Formation théologique

Étude biblique et théologique

La naissance de l'ekklesia

De l'annonce du Royaume à la naissance de l'Église : l'ekklesia du Christ dans le Nouveau Testament

L'étude consacrée à l'ekklesia dans l'Ancien Testament a montré comment la notion d'assemblée convoquée par Dieu (qahal), le sacerdoce, les fêtes liturgiques, structurent toute la vie religieuse d'Israël et préparent l'avènement d'une réalité nouvelle. Le Nouveau Testament accomplit cette préparation sans la nier : l'Église ne se substitue pas à Israël de l'extérieur, elle se présente comme l'Israël eschatologique rassemblé autour du Messie. Cette étude retrace les étapes principales de cette naissance : l'intention de Jésus lui-même, l'événement fondateur de la Pentecôte, la première communauté de Jérusalem, la crise et l'ouverture aux nations, puis les grandes synthèses ecclésiologiques de Paul, de Luc et de Jean.

On y retrouvera, transposées et accomplies, les catégories étudiées précédemment : la convocation divine, la médiation sacerdotale, le sacrifice, la présence de Dieu, la sainteté et la pureté — désormais centrées non plus sur un lieu (Temple) mais sur une personne (le Christ) et sur un corps (l'Église, corps du Christ).

I Jésus et l'ekklesia : le Royaume et le rassemblement d'Israël

1. La prédication du Royaume : un acte de rassemblement

Le ministère de Jésus ne commence pas par la fondation d'une institution, mais par l'annonce du Règne de Dieu (basileia tou Theou) : « Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche. Repentez-vous, et croyez à la bonne nouvelle » (Mc 1,15). Cette prédication prend d'emblée une dimension communautaire : Jésus appelle des disciples (Mc 1,16-20), constitue un groupe des Douze (Mc 3,13-19), et parcourt la Galilée en s'adressant aux « brebis perdues de la maison d'Israël » (Mt 10,6 ; 15,24). Le choix du nombre douze n'est pas anodin : il évoque directement les douze tribus d'Israël, et signifie que Jésus entend rassembler — ou re-rassembler — la totalité du peuple de Dieu.

Le théologien Gerhard Lohfink a montré que cette intention de rassemblement est au cœur du ministère de Jésus : il ne s'agit pas d'abord de fonder une secte séparée, mais de constituer, au sein d'Israël, le noyau du véritable Israël eschatologique — le « reste » fidèle annoncé par les prophètes (Is 10,20-22 ; Mi 2,12), appelé à devenir, par la mission, le germe d'un rassemblement universel.

2. « Tu es Pierre » : la première occurrence du mot ekklesia

« Tu es heureux, Simon, fils de Jonas ; car ce ne sont pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela, mais c'est mon Père qui est dans les cieux. Et moi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle. » (Mt 16,17-18)

Cette parole de Jésus, unique dans les évangiles synoptiques pour son emploi explicite du mot ekklesia, intervient dans un contexte précis : Pierre vient de confesser, à Césarée de Philippe, l'identité messianique de Jésus (« Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », Mt 16,16). C'est en réponse à cette confession que Jésus annonce la construction de son ekklesia, fondée sur Pierre (« cette pierre », jeu de mots sur Petros/petra), et promet sa victoire sur les puissances de la mort (« les portes du séjour des morts »).

Le verbe employé — « je bâtirai » (oikodomêsô) — est un verbe de construction, qui évoque immédiatement le vocabulaire du Temple. Jésus ne dit pas qu'il rassemblera une assemblée au sens d'un événement ponctuel, mais qu'il édifiera une structure durable, dont Pierre est la pierre de fondation. Cette image architecturale sera reprise et développée par Paul (1 Co 3,9-11 ; Ep 2,19-22) et par 1 P 2,4-8, où les croyants eux-mêmes deviennent les « pierres vivantes » de cet édifice spirituel.

3. La seconde occurrence : la communauté locale comme lieu de réconciliation

« Si ton frère a péché, va et reprends-le, seul à seul ; s'il t'écoute, tu as gagné ton frère. S'il ne t'écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes, [...] s'il refuse de les écouter, dis-le à l'Église ; et s'il refuse aussi d'écouter l'Église, qu'il soit pour toi comme un païen et un publicain. » (Mt 18,15-17)

Cette seconde occurrence matthéenne du mot ekklesia désigne non plus l'Église universelle mais la communauté locale de disciples, investie d'une autorité de discernement et de réconciliation fraternelle. Le verset suivant (Mt 18,18 : « tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel ») confère à cette communauté un pouvoir qui était auparavant celui des autorités religieuses d'Israël (cf. Mt 16,19, formule identique adressée à Pierre). L'ekklesia matthéenne est donc à la fois universelle (l'Église que le Christ édifie sur Pierre) et locale (la communauté concrète des disciples réunis).

4. La Dernière Cène : le nouveau sacrifice et la nouvelle alliance

« Pendant qu'ils mangeaient, Jésus prit du pain ; et, après avoir rendu grâces, il le rompit, et le leur donna, en disant : Prenez, mangez, ceci est mon corps. Il prit ensuite une coupe ; et, après avoir rendu grâces, il la leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : Ceci est mon sang, le sang de l'alliance, qui est répandu pour beaucoup. » (Mc 14,22-24)

Lors du dernier repas, célébré dans le cadre liturgique de la Pâque juive (cf. la première étude sur les fêtes de pèlerinage), Jésus institue un rite nouveau qui reprend et transforme la théologie sacrificielle vétérotestamentaire étudiée précédemment : le sang versé « pour beaucoup » évoque directement le sang de l'alliance du Sinaï (Ex 24,8) et le sang expiatoire du hattat et du Yom Kippour. Ce repas devient le rite fondateur de l'assemblée chrétienne — le repas autour duquel l'ekklesia se rassemblera désormais (1 Co 11,23-26 ; Ac 2,42 : « la fraction du pain »).

II La Pentecôte : naissance visible de l'Église (Actes 2)

1. Le cadre liturgique : Shavouot accompli

L'étude précédente a montré que la fête de Shavouot (Pentecôte juive), célébrée cinquante jours après Pessah, commémorait à la fois les premiers fruits de la récolte et le don de la Torah au Sinaï. C'est précisément ce jour que Luc choisit pour situer l'événement fondateur de l'Église :

« Le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble dans le même lieu. Tout à coup il vint du ciel un bruit comme celui d'un vent impétueux, et il remplit toute la maison où ils étaient assis. Des langues, semblables à des langues de feu, leur apparurent, séparées les unes des autres, et se posèrent sur chacun d'eux. Et ils furent tous remplis du Saint-Esprit, et se mirent à parler en d'autres langues, selon que l'Esprit leur donnait de s'exprimer. » (Ac 2,1-4)

Le parallèle avec le Sinaï est volontaire et significatif : de même que Dieu était descendu sur la montagne au milieu du feu et du tonnerre pour donner la Torah au qahal d'Israël (Ex 19,16-18), l'Esprit descend désormais sur l'assemblée des disciples au milieu du feu et du vent, non pour graver une loi sur des tables de pierre, mais pour l'écrire dans les cœurs (cf. Jr 31,33 ; 2 Co 3,3). La Pentecôte chrétienne est ainsi présentée comme l'accomplissement et le dépassement du don de la Loi au Sinaï — le même événement fondateur (yom haqqahal, « le jour de l'assemblée », Dt 9,10), désormais universalisé.

2. Le don des langues : inversion de Babel et universalité du qahal

« Or, il y avait à Jérusalem des Juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel. [...] Ils étaient tous dans l'étonnement et la confusion ; et ils se disaient les uns aux autres : Que veut dire ceci ? [...] Parthes, Mèdes, Élamites, ceux qui habitent la Mésopotamie, la Judée, la Cappadoce, le Pont, l'Asie, la Phrygie, la Pamphylie, l'Égypte, le territoire de la Libye voisine de Cyrène, et ceux qui sont venus de Rome, Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes, comment les entendons-nous parler dans nos langues des merveilles de Dieu ? » (Ac 2,5.12.9-11)

Le miracle des langues réunit, dans une seule compréhension, des représentants de « toutes les nations sous le ciel ». L'épisode fait écho, par contraste, au récit de Babel (Gn 11,1-9), où la confusion des langues sanctionnait l'orgueil humain et dispersait les peuples. À la Pentecôte, l'Esprit ne supprime pas la diversité des langues — chacun entend dans sa propre langue —, mais il rend cette diversité transparente à une seule annonce : « les merveilles de Dieu ». L'ekklesia naissante porte ainsi, dès son premier instant, une vocation universelle qui dépasse les limites ethniques d'Israël, tout en s'enracinant dans le qahal israélite (les auditeurs sont « des Juifs pieux » et des « prosélytes »).

Voir l'étude sur Babel et Pentecôte

3. Le discours de Pierre et la première conversion massive

« Ayant entendu ce discours, ils eurent le cœur vivement touché, et ils dirent à Pierre et aux autres apôtres : Frères, que ferons-nous ? Pierre leur dit : Repentez-vous, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ, pour le pardon de vos péchés ; et vous recevrez le don du Saint-Esprit. [...] Ceux qui acceptèrent sa parole furent baptisés ; et, ce jour-là, le nombre des disciples s'augmenta d'environ trois mille âmes. » (Ac 2,37-38.41)

Le premier discours public de l'Église est une relecture de l'Écriture (citation de Joël 3 et du Psaume 16 et 110) qui interprète les événements récents — mort, résurrection, exaltation de Jésus, effusion de l'Esprit — comme l'accomplissement des promesses faites à Israël. La réponse attendue est double : la conversion (metanoia) et le baptême — rite qui, comme on l'a vu dans l'étude sur la pureté, s'enracine dans la pratique juive de l'immersion purificatrice (tevilah), mais qui reçoit ici un sens nouveau : non plus purification rituelle répétée, mais incorporation unique et définitive dans le corps du Christ « au nom de Jésus-Christ ».

III La première communauté de Jérusalem : vie et institutions

1. Le sommaire des Actes : les quatre piliers

Présentation des trois sommaires

Actes 2,42-47 Actes 4,32-35 Actes 5,12-16
42 Ils étaient assidus à l'enseignement des apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. 32 La multitude de ceux qui étaient devenus croyants n'avait qu'un cœur et qu'une âme et nul ne considérait comme sa propriété l'un quelconque de ses biens, au contraire, ils mettaient tout en commun. 12 Beaucoup de signes et de prodiges s'accomplissaient dans le peuple par la main des apôtres. Ils se tenaient tous, unanimes, sous le portique de Salomon.
43 La crainte gagnait tout le monde : beaucoup de prodiges et de signes s'accomplissaient par les apôtres. 33 Une grande puissance marquait le témoignage rendu par les apôtres à la résurrection du Seigneur Jésus et une grande grâce était à l'œuvre chez eux tous. 13 Mais personne d'autre n'osait s'agréger à eux ; le peuple faisait pourtant leur éloge.
44 Tous ceux qui étaient devenus croyants étaient unis et mettaient tout en commun. 34 Nul parmi eux n'était indigent : en effet ceux qui se trouvaient possesseurs de terrains ou de maisons les vendaient, apportaient le prix des biens qu'ils avaient cédés. 14 Des multitudes de plus en plus nombreuses d'hommes et de femmes se ralliaient, par la foi, au Seigneur.
45 Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, pour en partager le prix entre tous, selon les besoins de chacun. 35 Ils le déposaient aux pieds des apôtres. Chacun en recevait une part selon ses besoins. 15 On en venait à sortir les malades dans les rues, on les plaçait sur des lits ou des civières, afin que Pierre, au passage, touche au moins l'un ou l'autre de son ombre.
46 Unanimes, ils se rendaient chaque jour assidûment au Temple ; ils rompaient le pain à domicile, prenant leur nourriture dans l'allégresse et la simplicité de cœur. 16 La multitude accourait aussi des localités voisines de Jérusalem, portant des malades et des gens que tourmentaient des esprits impurs, et tous étaient guéris.
47 Ils louaient Dieu et trouvaient un accueil favorable auprès du peuple tout entier. Et le Seigneur adjoignait chaque jour à la communauté ceux qui trouvaient le salut.

Le premier sommaire décrit quatre pratiques fondatrices de la vie communautaire : l'enseignement apostolique (didachê), la communion fraternelle (koinônia), la fraction du pain (klasis tou artou — l'Eucharistie), et les prières (proseuchai, probablement les heures de prière juives). Remarquablement, la première communauté continue de fréquenter le Temple (« tous les jours [...] au temple ») : la rupture avec les institutions juives n'est ni immédiate ni totale. L'ekklesia naissante se vit d'abord comme un mouvement de renouveau à l'intérieur du judaïsme, centré sur la personne de Jésus ressuscité, mais ne rompant pas avec le culte du Temple ni avec la Loi.

2. La mise en commun des biens

« Tous ceux qui croyaient étaient dans le même lieu, et ils avaient tout en commun. Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, et ils en partageaient le produit entre tous, selon les besoins de chacun. » (Ac 2,44-45 ; cf. Ac 4,32-35)

La mise en commun des biens, présentée comme un signe de l'unité de cœur (kardia mia kai psychê mia, Ac 4,32) de la première communauté, a souvent été lue comme un écho de l'idéal vétérotestamentaire du Jubilé et de l'année sabbatique (Lv 25), où l'égalité économique du peuple devant Dieu trouve une expression concrète. Cette pratique, attestée également dans certains groupes esséniens contemporains (cf. les manuscrits de Qumrân, Règle de la Communauté 1QS VI), n'est pas présentée par Luc comme une règle obligatoire universelle, mais comme un signe eschatologique : l'irruption du Royaume de Dieu transforme déjà les rapports sociaux au sein de l'assemblée.

3. L'institution des Sept et la première crise interne

« En ce temps-là, le nombre des disciples augmentant, les Hellénistes murmurèrent contre les Hébreux, parce que leurs veuves étaient négligées dans la distribution qui se faisait chaque jour. [...] Les douze, ayant assemblé la multitude des disciples, dirent : [...] Choisissez parmi vous, frères, sept hommes, de qui l'on rende un bon témoignage, qui soient pleins d'Esprit-Saint et de sagesse, et que nous chargerons de cet emploi. » (Ac 6,1.3)

Cet épisode révèle, dès les premières années, des tensions internes à la communauté entre « Hébreux » (juifs de langue araméenne, attachés au Temple et à la tradition palestinienne) et « Hellénistes » (juifs de la diaspora, de langue grecque). La solution apostolique — l'institution de Sept (dont Étienne et Philippe), par imposition des mains et prière (Ac 6,6) — constitue le premier exemple d'une structuration ministérielle distincte de celle des Douze, et préfigure le développement ultérieur des ministères diaconaux. Le martyre d'Étienne qui s'ensuit (Ac 7) provoque la première dispersion de la communauté hors de Jérusalem (Ac 8,1), qui sera, paradoxalement, le moteur de l'expansion missionnaire.

IV L'ouverture aux nations : de Corneille au concile de Jérusalem

1. La vision de Pierre et la conversion de Corneille (Ac 10)

« Il vit le ciel ouvert, et un objet semblable à une grande nappe attachée par les quatre coins, qui descendait et s'abaissait vers la terre, et où se trouvaient tous les quadrupèdes et les reptiles de la terre et les oiseaux du ciel. Une voix lui dit : Lève-toi, Pierre, tue et mange. Mais Pierre dit : Arrête, Seigneur, car je n'ai jamais rien mangé de souillé ni d'impur. Et pour la deuxième fois la voix se fit encore entendre : Ce que Dieu a déclaré pur, ne le regarde pas comme souillé. » (Ac 10,11-15)

Cette vision constitue le moment théologique charnière où la distinction pur/impur, étudiée en détail dans la première partie de cette série, est explicitement levée par une parole divine adressée à Pierre lui-même. La vision ne porte pas seulement sur les aliments : elle est immédiatement appliquée par Pierre aux personnes — « Dieu m'a appris à ne regarder aucun homme comme souillé et impur » (Ac 10,28) — et conduit à l'entrée dans la maison du centurion romain Corneille, puis à son baptême avec toute sa maison (Ac 10,44-48), sans circoncision préalable.

2. Le concile de Jérusalem (Ac 15)

« Il a été convenu, d'un commun accord, [...] que le Saint-Esprit et nous-mêmes avons décidé de ne vous imposer aucun fardeau de plus, sinon ces choses-là nécessaires : c'est de vous abstenir des viandes sacrifiées aux idoles, du sang, des animaux étouffés, et de l'impudicité. » (Ac 15,25.28-29)

Le « concile » de Jérusalem (vers 48-50 ap. J.-C.) est la première assemblée délibérative de l'Église, réunissant apôtres et anciens, pour trancher la question décisive : les croyants venus des nations doivent-ils observer la Loi mosaïque, en particulier la circoncision ? La décision retenue — quatre prescriptions minimales, dont l'interdiction du sang, qui reprend directement Lv 17,10-14 étudiée précédemment — manifeste une continuité sélective avec la Torah : certaines prescriptions (circoncision, lois alimentaires détaillées) sont levées, d'autres (interdiction du sang, de l'idolâtrie, de l'impudicité) sont maintenues comme expression d'une morale universelle. Ce concile est le prototype de toute l'histoire conciliaire ultérieure de l'Église : une assemblée (ekklesia) qui délibère, sous la conduite de l'Esprit (« il a semblé bon à l'Esprit Saint et à nous », Ac 15,28), pour discerner la volonté de Dieu pour la communauté.

V L'ecclésiologie de Paul : corps du Christ, temple de l'Esprit, sacerdoce universel

1. L'Église, corps du Christ

« Vous êtes le corps de Christ, et vous êtes ses membres chacun en particulier. [...] Et Dieu a établi dans l'Église premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs, ensuite ceux qui ont le don des miracles, puis ceux qui ont le don de guérir, [...] » (1 Co 12,27-28)

L'image du corps, déployée longuement en 1 Co 12 et reprise en Rm 12,4-5 et Ep 4,1-16, constitue l'apport le plus original de Paul à l'ecclésiologie : l'Église n'est pas seulement une assemblée rassemblée par convocation (la perspective vétérotestamentaire du qahal), elle est un organisme vivant dont le Christ est la tête (Ep 1,22-23 ; Col 1,18) et dont chaque membre, par le baptême, participe organiquement à la vie du tout. Cette image permet à Paul de penser à la fois l'unité radicale de l'Église (« un seul corps », 1 Co 12,13) et la diversité légitime des fonctions (« il y a plusieurs membres », 1 Co 12,14-20).

2. Le temple de l'Esprit : déplacement de la sainteté spatiale

« Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu'un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira ; car le temple de Dieu est saint, et c'est ce que vous êtes. » (1 Co 3,16-17 ; cf. 6,19 ; 2 Co 6,16 ; Ep 2,21-22)

Cette affirmation opère un transfert radical de la catégorie de sainteté spatiale étudiée dans la deuxième partie de cette série : le Temple de Jérusalem, lieu fixe où résidait la kabod divine, est désormais identifié — non métaphoriquement mais réellement, pour Paul — à la communauté chrétienne elle-même (au pluriel, « vous » communautaire en 1 Co 3,16 ; au singulier, le corps individuel en 1 Co 6,19). La géographie sacrée du sanctuaire (parvis, lieu saint, Saint des Saints) est ainsi « habitée » par l'Esprit qui réside dans l'assemblée des croyants et dans chaque croyant. La sainteté n'est plus celle d'un lieu auquel on accède par degrés, mais celle d'une présence intérieure qui exige une cohérence de vie.

3. Le sacrifice spirituel et le sacerdoce des croyants

« Je vous exhorte donc, frères, par les compassions de Dieu, à offrir vos corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu, ce qui sera de votre part un culte raisonnable. » (Rm 12,1)

Cette formule, qui prolonge le mouvement de spiritualisation du sacrifice déjà observé dans les Psaumes et les prophètes (Ps 51,17-19 ; Os 6,6), applique aux croyants eux-mêmes le vocabulaire technique du culte lévitique (thysia, « sacrifice » ; logikên latreian, « culte/service raisonnable », terme de la même famille qu'avodah). Le « sacrifice vivant » n'abolit pas le sacrifice du Christ — au contraire, il en est la réponse et le fruit : c'est parce que le Christ s'est offert une fois pour toutes (Rm 3,25 ; cf. He 9-10) que les croyants peuvent désormais offrir leur existence entière comme un culte continuel, accompli non dans un sanctuaire séparé mais « dans le monde ».

4. Les épîtres pastorales : l'Église instituée, réglée, transmise

Les épîtres pastorales — 1 Timothée, 2 Timothée et Tite, adressées non à des communautés mais à des responsables ecclésiastiques — représentent un moment décisif dans l'histoire de l'ecclésiologie : celui où l'Église, passé le premier élan charismatique et apostolique, doit se doter de structures durables, de critères de discernement pour ses ministres, et d'une doctrine à transmettre fidèlement. Elles témoignent d'une Église qui a conscience d'entrer dans la durée.

a) La « maison de Dieu » comme paradigme ecclésiologique :

« Si je tarde, tu sauras comment il faut se conduire dans la maison de Dieu, qui est l'Église du Dieu vivant, colonne et soutien de la vérité. » (1 Tm 3,15)

Cette définition de l'Église comme oikos Theou — « maison de Dieu » — est le pivot théologique des pastorales. Elle reprend l'image du Temple-maison de Dieu (cf. 1 R 6 ; Is 56,7), mais la transpose à la communauté vivante des croyants. Trois affirmations s'y articulent : l'Église appartient au Dieu vivant (non à un fondateur humain) ; elle est « colonne » (stylos) et « soutien » (hedraiôma) de la vérité — ce qui lui confère une fonction d'ordre épistémologique, non seulement cultuel ou moral ; et elle implique un mode de conduite (anastrophê) proportionné à la dignité du lieu.

b) Les ministères ordonnés : épiscopes, presbytres, diacres :

« C'est une parole certaine : si quelqu'un aspire à la charge d'épiscope, il désire une belle œuvre. Il faut donc que l'épiscope soit irréprochable, mari d'une seule femme, sobre, modéré, ordonné, hospitalier, propre à l'enseignement ; qu'il ne soit pas adonné au vin, ni violent, mais doux ; qu'il ne soit pas querelleur, ni ami de l'argent. » (1 Tm 3,1-3 ; cf. Tt 1,6-9)

« C'est pour cette raison que je t'ai laissé en Crète, afin que tu mettes en ordre ce qui reste à régler, et que tu établisses des anciens (presbyterous) dans chaque ville, selon mes instructions. » (Tt 1,5)

« Que les diacres soient aussi des hommes sérieux, éloignés de la duplicité, ne se livrant pas à un grand usage du vin, ne recherchant pas des gains honteux, gardant le mystère de la foi avec une conscience pure. » (1 Tm 3,8-9)

Les pastorales attestent une structure ministérielle tripartite en voie de consolidation : l'episkopos (surveillant, évêque), les presbyteroi (anciens, prêtres) et les diakonoi (serviteurs, diacres). Les qualifications exigées de chacun sont significatives : elles mêlent des critères moraux (irréprochabilité, maîtrise de soi, rapport à l'argent et au vin), familiaux (la gestion de sa propre maison comme modèle de celle de l'Église : « car si quelqu'un ne sait pas diriger sa propre maison, comment prendra-t-il soin de l'Église de Dieu ? », 1 Tm 3,5), et doctrinaux (« attaché à la parole sûre, conforme à l'enseignement », Tt 1,9). Le ministère n'est pas une fonction technique mais une forme de vie, un témoignage.

c) La transmission de la doctrine : le dépôt (parathêkê) :

« Garde le dépôt (tên parathêkên phylaxon). Évite les discours vains et profanes, et les objections d'une gnose au faux nom. » (1 Tm 6,20)

« Toi, retiens le modèle des saines paroles que tu as entendues de moi. [...] Garde le bon dépôt par le Saint-Esprit qui habite en nous. » (2 Tm 1,13-14)

Le mot parathêkê (dépôt confié, 1 Tm 6,20 ; 2 Tm 1,12.14) est un terme juridique désignant un bien remis en garde à quelqu'un qui doit le restituer intact. Son application à la doctrine apostolique est révélatrice : la foi n'est pas une expérience spontanée recréée à chaque génération, mais une transmission fidèle d'un contenu reçu. Cette préoccupation pour la paradosis — la tradition — est l'une des contributions majeures des pastorales à l'ecclésiologie : l'Église est le gardien et le transmetteur d'une Parole qui la précède et qui la constitue.

d) La prière pour les autorités et la vocation universelle du salut :

« J'exhorte donc, avant tout, à faire des supplications, des prières, des intercessions, des actions de grâces pour tous les hommes, pour les rois et pour tous ceux qui sont en autorité, afin que nous menions une vie paisible et tranquille, en toute piété et honnêteté. Cela est bon et agréable devant Dieu notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » (1 Tm 2,1-4)

Ce texte, qui fonde la prière liturgique de l'Église pour les autorités civiles (reprise dans toutes les liturgies chrétiennes jusqu'à nos jours), articule deux affirmations décisives pour l'ecclésiologie : la vocation universelle de l'Église à intercéder « pour tous les hommes » — ce qui déploie à nouveau l'universalisme déjà présent dans la Pentecôte — et l'affirmation que Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés », qui deviendra l'un des fondements scripturaires du traité de la grâce.

e) L'imposition des mains et la transmission du ministère :

« Ne néglige pas le don de grâce qui est en toi, et qui t'a été conféré par prophétie avec l'imposition des mains de l'assemblée des anciens (presbyteriou). » (1 Tm 4,14 ; cf. 2 Tm 1,6)

L'imposition des mains (epitithêmi tas cheiras), geste hérité directement de la pratique vétérotestamentaire de consécration des lévites (Nb 8,10) et de la bénédiction sacerdotale (Lv 9,22), est attestée dans les pastorales comme le rite par lequel le charisma ministériel est conféré et transmis. Ce geste, qui sera au fondement de la théologie catholique et orthodoxe de l'ordination sacramentelle, manifeste la continuité organique entre le sacerdoce lévitique de l'Ancien Testament et le ministère ordonné de l'Église : un même geste, une même logique de transmission par investiture rituelle, mais désormais au service du Corps du Christ.

5. L'Église comme mystère et comme édifice (Éphésiens)

« Vous donc, vous n'êtes plus des étrangers, ni des gens du dehors ; mais vous êtes concitoyens des saints, gens de la maison de Dieu. Vous avez été édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus Christ lui-même étant la pierre angulaire. C'est en lui que tout l'édifice, bien coordonné, s'élève pour être un temple saint dans le Seigneur. » (Ep 2,19-21)

L'épître aux Éphésiens systématise les images antérieures (corps, temple, édifice) et y ajoute une dimension cosmique et eschatologique : l'Église est le lieu où se réalise, de manière anticipée, « le mystère » (mysterion) du dessein de Dieu, « la réunion de toutes choses en Christ, de celles qui sont dans les cieux et de celles qui sont sur la terre » (Ep 1,10). L'unité entre Juifs et païens dans une seule Église — « il a détruit le mur de séparation » (Ep 2,14), référence probable au mur séparant le parvis des nations du reste du Temple hérodien — devient le signe visible de cette réconciliation cosmique.

5. L'Église comme mystère et comme édifice (Éphésiens)

« Vous donc, vous n'êtes plus des étrangers, ni des gens du dehors ; mais vous êtes concitoyens des saints, gens de la maison de Dieu. Vous avez été édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus Christ lui-même étant la pierre angulaire. C'est en lui que tout l'édifice, bien coordonné, s'élève pour être un temple saint dans le Seigneur. » (Ep 2,19-21)

L'épître aux Éphésiens systématise les images antérieures (corps, temple, édifice) et y ajoute une dimension cosmique et eschatologique : l'Église est le lieu où se réalise, de manière anticipée, « le mystère » (mysterion) du dessein de Dieu, « la réunion de toutes choses en Christ, de celles qui sont dans les cieux et de celles qui sont sur la terre » (Ep 1,10). L'unité entre Juifs et païens dans une seule Église — « il a détruit le mur de séparation » (Ep 2,14), référence probable au mur séparant le parvis des nations du reste du Temple hérodien — devient le signe visible de cette réconciliation cosmique.

VI L'ecclésiologie de Pierre, de Jean et de l'Apocalypse

1. « Un sacerdoce royal, une nation sainte » (1 Pierre)

« Approchez-vous de lui, pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu ; et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle, un saint sacerdoce, afin d'offrir des victimes spirituelles, agréables à Dieu par Jésus-Christ. [...] Mais vous, vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis, afin que vous annonciez les vertus de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière. » (1 P 2,4-5.9)

Ce texte applique explicitement à l'Église entière les titres donnés à Israël en Ex 19,5-6 (« un royaume de prêtres, une nation sainte ») et la formule de Lv 19,2 (« soyez saints ») citée plus haut en 1 P 1,16. L'image des « pierres vivantes » édifiées en « maison spirituelle » reprend la métaphore du Temple, mais en la radicalisant : chaque croyant est lui-même pierre de construction, et l'ensemble de l'Église constitue un « saint sacerdoce » habilité à offrir des « victimes spirituelles ». La distinction entre prêtres et non-prêtres, fondamentale dans l'Ancien Testament (cf. l'épisode de Coré, Nb 16), est ainsi transformée : tous les baptisés participent désormais, par leur union au Christ, à la fonction sacerdotale — fondement de ce que la théologie catholique nommera plus tard le « sacerdoce commun des fidèles », distinct du sacerdoce ministériel institué par ailleurs (cf. Lumen Gentium n° 10).

2. La présence demeurante : « il a dressé sa tente parmi nous » (Jean)

« Et la Parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité ; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père. » (Jn 1,14)

Le verbe grec traduit par « habiter » (eskênôsen) est construit sur la racine skênê, « tente » — le même mot qui, dans la Septante, traduit l'Ohel Mo'ed, la Tente de la Rencontre étudiée dans la deuxième partie de cette série. Jean affirme ainsi que le Verbe incarné est devenu le nouveau lieu de la rencontre entre Dieu et l'humanité, et que sa « gloire » (doxa, traduction grecque de la kabod) s'est manifestée — non plus dans la nuée remplissant le sanctuaire (Ex 40,34), mais dans une personne humaine. Cette théologie de la présence trouve son point culminant dans la parole de Jésus aux Samaritains, où il annonce un culte « en esprit et en vérité » qui ne sera plus lié à un lieu (Jn 4,21-24), et dans la prophétie sur la destruction et le relèvement du « temple de son corps » (Jn 2,19-21).

3. L'Église céleste : l'Apocalypse et l'accomplissement final

« Et j'entendis du trône une forte voix qui disait : Voici, le tabernacle de Dieu avec les hommes ! Il habitera avec eux, et ils seront son peuple, et Dieu lui-même sera avec eux. Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses sont passées. [...] Je n'y vis point de temple : car le Seigneur Dieu, le Tout-Puissant, et l'Agneau, en sont le temple. » (Ap 21,3-4.22)

L'Apocalypse referme le cycle ouvert par la promesse du nom « Emmanuel » en Mt 1,23 et reprend littéralement le vocabulaire de la Tente (skênê) : la présence de Dieu « avec les hommes », annoncée et préfigurée tout au long de l'histoire d'Israël — Tente, Temple, synagogue, incarnation du Verbe — atteint son accomplissement définitif dans la Jérusalem céleste, où il n'y a plus de temple distinct, parce que Dieu et l'Agneau sont eux-mêmes, immédiatement, le lieu de toute présence et de toute communion. L'ekklesia, née comme assemblée convoquée au pied du Sinaï, achève sa trajectoire comme épouse de l'Agneau (Ap 21,2.9), assemblée éternelle de toutes les nations devant le trône (Ap 7,9).

VII Synthèse générale : continuité et accomplissement

Au terme de ce parcours en trois volets — l'ekklesia de l'Ancien Testament, le mobilier sacré de la Tente et du Temple, et la naissance de l'Église dans le Nouveau Testament — une cohérence d'ensemble se dégage. Chaque structure fondamentale de la religion d'Israël trouve, dans l'Église naissante, non son abolition mais sa transposition et son accomplissement : le qahal convoqué au Sinaï devient l'assemblée convoquée par l'Esprit à la Pentecôte ; le sacerdoce aaronide, hérité et hiérarchisé, devient le sacerdoce commun des baptisés articulé à un sacerdoce ministériel ; le sacrifice sanglant offert quotidiennement sur l'autel de bronze devient le sacrifice unique et définitif du Christ, dont les croyants font mémoire dans la fraction du pain et auquel ils s'unissent en offrant leur propre existence ; la Tente et le Temple, lieux de la présence divine fixée dans l'espace, deviennent le corps du Christ, puis le corps ecclésial, puis — dans l'attente eschatologique — la communion immédiate avec Dieu sans temple intermédiaire.

Cette continuité dans l'accomplissement est précisément ce que signifie, pour la théologie chrétienne, l'expression de saint Augustin selon laquelle l'Ancien Testament est gros du Nouveau, et le Nouveau dévoile l'Ancien : in vetere novum lateat, et in novo vetus pateat. L'ekklesia, depuis le qahal du désert jusqu'à l'Épouse de l'Agneau, est une seule et même réalité en marche — le peuple que Dieu n'a cessé de convoquer, de purifier et d'habiter, et dont l'histoire demeure ouverte tant que l'Église poursuit sur la terre son pèlerinage.

VIII Pour aller plus loin

Gerhard Lohfink, L'Église que voulait Jésus, Cerf, 1985 — étude fondamentale sur l'intention ecclésiale de Jésus et la continuité avec le qahal d'Israël.

Joseph Ratzinger, Le nouveau peuple de Dieu, trad. fr., Aubier-Montaigne, 1971 — réflexion théologique classique sur l'ecclésiologie biblique et patristique.

Raymond E. Brown, The Churches the Apostles Left Behind, Paulist Press, 1984 — sur la diversité des structures ecclésiales attestées dans le Nouveau Testament.

Jacques Dupont, Études sur les Actes des Apôtres, Lectio Divina 45, Cerf, 1967 — sur la Pentecôte, le sommaire de Ac 2,42-47 et le concile de Jérusalem.

Lucien Cerfaux, La théologie de l'Église suivant saint Paul, Cerf, 1965 — somme classique sur l'ecclésiologie paulinienne : corps du Christ, temple, peuple de Dieu.

Yves Congar, Le Mystère du Temple, Lectio Divina 22, Cerf, 1958 — sur le déplacement de la théologie du Temple vers le Christ et l'Église à travers toute l'Écriture.

Concile Vatican II, Lumen Gentium, constitution dogmatique sur l'Église, 1964, en particulier les n° 1-17 — pour la synthèse magistérielle contemporaine de l'ecclésiologie biblique.