Formation théologique

Évangile selon Luc — Commentaire théologique

Chapitre 15

le retour du cadet · La joie du père · Le refus de l'aîné

L’enfant prodigue (Lc 15,11-32)

Le texte

« Il dit encore : "Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : Père, donne-moi la part de bien qui me revient. Et le père leur partagea ses biens. Peu de jours après, le fils cadet, ayant tout ramassé, partit pour un pays lointain et y dilapida ses biens en vivant dans la débauche. Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Il alla se mettre au service d'un des habitants du pays, qui l'envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se rassasier des gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui en donnait. Rentrant en lui-même, il dit : Combien de mercenaires de mon père ont du pain en abondance, et moi je péris ici de faim ! Je me lèverai, j'irai vers mon père et je lui dirai : Père, j'ai péché contre le ciel et envers toi ; je ne mérite plus d'être appelé ton fils ; traite-moi comme l'un de tes mercenaires. Il se leva et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut pris de pitié ; il courut se jeter à son cou et l'embrassa tendrement. Le fils lui dit : Père, j'ai péché contre le ciel et envers toi ; je ne mérite plus d'être appelé ton fils. Mais le père dit à ses serviteurs : Vite, apportez la plus belle robe, et mettez-la lui ; mettez-lui un anneau au doigt et des sandales aux pieds. Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il a été retrouvé. Et ils se mirent à festoyer. Or, le fils aîné était aux champs. Quand, en revenant, il s'approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses. Appelant un des serviteurs, il lui demanda ce que c'était. Celui-ci lui répondit : Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu'il l'a retrouvé bien portant. L'aîné se mit en colère et ne voulait pas entrer. Son père sortit et le suppliait. Mais lui répondit à son père : Voilà tant d'années que je te sers, sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais quand ton fils que voilà est arrivé, lui qui a dévoré ton bien avec des prostituées, tu as tué pour lui le veau gras ! Alors le père lui dit : Mon enfant, toi tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à tien. Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il a été retrouvé." » (Lc 15,11-32)

    Le récit se situe dans la deuxième partie :
  • 1 - Prologue
  • 2 - Ministère en Galilée
  • 3 - Montée à Jérusalem
  • 4 - A Jérusalem

Lc 14 : une invitation au festin qui se termine par "celui qui a des oreilles qu'il entende". Le chapitre 15 comporte 3 paraboles :

  • La brebis retrouvée
  • La pièce retrouvée
  • Le fils retrouvé

Commentaire

Selon le Larousse, l'adjectif "prodigue" qualifie celui qui dépense sans mesure, follement.

La parabole de l’enfant prodigue illustre les différentes étapes qui conduisent au pardon.

Verset Commentaire
11 Un homme avait deux fils. Le récit reste sobre sur le contexte, ce qui permet à tous les auditeurs de se sentir concernés.
Luc ne dit pas "un père".
Le verbe "avoir" est le même que pour les choses.
12 Le plus jeune dit à son père : « Père, donne-moi la part de fortune qui me revient. » Et le père leur partagea son bien. Une décision responsable de l’enfant qui veut sa part d’héritage. En a-t-il le droit ?

La parabole du fils prodigue repose sur une institution connue de l’ancien droit sumérien, qu’on retrouve dans le droit akkadien et qui avait persisté dans le monde du Proche-Orient à l’époque chrétienne.
Le partage d’ascendant était une opération très répandue dans tout le Proche et le Moyen-Orient. On le voit couramment pratiqué au cours du IIIe millénaire avant notre ère dans l’antique droit sumérien, comme au IIe millénaire dans le droit babylonien et la civilisation babylonienne résulte de la fusion des deux races sumérienne et akkadienne.
Une vieille coutume sumérienne reconnaissait au fils le droit de réclamer sa part d’héritage durant la vie de son père. Le partage d’ascendant était légalement constaté sur des tablettes et le fils n’avait plus d’autre droit sur les biens paternels.
Quelle part ce dernier avait-il reçue ? D’après le Deutéronome, le premier-né avait droit à une part double, souvenir d’une vieille coutume des temps patriarcaux. Il était interdit de déroger à cette règle, qui était, dirions-nous, d’ordre public. Ici, en principe, à l’aîné devaient être réservés les deux tiers ; le cadet recevait le tiers. Jean Dauvillier
Voir le lien dans la bibliothèque.

13 Peu de jours après, rassemblant tout son avoir, le plus jeune fils partit pour un pays lointain et y dissipa son bien en vivant dans l’inconduite. Comme pour le contexte, la situation est indéterminée. L’accent est mis sur la richesse vite acquise et vite dépensée. À l’équilibre initial succède la vie de désordre. Une faute : l’inconduite. Quel est le sens du mot grec άσώτος (asôtos) ?

Le fils cadet, une fois sa part reçue, s’empresse de tout réaliser, s’en va en pays lointain et y dissipe toute sa fortune en menant une vie de folles dépenses. Le terme άσώτος (asôtos) désigne une folle prodigalité, ce que rendent exactement les versions syriaques par le mot paràhàyîth, "avec prodigalité". Il ne signifie pas la débauche. Le terme latin "luxuriose" qu’emploie la Vulgate force le sens du texte original. C’est le frère aîné, lors du retour du cadet, qui l’accusera d’avoir mangé son bien avec des courtisanes, μετὰ πορνών (méta pornon). Jean Dauvillier.

14 Quand il eut tout dépensé, une famine sévère survint en cette contrée et il commença à sentir la privation. Quel est le rapport entre la dépense inconsidérée et la famine ? La disette entraine une augmentation des prix d’où la privation.
15 Il alla se mettre au service d’un des habitants de cette contrée, qui l’envoya dans ses champs garder les cochons. Le fils cherche une solution. Il tente de s’en sortir par ses propres moyens. N’y a-t-il pas une part d’orgueil ?

Une famine survient. Le fils prodigue s’attache à un citoyen de ce pays, qui l’envoie dans les champs paître ses troupeaux de porcs. Sans doute conclut-il avec lui un contrat de louage de services, il est resté un homme libre. Jean Dauvillier.

16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre des caroubes que mangeaient les cochons, mais personne ne lui en donnait.

Du contrat il n’arrive même pas à tirer sa subsistance. Car il a envie de remplir son ventre des caroubes, τὰ κεράτια (ta keratia), harrûbhê dans la Pešîttâ, que mangent les porcs. Si de nos jours on fait, en Orient, une excellente confiture avec le fruit du caroubier, celui-ci, lorsqu’il est frais, emporte la bouche et servait à la nourriture des animaux. Et le fils prodigue songe au sort des ouvriers agricoles qui avaient conclu avec son père ce même contrat de louage de services, μίσθιοι (misthioi). Eux avaient des pains en abondance, soit que la rémunération fût fixée en partie en nature, soit qu’ils eussent reçu un merces, un salaire suffisant pour acheter des pains à satiété. Jean Dauvillier.

17 Rentrant alors en lui-même, il se dit : Combien de mercenaires (misthioi) de mon père ont du pain en surabondance, et moi je suis ici à périr de faim !

La formule lucanienne — « rentrant en lui-même » (eis heauton de elthōn) — désigne le moment de la prise de conscience, le retour à la lucidité après l'égarement. Dans la tradition de la philosophie morale grecque, cette formule désignait le retour à la raison ; dans le contexte évangélique, elle prend une valeur spirituelle plus profonde : c'est le début de la conversion, non encore accomplie mais déjà commencée. Significativement, ce retournement intérieur est déclenché non par un sentiment religieux mais par la faim — la réalité matérielle la plus élémentaire, qui contraint à regarder en face la réalité de sa condition.

18 Je veux partir, aller vers mon père et lui dire : Père j’ai péché contre le Ciel et envers toi ; Une décision de conversion : le retour - « je veux partir ».
Préparation de la rencontre avec le père : je vais lui dire.
19 je ne mérite plus d’être appelé ton fils, traite-moi comme l’un de tes mercenaires. » Le fils propose une forme de "contrition" : ne plus être considéré comme un fils, mais devenir un simple ouvrier.

Il demande à son père d’être traité comme l’un de ses ouvriers à gages, µίσθιοι (misthio), qui sont ses serviteurs, δούλοι (douloi), et d’être seulement rémunéré en vertu d’une locatio operarum : il recevra en contrepartie du travail qu’il fournira la rétribution qui est allouée à l’un de ces ouvriers agricoles et pourra ainsi se nourrir. Mais il sera dans un état de subordination vis-à-vis de son père, qui sera désormais son employeur et aura qualité pour lui donner des ordres : en droit babylonien et dans les divers droits orientaux, comme en droit romain, la personne louée est en effet dans cette situation de dépendance ; pour exprimer cet état de soumission, les formulaires babyloniens employaient la même expression que le psaume 123, « comme les yeux des serviteurs sont fixés sur les mains de leurs maîtres ». Telle est du moins la solution que suggère le fils prodigue à son retour. Jean Dauvillier.

Mais peut-on parler de repentir à propos de ce fils cadet ? Il rompt brutalement avec le père, s’éloigne de lui… et s’il revient ce n’est pas par amour du père mais à cause de la faim et de la détresse. On l’entend bien d’ailleurs, s’il regrette son action passée, s’il sait combien il a péché, il ne revient pas pour un pardon. Ce n’est pas son horizon. Il revient juste pour devenir un ouvrier. Il ne se sent plus digne du titre de fils, et désire seulement être accueilli comme un ouvrier cherchant travail, rien de plus. Pour lui, tout retour à la situation initiale est impossible. Il reconnaît sa grande responsabilité : j’ai péché contre le ciel et envers toi, mais n’évoque pas de pardon : il souhaite simplement survivre. S’il évoque son père, ce péché l’empêche de se reconnaître comme fils : Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers. C’est tout ce qu’il mérite. François Bessonnet. Voir le lien dans la bibliothèque.

20 Il partit donc et s’en alla vers son père. Tandis qu’il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié ; il courut se jeter à son cou et l’embrassa tendrement. L’acte du retour.
L’accueil du père.

Ce verset unique concentre l'essentiel de la révélation théologique de la parabole. Que le père voie le fils encore loin signifie qu'il l'attendait et le guettait — attitude incompatible avec la résignation ou l'oubli. Que le père coure vers lui est, dans la culture de l'Orient ancien, un comportement indigne d'un homme de son âge et de son statut : c'est lui qui s'humilie, lui qui fait les premiers pas, lui qui absorbe la honte du retour avant que le fils n'ait à l'affronter. Que le père soit pris de pitié (esplagchnisthē, le même verbe viscéral que pour la veuve de Naïm en 7,13) avant même d'entendre le discours de repentir confirme que la miséricorde divine précède la contrition humaine et la rend possible plutôt qu'elle ne la récompense.

Comme le fils est parti vers un pays lointain (makrân, μακράν), le père aperçoit celui-ci de loin (makrân, μακράν) : comme si le regard du père n’avait jamais quitté le fils. François Bessonnet.

21 Le fils alors lui dit : « Père, j’ai péché (hēmarton) contre le Ciel et envers toi, je ne mérite plus d’être appelé ton fils. » L’aveu du péché et non d’une faute, car au cas présent, il n’y a pas de faute devant la loi. La parole libère d’un poids.

Le fils avait préparé un discours de repentir calculé — « traite-moi comme l'un de tes mercenaires » — qui transformait le retour en une négociation commerciale plutôt qu'en une restauration filiale. Le père court à sa rencontre avant même que le discours soit prononcé, l'embrasse avant de l'entendre, et ses ordres aux serviteurs — la robe, l'anneau, les sandales — restaurent immédiatement la dignité filiale sans discussion. Le fils n'a pas le temps de finir son discours préparé : la grâce précède, déborde et dépasse toute demande formulée.

22 Mais le père dit à ses serviteurs : « Vite, apportez la plus belle robe et l’en revêtez, mettez-lui un anneau au doigt et des chaussures aux pieds. Les paroles du père : le pardon du père qui ouvre un avenir à son enfant ; l’absence de questions et de jugement.
23 Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons,
24 car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ! » Et ils se mirent à festoyer. La joie et la fête de la résurrection.
25 Son fils aîné était aux champs. Quand, à son retour, il approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses.
26 Appelant un des serviteurs, il lui demanda ce que c’était.
27 Celui-ci lui dit : “C’est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras parce qu’il l’a vu revenir en bonne santé.”
28 Alors il se mit en colère et il ne voulait pas entrer. Son père sortit pour l’en prier ;

Le récit du fils aîné, absent du parallèle matthéen de la brebis perdue, est la contribution la plus originale et la plus profonde de la troisième parabole. Sa colère est compréhensible — voire légitime selon la logique de la justice commutative — et son discours à son père est parfaitement cohérent : « voilà tant d'années que je te sers, sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau ». Le fils aîné n'est pas hypocrite ; il dit la vérité sur sa fidélité et sur l'injustice apparente du traitement différentiel. Ce qui lui manque, c'est de percevoir que la joie du père n'est pas une récompense comparative mais la réponse à un événement — « ton frère était mort et il est revenu à la vie » — qui dépasse toute logique de mérite.

29 mais il répliqua à son père : “Voilà tant d’années que je te sers sans avoir jamais désobéi à tes ordres ; et, à moi, tu n’as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.
30 Mais quand ton fils que voici est arrivé, lui qui a mangé ton avoir avec des filles, tu as tué le veau gras pour lui !”
31 Alors le père lui dit : “Mon enfant, toi, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.

La réponse du père au fils aîné est l'une des paroles les plus douces et les plus profondes de toute la parabole. Elle révèle que le fils aîné, qui ne s'est jamais éloigné physiquement, s'est pourtant mis à distance intérieurement : il considère sa relation au père comme un rapport de service (« je te sers »), non comme une relation filiale. Il n'a jamais demandé de chevreau pour festoyer, non parce que le père le lui aurait refusé, mais parce qu'il n'a jamais perçu qu'il était chez lui, que tout était déjà à lui. La méprise du fils aîné est la plus subtile et peut-être la plus commune : celle du fidèle qui se croit serviteur plutôt que fils.

Le fils aîné est indigné. Il n’est pas entré en possession de sa part. Le père, οίκοδεσττότης, a continué à gouverner son patrimoine. Il demeure pleinement propriétaire des biens qu’il n’a pas partagés. C’est pourquoi l’aîné se plaint que son père n’ait même pas songé à lui donner un chevreau pour festoyer avec ses amis. C’est pourquoi aussi le père, par pure générosité, peut accueillir le fils cadet et le faire vivre à l’avenir sur son patrimoine. Il conserve en effet le pouvoir de faire non seulement des actes d’administration, mais encore de disposition entre vifs. D’où le mécontentement du fils aîné, qui se plaint des libéralités faites au cadet, qu’il considère comme indignes à jamais de l’affection et des donations paternelles.

Néanmoins, le partage d’ascendant a été effectué. Le fils cadet, qui a reçu sa part, qu’il a dissipée, ne peut plus prétendre à l’héritage paternel. À la mort du père, tout le patrimoine reviendra au fils aîné, avec les accroissements qui sont dus à son travail. C’est ce qu’indique la réponse du père, à laquelle il faut donner toute sa rigueur de droit : καὶ πάντα τὰ ἐμὰ σὰ ἐστιν, "tout ce qui est à moi est à toi".

La parabole du fils prodigue, indépendamment bien sûr de son sens spirituel, suit donc clairement les règles juridiques du partage d’ascendant. Jean Dauvillier.

32 Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé.”

L’un et l’autre, furent ou sont, à l’écart. Car, l’un comme l’autre, le cadet comme l’aîné voient en ce père un pourvoyeur de bien. Le cadet demandait juste de quoi manger après sa faillite, l’autre demande à être mieux récompensé. Les relations au père se situent sur le plan de la rétribution et non de la grâce. L’aîné travaille, est au service du père pour obtenir une juste rétribution. Or comme le rappelle le père de la parabole : Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Le seul mérite est d’abord d’être cet enfant auprès du père, toujours, mettant en avant l’importance de la relation. Tout est donné, déjà dans cette relation : tout ce qui est à moi est à toi. Le père appelle ses enfants à ne pas se considérer comme des ouvriers ou des serviteurs, mais comme des fils et des frères. Or, c’est bien ce qu’offre ce père à l’un, comme à l’autre, invitant l’un et l’autre à cette même réconciliation nécessaire et vitale : Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! François Bessonnet.

enfant prodigue

En courant à la rencontre du fils cadet repenti et en le couvrant de baisers (15,20), le père se révèle comme celui qui seul peut effacer le passé et créer un authentique avenir. En sortant à la rencontre du fils aîné (15,28), le père apparaît comme celui qui seul peut dépasser la simple justice pour faire exister l’amour. Dans sa dynamique même, le récit configure un Dieu qui fait surgir l’amour et qui, de cette façon, permet d’effacer le passé marqué par la transgression, pour ouvrir un avenir réellement neuf. Jean Zumstein. Voir le lien dans la bibliothèque.

Le rôle d’un Père est d’éduquer, d’accompagner quand on tombe, d’apprendre aussi à se retirer quand l’enfant le rejette. Un Père regarde avec son amour infini ses enfants libres de s’aimer ou de se déchirer. Sa toute-puissance de Père ne peut que mettre dans leur cœur la soif d’aimer pour sortir de la violence. La toute-puissance de Dieu-Père est une toute-puissance d’amour qui relève, et restaure l’amour blessé et déçu. Laurence Berlot, La Croix, 22/01/2021.

La parabole s'achève sans résolution : on ne sait pas si le fils aîné finit par entrer dans la fête. Cette fin ouverte est délibérée et constitue la pointe de la parabole adressée aux pharisiens et aux scribes qui murmurent : la question reste posée à eux — et à nous — de savoir si nous choisirons d'entrer dans la joie du Père ou si nous resterons dehors à compter nos mérites. Luc laisse la réponse à la liberté du lecteur.

La parabole du fils prodigue dans la tradition spirituelle et artistique

Cette parabole a suscité une méditation ininterrompue dans la tradition spirituelle, théologique et artistique de l'Occident et de l'Orient chrétiens. Tertullien (De paenitentia) y voit la fondation évangélique de la pénitence ecclésiale. Origène et Ambroise l'ont commentée allégoriquement : le fils cadet représente la condition du pécheur, le père représente Dieu, la robe est le baptême, l'anneau est l'Esprit Saint, le veau gras est le Christ lui-même offert en nourriture. Rembrandt van Rijn (Le Retour du fils prodigue, vers 1668, Ermitage, Saint-Pétersbourg) en a donné la représentation picturale la plus émouvante de l'histoire de l'art occidental. Jean-Paul II a consacré l'encyclique Dives in Misericordia (1980) à une méditation théologique approfondie de cette parabole comme révélation du visage de Dieu comme Père riche en miséricorde, dont la parabole constitue, selon lui, « l'évangile dans l'Évangile ».

Jean-Paul II - IV. LA PARABOLE DE L'ENFANT PRODIGUE (Dives in Misericordia)

5. Analogie

Dès le seuil du Nouveau Testament, l'Evangile de saint Luc met en relief une correspondance frappante entre deux paroles sur la miséricorde divine dans lesquelles résonne intensément toute la tradition vétéro-testamentaire. La signification des termes employés dans les Livres Anciens s'y exprime pleinement. Voici Marie, entrant dans la maison de Zacharie, qui magnifie le Seigneur de toute son âme «pour sa miséricorde», communiquée «de génération en génération» aux hommes qui vivent dans la crainte de Dieu. Peu après, faisant mémoire de l'élection d'Israël, elle proclame la miséricorde dont «se souvient» depuis toujours celui qui l'a choisie 60. Par la suite, lors de la naissance de Jean-Baptiste, et toujours dans cette même maison, son père Zacharie, bénissant le Dieu d'Israël, glorifie la miséricorde qu'il a «faite... à nos pères, se souvenant de son alliance sainte».

Dans l'enseignement du Christ lui-même, cette image, héritée de l'Ancien Testament, se simplifie et en même temps s'approfondit. Cela est peut-être évident surtout dans la parabole de l'enfant prodigue 62, où l'essence de la miséricorde divine - bien que le mot «miséricorde» ne s'y trouve pas - est exprimée d'une manière particulièrement limpide. Cela vient moins des termes, comme dans les Livres vétéro-testamentaires, que de l'exemple employé, qui permet de mieux comprendre le mystère de la miséricorde, ce drame profond qui se déroule entre l'amour du père et la prodigalité et le péché du fils.

Ce fils, qui reçoit de son Père la part d'héritage qui lui revient et qui abandonne la maison pour tout dépenser dans un pays lointain «en vivant dans l'inconduite», est en un certain sens l'homme de tous les temps, à commencer par celui qui le premier perdit l'héritage de la grâce et de la justice originelle. L'analogie est alors extrêmement large. La parabole touche indirectement chaque rupture de l'alliance d'amour, chaque perte de la grâce, chaque péché. L'infidélité du peuple d'Israël y est moins mise en relief que dans la tradition prophétique, bien que l'exemple de l'enfant prodigue puisse aussi s'y appliquer. Le fils, «quand il eut tout dépensé..., commença à sentir la privation», d'autant plus que survint une grande famine «en cette contrée» où il s'était rendu après avoir abandonné la maison paternelle. Et alors, «il aurait bien voulu avoir de quoi se rassasier», fût-ce «avec les caroubes que mangeaient les porcs» qu'il gardait pour le compte «d'un des habitants de cette contrée». Mais cela même lui était refusé.

L'analogie se déplace clairement vers l'intérieur de l'homme. Le patrimoine reçu de son père consistait en biens matériels, mais plus importante que ces biens était sa dignité de fils dans la maison paternelle. La situation dans laquelle il en était venu à se trouver au moment de la perte de ses biens matériels aurait dû le rendre conscient de la perte de cette dignité. Il n'y avait pas pensé auparavant, quand il avait demandé à son père de lui donner la part d'héritage qui lui revenait pour s'en aller au loin. Et il semble qu'il n'en soit pas encore conscient au moment où il se dit à lui-même: «Combien de mercenaires de mon père ont du pain en surabondance, et moi je suis ici à périr de faim». Il se mesure lui-même à la mesure des biens qu'il a perdus, qu'il ne «possède» plus, tandis que les salariés dans la maison de son père, eux, les «possèdent». Ces paroles expriment surtout son attitude envers les biens matériels. Néanmoins, sous la surface des paroles, se cache le drame de la dignité perdue, la conscience du caractère filial gâché.

Et c'est alors qu'il prend sa décision: «Je veux partir, aller vers mon père et lui dire: Père, j'ai péché contre le Ciel et envers toi; je ne mérite plus d'être appelé ton fils, traite-moi comme l'un de tes mercenaires» 63. Paroles qui dévoilent plus à fond le problème essentiel. Dans la situation matérielle difficile où l'enfant prodigue en était venu à se trouver à cause de sa légèreté, à cause de son péché, avait aussi mûri le sens de la dignité perdue. Quand il décide de retourner à la maison paternelle, de demander à son père d'être accueilli non plus en vertu de son droit de fils, mais dans la condition d'un mercenaire, il semble extérieurement agir poussé par la faim et la misère dans laquelle il est tombé; pourtant ce motif est pénétré par la conscience d'une perte plus profonde: être un mercenaire dans la maison de son propre père est certainement une grande humiliation et une grande honte. Néanmoins, l'enfant prodigue est prêt à affronter cette humiliation et cette honte. Il se rend compte qu'il n'a plus aucun droit, sinon celui d'être un mercenaire dans la maison de son père. Sa décision est prise dans la pleine conscience de ce qu'il a mérité et de ce à quoi il peut encore avoir droit selon les normes de la justice. Ce raisonnement montre bien que, au centre de la conscience de l'enfant prodigue, émerge le sens de la dignité perdue, de cette dignité qui jaillit du rapport entre le fils et son père. Et c'est après avoir pris cette décision qu'il se met en route.

Dans la parabole de l'enfant prodigue on ne trouve pas une seule fois le terme de «justice» ni même, dans le texte original, celui de «miséricorde». Toutefois, le rapport de la justice avec l'amour, qui se manifeste comme miséricorde, s'y inscrit avec une grande précision. Il apparaît clairement que l'amour se transforme en miséricorde lorsqu'il faut dépasser la norme précise de la justice, précise et souvent trop stricte. Une fois dépensés les biens reçus de son père, l'enfant prodigue mérite - après son retour - de gagner sa vie en travaillant dans la maison paternelle comme mercenaire, et de retrouver éventuellement peu à peu une certaine quantité de biens matériels, mais sans doute jamais autant qu'il en avait dilapidés. Voici ce qui serait exigé dans l'ordre de la justice, d'autant plus que ce fils avait non seulement dissipé la part d'héritage lui revenant, mais en outre touché au vif et offensé son père à cause de sa conduite. Celle-ci, qui de son propre aveu l'avait privé de la dignité de fils, ne pouvait pas être indifférente à son père, qui devait en souffrir et se sentir mis en cause. Et pourtant il s'agissait en fin de compte de son propre fils, et aucun comportement ne pouvait altérer ou détruire cette relation. L'enfant prodigue en est conscient; et c'est précisément cette conscience qui lui montre clairement sa dignité perdue et lui fait juger correctement de la place qui pouvait encore être la sienne dans la maison de son père.

6. Mise en relief particulière de la dignité humaine

La description précise de l'état d'ame de l'enfant prodigue nous permet de comprendre avec exactitude en quoi consiste la miséricorde divine. Il n'y a aucun doute que, dans cette simple mais pénétrante analogie, la figure du père de famille nous révèle Dieu comme Père. Le comportement du père de la parabole, sa manière d'agir, qui manifeste son attitude intérieure, nous permet de retrouver les différents aspects de la vision vétéro-testamentaire de la miséricorde dans une synthèse totalement nouvelle, pleine de simplicité et de profondeur. Le père de l'enfant prodigue est fidèle à sa paternité, fidèle à l'amour dont il comblait son fils depuis toujours. Cette fidélité ne s'exprime pas seulement dans la parabole par la promptitude de l'accueil, lorsque le fils revient à la maison après avoir dilapidé son héritage; elle s'exprime surtout bien davantage par cette joie, par cette fête si généreuse à l'égard du prodigue après son retour qu'elle suscite l'opposition et l'envie du frère aîné qui, lui, ne s'était jamais éloigné de son père et n'avait jamais abandonné la maison.

La fidélité à soi-même de la part du père - un aspect déjà connu par le terme vétéro-testamentaire «hesed» - est en même temps exprimée d'une manière particulièrement chargée d'affection. Nous lisons en effet que le père, voyant l'enfant prodigue revenir à la maison, «fut pris de pitié, courut se jeter à son cou et l'embrassa tendrement» 64. Il agit évidemment poussé par une profonde affection, et cela peut expliquer aussi sa générosité envers son fils, générosité qui indignera tellement le frère aîné. Cependant, les causes de cette émotion doivent être recherchées plus profondément: le père est conscient qu'un bien fondamental a été sauvé, l'humanité de son fils. Bien que celui-ci ait dilapidé son héritage, son humanité est cependant sauve. Plus encore, elle a été comme retrouvée. Les paroles que le père adresse au fils aîné nous le disent: «Il fallait bien festoyer et se réjouir, puisque ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie; il était perdu et il est retrouvé!» 65. Dans le même chapitre XV de l'Evangile selon saint Luc, nous lisons la parabole de la brebis perdue 66, puis celle de la drachme retrouvée 67. Chaque fois y est mise en relief la même joie que dans le cas de l'enfant prodigue. La fidélité du père à soi-même est totalement centrée sur l'humanité du fils perdu, sur sa dignité. Ainsi s'explique surtout sa joyeuse émotion au moment du retour à la maison.

Allant plus loin, on peut donc dire que l'amour envers le fils, cet amour qui jaillit de l'essence même de la paternité, contraint pour ainsi dire le père à avoir souci de la dignité de son fils. Cette sollicitude constitue la mesure de son amour, cet amour dont saint Paul écrira plus tard: «La charité est longanime, la charité est serviable.... elle ne cherche pas son intérêt, ne s'irrite pas, ne tient pas compte du mal..., elle met sa joie dans la vérité..., elle espère tout, supporte tout» et «ne passera jamais» 68. La miséricorde - telle que le Christ l'a présentée dans la parabole de l'enfant prodigue - a la forme intérieure de l'amour qui, dans le Nouveau Testament, est appelé agapè. Cet amour est capable de se pencher sur chaque enfant prodigue, sur chaque misère humaine, et surtout sur chaque misère morale, sur le péché. Lorsqu'il en est ainsi, celui qui est objet de la miséricorde ne se sent pas humilié, mais comme retrouvé et «revalorisé». Le père lui manifeste avant tout sa joie de ce qu'il ait été «retrouvé» et soit «revenu à la vie». Cette joie manifeste qu'un bien était demeuré intact: un fils, même prodigue, ne cesse pas d'être réellement fils de son père; elle est en outre la marque d'un bien retrouvé, qui dans le cas de l'enfant prodigue a été le retour à la vérité sur lui-même.

Ce qui s'est passé, dans la parabole du Christ, entre le père et le fils, ne peut être saisi «de l'extérieur». Nos préjugés au sujet de la miséricorde sont le plus souvent le résultat d'une évaluation purement extérieure. Il nous arrive parfois, en considérant les choses ainsi, de percevoir surtout dans la miséricorde un rapport d'inégalité entre celui qui l'offre et celui qui la reçoit. Et par conséquent, nous sommes prêts à en déduire que la miséricorde offense celui qui en est l'objet, qu'elle offense la dignité de l'homme. La parabole de l'enfant prodigue montre que la réalité est tout autre: la relation de miséricorde se fonde sur l'expérience commune de ce bien qu'est l'homme, sur l'expérience commune de la dignité qui lui est propre. Cette expérience commune fait que l'enfant prodigue commence à se voir lui-même et à voir ses actions en toute vérité (une telle vision dans la vérité est une authentique humilité); et précisément à cause de cela, il devient au contraire pour son père un bien nouveau: le père voit avec tant de clarté le bien qui s'est accompli grâce au rayonnement mystérieux de la vérité et de l'amour, qu'il semble oublier tout le mal que son fils avait commis.

La parabole de l'enfant prodigue exprime d'une façon simple, mais profonde, la réalité de la conversion. Celle-ci est l'expression la plus concrète de l'œuvre de l'amour et de la présence de la miséricorde dans le monde humain. La signification véritable et propre de la miséricorde ne consiste pas seulement dans le regard, fût-il le plus pénétrant et le plus chargé de compassion, tourné vers le mal moral, corporel ou matériel: la miséricorde se manifeste dans son aspect propre et véritable quand elle revalorise, quand elle promeut, et quand elle tire le bien de toutes les formes de mal qui existent dans le monde et dans l'homme. Ainsi entendue, elle constitue le contenu fondamental du message messianique du Christ et la force constitutive de sa mission. C'est ainsi que ses apôtres et ses disciples la comprenaient et la pratiquaient. Elle ne cessa jamais de se révéler, dans leur cœur comme dans leurs actions, comme une démonstration du dynamisme de l'amour qui ne se laisse «pas vaincre par le mal», mais qui est «vainqueur du mal par le bien». Il faut que le visage authentique de la rniséricorde soit toujours dévoilé à nouveau. Malgré de multiples préjugés, elle apparaît comme particulièrement nécessaire pour notre époque.

VIII Questions pour l'approfondissement

1. Le père court vers son fils encore loin, avant même d'entendre son discours de repentir. Que révèle cette antériorité de la miséricorde sur la contrition sur la nature de la grâce divine ? Comment cette image peut-elle transformer notre manière de vivre le sacrement de la réconciliation, en le déplaçant d'une logique de mérite vers une logique de retrouvailles ?

2. Le fils aîné dit : « voilà tant d'années que je te sers », révélant qu'il a vécu sa relation au père comme un rapport de service plutôt que comme une relation filiale. Quelles formes contemporaines prend cette confusion entre le service de Dieu et la relation filiale à Dieu dans la vie chrétienne ordinaire ?

3. Le père répond au fils aîné : « tout ce qui est à moi est à tien » — une abondance que l'aîné n'avait jamais demandée ni perçue. Qu'est-ce que cette parole révèle sur la manière dont nous percevons notre propre relation à Dieu ? Y a-t-il des richesses spirituelles que Dieu nous offre et que nous ne savons pas recevoir parce que nous ne nous sentons pas à la maison ?

4. La parabole s'achève sans résolution : on ne sait pas si le fils aîné entre finalement dans la fête. Pourquoi Luc maintient-il cette fin ouverte, et en quoi cette ouverture constitue-t-elle l'interpellation la plus directe que le chapitre adresse à son lecteur ?