Étude biblique et théologique
La naissance de l'ekklesia
Le sacrificateur, le prêtre et le grand prêtre : désignation et fonctions
1. Terminologie : kohen et levi
Le sacerdoce d'Israël repose sur deux termes principaux. Le premier est kohen (כֹּהֵן), qui désigne le prêtre en général — le célébrant du culte, l'officiant au sanctuaire. Son étymologie est débattue : certains le rattachent à une racine sémitique signifiant « se tenir debout devant » (quelqu'un de supérieur), ce qui correspondrail parfaitement à la fonction du prêtre qui se tient devant YHWH au service du culte. Le second terme est levi (לֵוִי), qui désigne l'appartenance à la tribu de Lévi, tribu consacrée au service du sanctuaire mais dont seule la lignée d'Aaron accède au sacerdoce proprement dit.
La distinction fondamentale est donc celle-ci : tout kohen est un lévite (il appartient à la tribu de Lévi, famille d'Aaron), mais tout lévite n'est pas kohen. Les lévites non-aaronides remplissent les fonctions auxiliaires du culte : portiers, chanteurs, gardiens du sanctuaire, assistants des prêtres (Nb 3–4 ; 18,1-7). Le terme français « sacrificateur », parfois employé dans certaines traductions protestantes, est équivalent à « prêtre » (kohen) avec une insistance sur la fonction sacrificielle.
2. L'institution aaronide : origines et légitimité
La tradition sacerdotale (P) fait remonter le sacerdoce à Aaron, frère de Moïse, et à ses fils (Ex 28–29 ; Lv 8–9). L'institution du sacerdoce est présentée comme une ordonnance divine directe : Dieu choisit Aaron et sa descendance, Moïse les consacre par un rite élaboré d'onction, d'investiture et de sacrifice. Ce récit de fondation établit trois principes durables : la légitimité du sacerdoce repose sur l'élection divine (non sur le mérite humain) ; elle se transmet par la naissance dans la lignée aaronide (hérédité sacerdotale) ; elle est conférée par un rite de consécration qui fait du prêtre un être à part, séparé du commun.
L'épisode de Coré (Nb 16) illustre a contrario le caractère intangible de cette élection : quand des lévites non-aaronides revendiquent le sacerdoce, ils sont engloutis par la terre. La frontière entre prêtres et non-prêtres est d'ordre théologique, non simplement social. Elle renvoie à la sainteté propre de Dieu, qui ne peut être approché qu'à travers les médiateurs qu'il a lui-même désignés.
3. Les fonctions du prêtre (kohen)
Les fonctions sacerdotales sont multiples et irréductibles à la seule offrande de sacrifices, bien que celle-ci soit centrale. On peut en distinguer au moins cinq dimensions :
a) L'enseignement de la Torah (torah) : Le prêtre est avant tout un « homme de la Parole ». En Dt 33,10, la bénédiction de Moïse sur Lévi dit : « Ils enseigneront tes ordonnances à Jacob, ta loi à Israël. » Ml 2,7 formule la même idée de façon canonique : « Les lèvres du prêtre doivent garder la connaissance, et c'est de sa bouche qu'on cherche la loi (torah), car il est le messager (mal'ak) du Seigneur des armées. » Cette fonction pédagogique et oraculaire fait du prêtre le médiateur de la Parole.
b) L'oracle (Urim et Thummim) : Les prêtres aaronides portaient dans le pectoral du jugement l'Urim et le Thummim, instruments d'oracle par lesquels la volonté divine était consultée dans les décisions importantes (Ex 28,30 ; Nb 27,21 ; 1 S 14,41). Cette fonction oraculaire disparaîtra progressivement au profit de la prophétie.
c) Le discernement du pur et de l'impur : Les prêtres sont les experts et arbitres des distinctions de pureté rituelle (Lv 10,10-11 ; 13–14 ; Ez 44,23). En cas de doute sur la pureté d'une personne (lèpre), d'un aliment ou d'un objet, le prêtre tranche. C'est une fonction judiciaire d'ordre cultuel.
d) L'offrande sacrificielle : Seuls les prêtres peuvent approcher l'autel et offrir les sacrifices. Ils immolent les animaux, aspergent le sang, brûlent les portions réservées à Dieu, mangent les parts sacerdotales. Cette fonction est la plus visible et la plus spectaculaire du sacerdoce.
e) La bénédiction du peuple : La bénédiction aaronide (Nb 6,22-27) est une prérogative exclusive du sacerdoce : « Parle à Aaron et à ses fils pour leur dire : "C'est ainsi que vous bénirez les fils d'Israël..."» La bénédiction n'est pas une simple formule de vœu ; elle actualise la présence et la faveur de Dieu sur son peuple.
4. Le grand prêtre (kohen gadol)
Au sommet de la hiérarchie sacerdotale se trouve le kohen gadol (כֹּהֵן גָּדוֹל), le « grand prêtre ». Cette figure est attestée dans les textes sacerdotaux tardifs et dans les Chroniques, et prend une importance croissante à l'époque post-exilique, lorsque la royauté davidique a disparu : le grand prêtre devient alors la figure tutélaire de la communauté juive, cumulant des attributions religieuses et politiques.
Sa singularité est marquée par des signes visibles. Son vêtement est le plus élaboré : éphod, pectoral, robe de lin, turban et bandeau d'or portant l'inscription Qodesh la-YHWH (« Sainteté pour le Seigneur », Ex 28,36). Il est le seul à être oint d'huile sur la tête (Lv 21,10-12), et cette onction fait de lui le « Christ » (mashiah, oint) par excellence dans l'Ancien Testament — préfiguration du grand prêtre céleste que la lettre aux Hébreux verra accompli en Jésus.
Sa fonction propre et unique est la liturgie du Grand Pardon (Yom Kippour) : une seule fois par an, le seul grand prêtre peut pénétrer dans le Saint des Saints (le Debir), derrière le voile, et asperger de sang le propitiatoire de l'Arche pour l'expiation des péchés d'Israël (Lv 16). Ce rite est la liturgie la plus solennelle et la plus chargée théologiquement de tout le calendrier d'Israël. Il résume à lui seul la condition humaine (le péché), la médiation sacerdotale (l'intercesseur unique), et la miséricorde divine (l'expiation accordée).
Ex 28,1-2 Prends aussi près de toi ton frère Aaron et ses fils avec lui, du milieu des fils d’Israël, pour qu’il exerce mon sacerdoce – Aaron, Nadav et Avihou, Eléazar et Itamar, fils d’Aaron. Tu feras pour ton frère Aaron des vêtements sacrés, en signe de gloire et de majesté.
Ex 29,4 Tu présenteras Aaron et ses fils à l’entrée de la tente de la rencontre et tu les laveras dans l’eau. 5 Tu prendras les vêtements, tu revêtiras Aaron de la tunique, de la robe de l’éphod, de l’éphod et du pectoral ; tu le draperas dans l’écharpe de l’éphod, 6tu poseras le turban sur sa tête, tu mettras l’insigne de consécration sur le turban ; 7puis tu prendras l’huile d’onction, tu la lui verseras sur la tête et tu l’oindras. 8 Ayant présenté ses fils, tu les revêtiras de tuniques, 9tu les ceindras d’une ceinture – Aaron et ses fils – tu les coifferas de tiares et le sacerdoce leur appartiendra en vertu d’une loi immuable. Tu conféreras l’investiture à Aaron et à ses fils.
Le grand prêtre et l'interdit du deuil (Lv 21,10-12) : Le grand prêtre ne peut ni déchirer ses vêtements ni s'approcher d'un mort — même son père ou sa mère — car l'onction de Dieu est sur lui. Cette radicalisation de la sainteté illustre le principe fondamental : plus on est proche de Dieu (qadosh), plus la séparation d'avec le monde ordinaire est exigée.
