui aurais-je au ciel ? Puisque je suis avec toi, je ne me plais pas sur terre.
26 J'ai le corps usé, le coeur aussi ; mais le soutien de mon coeur, mon patrimoine, c'est Dieu pour toujours.
27 Voici donc : qui s'éloigne de toi périra ; tu détruis qui te laisse et se prostitue.
28 Mon bonheur à moi, c'est d'être près de Dieu ; j'ai pris refuge auprès du Seigneur DIEU , pour annoncer toutes tes actions.

5. La rétribution dans la littérature sapientielle

5.1 Les Proverbes : la rétribution comme ordre du monde

Le livre des Proverbes repose sur une conviction fondamentale : l'ordre du monde (order) est tel que la sagesse — qui est aussi vertu morale — conduit naturellement à la vie, à la prospérité et à l'honneur, tandis que la folie — qui est aussi vice moral — conduit à la ruine et à la mort. Cette conviction n'est pas naïve : elle est l'expression d'une longue expérience observée et réfléchie, d'une vision du monde comme cohérent et ordonné par Dieu.

Les formules des Proverbes sont lapidaires et confiantes : « Le juste est délivré de la détresse » (Pr 11,8), « Les richesses de l'impie sont mises en réserve pour le juste » (Pr 13,22), « La crainte du Seigneur prolonge les jours » (Pr 10,27). Ces affirmations fonctionnent comme des tendances générales et des expériences condensées — non comme des lois mécaniques s'appliquant à chaque cas particulier. Mais la collection des Proverbes, prise dans son ensemble, donne l'impression d'un monde où la rétribution est régulière et fiable.

Pr 11,18 Le méchant recueille un salaire décevant, une récompense est assurée à qui sème la justice.
Pr 13,21 Le mal poursuit les pécheurs et le bien récompense les justes.
Pr 12,21 Aucun malheur n’arrive au juste, mais les méchants sont accablés de maux.
Pr 5,22-23 Le méchant est pris dans ses propres iniquités, il est saisi par les liens de son péché. Il mourra faute d’instruction, il chancellera par l’excès de sa folie.

5.2 Ben Sira (Siracide) : la rétribution différée

Le Siracide (Ecclesiasticus), rédigé vers 180 av. J.-C. par Josué ben Sira, est le dernier grand représentant de la théologie sapientielle de la rétribution temporelle. Ben Sira est conscient des difficultés, mais il maintient la conviction que Dieu rétribue, au moins à terme et collectivement. Son argument principal est celui de la rétribution différée : si le méchant semble prospérer, la punition divine n'est que retardée. « Ne dis pas : j'ai péché, et qu'est-il arrivé ? car Yahvé est patient » (Si 5,4). La longanimité de Dieu ne signifie pas l'absence de rétribution.

Ben Sira insiste également sur la rétribution à travers la mémoire et le nom : le juste laisse une mémoire bénie après sa mort, tandis que le nom du méchant est effacé. Cette forme de rétribution post-mortem, qui ne suppose pas encore une vraie vie après la mort, est une transition vers la théologie eschatologique.

6. Les crises de la rétribution : Job et Qohéleth

6.1 Job : la réfutation narrative de la rétribution mécanique

Le livre de Job constitue la mise en crise la plus radicale et la plus développée de la théologie de la rétribution dans toute la Bible. Son architecture est délibérément construite pour réfuter la thèse rétributive : le prologue établit d'emblée que Job est parfaitement juste (tam veyashar, Jb 1,1) et que ses souffrances ne sont pas la conséquence de ses fautes. Le lecteur sait ce que les personnages ignorent — et ce savoir rend impossible toute lecture rétributive des malheurs de Job.

Les trois amis — Éliphaz, Bildad et Tsofar — incarnent la théologie de la rétribution dans sa forme la plus cohérente et la plus inflexible. Leurs discours répètent avec éloquence le principe : si Job souffre, c'est qu'il a péché. Leur erreur n'est pas dans le principe général (la rétribution est vraie en tendance), mais dans l'application mécanique à un cas particulier et dans leur refus d'entendre l'expérience réelle de Job.

La résolution du livre est théologiquement explosive : Dieu condamne les trois amis qui ont défendu la rétribution — « vous n'avez pas dit de moi ce qui est juste, comme l'a fait mon serviteur Job » (Jb 42,7) — et réhabilite Job qui avait contesté la mécanique rétributive. La révolte authentique de Job contre une théologie insuffisante est plus juste aux yeux de Dieu que la défense orthodoxe de ses amis. Ce renversement est l'un des enseignements les plus audacieux de toute la Bible.

Jb 21,7-13a. Pourquoi les méchants vivent-ils ? Pourquoi les voit-on vieillir et accroître leur force ?… Ils se réjouissent au son du chalumeau. Ils passent leurs jours dans le bonheur.
Jb 4,7 Rappelle-toi : quel innocent a jamais péri, où vit-on des hommes droits disparaître ? 8 Je l’ai bien vu : les laboureurs de gâchis et les semeurs de misère en font eux-mêmes la moisson. 9 Sous l’haleine de Dieu ils périssent, au souffle de sa narine ils se consument.

Voir l'étude sur Job

6.2 Qohéleth : la vanité de toute rétribution

Qohéleth (l'Ecclésiaste), rédigé probablement au IIIe siècle av. J.-C., pousse la crise encore plus loin que Job. Là où Job conteste la mécanique rétributive tout en maintenant une foi passionnée en Dieu, Qohéleth observe avec une ironie froide que la rétribution ne fonctionne tout simplement pas : « Il y a des justes à qui arrive ce qui devrait arriver aux méchants, et il y a des méchants à qui arrive ce qui devrait arriver aux justes. Je dis que cela aussi est vanité » (Qo 8,14).

Qohéleth n'est pas athée : il maintient la crainte de Dieu et recommande l'obéissance aux commandements (Qo 12,13). Mais il refuse toute théologie qui prétend expliquer la conduite divine à partir de la rétribution. L'ordre du monde est opaque à la raison humaine. La seule sagesse est de jouir des biens présents avec gratitude, sans prétendre maîtriser l'avenir ni comprendre le dessein divin.

Qo 7,15. J’ai vu tout cela pendant les jours de ma vanité. Il y a tel juste qui périt dans sa justice, et il y a tel méchant qui prolonge son existence dans sa méchanceté.
Qo 8.14 Il est un fait, sur la terre, qui est vanité: il est des justes qui sont traités selon le fait des méchants, et des méchants qui sont traités selon le fait des justes.

Voir l'étude sur Qohélet

6.3 La complémentarité de Job et Qohéleth

Job et Qohéleth se complètent dans leur critique de la rétribution mécanique. Job conteste par la passion et l'exigence de justice ; Qohéleth conteste par la lucidité et l'observation froide. Le fait que ces deux livres aient été intégrés dans le canon biblique est théologiquement significatif : la Bible reconnaît que la rétribution temporelle est une explication insuffisante du gouvernement de Dieu, et que la foi doit s'ouvrir à un horizon plus large.

7. La rétribution dans la littérature prophétique

7.1 Amos et les prophètes du VIIIe siècle

Les prophètes du VIIIe siècle — Amos, Osée, Isaïe, Michée — s'inscrivent dans la logique de la rétribution collective deutéronomiste, mais ils y apportent une inflexion décisive : la punition divine n'est pas mécanique ni automatique. Elle est liée à une décision libre et souveraine de Dieu, qui intervient dans l'histoire comme juge. Amos proclame le jugement divin sur Israël en raison de ses injustices sociales — le traitement des pauvres est le critère de fidélité à l'alliance (Am 2,6–7 ; 5,21–24). La rétribution est ici liée à la justice sociale, non seulement au culte.

7.2 Jérémie et la rétribution individuelle

Jérémie opère une transition décisive vers la rétribution individuelle. Ses « confessions » (Jr 11–20) sont des protestations personnelles contre le fait que lui, le prophète fidèle, souffre, tandis que les impies prospèrent. La question de la rétribution individuelle est posée avec une acuité nouvelle : « Tu es juste, Seigneur, quand je plaide devant toi. Pourtant je voudrais discuter de tes jugements avec toi : pourquoi la voie des méchants est-elle prospère ? » (Jr 12,1).

Jérémie annonce aussi une nouvelle alliance dans laquelle chacun sera responsable devant Dieu pour sa propre conduite, non pour celle de ses pères (Jr 31,29–30) — anticipant la formulation d'Ézéchiel.

7.3 Ézéchiel : la responsabilité individuelle stricte

Ézéchiel formule la rupture la plus nette avec la rétribution transgénérationnelle. Son chapitre 18 est une sorte de traité théologique sur la responsabilité individuelle.

1 Il y eut une parole du SEIGNEUR pour moi :
2 « Qu'avez-vous à répéter ce dicton, sur la terre d'Israël : “Les pères ont mangé du raisin vert et les dents des fils ont été agacées” ?
3 Par ma vie — oracle du Seigneur DIEU — vous ne répéterez plus ce dicton en Israël !
4 Oui ! toutes les vies sont à moi ; la vie du père comme la vie du fils, toutes deux sont à moi ; celui qui pèche, c'est lui qui mourra.
5 Soit un homme juste ; il accomplit le droit et la justice ;
6 il ne mange pas sur les montagnes ; il ne lève pas les yeux vers les idoles de la maison d'Israël ; il ne déshonore pas la femme de son prochain ; il ne s'approche pas d'une femme en état d'impureté ;
7 il n'exploite personne ; il rend le gage reçu pour dette ; il ne commet pas de rapines ; il donne son pain à l'affamé ; il couvre d'un vêtement celui qui est nu ;
8 il ne prête pas à intérêt ; il ne prélève pas d'usure ; il détourne sa main de l'injustice ; il rend un jugement vrai entre les hommes ;
9 il chemine selon mes lois ; il observe mes coutumes, agissant d'après la vérité : c'est un juste ; certainement, il vivra — oracle du Seigneur DIEU.
10 Mais il a pour fils un brigand qui répand le sang et commet l'une de ces choses,
11 — alors que lui n'en avait commis aucune — et qui, de plus, mange sur les montagnes, déshonore la femme de son prochain ;
12 il exploite le malheureux et le pauvre ; il commet des rapines ; il ne rend pas un gage ; il lève les yeux vers les idoles ; il commet l'abomination ;
13 il prête à intérêt et pratique l'usure... Lui, vivre ! Il ne vivra pas. Il a commis toutes ces abominations : certainement il mourra ; son sang sera sur lui. 14 Mais qu'un homme ait un fils, qui a vu tous les péchés que son père a commis ; il les a vus mais n'agit pas de même :
15 il ne mange pas sur les montagnes ; il ne lève pas les yeux vers les idoles de la maison d'Israël ; il ne déshonore pas la femme de son prochain ;
16 il n'exploite personne ; il ne garde pas de gage ; il ne commet pas de rapines ; il donne son pain à l'affamé et il couvre d'un vêtement celui qui est nu ;
17 il détourne sa main de l'injustice ; il ne prélève ni intérêt ni usure ; il accomplit mes coutumes et chemine selon mes lois : il ne mourra pas à cause de la faute de son père ; certainement il vivra.
18 Mais son père — parce qu'il a pratiqué l'extorsion, commis des rapines envers son frère, parce qu'il n'a pas fait le bien au milieu de son peuple — voici donc qu'il mourra, par sa propre faute.
19 Or vous dites : “Pourquoi ce fils ne supporte-t-il pas la faute de son père ? ” Mais ce fils a accompli le droit et la justice, il a observé toutes mes lois et les a accomplies : certainement il vivra.
20 Celui qui pèche, c'est lui qui mourra ; le fils ne portera pas la faute du père ni le père la faute du fils ; la justice du juste sera sur lui et la méchanceté du méchant sera sur lui.
21 Quant au méchant, s'il se détourne de tous les péchés qu'il a commis, s'il garde toutes mes lois et s'il accomplit le droit et la justice, certainement il vivra, il ne mourra pas.
22 On ne se souviendra plus de toutes ses révoltes, car c'est à cause de la justice qu'il a accomplie qu'il vivra.
23 Est-ce que vraiment je prendrais plaisir à la mort du méchant — oracle du Seigneur DIEU — et non pas plutôt à ce qu'il se détourne de ses chemins et qu'il vive ?
24 Quant au juste qui se détourne de sa justice et commet le crime à la mesure de toutes les abominations qu'avait commises le méchant : peut-il les commettre et vivre ? De toute la justice qu'il avait pratiquée, on ne se souviendra pas. A cause de son infidélité et du péché qu'il a commis, c'est à cause d'eux qu'il mourra.
25 Mais vous dites : “La façon d'agir du Seigneur n'est pas correcte ! ” Ecoutez, maison d'Israël : Est-ce ma façon d'agir qui n'est pas correcte ? Ce sont vos façons d'agir qui ne sont pas correctes.
26 Quand le juste se détourne de sa justice, commet l'injustice et en meurt, c'est bien à cause de l'injustice qu'il a commise qu'il meurt.
27 Quand le méchant se détourne de la méchanceté qu'il avait commise et qu'il accomplit droit et justice, il obtiendra la vie.

28 Il s'est rendu compte de toutes ses rébellions et s'en est détourné : certainement il vivra, il ne mourra pas.
29 Mais la maison d'Israël dit : “La façon d'agir du Seigneur n'est pas correcte.” Est-ce mes façons d'agir qui ne sont pas correctes, maison d'Israël ? Ce sont vos façons d'agir qui ne sont pas correctes.
30 C'est pourquoi je vous jugerai, chacun selon ses chemins, maison d'Israël, oracle du Seigneur DIEU. Revenez, détournez-vous de toutes vos rébellions, et l'obstacle qui vous fait pécher n'existera plus.
31 Rejetez le poids de toutes vos rébellions ; faites-vous un coeur neuf et un esprit neuf ; pourquoi devriez-vous mourir, maison d'Israël ?
32 Je ne prends pas plaisir à la mort de celui qui meurt — oracle du Seigneur DIEU ; revenez donc et vivez ! »

7.4 Le Deutéro-Isaïe : la souffrance rédemptrice

Le Deutéro-Isaïe (Is 40–55) apporte la contribution la plus originale à la théologie de la rétribution : la souffrance du Serviteur (Is 52,13–53,12) n'est pas la punition de ses propres fautes, mais l'instrument de la guérison des autres. « Il a été blessé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes » (Is 53,5). Cette théologie de la souffrance vicaire et rédemptrice rompt radicalement avec le schéma rétributif classique : la souffrance innocente peut être porteuse de sens non pour le souffrant lui-même, mais pour la communauté. La tradition chrétienne lira dans ce texte une annonce de la passion du Christ.

8. L'ouverture eschatologique : rétribution individuelle et au-delà de la mort

8.1 Les prémices d'une espérance post-mortem

La grande majorité de l'Ancien Testament ne connaît pas de vraie rétribution post-mortem. Les morts vont au Sheol — lieu souterrain obscur où les ombres des défunts mènent une existence diminuée, sans relation avec Dieu (Ps 6,6 ; 88,11–13 ; Qo 9,5–6). Cette vision du Sheol est fondamentalement non rétributive : justes et méchants y descendent indistinctement.

Les premières percées vers une espérance au-delà de la mort apparaissent dans quelques textes tardifs. Le Ps 73, comme on l'a vu, exprime une confiance que la présence de Dieu ne cessera pas après la mort (73,23–26), sans toutefois développer une doctrine de résurrection. Is 26,19 (« Tes morts revivront, leurs corps se relèveront ») est l'un des premiers textes bibliques à affirmer explicitement la résurrection, même si son sens exact reste discuté.

8.2 Daniel et la résurrection des morts

Le livre de Daniel (ch. 12), rédigé dans le contexte de la persécution d'Antiochus IV Épiphane (167–164 av. J.-C.), formule pour la première fois de manière claire et explicite la résurrection des morts comme résolution de la crise de la rétribution : « Beaucoup de ceux qui dorment dans la poussière de la terre s'éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte et l'horreur éternelle » (Dn 12,2). Cette résurrection différenciée — les uns pour la vie, les autres pour la condamnation — est une rétribution eschatologique : ce que l'histoire présente n'a pas pu accomplir (les martyrs maccabéens meurent sans voir la récompense de leur fidélité), la résurrection l'accomplira.

2M 7,9. Au moment de rendre le dernier soupir : Scélérat que tu es, dit-il, tu nous exclus de cette vie présente, mais le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle, nous qui mourons pour ses lois.

8.3 La Sagesse

La Sagesse (Sg 2–5), rédigée en grec probablement au Ier siècle av. J.-C. dans la diaspora alexandrine, offre la synthèse la plus développée de la rétribution eschatologique dans l'Ancien Testament deutérocanonique. Face au raisonnement des impies qui justifient l'oppression du juste par l'absence de rétribution divine (Sg 2,1–20), l'auteur répond que l'âme du juste est dans la main de Dieu et qu'au jour du jugement les rôles seront renversés (Sg 3,1–9 ; 5,1–8). La mort n'est pas la fin ; elle ouvre sur une vie dans laquelle la justice de Dieu s'accomplit pleinement.

Sg 2,23. Oui, Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité, il en a fait une image de sa propre nature.
Sg 3,1 Les âmes des justes, elles, sont dans la main de Dieu et nul tourment ne les atteindra plus. 2 Aux yeux des insensés, ils passèrent pour morts, et leur départ sembla un désastre, 3 leur éloignement, une catastrophe. Pourtant ils sont dans la paix. 4 Même si, selon les hommes, ils ont été châtiés, leur espérance était pleine d’immortalité. 5 Après de légères corrections, ils recevront de grands bienfaits. Dieu les a éprouvés et les a trouvés dignes de lui ; 6 comme l’or au creuset, il les a épurés, comme l’offrande d’un holocauste, il les a accueillis. 7 Au temps de l’intervention de Dieu, ils resplendiront, ils courront comme des étincelles à travers le chaume. 8Ils jugeront les nations et domineront sur les peuples, et le Seigneur sera leur roi pour toujours. 9 Ceux qui se confient en lui comprendront la vérité, ceux qui restent fermes dans l’amour demeureront auprès de lui. Car il y a grâce et miséricorde pour ses élus.
Sg 5,15 Mais les justes vivent pour toujours ; leur salaire dépend du Seigneur et le Très-Haut prend soin d’eux.

Ce texte est fondamental pour la théologie chrétienne : il fournit le cadre dans lequel la résurrection du Christ sera interprétée comme la confirmation et l'accomplissement de la justice divine, la rétribution ultime du Juste par excellence.

8Bis. La maladie, conséquence du péché

Dans la Bible, la maladie est vue comme la conséquence du péché.

Si tu écoutes attentivement Yahvé ton Elohim (…), je ne te frapperai d’aucune des maladies dont j’ai frappé les Égyptiens. Ex 15, 26.
Crains Yahvé et détourne-toi du mal : cela apportera la guérison à ton corps. Pr 3, 7-8.

Dans la mentalité religieuse du peuple d’Israël, toute la vie est imprégnée de religion et de justice divine. La moindre maladie est analysée comme la conséquence du péché. Et si le malade est innocent, alors la cause est à chercher dans ses ascendants.

Certains versets de l’Ancien Testament laissent entendre que la désobéissance à Dieu nous assujettit à la maladie ou à la mort. Les maux apparaissent ainsi, par endroits, comme l’expression d’un châtiment divin. Difficilement soutenables pour nos mentalités contemporaines, « ces représentations de la maladie sont cohérentes avec celles du Proche-Orient ancien : elles sont liées à la manière dont les hommes pensaient, à l’époque, le monde et les forces qui le gouvernent », précise la théologienne Céline Rohmer. Une telle doctrine est aujourd’hui rejetée. Le péché est un acte mauvais voulu, alors que la maladie n’est ni un acte ni voulue : elle est un état subi. Il donc blasphématoire de dire que Dieu manipule la maladie, les troubles psychiques ou le handicap comme un instrument de punition de l’humanité pécheresse.

Stigmatiser le malade en faisant de lui un pécheur revient à fourbir les armes d’un dieu punisseur qui dissout les solidarités, rompt les équilibres dans la société et autorise tous les processus d’exclusion : hier les lépreux, aujourd’hui les victimes du sida. La maladie ne relève d’aucune complicité de Dieu, la création est et reste bonne. Le monde est simplement cassé, il importe donc d’en rétablir l’harmonie. Lésion de l’alliance, la maladie dévoile le visage d’un Dieu soucieux de l’homme et pousse l’homme à un surcroît de bonté, à une « hémorragie du pour-l’autre » (Levinas). Malo Tresca, La croix, 08/06/2020.

Dans l'Ancien Orient, en Egypte et particulièrement en Assyro-Babylonie, un principe indiscuté dominait l'idée qu'on se faisait de la maladie : le mal physique, la maladie, est le symptôme d'une faute de l'homme, sa rétribution par les dieux et leurs agents, ou par les démons. Châtiment de fautes rituelles ou morales, conscientes ou même inconscientes. Aucune notion de causalité naturelle : par conséquent, les idées de l'Ancien Orient touchant la maladie ne peuvent ni ne doivent être comprises et jugées en fonction des conceptions médicales modernes, d'une mentalité scientifique, expérimentale et positive. Il n'y avait pas même un lien de causalité naturelle entre la maladie et le péché qui l'aurait provoquée : la maladie était censée due à la réaction purement surnaturelle ou magique d'êtres divins ou des morts irrités contre les fautes des humains.

A titre d'exemples, rappelons seulement que c'est Dieu qui provoque la stérilité de la maison d'Abimélek (Gen. 20,18) et qui déclenche la série de maladies énumérées dans Deut. 28, 20s. C'est Lui qui rend Anne stérile (1 Sam. 1,5s), qui afflige les Asdodiens de tumeurs (1 Sam. 5,s), qui rend malade l'enfant de Bethsabée (2 Sam. 12,15s.), qui permet au Satan de frapper Job de maladie (Job 2,5s), qui cause la maladie du psalmiste (Ps . 38,3s ; 51,10), qui suscite toutes sortes de maladies (Lév . 26,16). Ou, parfois, c'est un «esprit mauvais », mais dépêché par Yahvé, qui porte atteinte à la santé (p. ex. I Sam. 16,14s ; 18,10 ; 19,9), ou bien l'Exterminateur (Ex. 12,23), ou encore l'Ange de Yahvé (2 Rois 19,35), ou enfin une malédiction (cp. Nbres 5, 21-22 ; Lév. 26,14s., etc.), comme celle qui, après la chute, inflige à la femme les douleurs de la maternité (Gen. 3).

  Par conséquent, quand l'Israélite tombait malade, il ne songeait guère à recourir à une thérapeutique tant soit peu rationnelle, mais bien plutôt à des démarches propitiatoires ou magiques (ex. 1 Rois 17,21 ; 2 Rois 4,22s) destinées à neutraliser l'influence surnaturelle et maligne, à des sacrifices expiatoires, à des gestes ou des contacts opérant miracles (Ex. 4,17 ; 7 20 ; 2 Rois 4,29) et, très particulièrement, à des complaintes rituelles notamment dans le Psautier. Paul Humbert, Maladie et Médecine dans l'Ancien Testament . Voir le lien dans la bibliothèque.

9. La rétribution dans le Nouveau Testament

9.1 Jésus et la rétribution

L'enseignement de Jésus sur la rétribution est complexe et nuancé. Il hérite de la tradition juive et la radicalise sur plusieurs points.

D'un côté, Jésus maintient clairement l'existence d'un jugement divin et d'une rétribution eschatologique. Les paraboles du jugement (Mt 25,31–46 ; Lc 16,19–31), les discours sur la géhenne (Mt 5,22.29–30 ; 10,28), les avertissements sur la perdition (Mt 7,13–14) supposent tous une rétribution ultime. La formule de Mt 16,27 — « le Fils de l'homme rendra à chacun selon ses œuvres » — est une affirmation classique de la rétribution eschatologique.

Mt 25,31-46. Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, escorté de tous les anges, alors il prendra place sur son trône de gloire. Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les gens les uns des autres, tout comme le berger sépare les brebis des boucs. Il placera les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Et ils s’en iront, ceux-ci à une peine éternelle, et les justes à une vie éternelle.

D'un autre côté, Jésus refuse explicitement l'interprétation rétributive des malheurs présents. En Lc 13,1–5, il répond à la question sur les Galiléens massacrés par Pilate et sur les dix-huit victimes de la tour de Siloé. De même en Jn 9,2–3, à propos de l'aveugle de naissance, Jésus récuse le lien entre le péché et la maladie. La souffrance n'est pas l'indice d'une faute ; elle peut être le lieu d'une manifestation de la gloire divine.

Jn 9,1-3 En passant, il vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui demandèrent : Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? Jésus répondit : « Ni lui ni ses parents n’ont péché… »
Lc 13,1 Un jour, des gens rapportèrent à Jésus l’affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer, mêlant leur sang à celui des sacrifices qu’ils offraient. Jésus leur répondit : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. »

Mt 5,45b. Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.

9.2 Paul et la rétribution

Paul développe une théologie de la rétribution dans plusieurs registres :

  • La rétribution universelle au jugement : en Rm 2,6–11, Paul affirme que Dieu « rendra à chacun selon ses œuvres » — justes comme injustes, Juifs comme Grecs — sans acception de personnes. Ce jugement selon les œuvres est un axiome théologique hérité de la tradition.
  • La gratuité de la justification : en Rm 3–5, Paul développe la doctrine de la justification par la foi, non par les œuvres. Cette doctrine n'abolit pas la rétribution eschatologique, mais elle en transforme la logique : ce n'est pas l'accumulation des mérites qui sauve, mais la grâce divine reçue dans la foi. La rétribution finale n'est pas une comptabilité des actes mais la reconnaissance d'une relation.
  • La croix comme rupture de la rétribution mécanique : en 2 Co 5,21, Paul formule le paradoxe central de la théologie chrétienne de la rétribution — « Celui qui n'a pas connu le péché, il l'a fait péché pour nous, afin que nous devenions justice de Dieu en lui ». Le Juste par excellence est traité comme un pécheur pour que les pécheurs soient traités comme des justes. Ce renversement rompt radicalement avec toute logique méritoire.

9.3 L'Apocalypse et la rétribution finale

L'Apocalypse de Jean offre la vision la plus développée de la rétribution eschatologique dans le Nouveau Testament. Le jugement dernier (Ap 20,11–15) est une scène de jugement selon les œuvres — « les morts furent jugés d'après ce qui était écrit dans les livres, selon leurs œuvres » (Ap 20,12). La nouvelle Jérusalem (Ap 21–22) est la demeure de ceux dont les noms sont inscrits dans le livre de vie ; le lac de feu est le sort des autres. La rétribution eschatologique finale est la résolution ultime de toutes les injustices de l'histoire.

Voir l'étude sur l'apocalypse

15. Bibliographie

Études bibliques

  • Koch, K., « Gibt es ein Vergeltungsdogma im Alten Testament ? », Zeitschrift für Theologie und Kirche, 52 (1955), p. 1–42 (article fondateur sur la rétribution dans l'AT).
  • Crenshaw, J. L., Theodicy in the Old Testament, Fortress Press, Philadelphie, 1983.
  • Penchansky, D., et Redditt, P. L. (dir.), Shall Not the Judge of All the Earth Do What Is Right ? Studies on the Nature of God in Tribute to James L. Crenshaw, Eisenbrauns, Winona Lake, 2000.
  • Janowski, B., Die rettende Gerechtigkeit. Beiträge zur Theologie des Alten Testaments, Neukirchener Verlag, Neukirchen-Vluyn, 1999.
  • Miller, P. D., Sin and Judgment in the Prophets, Scholars Press, Chico, 1982.

Théologie systématique

  • Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Ia-IIae, q. 114 (le mérite) ; Suppl., q. 69–99 (eschatologie).
  • Balthasar, H. U. von, Espérer pour tous (trad. fr.), Communio-Fayard, Paris, 1987.
  • Moltmann, J., Le Dieu crucifié (trad. fr.), Cerf, Paris, 1974.
  • Rahner, K., Traité fondamental de la foi (trad. fr.), Centurion, Paris, 1983 (chap. sur l'eschatologie).
  • Ratzinger, J., Eschatologie — Tod und ewiges Leben, Pustet, Regensburg, 1977 (trad. fr. La mort et l'au-delà, Fayard, Paris, 1979).

Théologie après la Shoah

  • Wiesel, É., La nuit, Minuit, Paris, 1958.
  • Rubenstein, R. L., After Auschwitz. History, Theology, and Contemporary Judaism, Johns Hopkins University Press, Baltimore, 1992.
  • Fackenheim, E., God's Presence in History. Jewish Affirmations and Philosophical Reflections, New York University Press, New York, 1970.
  • Levinas, E., Difficile liberté. Essais sur le judaïsme, Albin Michel, Paris, 1963.
  • Surin, K., Theology and the Problem of Evil, Blackwell, Oxford, 1986.

En français

  • Grelot, P., De la mort à la vie éternelle. Études de théologie biblique, Cerf (Lectio Divina 67), Paris, 1971.
  • Beauchamp, P., L'un et l'autre Testament, t. I et II, Seuil, Paris, 1976 et 1990.
  • Sesboüé, B. (dir.), Histoire des dogmes, t. II (L'homme et son salut), Desclée, Paris, 1995.
  • Léon-Dufour, X. (dir.), Dictionnaire de théologie biblique, Cerf, Paris, 1970, art. « Rétribution », « Jugement », « Mérite », « Purgatoire ».
  • Lacocque, A., et Ricœur, P., Penser la Bible, Seuil, Paris, 1998 (chap. sur Job et la théodicée).
  • Mies, F., L'espérance de Job, Leuven University Press, Louvain, 2006.