Études bibliques
Babel et Pentecôte
La langue confondue, la langue rendue
Introduction
Dans l'Ancien Testament, la fête des semaines (Chavouot) ou fête de la Pentecôte, célèbre la fin des moissons des blés, sept semaines après Pâque, soit cinquante jours. Elle est également appelée fête de la moisson ou fête des prémices (Ex 23,16). On compte, de fait, une cinquantaine de jours entre la coupe des premiers épis lors de la moisson des orges et la fin de la moisson des blés. Pour Israël, elle devient la fête de l’alliance et du don de la torah au Sinaï.
Dans le Nouveau testament, la fête de la Pentecôte célèbre la venue de l’Esprit Saint sur les apôtres le cinquantième jour après Pâques (en grec, pentêkostê signifie « cinquantième »).
Les textes
| Babel - Gn 11,1-9 | Pentecôte - Act 2,1-8 |
| Tout le monde se servait d'une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient à l'orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s'y établirent. Ils se dirent l'un à l'autre : Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier. Ils dirent : Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre ! Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres. Yahvé les dispersa de là sur toute la face de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on Babel, car c'est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c'est de là qu'il les dispersa sur toute la face de la terre. | Le jour de la Pentecôte étant arrivé, ils se trouvaient tous ensemble dans un même lieu, quand, tout à coup, vint du ciel un bruit tel que celui d'un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils se tenaient. Ils virent apparaître des langues qu'on eût dites de feu ; elles se partageaient, et il s'en posa une sur chacun d'eux. Tous furent alors remplis de l'Esprit Saint et commencèrent à parler en d'autres langues, selon que l'Esprit leur donnait de s'exprimer. Or il y avait, demeurant à Jérusalem, des hommes dévots de toutes les nations qui sont sous le ciel. Au bruit qui se produisit, la multitude se rassembla et fut confondue : chacun les entendait parler en son propre idiome. Ils étaient stupéfaits, et, tout étonnés, ils disaient : « Ces hommes qui parlent, ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il alors que chacun de nous les entende dans son propre idiome maternel ? |
I. Babel (Gn 11,1-9) : analyse exégétique
1. Contexte littéraire et structure
Gn 11,1-9 clôt l'histoire primitive (Gn 1-11) et prépare l'appel d'Abraham (Gn 12,1-3). Cette position est décisive : le récit fonctionne comme le point le plus bas de l'humanité post-diluvienne, juste avant que Dieu n'inaugure, par l'élection d'Abraham, une histoire du salut particulière au service d'une bénédiction universelle. Gerhard von Rad a souligné cette architecture : la Genèse enchaîne péché, jugement et grâce (Éden, Caïn, déluge, Babel), et à chaque étape le jugement s'accompagne d'un signe de miséricorde résiduelle, sauf en Gn 11 où aucune parole de grâce explicite ne suit immédiatement la dispersion — c'est l'appel d'Abraham qui, deux versets plus loin, en tient lieu.
Le texte est bâti en miroir : les hommes disent « Allons ! Bâtissons... Faisons-nous un nom » (v. 3-4), et Yahvé répond « Allons ! Descendons... confondons » (v. 6-7). Cette symétrie verbale (deux fois « allons », deux fois un verbe de fabrication ou de confusion) souligne que la réponse divine est calquée, comme en dérision, sur le projet humain.
2. Analyse philologique
Le v. 1 énonce l'unité de langage en deux termes complémentaires : saphah 'ehat (« une seule lèvre »/langue) et debarim 'ahadim (« des paroles une »/mêmes mots). Wenham (Genesis 1-11, WBC) note que cette double formule insiste sur une unité qui est autant linguistique que sémantique : non seulement un idiome commun, mais un même contenu de discours, un même projet.
Le nom Babel fait l'objet d'une étymologie populaire en v. 9 : la nomma-t-on Babel « car c'est là que Yahvé confondit (balal) le langage ». Le procédé est un jeu de mots théologique délibéré : le nom akkadien de la ville, Bab-ili (« porte du dieu »), désignait Babylone comme lieu d'accès au divin ; le texte hébreu retourne cette prétention en rapprochant Babel du verbe balal, « confondre, mélanger ». Ce que les Babyloniens présentaient comme une porte vers le ciel devient, dans la bouche du narrateur israélite, le lieu même de la confusion. Westermann (Genesis 1-11, Continental Commentary) montre que cette polémique anti-babylonienne s'inscrit dans le contexte de l'exil : le récit vise les ziggurats mésopotamiennes, tours à degrés surmontées d'un sanctuaire, dont l'inscription de Nabuchodonosor II sur l'Etemenanki (la ziggurat de Babylone) revendique justement de faire « toucher son sommet au ciel ».
3. Le péché de Babel : lecture des intentions
Le texte ne nomme jamais explicitement une faute morale précise ; il donne à lire les intentions du projet humain à travers son propre discours. Deux motifs se dégagent des v. 3-4 : « faisons-nous un nom » et « ne soyons pas dispersés ». Nous pouvons y voir une double clôture sur soi : l'humanité cherche à s'assurer par elle-même une identité (le nom) et une permanence spatiale (la non-dispersion), alors que le mandat créationnel de Gn 1,28 et 9,1 est précisément de se multiplier et de remplir la terre. Le projet de Babel s'oppose donc frontalement à la vocation reçue : au lieu de se disperser pour remplir la terre selon la bénédiction divine, l'humanité veut se concentrer pour se faire elle-même un nom.
Cette lecture est majoritaire, mais non unanime : certains commentateurs insistent moins sur l'orgueil que sur l'unité totalitaire du projet — une centralisation politique et religieuse qui nierait la diversité voulue par Dieu dans la création elle-même. D'autres, dans une veine plus rabbinique ancienne (cf. traditions relayées par Flavius Josèphe, Antiquités I,4,3), ont insisté sur une tentative de rivaliser directement avec Dieu par la hauteur de la tour, lecture que le texte biblique lui-même ne formule pas explicitement et qui doit donc être signalée comme une amplification postérieure plutôt que comme une donnée du texte massorétique.
4. La confusion des langues comme jugement
Le jugement divin (v. 6-7) est motivé par un diagnostic : « tous font un seul peuple et parlent une seule langue... aucun dessein ne sera irréalisable pour eux ». Ce verset a suscité des interprétations divergentes quant à la nature exacte de la menace. Une lecture classique y voit une expression de la démesure humaine (l'hybris) rendue techniquement efficace par l'unité de langage : ce n'est pas la capacité humaine en tant que telle qui inquiète, mais sa mise au service d'un projet de clôture autosuffisante, sans référence à Dieu. Le jugement n'est donc pas une jalousie divine devant la puissance humaine, mais une intervention pédagogique qui empêche l'humanité de se figer dans une unité fausse, construite contre sa vocation à la dispersion féconde.
La forme délibérative divine, « Allons ! Descendons ! » (v. 7), reprend le pluriel de conseil déjà rencontré en Gn 1,26 et 3,22. La tradition juive et chrétienne y a vu, selon les cas, un pluriel de majesté, une adresse à la cour céleste (les anges), ou — dans une lecture patristique christologique, notamment chez certains Pères latins — une préfiguration de la pluralité trinitaire ; cette dernière lecture reste une surinterprétation théologique postérieure au texte et ne s'appuie sur aucun indice grammatical propre à Gn 11.
Le résultat du jugement est double : confusion du langage (v. 7.9) et dispersion sur la terre (v. 8-9). Il faut noter que le texte ne présente pas la dispersion elle-même comme le mal — elle est le contenu même du mandat créationnel — mais la dispersion forcée, issue de l'incompréhension mutuelle, comme la conséquence du péché : ce qui aurait dû être un déploiement volontaire et fécond de l'humanité devient un éclatement subi et douloureux.
II. Pentecôte (Ac 2,1-8) : analyse exégétique
1. Contexte littéraire et structure
Ac 2,1-8 ouvre la seconde partie de l'œuvre lucanienne consacrée à la vie de l'Église naissante, dans le prolongement direct de la promesse de Jésus en Ac 1,8 (« vous recevrez une puissance, celle du Saint Esprit... vous serez mes témoins... jusqu'aux extrémités de la terre »). Fitzmyer (The Acts of the Apostles, Anchor Bible) situe cet épisode dans le cadre plus large du dessein lucanien : Luc-Actes raconte l'extension progressive du salut, de Jérusalem à Rome, et Pentecôte constitue le moment inaugural de cette expansion universelle par le don de l'Esprit.
Le cadre temporel — la fête juive de Shavouot, cinquantième jour après Pâque, commémorant traditionnellement le don de la Torah au Sinaï — n'est pas neutre. Une partie de la tradition juive du second Temple associait déjà cette fête à un renouvellement de l'alliance ; plusieurs exégètes (ainsi Barrett, Acts, ICC) notent que Luc construit un parallèle implicite entre le don de la Loi à Moïse et le don de l'Esprit aux disciples, sans que le texte lui-même l'explicite directement.
2. Analyse philologique
Deux signes théophaniques marquent l'événement : un bruit (èchos) comparé à un vent violent, et des « langues de feu » (glóssai hôsei pyros) qui se partagent et se posent sur chacun. Le vocabulaire du vent et du feu appartient au répertoire classique des théophanies vétérotestamentaires (cf. Ex 19,16-18, la théophanie du Sinaï, avec feu, fumée et tremblement ; 1 R 19,11-12, le vent et le feu devant Élie). Fitzmyer relève que le double signe — vent et feu — signale la présence de Dieu lui-même, non une simple inspiration psychologique.
Le terme central est glóssa, qui désigne à la fois l'organe physique (la langue) et l'idiome parlé (la langue au sens linguistique) — ambivalence que le texte grec exploite : les « langues de feu » (organe) préparent le « parler en d'autres langues » (idiomes, v. 4). Le verbe employé au v. 4, apophthengesthai (« s'exprimer », littéralement « faire retentir sa voix »), est un terme solennel, utilisé ailleurs dans le Nouveau Testament pour une parole inspirée ou prophétique (cf. Ac 26,25).
3. Le don de l'Esprit et le don des langues
De la même façon nous entendons que beaucoup de frères dans l’Église possèdent des dons prophétiques et, par l’Esprit de Dieu, parlent toutes sortes de langues et mettent au grand jour le profit obtenu des choses cachées aux yeux des hommes, en déclarant les mystères de Dieu. 1 Corinthiens 12.2-6.
La question exégétique la plus débattue concerne la nature du phénomène linguistique décrit aux v. 4-8. Deux interprétations principales s'affrontent depuis longtemps. La première, dite xénolalique, considère que les disciples parlent effectivement dans des langues étrangères qu'ils n'ont pas apprises, et que chaque auditeur entend sa propre langue maternelle (v. 6.8) : c'est un miracle d'élocution. La seconde, dite miracle d'audition, propose que les disciples parlent une seule langue (l'araméen ou peut-être une glossolalie extatique proche de celle décrite en 1 Co 14), mais que chaque auditeur l'entend miraculeusement dans sa propre langue — lecture appuyée notamment sur certaines lectures patristiques anciennes (ainsi un courant remontant à Origène et repris par une partie de l'exégèse patristique grecque) qui insistent sur le miracle du côté de l'auditoire plutôt que du locuteur.
La majorité des commentateurs modernes retiennent la première lecture (miracle d'élocution), le texte affirmant explicitement que « chacun les entendait parler en son propre idiome » (v. 6) et énumérant ensuite une liste précise de peuples et de langues (v. 9-11), ce qui suppose une diversité réelle de langues effectivement parlées et non une simple perception auditive uniforme. Le débat entre les deux lectures reste néanmoins attesté dans l'histoire de l'exégèse et doit être signalé comme tel plutôt que tranché de façon dogmatique par le texte lui-même.
4. La compréhension universelle
La liste des nations en Ac 2,9-11, qui prolonge immédiatement le passage cité, énumère des peuples venus des quatre points cardinaux du monde connu (Parthes, Mèdes, Élamites... jusqu'à Rome, la Crète et l'Arabie). Fitzmyer y voit une reprise stylisée des tables des nations de Gn 10 (le chapitre qui précède immédiatement Babel dans la Genèse), suggérant que Luc construit délibérément Pentecôte comme l'antitype de la dispersion des peuples : les nations dispersées par la confusion des langues sont représentées, rassemblées à Jérusalem, dans leur diversité linguistique conservée mais désormais unifiées dans une même compréhension.
Le v. 7 souligne l'étonnement devant l'origine galiléenne des locuteurs : des hommes d'une seule région, sans formation linguistique connue, s'expriment dans la diversité des idiomes de toute la terre. Ce détail accentue le caractère miraculeux et gratuit du don : il ne s'agit ni d'une compétence acquise ni d'un effort humain de rapprochement des langues, mais d'une initiative divine qui rend la communication possible sans abolir la pluralité des langues elles-mêmes.
III. Étude comparative théologique
1. La tradition patristique : Pentecôte comme renversement de Babel
La lecture typologique de Pentecôte comme réponse à Babel est attestée dès les premiers siècles. Grégoire de Nazianze, dans son Discours 41 pour la Pentecôte, oppose explicitement la division des langues de Babel à leur réunion à Pentecôte : là où Babel dispersait par le châtiment d'une unité mauvaise, l'Esprit rassemble en respectant la diversité des langues plutôt qu'en l'abolissant — c'est un rassemblement qui n'efface pas la pluralité, mais la rend porteuse d'une même confession. Irénée de Lyon (Adversus Haereses III,17,1-2) inscrit pour sa part le don de l'Esprit dans la logique de la récapitulation : ce que le péché avait dispersé, l'Esprit du Christ le rassemble en un seul corps.
Augustin, notamment dans plusieurs sermons pour la Pentecôte (ainsi Sermo 271), insiste sur le contraste entre l'orgueil de Babel, qui cherchait l'unité par la domination d'un seul projet humain, et l'humilité de l'Église, où l'unité procède d'un don reçu d'en haut et se manifeste précisément dans la capacité à rejoindre chaque homme dans sa langue propre. Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur les Actes (Hom. 4), relève de même que la diversité des langues, signe de division en Gn 11, devient à Pentecôte le signe même de l'unité de l'Esprit qui parle à travers elle.
2. Écho magistériel contemporain
Le rapprochement patristique entre Babel et Pentecôte n'est pas resté cantonné à l'histoire de l'exégèse ; il constitue un motif récurrent de la prédication pontificale contemporaine, en particulier dans les homélies prononcées pour la solennité de la Pentecôte.
Benoît XVI y est revenu à plusieurs reprises. Le 15 mai 2005, il présentait l'Esprit Saint comme celui qui permet de surmonter « la rupture initiale de Babel — la confusion des cœurs, qui nous élève les uns contre les autres », l'Église étant appelée à ouvrir les frontières entre les peuples et à abattre les barrières entre les classes et les races. Le 27 mai 2012, il précisait la nature du péché de Babel : une situation où les hommes, ayant accumulé du pouvoir, pensent pouvoir s'affranchir d'un Dieu lointain et bâtir seuls un chemin jusqu'au ciel pour prendre sa place ; il notait aussi que l'humanité moderne, malgré la multiplication des moyens de communication, revit cette expérience, se comprenant paradoxalement de moins en moins. Il établissait enfin un parallèle paulinien : l'apôtre use du pluriel pour les œuvres de la chair, qui dispersent, et du singulier pour le fruit de l'Esprit, qui unifie, structure qui reproduit exactement l'opposition entre la dispersion de Babel et l'unité de Pentecôte.
Le pape François a insisté sur un point théologique précis, déjà relevé plus haut à propos de la tradition patristique : l'unité donnée par l'Esprit ne supprime pas la diversité, elle la traverse. En 2017, il soulignait que le même Esprit « crée la diversité et l'unité », de sorte que l'unité véritable « n'est pas uniformité, mais unité dans la différence », renvoyant explicitement à un commentaire de Cyrille d'Alexandrie sur l'évangile de Jean. En 2020, il reprenait cette idée à propos du groupe apostolique lui-même : le Christ n'avait pas uniformisé les disciples mais avait laissé leurs diversités, les unissant ensuite par l'onction de l'Esprit. En 2023, il actualisait le contraste en évoquant les divisions du monde contemporain, guerres et fractures sociales comprises, comme une reconduction de la logique babélienne, appelant l'Esprit à « ouvrir les frontières » et à « abattre les murs ».
Le pape Léon XIV, dans son homélie de Pentecôte du 8 juin 2025, a repris directement cette typologie en la reliant explicitement au texte biblique : « à la Pentecôte, les Apôtres parlent la langue de ceux qu'ils rencontrent et le chaos de Babel est enfin apaisé par l'harmonie produite par l'Esprit », citant lui-même à l'appui l'homélie de Benoît XVI de 2005.
Cette continuité magistérielle confirme, sur la longue durée, la lecture patristique exposée plus haut, tout en l'actualisant : le contraste entre uniformisation et communion dans la diversité y est explicitement appliqué aux phénomènes de mondialisation, de polarisation sociale et de conflit contemporain, ce qui prolonge, sans la trahir, l'intuition théologique initiale des Pères sur le rapport entre les deux textes.
3. Unité uniforme et unité dans la diversité
Le contraste théologique central peut se formuler ainsi : Babel visait une unité par uniformisation — une seule langue, un seul projet, une seule ville, fermée sur elle-même et cherchant à se faire un nom par ses propres moyens. Pentecôte réalise une unité par communion dans la diversité maintenue — chaque nation garde sa langue, mais toutes comprennent le même message, l'annonce des merveilles de Dieu (Ac 2,11). L'Esprit Saint ne fait donc pas régresser l'humanité vers une langue unique retrouvée ; il ne défait pas techniquement la dispersion babélienne, il la transfigure en la rendant féconde pour la communion. La pluralité des langues, conséquence du jugement en Gn 11, devient en Ac 2 le lieu même où se donne à entendre une seule Bonne Nouvelle.
Ce point mérite d'être précisé contre une lecture simpliste parfois répandue : Pentecôte n'« annule » pas Babel au sens d'une restauration d'une langue adamique unique. Le texte lucanien maintient explicitement la diversité des idiomes (v. 6.8.11) ; ce qui change, c'est que cette diversité cesse d'être un obstacle à la communion pour devenir son medium. C'est un déplacement théologique important : le problème n'était donc pas la pluralité des langues en elle-même, mais l'incompréhension et la dispersion contrainte qu'elle engendrait comme sanction du péché.
4. Dispersion punitive et rassemblement missionnaire
Babel se conclut sur une dispersion (v. 8-9) que le texte présente comme un échec du projet humain et une sanction divine. Pentecôte s'ouvre au contraire par un rassemblement (« ils se trouvaient tous ensemble », Ac 2,1) qui débouche, dans la suite immédiate du livre des Actes, sur un envoi et une dispersion missionnaire volontaire des apôtres « jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 1,8). La dynamique est donc inversée dans son orientation : à Babel, l'humanité se rassemble par peur de la dispersion et Dieu disperse par jugement ; à Pentecôte, les disciples sont rassemblés par grâce, et c'est cette grâce elle-même qui va les envoyer, cette fois librement et fructueusement, à la dispersion des nations. La dispersion, maudite en Gn 11 dans sa modalité forcée et confuse, retrouve en Actes son sens originel de mandat créationnel (Gn 1,28), assumé désormais dans la mission de l'Église.
Contrairement à une lecture simpliste de ce mythe de Babel, il n’y a pas un mot dans le texte pour dire que ce que font les humains serait mauvais, pas un mot pour dire que la tour s’écroulerait sur eux. Cela fait que cette histoire peut être lue de deux façons très différentes :
1) Négativement : avec cette horreur qu’est la pensée unique imposée à chacun, comme dans les pires dictatures où ceux qui pensent différemment sont éliminés. Avec aussi la folie d’orgueil de vouloir s’élever au ciel pour être dieu à la place de Dieu (cela existe dans toutes les entreprises, tous les groupes, même dans l’église). Cette interprétation négative de l’humanité de Babel n’est pas impossible, Dieu interviendrait alors non pas pour les punir, mais pour nous guérir de cette pensée unique et de cet orgueil.
2) Positivement : avec une humanité réconciliée, unie dans un beau projet de construction : une ville et donc des services mutuels, une mise en commun des moyens, des échanges. Avec, au centre de ce projet commun, une véritable spiritualité, une élévation qui va jusqu’à toucher le ciel. C’est ainsi qu’ils « cherchent à se donner un nom » : en cherchant à donner du sens à ce qu’ils font. Dieu descend pour voir, et il dit qu’avec cette base là « Maintenant il n'y aura rien d’impossible dans ce qu’ils auront décidé de faire ». C’est un beau compliment : cette belle entente entre eux mise à la fois au service du bien commun que de l’élévation est une formidable force. Dieu intervient alors pour les envoyer dans le monde et partager cette belle façon d’être humain. Il sont envoyés dans le monde comme du levain est « mêlé » à la pâte pour faire du bon pain.
Cette double lecture rendue possible par le texte de Babel nous invite à entrer en nous-même pour voir ce qui est derrière l’apparence. Christ nous conseille de vivre en aimant Dieu et en aimant notre prochain comme nous même. Cela nous invite à descendre voir en nous-même ce que valent nos projets quant à la qualité de nos relations avec Dieu, avec les autres et avec nous-même. Marc Pernot. Voir le lien dans la bibliothèque.
5. Débats exégétiques contemporains
Certains exégètes contemporains, dans une veine plus sociopolitique (ainsi des lectures postcoloniales de Babel), ont proposé de lire Gn 11 non comme la sanction d'un orgueil, mais comme une critique narrative de l'impérialisme babylonien et de ses entreprises de centralisation forcée, la dispersion des langues devenant alors une image positive de résistance à l'uniformisation impériale plutôt qu'un pur châtiment. Cette lecture reste minoritaire dans l'exégèse historico-critique classique, qui maintient la dimension de jugement du texte, mais elle a le mérite de souligner un aspect réel du texte : le projet de Babel est bien décrit comme une tentative de centralisation totalisante, ce qui rejoint, par un autre biais, la lecture augustinienne de l'orgueil collectif.
Sur Actes, le débat le plus significatif reste, comme indiqué plus haut, celui de la nature exacte du miracle linguistique (élocution ou audition). À cela s'ajoute une discussion sur le rapport entre ce don de langues et celui, plus extatique et moins immédiatement intelligible, décrit par Paul en 1 Co 12-14 : une partie de l'exégèse (ainsi Barrett) considère qu'il s'agit de deux phénomènes distincts recouverts par un même vocabulaire (glossais lalein), le don décrit en Actes étant orienté vers l'intelligibilité missionnaire immédiate, tandis que celui décrit en 1 Corinthiens implique normalement une interprétation nécessaire (1 Co 14,13.27-28) faute de quoi il demeure inintelligible à l'assemblée.
6. L'Esprit qui rassemble dans les différences
Le récit de la Pentecôte (Ac 2, 1-13), comparé à celui de Babel (Gn 11, 1-9), exprime la place de l'Esprit dans le processus de la parole. Les deux récits enseignent d'une part, que toute forme de relation ne peut se vivre que dans l'acceptation de la différence et de la distance avec l'autre et le Tout-Autre, et d'autre part que l'Esprit assure l'unité sans confusion.
La Pentecôte révèle la puissance de l'Esprit qui rassemble dans la parole. Il enseigne que Dieu parle toutes les langues. L'Esprit est le dénominateur commun des langues, là où les hommes peuvent se rejoindre et se comprendre dans leurs différences. L'épisode de Babel marque, au contraire, le refus de la différence (Cf. l'étude de H. BOST, BABEL, Du texte au symbole, Labor et Fides, 1985). Ce refus se traduit dans la volonté humaine de vivre comme Dieu, dans une unité indifférenciée, afin que rien ne soit inaccessible. La langue unique révèle symboliquement la négation des différences entre les hommes et avec Dieu
Le projet d'une langue universelle, c'est la révolte contre le langage donné. On ne veut pas dépendre de ses confusions, on veut le refaire à la mesure de la vérité, le redéfinir selon la pensée de Dieu, recommencer à zéro l'histoire de la parole, ou plutôt arracher la parole à l'histoire (M. MERLEAU-PONTY, La prose du monde, Gallimard, 1969, p. 10) .
L'altérité est gommée au profit d'une confusion entre soi-même et l'autre, et avec le Tout-Autre. La construction de la tour abolit tout écart avec Dieu. La toute puissance règne; l'autre n'existe que par rapport à soi-même. Le désir de se faire un nom marque le refus de la dépendance et de l'hétéronomie. Chacun veut se faire un nom et non pas le recevoir d'un autre. L'autonomination caractérise l'autonomie radicale, celle qui ne veut dépendre de personne.
La division qui en résulte n'est pas une punition de Dieu, mais bien plutôt une voie de salut. Elle restaure les distances, afin que chacun puisse s'exprimer. L'indistinction du même et de l'autre étouffe la parole. L'instauration symbolique de la diversité des langues et la dispersion de l'humanité sur la terre ouvrent la voie de la reconnaissance et de l'altérité.
Ne faut-il pas avouer que nous sommes là devant l’intervention punitive d’un Dieu « jaloux de sa puissance », soucieux de « diviser pour régner » ? A moins que cette irruption – indéniablement négative – ne doive être comprise comme la seule réponse qui convienne face à une tendance autodestructrice : pour éviter que les babéliens ne s’enferment dans leur forteresse unitaire, il faut bien poser un « inter-dit » qui marque des limites, qui écarte et distingue les uns des autres les hommes et leurs langues. « En brouillant les langues » – autrement dit, « Dieu stoppe l’entreprise, mais ce coup d’arrêt ne vaut que pour cette manière de construire, pour cette pseudo-entente de ceux qui prétendent « se donner à eux-mêmes le nom, se construire eux-mêmes leur propre nom, s’y rassembler […] comme dans l’unité d’un lieu qui est à la fois une langue et une tour». C’est cet imaginaire morbide, de type spéculaire, qu’il faut briser. Et le non qui s’y oppose n’est, comme toujours dans la pédagogie biblique, que l’envers d’un oui plus profond : confusion et dispersion, inséparables, relèvent moins d’un simple châtiment que d’un envoi créateur renouvelé. Francis Guibal, Babel, malédiction ou bénédiction ? Etudes, 2007/1.
La Pentecôte est l'antithèse de Babel. Ce n'est pas l'homme qui monte vers Dieu, mais l'Esprit qui descend sur l'homme. L'Esprit rassemble dans la diversité. Il se pose sur chacun dans sa spécificité et articule leur compréhension mutuelle. Il ouvre à l'universel. L'Esprit rétablit l'unité de langage défaite à la tour de Babel. La puissance de l'Esprit établit une communion dans la différence des langues. Les deux récits enseignent que l'unité doit se faire dans le respect de l'altérité et non pas dans la confusion. L'Esprit ne gomme pas les différences, mais assure la communion. Il rejoint ainsi l'homme et la femme dans leur manque originel. Il sépare pour signifier que l'Un indifférencié conduit à la perte. L'Esprit creuse l'écart entre Dieu et le monde pour que s'instaure la parole.
Dieu embrasse le Tout, mais il n'est pas le Tout. De même, Dieu embrasse ma personne et il n'est pas ma personne. À cause de cette vérité ineffable, je peux dire le Tu en ma langue, comme chacun peut le dire en la sienne. À cause de cette vérité ineffable, il y a le Je et le Tu, il y a dialogue, il y a langue, il y a l'esprit dont le langage est l'acte originel, il y a de toute éternité le Verbe (M. BUBER, Je et Tu, Aubier, 1969, p. 140).
Conclusion
Gn 11,1-9 et Ac 2,1-8 se répondent à travers l'histoire du salut sur l'axe précis de la langue, de l'unité et de la dispersion. Babel manifeste l'échec d'une unité humaine construite par elle-même, contre sa vocation, et sanctionnée par la confusion et la dispersion forcée. Pentecôte manifeste le don d'une unité reçue de l'Esprit, qui ne supprime pas la diversité des langues mais la traverse pour rendre possible une communion universelle, laquelle débouche à son tour sur l'envoi missionnaire de l'Église vers toutes les nations. Le rapport entre les deux textes n'est donc pas celui d'une simple annulation, mais celui d'un accomplissement qui transforme le sens même de la pluralité humaine : de signe de jugement, elle devient lieu de communion dans l'Esprit.
