L'Église peuple de Dieu
Introduction
Parmi les images ecclésiologiques que le Nouveau Testament hérite de l'Ancien, celle du « peuple de Dieu » (hébreu : 'am Yahweh ; grec : laos tou Theou) est sans doute la plus fondamentale et la plus englobante. Elle précède, enveloppe et nourrit toutes les autres images de l'Église — corps du Christ, temple de l'Esprit, épouse du Christ — car elle inscrit la réalité ecclésiale dans l'histoire longue du dessein de Dieu pour l'humanité. Là où la métaphore du corps insiste sur la relation organique au Christ ressuscité, et celle du temple sur la demeure de l'Esprit, la métaphore du peuple inscrit l'Église dans une histoire d'élection, d'alliance, de fidélité et d'espérance.
L'image du peuple de Dieu traverse l'ensemble de l'Écriture depuis la vocation d'Abraham jusqu'à la vision de la Jérusalem céleste en Apocalypse, et elle a connu un renouveau décisif dans la théologie catholique avec le Concile Vatican II, qui en a fait la catégorie centrale de sa constitution dogmatique sur l'Église, Lumen Gentium. Elle engage des questions cruciales : Qui appartient au peuple de Dieu ? Quelle est la relation entre Israël et l'Église ? En quoi l'élection implique-t-elle une mission ? Comment la fidélité de Dieu envers son peuple se manifeste-t-elle à travers l'histoire ?
La présente étude parcourt les fondements vétérotestamentaires, les développements néotestamentaires, les implications théologiques et pratiques de cette image ecclésiologique, en s'appuyant sur les textes scripturaires dans leur contexte et dans leur portée.
I. Fondements vétérotestamentaires : La genèse du peuple de Dieu
1. La vocation d'Abraham : l'origine du peuple
Genèse 12,1-3
« L'Éternel dit à Abram : Va-t'en de ton pays, de ta patrie, et de la maison de ton père, dans le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, et je te bénirai ; je rendrai ton nom grand, et tu seras une source de bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai celui qui te maudira ; et toutes les familles de la terre seront bénies en toi. »
La vocation d'Abraham est le point d'origine du peuple de Dieu. Trois dimensions s'y trouvent articulées dès l'origine : l'élection (Dieu choisit Abram souverainement et gratuitement), la promesse (une grande nation, une bénédiction, un grand nom), et la vocation universelle (toutes les familles de la terre seront bénies). Dès le commencement, le peuple n'est pas destiné à se replier sur lui-même ; il est constitué pour être une bénédiction pour tous. L'élection particulière est au service d'une bénédiction universelle.
Genèse 17,1-8
« Je suis le Dieu tout-puissant. Marche devant moi, et sois intègre. J'établirai mon alliance entre moi et toi, et je te multiplierai à l'infini. [...] Je te ferai devenir une multitude de nations. [...] J'établirai mon alliance entre moi et toi, et entre moi et ta postérité après toi, de génération en génération : ce sera une alliance perpétuelle ; je serai ton Dieu et le Dieu de ta postérité après toi. »
L'alliance (berît) est la structure constitutive du peuple. Ce n'est pas une simple promesse mais un engagement formel et réciproque qui établit une relation durable entre Dieu et son peuple. La formule d'alliance — « Je serai votre Dieu et vous serez mon peuple » — deviendra la formule de base de la théologie de l'alliance dans tout l'Ancien Testament (cf. Lv 26,12 ; Jr 7,23 ; 11,4 ; Ez 36,28).
Voir l'étude sur Abraham2. L'Exode : la constitution du peuple
Exode 3,7-10
« L'Éternel dit : J'ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j'ai entendu les cris que lui font pousser ses oppresseurs ; oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens, et pour le faire monter de ce pays dans un bon et vaste pays, dans un pays ruisselant de lait et de miel. [...] Et maintenant, les cris des Israélites sont parvenus jusqu'à moi, et j'ai vu l'oppression avec laquelle les Égyptiens les oppriment. Maintenant, va ! Je t'enverrai auprès de Pharaon et tu feras sortir d'Égypte mon peuple, les Israélites. »
L'Exode est l'événement fondateur par excellence du peuple de Dieu dans l'Ancien Testament. Il révèle plusieurs dimensions essentielles : Dieu est un Dieu qui voit la misère de son peuple et qui entend ses cris — il n'est pas indifférent à la souffrance humaine. Il est un Dieu qui libère, qui prend l'initiative de la délivrance. L'Exode deviendra le paradigme de toute l'action salvatrice de Dieu dans l'histoire et préfigurera la rédemption accomplie par le Christ.
Exode 19,3-6
« Moïse monta vers Dieu. L'Éternel l'appela de la montagne et dit : Voici ce que tu diras à la maison de Jacob, ce que tu annonceras aux fils d'Israël : Vous avez vu ce que j'ai fait à l'Égypte, et comment je vous ai portés sur des ailes d'aigle et amenés à moi. Maintenant, si vous obéissez à ma voix et si vous gardez mon alliance, vous serez ma possession particulière parmi tous les peuples, car toute la terre est à moi ; vous serez pour moi un royaume de sacrificateurs et une nation sainte. »
- Ce texte articule les traits constitutifs de l'identité du peuple de Dieu :
- a) La mémoire de la grâce : « Vous avez vu ce que j'ai fait. » L'identité du peuple est fondée sur ce que Dieu a fait, non sur ce que le peuple a accompli. L'élection précède et fonde l'obéissance.
- b) La propriété particulière (segullah) : « Ma possession particulière parmi tous les peuples. » Le peuple appartient à Dieu d'une manière unique, précieuse et exclusive.
- c) Le royaume de prêtres (mamleket kohanim) : le peuple entier a une vocation sacerdotale de médiation entre Dieu et les nations. Cette vocation sera reprise et développée dans le Nouveau Testament (1 P 2,9 ; Ap 1,6 ; 5,10).
- d) La nation sainte (goy qadosh) : la sainteté — la mise à part pour Dieu — caractérise le peuple dans son ensemble.
3. L'Alliance du Sinaï : la Loi comme charte du peuple
Exode 24,3-8
« Moïse vint rapporter au peuple toutes les paroles de l'Éternel et toutes les ordonnances. Tout le peuple répondit d'une seule voix et dit : Nous ferons tout ce que l'Éternel a dit. [...] Il prit le livre de l'alliance et le lut en présence du peuple ; ils dirent : Nous ferons tout ce que l'Éternel a dit, et nous obéirons. Moïse prit le sang, le répandit sur le peuple et dit : Voici le sang de l'alliance que l'Éternel a faite avec vous selon toutes ces paroles. »
Le rite de ratification de l'alliance au Sinaï constitue formellement le peuple de Dieu. Le sang de l'alliance scelle l'engagement réciproque. Ce sang préfigure le sang de la nouvelle alliance versé par le Christ (Mt 26,28 ; Mc 14,24 ; Lc 22,20 ; He 9,18-20). La Loi n'est pas une contrainte extérieure imposée à un peuple préexistant ; elle est la charte constitutive du peuple, la définition de son mode de vie en tant que peuple de l'alliance.
4. Les Prophètes : la fidélité de Dieu face à l'infidélité du peuple
Osée 2,1
« Le nombre des fils d'Israël sera comme le sable de la mer, qui ne peut ni se mesurer ni se compter. Et là où on leur disait : Vous n'êtes pas mon peuple, on leur dira : Fils du Dieu vivant. »
Osée est le prophète de l'alliance conçue comme un mariage. L'infidélité d'Israël est une infidélité conjugale, mais l'amour de Dieu pour son peuple résiste à toutes les trahisons. La formule d'alliance — « Vous n'êtes pas mon peuple » (Lo-Ammi) — peut être temporairement suspendue, mais jamais définitivement abrogée. Cette résistance de l'amour divin sera reprise par Paul en Romains 9,25-26 pour parler de l'élection des nations.
Jérémie 31,31-34
« Voici, les jours viennent, dit l'Éternel, où je ferai avec la maison d'Israël et la maison de Juda une alliance nouvelle. Non comme l'alliance que j'ai faite avec leurs pères, le jour où je les saisis par la main pour les faire sortir du pays d'Égypte ; cette alliance qu'ils ont violée, quoique je fusse leur maître, dit l'Éternel. Mais voici l'alliance que je ferai avec la maison d'Israël, après ces jours-là, dit l'Éternel : Je mettrai ma loi au-dedans d'eux, je l'écrirai dans leur cœur ; et je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. »
La promesse de la nouvelle alliance est l'un des textes les plus importants de tout l'Ancien Testament pour la compréhension du Nouveau Testament. Elle anticipe un peuple de Dieu renouvelé de l'intérieur, dont l'obéissance ne sera plus contrainte mais spontanée, parce que la Loi sera inscrite dans les cœurs plutôt que gravée sur des tables de pierre. La formule d'alliance est réaffirmée : « Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. »
Ézéchiel 36,24-28
« Je vous prendrai du milieu des nations, je vous rassemblerai de tous les pays, et je vous ramènerai dans votre pays. Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés ; je vous purifierai de toutes vos souillures et de toutes vos idoles. Je vous donnerai un cœur nouveau, et je mettrai en vous un esprit nouveau ; j'ôterai de votre chair le cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon Esprit en vous, et je ferai en sorte que vous suiviez mes ordonnances, et que vous observiez et pratiquiez mes lois. Vous habiterez dans le pays que j'ai donné à vos pères, vous serez mon peuple, et je serai votre Dieu. »
Ézéchiel annonce le même renouvellement que Jérémie mais en associant explicitement le don de l'Esprit à la reconstitution du peuple. Le peuple de la nouvelle alliance sera un peuple de l'Esprit. Ce texte est fondamental pour comprendre comment le Nouveau Testament articule la venue de l'Esprit à la constitution du nouveau peuple de Dieu.
Ésaïe 43,1-7 ; 20-21
« Maintenant, ainsi parle l'Éternel, celui qui t'a créé, ô Jacob, celui qui t'a formé, ô Israël : Ne crains point, car je te rachète, je t'appelle par ton nom : tu es à moi. [...] Tu es précieux à mes yeux, tu as de la valeur, et je t'aime. [...] Ce peuple que je me suis formé publiera mes louanges. »
Le Deutéro-Ésaïe développe une théologie du peuple comme création de Dieu et témoignage au monde. Le peuple de Dieu est formé pour « publier ses louanges » — vocation doxologique et missionnaire. L'identité du peuple est entièrement reçue de Dieu : il est « précieux », « aimé », « appelé par son nom ».
5. Le Deutéronome : la théologie de l'élection
Deutéronome 7,6-9
« Car tu es un peuple saint pour l'Éternel, ton Dieu ; l'Éternel, ton Dieu, t'a choisi pour être son peuple particulier parmi tous les peuples qui sont sur la face de la terre. Ce n'est pas parce que vous étiez plus nombreux que tous les autres peuples que l'Éternel s'est attaché à vous et vous a choisis, car vous êtes le moins nombreux de tous les peuples. Mais c'est parce que l'Éternel vous aime, et pour tenir le serment qu'il a fait à vos pères. »
Ce texte du Deutéronome établit que l'élection n'est fondée sur aucune supériorité naturelle du peuple — ni sa taille, ni sa puissance, ni sa vertu. Elle est fondée uniquement sur l'amour souverain et gratuit de Dieu (hébreu : ahavah, chesed) et sur sa fidélité à ses promesses. L'élection est pure grâce. Cette théologie deutéronomique de l'élection sera reprise et universalisée par Paul en Romains et en Éphésiens pour parler de l'élection des croyants en Christ.
Deutéronome 26,5-9
« Tu prendras la parole et tu diras devant l'Éternel, ton Dieu : Mon père était un Araméen errant. Il descendit en Égypte avec peu de personnes et y séjourna. Il y devint une nation grande, forte et nombreuse. Les Égyptiens nous maltraitèrent, nous humilièrent et mirent sur nous un dur esclavage. Nous criâmes à l'Éternel, le Dieu de nos pères. L'Éternel entendit notre voix, il vit notre misère, notre travail et notre oppression. L'Éternel nous fit sortir d'Égypte à main forte et à bras étendu, au milieu d'une grande terreur, de signes et de prodiges. Il nous amena dans ce lieu et nous donna ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel. »
Cette confession de foi, prononcée lors de l'offrande des prémices, est le credo historique d'Israël. Elle résume l'histoire du salut — l'errance des origines, la descente en Égypte, l'esclavage, le cri, la délivrance, le don du pays — et constitue le peuple dans sa mémoire commune. L'identité du peuple est une identité narrative : il est ce peuple dont Dieu a fait l'histoire.
II. Le peuple de Dieu dans le Nouveau Testament
1. La continuité et la nouveauté
Le Nouveau Testament ne crée pas ex nihilo la notion de peuple de Dieu : il la reçoit de l'Ancien Testament et l'interprète à la lumière de l'événement Jésus-Christ. Il y a à la fois continuité (le même Dieu, la même logique d'élection et d'alliance, la même vocation) et nouveauté radicale (l'accomplissement des promesses, l'universalisation de l'élection, le don de l'Esprit).
2. Jésus et Israël : la reformulation du peuple
Matthieu 1,21
« Elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus (Yeshoua : l'Éternel sauve) ; c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. »
Dès le début de l'évangile de Matthieu, Jésus est présenté comme le sauveur de « son peuple ». L'évangile de Matthieu est particulièrement sensible à la continuité entre Jésus et Israël : Jésus est le Fils de David, le fils d'Abraham (1,1), le nouvel Israël qui récapitule l'histoire du peuple (baptême comme nouveau passage de la mer Rouge, quarante jours au désert comme les quarante années d'Israël, la montagne de la Béatitudes comme le nouveau Sinaï).
Luc 1,68 ; 72-73
« Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël, de ce qu'il a visité et racheté son peuple. [...] Il a accordé sa miséricorde à nos pères, il s'est souvenu de sa sainte alliance, du serment qu'il avait juré à Abraham, notre père. »
Le cantique de Zacharie (Benedictus) présente la venue de Jésus comme l'accomplissement des promesses faites aux pères. La naissance de Jean-Baptiste et l'imminente naissance de Jésus sont interprétées comme le début de la visite de Dieu à son peuple, de la réalisation de l'alliance abrahamique. L'Incarnation est un acte de fidélité de Dieu envers son peuple.
Jean 11,51-52
« Il ne dit pas cela de lui-même ; mais, étant souverain sacrificateur cette année-là, il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation, et non seulement pour la nation, mais aussi afin de rassembler en un seul corps les enfants de Dieu dispersés. »
La mort du Christ est interprétée ici en termes de rassemblement du peuple dispersé — une thématique fondamentale dans le judaïsme du Second Temple (cf. Ésaïe 43 ; 49 ; Ez 36-37 ; les prières synagogales). Mais l'universalisation est immédiate : non seulement la nation juive, mais aussi « les enfants de Dieu dispersés » — ouvrant ainsi le peuple de Dieu aux nations.
3. Pierre et l'Église : l'application des catégories d'Israël à l'Église
1 Pierre 2,9-10
« Mais vous, vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis, afin que vous annonciez les vertus de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière ; vous qui autrefois n'étiez pas un peuple, et qui maintenant êtes le peuple de Dieu, vous qui n'aviez pas obtenu miséricorde, et qui maintenant avez obtenu miséricorde. »
Ce texte cite directement Exode 19,5-6 et Osée 2,23, appliquant aux communautés chrétiennes (composées en grande partie de nations) les titres d'honneur qui définissaient Israël. Cette application est théologiquement audacieuse et soulève des questions sur la relation entre Israël et l'Église que Paul traitera plus longuement en Romains 9-11.
Les titres énumérés reprennent et précisent ceux d'Exode 19 :
a) Race élue (genos eklekton) : l'élection collective, fondement de l'identité du peuple.
b) Sacerdoce royal (basileion hierateuma) : vocation sacerdotale de médiation pour le monde et de royauté spirituelle dans le service.
c) Nation sainte (ethnos hagion) : la sainteté comme mode d'être du peuple, sa mise à part pour Dieu.
d) Peuple acquis (laos eis peripoiêsin) : la propriété précieuse de Dieu, reprise de la segullah hébraïque.
La finalité est explicitement missionnaire : « afin que vous annonciez les vertus (aretai) de celui qui vous a appelés ». Le peuple de Dieu existe pour le témoignage.
4. Paul : le peuple de Dieu et la question d'Israël
Romains 9,24-26
« C'est nous qu'il a appelés, nous qu'il a appelés non seulement d'entre les Juifs, mais aussi d'entre les nations. Comme il le dit aussi dans Osée : J'appellerai mon peuple celui qui n'était pas mon peuple, et bien-aimée celle qui n'était pas la bien-aimée. Et il arrivera que dans le lieu où on leur disait : Vous n'êtes pas mon peuple, là ils seront appelés fils du Dieu vivant. »
Paul cite Osée 2,23 pour justifier l'appel des nations dans le peuple de Dieu. Ce qui avait été prononcé sur Israël est appliqué aux nations : elles aussi peuvent devenir « mon peuple », « bien-aimée ». L'élection de Dieu n'est pas captive des frontières ethniques d'Israël.
Romains 9,6-8
« Cependant, la parole de Dieu n'est pas tombée à terre. Car tous ceux qui descendent d'Israël ne sont pas Israël ; et, pour être la descendance d'Abraham, ils ne sont pas tous enfants d'Abraham ; mais c'est par Isaac que tu auras une descendance, c'est-à-dire que ce ne sont pas les enfants de la chair qui sont enfants de Dieu, mais que ce sont les enfants de la promesse qui sont regardés comme la descendance. »
Paul opère ici une distinction fondamentale entre Israël selon la chair et Israël selon la promesse. L'appartenance au peuple de Dieu n'est pas déterminée par la naissance biologique mais par la promesse et la foi. Cette distinction prépare l'argumentation sur l'inclusion des nations dans le peuple.
Romains 11,1-2 ; 11-12 ; 25-29
« Je dis donc : Dieu a-t-il rejeté son peuple ? Loin de là ! Car je suis moi-même Israélite, de la descendance d'Abraham, de la tribu de Benjamin. Dieu n'a pas rejeté son peuple, qu'il a connu d'avance. » (v. 1-2)
« Je dis donc : Ont-ils bronché pour tomber ? Loin de là ! Mais c'est par leur faute que le salut est parvenu aux nations, pour exciter leur jalousie. Or si leur faute est une richesse pour le monde, et si leur diminution est une richesse pour les nations, combien plus leur retour en grand nombre ! » (v. 11-12)
« Je ne veux pas, frères, que vous ignoriez ce mystère, afin que vous ne vous regardiez pas vous-mêmes comme sages : l'endurcissement d'une partie d'Israël durera jusqu'à ce que la totalité des nations soit entrée ; et ainsi tout Israël sera sauvé, selon qu'il est écrit : Le libérateur viendra de Sion, et il détournera de Jacob les impiétés. [...] En ce qui concerne l'Évangile, ils sont ennemis à cause de vous ; mais en ce qui concerne l'élection, ils sont bien-aimés à cause des pères ; car les dons et l'appel de Dieu sont irrévocables. » (v. 25-29)
Paul affirme avec force que Dieu n'a pas rejeté son peuple (11,1-2). L'élection d'Israël est irrévocable (11,29). Le mystère de l'endurcissement partiel d'Israël est au service du salut des nations, et le salut des nations est au service de la jalousie et du salut final d'Israël. La théologie du peuple de Dieu chez Paul est une théologie de la dialectique et du mystère, non d'une substitution simple.
Galates 3,26-29
« Car vous êtes tous fils de Dieu par la foi en Jésus-Christ ; vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme ; car vous êtes tous un en Jésus-Christ. Et si vous êtes à Christ, vous êtes donc la descendance d'Abraham, héritiers selon la promesse. »
En Christ, toutes les frontières qui divisaient l'humanité sont abattues. L'appartenance au peuple de Dieu ne passe plus par la circoncision ou la loi, mais par la foi et le baptême. Tous ceux qui sont en Christ sont la descendance d'Abraham, héritiers de la promesse. Le peuple de Dieu devient universellement accessible.
Galates 6,16
« Que la paix et la miséricorde soient sur tous ceux qui suivront cette règle, et sur l'Israël de Dieu ! »
L'expression « Israël de Dieu » dans ce contexte est débattue entre les exégètes : désigne-t-elle l'Église (le nouvel Israël) ou les Juifs croyants en Christ ? Quelle que soit l'interprétation, elle témoigne de la conscience que l'Église partage quelque chose de fondamental avec Israël dans l'identité du peuple de Dieu.
Éphésiens 2,11-19
« C'est pourquoi, vous les nations dans la chair [...], vous étiez en ce temps-là sans Christ, privés du droit de cité en Israël, étrangers aux alliances de la promesse, sans espérance et sans Dieu dans le monde. Mais maintenant, en Jésus-Christ, vous qui étiez loin, vous avez été rapprochés par le sang de Christ. [...] Ainsi donc, vous n'êtes plus des étrangers ni des gens du dehors ; mais vous êtes concitoyens des saints, gens de la maison de Dieu. »
La thématique de l'inclusion des nations dans le peuple de Dieu atteint ici son expression la plus forte. Autrefois « étrangers aux alliances », les nations sont désormais « concitoyens des saints » — membres du même peuple. La métaphore politique (droit de cité, concitoyens) renforce la métaphore ecclésiologique.
5. L'Apocalypse : le peuple de Dieu dans la vision eschatologique
Apocalypse 5,9-10
« Ils chantaient un cantique nouveau, disant : Tu es digne de prendre le livre et d'en ouvrir les sceaux ; car tu as été immolé, et tu as racheté pour Dieu par ton sang des hommes de toute tribu, de toute langue, de tout peuple et de toute nation ; et tu en as fait pour notre Dieu un royaume et des prêtres, et ils règneront sur la terre. »
L'Apocalypse universalise le peuple de Dieu : il est composé de « toute tribu, langue, peuple et nation ». Le rachat par le sang du Christ constitue ce peuple de la même manière que le sang de l'alliance avait constitué Israël au Sinaï. La vocation sacerdotale et royale d'Exode 19 est reprise et accomplie.
Apocalypse 7,9-10
« Après cela, je regardai, et voici une grande foule, que personne ne pouvait compter, de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue. Ils se tenaient devant le trône et devant l'agneau, revêtus de robes blanches, et des palmes dans leurs mains. Ils criaient d'une voix forte, disant : Le salut est à notre Dieu qui est assis sur le trône, et à l'agneau ! »
La vision eschatologique du peuple de Dieu est celle d'une foule innombrable, rassemblée de toute l'humanité, dans la louange devant le trône. Le peuple de Dieu trouve son accomplissement dans la doxologie éternelle.
Apocalypse 21,3
« J'entendis du trône une forte voix qui disait : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes ! Il habitera avec eux, et ils seront son peuple, et Dieu lui-même sera avec eux, il sera leur Dieu. »
La formule d'alliance — « ils seront son peuple et il sera leur Dieu » — résonne une dernière fois dans la vision eschatologique. Elle encadre toute l'histoire du salut depuis la Genèse jusqu'à la Jérusalem céleste. Ce qui avait été promis à Abraham, réalisé partiellement au Sinaï et dans l'Exode, accompli en Christ, trouve ici son achèvement dans la demeure de Dieu avec les siens pour l'éternité.
6. L'épître aux Hébreux : le peuple pèlerin
Hébreux 4,9 ; 11,13-16
« Il reste donc un repos de sabbat pour le peuple de Dieu. » (4,9)
« C'est dans la foi qu'ils sont tous morts, sans avoir obtenu les choses promises ; mais ils les ont vues de loin et saluées, reconnaissant qu'ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre. Ceux qui parlent ainsi montrent qu'ils cherchent une patrie. [...] Mais ils désiraient une meilleure patrie, c'est-à-dire une patrie céleste. C'est pourquoi Dieu n'a pas honte d'être appelé leur Dieu : car il leur a préparé une cité. » (11,13-16)
L'épître aux Hébreux développe la théologie du peuple de Dieu comme peuple en pèlerinage. Comme Israël dans le désert, le peuple de Dieu dans le Nouveau Testament est un peuple en marche, qui ne s'est pas encore établi dans sa demeure définitive, qui vit par la foi et non par la vue, qui tend vers le repos eschatologique. Cette dimension pèlerine est fondamentale pour comprendre la condition de l'Église dans le monde.
Hébreux 8,10 ; 10,30
« Car voici l'alliance que j'établirai avec la maison d'Israël, après ces jours-là, dit le Seigneur : Je mettrai mes lois dans leur esprit, je les écrirai dans leur cœur ; je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. » (8,10 — citant Jr 31,33)
L'épître aux Hébreux cite longuement Jérémie 31 pour montrer que la nouvelle alliance, accomplie par le Christ, est la réalisation de la promesse de la Loi écrite dans les cœurs. Le peuple de la nouvelle alliance est un peuple intérieurement renouvelé.
7. Tite 2,14
« Il s'est donné lui-même pour nous, afin de nous racheter de toute iniquité, et de se faire un peuple qui lui appartienne, purifié et ardent à faire le bien. »
La mort rédemptrice du Christ a pour but de « se faire un peuple qui lui appartienne » — reprenant la terminologie de la propriété précieuse (periousios, correspondant à la segullah hébraïque). Le Christ est lui-même l'auteur de la constitution du peuple par son sacrifice.
III. La signification théologique
1. L'élection : grâce souveraine et responsabilité
La notion de peuple de Dieu est inséparable de celle d'élection. Être peuple de Dieu, c'est être élu — choisi, appelé, mis à part. Mais comme le souligne fortement le Deutéronome, cette élection n'est fondée sur aucun mérite (Dt 7,7-8 ; 9,4-6). Elle est l'expression de l'amour souverain et gratuit de Dieu.
L'élection comporte une responsabilité proportionnelle. Amos 3,2 : « Vous seuls j'ai connus parmi toutes les familles de la terre ; c'est pourquoi je vous demanderai compte de toutes vos iniquités. » La connaissance intime de Dieu (yada') engage une responsabilité morale et cultuelle unique. L'élection n'est pas un privilège confortable mais une vocation exigeante.
2. L'alliance : relation et fidélité
Le peuple de Dieu est constitué par l'alliance (berît / diathêkê). L'alliance n'est pas un contrat synallagmatique entre égaux ; c'est un engagement engagé par Dieu en faveur d'un peuple qui lui répond par la foi et l'obéissance. La fidélité de Dieu (hébreu : hesed, emet) est le fondement inébranlable de l'alliance, même lorsque le peuple est infidèle. Les prophètes affirment constamment que Dieu ne peut renier son alliance (Is 54,10 ; Jr 31,35-37 ; Rm 11,29 : « les dons et l'appel de Dieu sont irrévocables »).
3. La vocation missionnaire
L'élection est au service d'une mission universelle. Le peuple de Dieu n'existe pas pour lui-même mais pour être « lumière des nations » (Is 42,6 ; 49,6), pour que la bénédiction d'Abraham parvienne à toutes les familles de la terre (Gn 12,3). Cette vocation missionnaire est reprise dans le Nouveau Testament : « Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5,14) ; « Vous serez mes témoins » (Ac 1,8) ; peuple acquis « afin que vous annonciez » (1 P 2,9).
4. La sainteté comme identité
« Vous serez saints, car moi, l'Éternel votre Dieu, je suis saint » (Lv 19,2 ; 1 P 1,15-16). La sainteté du peuple n'est pas d'abord une perfection morale mais une participation à la sainteté de Dieu, une mise à part pour lui. Elle se manifeste dans toutes les dimensions de la vie — le culte, l'éthique sociale, les relations, le rapport à l'argent et aux pauvres (Lv 19 est à cet égard remarquable par sa combinaison de prescriptions cultuelles et d'exigences sociales).
5. La mémoire narrative comme identité
Le peuple de Dieu est un peuple de la mémoire. Son identité est constituée par un récit commun — l'histoire de ce que Dieu a fait pour lui. Le Seder pascal, le Shabbat, les fêtes de pèlerinage sont autant de dispositifs mémoriels par lesquels le peuple actualise cette histoire fondatrice. Dans le Nouveau Testament, la Cène (« faites ceci en mémoire de moi », Lc 22,19 ; 1 Co 11,24-25), le baptême, la prédication sont les moyens par lesquels le peuple de la nouvelle alliance garde vivante la mémoire de l'acte fondateur.
6. La catholicité du peuple
La trajectoire scripturaire va d'une élection particulière (Abraham, Israël) vers une inclusion universelle (toutes les nations, toute tribu et langue et peuple, Ap 7,9). Le peuple de Dieu est intrinsèquement catholique — universel dans sa vocation, même si son histoire commence par un appel particulier. Toute théologie du peuple de Dieu qui se replie sur elle-même en oubliant sa vocation universelle trahit sa propre nature.
À faire partie du Peuple de Dieu, tous les hommes sont appelés. C’est pourquoi ce peuple, demeurant uni et unique, est destiné à se dilater aux dimensions de l’univers entier et à toute la suite des siècles pour que s’accomplisse ce que s’est proposé la volonté de Dieu créant à l’origine la nature humaine dans l’unité, et décidant de rassembler enfin dans l’unité ses fils dispersés (cf. Jn 11, 52). C’est dans ce but que Dieu envoya son Fils dont il fit l’héritier de l’univers (cf. He 1, 2), pour être à l’égard de tous Maître, Roi et Prêtre, chef du peuple nouveau et universel des fils de Dieu. C’est pour cela enfin que Dieu envoya l’Esprit de son Fils, l’Esprit souverain et vivifant, qui est, pour l’Église entière, pour tous et chacun des croyants, le principe de leur rassemblement et de leur unité dans la doctrine des Apôtres, et la communion fraternelle, dans la fraction du pain et les prières (cf. Ac 2, 42 grec). Lumen Gentium, 13.
IV. La Relation entre Israël et l'Église
1. Les positions théologiques en présence
La question de la relation entre Israël et l'Église amène plusieurs positions :
a) La théologie de la substitution (ou supersessionnisme) : l'Église remplace Israël comme peuple de Dieu ; les promesses faites à Israël sont entièrement réalisées et transférées à l'Église. Cette position, dominante dans une grande partie de l'histoire de l'Église, a été sévèrement critiquée, notamment à la lumière de la Shoah et des avancées de l'exégèse contemporaine.
b) La théologie des deux alliances : Israël et l'Église ont chacun leur alliance propre avec Dieu ; la première (Alliance du Sinaï) reste valide pour Israël ; la seconde (Alliance en Christ) est pour les nations. Cette position préserve l'irréversibilité de l'élection d'Israël mais risque de fragmenter l'unité du dessein de Dieu.
c) La théologie paulinienne de l'olivier (Rm 11,17-24) : les nations sont des branches sauvages greffées sur l'olivier qui est Israël. Elles ne portent pas l'olivier ; c'est l'olivier qui les porte. L'Église des nations est greffée sur la tige d'Israël. Cette image paulinienne préserve à la fois la priorité d'Israël et l'inclusion des nations.
d) Le « peuple de Dieu » comme catégorie inclusive : le peuple de Dieu inclut à la fois le peuple d'Israël dans son élection irréversible et l'Église rassemblée des nations. Les deux ne se substituent pas l'un à l'autre mais forment ensemble, dans une tension non encore résolue, le peuple eschatologique de Dieu.
2. La position du Concile Vatican II
Nostra Aetate (1965) marque un tournant dans la théologie catholique de la relation à Israël : « Ce qui a été commis durant la passion du Christ ne peut être imputé indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps. [...] Les Juifs ne doivent pas être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits. » Lumen Gentium 16 affirme que le peuple juif reste « très cher à Dieu » en raison des promesses. Ces affirmations conciliaires ouvrent une nouvelle ère dans la théologie chrétienne de l'élection.
3. Romains 11 comme clé d'interprétation
Romains 11 demeure le texte normatif pour penser la relation Israël-Église. Paul y affirme : (1) Dieu n'a pas rejeté son peuple (v. 1) ; (2) il existe un reste élu selon la grâce (v. 5) ; (3) l'endurcissement partiel d'Israël est au service du salut des nations (v. 11-12) ; (4) le salut des nations provoquera la jalousie d'Israël et son salut final (v. 25-26) ; (5) les dons et l'appel de Dieu sont irrévocables (v. 29). Ce mystère dépasse la compréhension humaine et appelle à l'adoration (v. 33-36).
V. Dimensions ecclésiologiques du peuple de Dieu
1. Le sacerdoce universel
La vocation sacerdotale de l'ensemble du peuple (Ex 19,6 ; 1 P 2,9 ; Ap 1,6 ; 5,10) signifie que chaque membre du peuple peut entrer dans l'alliance de Dieu (He 4,16 ; 10,19-22) et que chacun a une responsabilité de médiation pour le monde — prier pour lui, lui offrir le témoignage de la vie sainte, annoncer les vertus de Dieu. La Réforme protestante a fait du sacerdoce universel un principe ecclésial majeur, en réaction à la sacerdotalisation exclusive du clergé. La théologie catholique distingue le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel, ordonnés l'un à l'autre et différents non de degré mais d'essence (Lumen Gentium 10).
2. Le peuple pèlerin
L'image du peuple pèlerin (He 11,13-16 ; 1 P 1,1 ; 2,11) expose la condition de l'Église dans le monde : elle n'est pas chez elle ici-bas, elle tend vers une patrie céleste. Cette conscience pèlerine préserve l'Église de tout triomphalisme et de tout conformisme au monde. Elle est « étrangère et voyageuse » (parepidêmos kai paroikos) dans le monde, non pas parce qu'elle le méprise, mais parce qu'elle en attend la transformation eschatologique.
3. Le peuple rassemblé (ekklêsia)
Le terme grec ekklêsia — traduit par « Église » — signifie littéralement « assemblée convoquée ». Il désignait dans le monde grec l'assemblée des citoyens convoqués pour délibérer. Dans la Septante (LXX), il traduit souvent l'hébreu qahal, l'assemblée d'Israël convoquée par Dieu, notamment pour l'alliance (Dt 4,10 ; 9,10 ; 18,16). L'Église est donc le peuple de Dieu en tant qu'il est convoqué, rassemblé, assemblé. Ce rassemblement a une dimension à la fois locale (l'assemblée qui se réunit en un lieu) et eschatologique (le rassemblement final de toutes choses en Christ).
Voir l'étude sur l'ekklesia4. La diversité dans le peuple
Le peuple de Dieu rassemble des personnes de toute origine, culture, langue et condition. Galates 3,28 abolit les frontières ethniques, sociales et sexuelles dans le peuple de Dieu. Cette diversité est une richesse et un signe du dessein universel de Dieu. Elle est aussi une source de tension et de conflit (comme en témoignent les lettres de Paul) que le peuple est appelé à surmonter par l'amour et l'humilité.
5. La pauvreté et la justice comme signes du peuple
La Loi d'Israël est traversée par un souci constant des pauvres, des étrangers, des veuves et des orphelins (Ex 22,21-26 ; Lv 19,9-10 ; 25 ; Dt 15,1-11). Le peuple de Dieu est défini en partie par son rapport aux vulnérables. Les prophètes dénoncent comme trahison de l'alliance tout système qui exploite les pauvres (Am 2,6-7 ; Is 1,10-17 ; Mi 6,8). Dans le Nouveau Testament, le soin des pauvres est une marque de l'appartenance au peuple de Dieu (Mt 25,31-46 ; Jc 2,14-17 ; 1 Jn 3,17-18 ; Ac 2,44-45 ; 4,32-35).
Un Peuple sacerdotal, prophétique et royal
Prêtre
Par son baptême, le chrétien devient prêtre, prophète et roi.
« Par le baptême, le Dieu tout- puissant, Père de notre Seigneur Jésus Christ t'a libéré(e) du péché et t'a fait renaître de l'eau et de l'Esprit. Toi qui fais maintenant partie de son peuple, il te marque de l'huile sainte pour que tu demeures éternellement membre de Jésus Christ, prêtre, prophète et roi. »
La mission de prêtre pour un baptisé consiste à offrir un sacrifice agréable à Dieu dans sa vie, notamment en rendant sacré le monde profane, par, d’une part sa participation à toutes activités (professionnel, associatif, familial, etc.) dans l’Esprit de Dieu, et d’autre part à la liturgie de l’Eglise, notamment l’Eucharistie.
Le Christ Seigneur, grand prêtre d’entre les hommes a fait du peuple nouveau « un Royaume, des prêtres pour son Dieu et Père ». Les baptisés, en effet, par la régénération et l’onction du Saint- Esprit, sont consacrés pour être une demeure spirituelle et un sacerdoce saint, de façon à offrir, par toutes les activités du chrétien, autant d’hosties spirituelles, en proclamant les merveilles de celui qui, des ténèbres, les a appelés à son admirable lumière. C’est pourquoi tous les disciples du Christ, persévérant dans la prière et la louange de Dieu, doivent s’offrir en victimes vivantes, saintes, agréables à Dieu, porter témoignage du Christ sur toute la surface de la terre, et rendre raison, sur toute requête, de l’espérance qui est en eux d’une vie éternelle. (Lumen gentium 10, 11).
Toutes leurs activités, leurs prières et leurs entreprises apostoliques, leur vie conjugale et familiale, leurs labeurs quotidiens, leurs détentes d’esprit et de corps, s’ils sont vécus dans l’Esprit de Dieu, et même les épreuves de la vie, pourvu qu’elles soient patiemment supportées, tout cela devient "offrandes spirituelles, agréables à Dieu par Jésus-Christ" (1 Pierre 2,5) ; et dans la célébration eucharistique ces offrandes rejoignent l’oblation du Corps du Seigneur pour être offertes en toute piété au Père. C’est ainsi que les laïcs consacrent à Dieu le monde lui-même, rendant partout à Dieu dans la sainteté de leur vie un culte d’adoration. (Lumen Gentium n° 34)
Prophète
Être prophète pour un baptisé consiste à écouter et entendre la Parole de Dieu pour l’annoncer, par des paroles ou des actes.
CEC-905 Leur mission prophétique, les laïcs l’accomplissent aussi par l’évangélisation, " c’est-à-dire l’annonce du Christ faite par le témoignage de la vie et par la parole ". Chez les laïcs, " cette action évangélisatrice (...) prend un caractère spécifique et une particulière efficacité du fait qu’elle s’accomplit dans les conditions communes du siècle " (LG 35) : Cet apostolat ne consiste pas dans le seul témoignage de la vie : le véritable apôtre cherche les occasions d’annoncer le Christ par la parole, soit aux incroyants (...), soit aux fidèles (AA 6 ; cf. AG 15).
Roi
Le service constitue la charge royale de tout baptisé, à l’exemple du Christ Serviteur, qui lava les pieds de ses disciples.
CEC-913 " Ainsi tout laïc, en vertu des dons qui lui ont été faits, constitue un témoin et en même temps un instrument vivant de la mission de l’Église elle-même ‘à la mesure du don du Christ’ (Ep 4, 7) " (LG 33).
S’engager, c’est se mettre à nu et les autres risquent de percevoir les défauts. Beethoven, qui était devenu sourd, tout d’un coup a interrompu l’exécution d’un morceau ; et il a déclaré en regardant un des musiciens : « Nous reprendrons lorsque le piccolo acceptera de jouer ». Le musicien s’excusa et avoua avoir cessé de jouer à cause d’un sentiment d’inutilité qu’il ressentait face aux instruments plus nombreux et plus gros que lui. Il pensait passer inaperçu mais il ne l’avait pas été pour le chef d’orchestre (qui, de plus, était sourd !). Même ce petit instrument était utile aux yeux du grand compositeur.
VI. Lumen Gentium et le renouveau ecclésiologique
1. Le chapitre II de Lumen Gentium
La constitution dogmatique sur l'Église du Concile Vatican II (1964) a placé le chapitre sur le « Peuple de Dieu » avant celui sur la hiérarchie — choix délibéré et significatif. En faisant du peuple de Dieu la catégorie centrale de l'ecclésiologie, le Concile affirme que l'appartenance au peuple est première et commune à tous les baptisés, avant toute distinction de ministère ou d'état de vie. L'Église est d'abord un peuple — une communauté de foi, d'espérance et de charité — avant d'être une institution.
2. La portée œcuménique
La catégorie de peuple de Dieu a une portée œcuménique considérable. Elle permet d'envisager l'appartenance au peuple à des degrés divers : les catholiques, les autres chrétiens baptisés, les Juifs, et même au-delà. Lumen Gentium 16 parle de ceux qui « n'ont pas encore reçu l'Évangile » mais qui sont ordonnés au peuple de Dieu de diverses manières. Cette ouverture œcuménique et interreligieuse est fondée sur la conviction que l'élection de Dieu est plus large que les frontières visibles de l'Église.
3. Les tensions postconciliaires
L'interprétation du « peuple de Dieu » a suscité des débats postconciliaires : certains théologiens progressistes y ont vu une légitimation de la démocratie ecclésiale et de la participation de la base aux décisions ; d'autres théologiens plus traditionnels ont insisté sur la nature surnaturelle et non politique du peuple, et sur l'autorité irréductible du ministère ordonné. La tension reste productive dès lors qu'elle ne conduit ni à un cléricalisme qui étouffe la dignité baptismale de tous, ni à un populisme qui méconnaît la structure ministérielle voulue par le Christ.
VII. Implications éthiques et pratiques
1. L'identité reçue et non construite
Être peuple de Dieu, c'est recevoir son identité de Dieu lui-même, non la construire par ses propres mérites ou performances. Cette logique de la grâce libère de l'anxiété identitaire et du repli communautaire défensif. Le peuple de Dieu peut s'ouvrir au monde et à l'autre sans craindre de perdre son identité, parce que celle-ci est fondée sur l'inébranlable élection de Dieu.
2. La responsabilité prophétique
Le peuple de Dieu hérite de la vocation prophétique d'Israël : dire la vérité de Dieu au monde, dénoncer l'injustice, interpeller les puissants (cf. Am, Is, Jr, Mi). Cette vocation prophétique n'appartient pas seulement aux ministres ordonnés mais à l'ensemble du peuple, en vertu du sacerdoce universel et de l'onction de l'Esprit (Ac 2,17 : « vos fils et vos filles prophétiseront »).
3. La mémoire comme ressource
Le peuple de Dieu est un peuple de la mémoire. Garder vivante la mémoire de ce que Dieu a fait — dans l'histoire d'Israël, dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus, dans l'histoire de l'Église — est une ressource spirituelle et morale fondamentale. Cette mémoire nourrit l'espérance, oriente l'action et préserve de l'illusion que tout recommence toujours à zéro.
4. L'hospitalité comme vocation
« Vous ne maltraiterez pas l'étranger et vous ne l'opprimerez pas, car vous avez été étrangers dans le pays d'Égypte » (Ex 22,21 ; cf. Lv 19,33-34 ; Dt 10,19). La mémoire de l'oppression et de la délivrance engage le peuple de Dieu à une hospitalité concrète envers les étrangers et les vulnérables. Cette éthique de l'hospitalité est reprise dans le Nouveau Testament (He 13,2 : « N'oubliez pas l'hospitalité, car c'est en la pratiquant que quelques-uns ont logé des anges sans le savoir » ; Mt 25,35 : « J'étais étranger et vous m'avez recueilli »).
5. L'unité du peuple
Comme l'unité du corps du Christ, l'unité du peuple de Dieu est à la fois un don et une tâche. Elle est un don — car il n'y a qu'un seul peuple de Dieu, convoqué par un seul Seigneur. Elle est une tâche — car les divisions, les schismes et les hérésies contredisent la nature même du peuple unique. Jean 17,21 et Éphésiens 4,3 (« vous efforçant de conserver l'unité de l'Esprit par le lien de la paix ») expriment l'urgence de cette tâche.
Que veut dire être « Peuple de Dieu » ? Tout d’abord cela veut dire que Dieu n’appartient pas de manière propre à aucun peuple ; parce que c’est Lui qui nous appelle, nous convoque, nous invite à faire partie de son peuple, et cette invitation est adressée à tous, sans distinction, parce que la miséricorde de Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Tm 2, 4). Jésus ne dit pas aux apôtres ni à nous de former un groupe exclusif, un groupe d’élite. Jésus dit : allez et faites de tous les peuples des disciples (cf. Mt 28, 19). Saint Paul affirme que dans le peuple de Dieu, dans l’Église, « il n’y a ni juif ni grec... car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Gal 3, 28). Je voudrais dire aussi à qui se sent éloigné de Dieu et de l’Église, à qui est craintif ou indifférent, à qui pense ne pouvoir jamais changer : le Seigneur t’appelle toi aussi à faire partie de son peuple et il le fait avec beaucoup de respect et d’amour ! Il nous invite à faire partie de ce peuple, peuple de Dieu.
Comment devient-on membre de ce peuple ? Ce n’est pas à travers la naissance physique, mais à travers une nouvelle naissance. Dans l’Évangile, Jésus dit à Nicodème qu’il faut naître d’en haut, de l’eau et de l’Esprit pour entrer dans le Royaume de Dieu (cf. Jn 3, 3-5). C’est à travers le Baptême que nous sommes introduits dans ce peuple, à travers la foi dans le Christ, don de Dieu qui doit être nourri et qu’il faut faire croître toute notre vie. Demandons-nous: comment puis-je faire grandir la foi que j’ai reçue de mon Baptême ? Comment puis-je faire croître cette foi que j’ai reçue et que le peuple de Dieu possède ?
L’autre question. Quelle est la loi du Peuple de Dieu ? C’est la loi de l’amour, amour pour Dieu et amour pour le prochain selon le commandement nouveau que nous a laissé le Seigneur (cf. Jn 13, 34).
Quelle mission a ce peuple ? Celle d’apporter dans le monde l’espérance et le salut de Dieu: être le signe de l’amour de Dieu qui appelle tous à l’amitié avec Lui; être le levain qui fait fermenter toute la pâte, le sel qui donne du goût et qui préserve de la corruption, être une lumière qui illumine.
Pape François, Audience générale du 12 juin 2013.
VIII. Synthèse théologique
La notion de peuple de Dieu permet de :
1. Inscrire l'Église dans la longue durée du dessein de Dieu, depuis Abraham jusqu'à la Jérusalem céleste, sans rupture ni substitution simple mais dans la continuité d'une élection et d'une fidélité divines qui dépassent tout calcul humain.
2. Affirmer la dignité égale et fondamentale de tous les baptisés avant toute distinction de ministère, de culture ou de condition sociale — dignité fondée sur l'élection et le baptême, non sur le mérite.
3. Articuler l'identité et la mission : le peuple est élu pour témoigner, bénir, illuminer — il n'existe pas pour lui-même mais pour le monde.
4. Maintenir ouverte la question d'Israël dans une fidélité au mystère de l'élection irréversible, contre tout antisémitisme et tout supersessionnisme triomphaliste.
5. Orienter le peuple vers son accomplissement eschatologique — le rassemblement de la foule innombrable de toute tribu, langue, peuple et nation devant le trône de l'Agneau.
6. Engager une éthique de la justice, de l'hospitalité et de la responsabilité prophétique dans le monde.
Conclusion
La théologie de l'Église comme peuple de Dieu est d'une profondeur et d'une richesse inépuisables. Elle traverse toute la Scripture, de la vocation d'Abraham à la vision apocalyptique, et elle continue d'interpeller l'Église dans ses tentations récurrentes : le repli identitaire, le cléricalisme, le triomphalisme, l'oubli d'Israël, le désengagement du monde. Elle rappelle que l'Église n'est pas une institution parmi d'autres, mais la communauté que le Dieu vivant s'est constituée à travers les siècles pour être le signe et l'instrument de son amour pour l'humanité tout entière.
Elle invite à une double fidélité : fidélité à la mémoire — de l'Exode, de la Croix, de la Résurrection — et fidélité à l'espérance — du rassemblement eschatologique de tous les peuples dans la demeure de Dieu. Entre mémoire et espérance, le peuple de Dieu marche, pèlerin et témoin, dans l'histoire.
