Formation théologique

Moïse

Dieu poursuit son projet de se révéler à l’humanité à travers les affres de l’histoire. Les descendants d’Abraham subissent l’esclavage en Egypte (1250 av. J.-C.). Ils crient vers le dieu de leurs pères, vers le dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob. Aurait-il oublié sa promesse ? Dieu voit la souffrance de son peuple et il interpelle un homme, Moïse, en haut d’une montagne, près d’un buisson qui brûle sans se consumer.

Ex 3,4b Dieu l'appela du milieu du buisson, et dit : Moïse ! Moïse ! Et il répondit : Me voici !

Cet appel, ponctué par un « me voici », transforme le sens de la vie de Moïse et allume la flamme de l’espérance. Dieu envoie Moïse auprès de Pharaon : « Va ! ».

Ex 3,10-14 ; 4,10 Maintenant, va, je t'enverrai auprès de Pharaon, et tu feras sortir d'Égypte mon peuple, les enfants d'Israël… Moïse dit à Dieu : Qui suis-je, pour aller vers Pharaon, et pour faire sortir d'Égypte les enfants d'Israël ? ... Mais, s'ils me demandent quel est son nom, que leur répondrai-je ? Dieu dit à Moïse : « JE SUIS QUI JE SERAI. » Il dit : « Tu parleras ainsi aux fils d'Israël : JE SUIS m'a envoyé vers vous. » … Moïse dit à l'Éternel : Ah ! Seigneur, je ne suis pas un homme qui ait la parole facile, et ce n'est ni d'hier ni d'avant-hier, ni même depuis que tu parles à ton serviteur ; car j'ai la bouche et la langue embarrassées.

Ce passage de l'Exode est remarquable car il inverse totalement notre logique du succès. Dieu choisit précisément celui qui semble le moins qualifié : un fugitif bègue, vieillissant, qui garde des moutons au milieu du désert après avoir échoué quarante ans plus tôt dans sa tentative de libérer son peuple.

Les objections de Moïse sont profondément humaines et touchantes. "Qui suis-je ?" : il n'a ni titre, ni armée, ni éloquence. Il insiste même lourdement sur son handicap d'élocution, comme pour convaincre Dieu de son erreur de casting. C'est presque comique : Moïse argumente avec Dieu pour ne pas être choisi.

Mais la réponse divine est magnifique dans sa simplicité : "Je serai avec toi." Dieu ne nie pas les insuffisances de Moïse, il les rend simplement non pertinentes. La mission ne repose pas sur les capacités de Moïse mais sur la présence divine. Le signe même que Dieu donne est circulaire, presque paradoxal : "Tu sauras que je t'ai envoyé... quand tu auras réussi." Autrement dit : fais-moi confiance et marche.

Ce récit enseigne quelque chose de radical sur la manière dont Dieu œuvre : il choisit délibérément la faiblesse pour que sa puissance soit manifeste. Un Moïse tout-puissant aurait pu s'attribuer le mérite. Un Moïse fragile, qui réussit malgré tout, révèle que c'est Dieu qui agit.

La mission n'était pas impossible pour Dieu - elle l'était seulement pour Moïse seul.

Le peuple crie vers Dieu et Dieu envoie l’homme. L’alliance entre Dieu et l’humanité s’articule dans un incessant dialogue où chacun demande à son partenaire d’agir. Dieu entend les plaintes humaines, mais il nous dit « va ! ». Il inspire, il suscite et nous laisse la responsabilité de l’action. Dieu appelle l’homme à son secours, car il ne peut rien sans l’homme. Ainsi se trame le paradoxe de toute plainte. L’homme quémande de l’aide dans les cieux et Dieu cherche l’homme sur terre pour déplacer les montagnes.

La présence de Dieu auprès de son peuple se « théophanise » dans le dévoilement de son nom. « Je suis ! » Étrange nom qui dit l’être sans forme ; simplement une présence, une présence qui annonce celle dans l’eucharistie. Dieu dit simplement à Moïse "Je suis là, présent, avec vous", dans ce moment difficile.

Comment un berger bègue et exilé dans le désert du Sinaï pourrait-il prendre la tête d’une armée d’esclaves pour affronter la puissante Égypte ? Le « va » envoie un mission en mission impossible, sans stratégie militaire. Dieu s’en charge comme tout partenaire d’une alliance militaire. N’est-il pas le « Deus sabaot », le Dieu des armées que nous chantons dans le sanctus. Mais son armée ne se compose pas d’hommes prêts à mourir au combat. Dieu envoie grenouilles, moustiques, sauterelles, taons et grêle ; il transforme l’eau en sang ; il afflige des maladies (peste et ulcères) ; il recouvre la terre de ténèbres ; enfin il agit comme un chef de guerre impitoyable et massacre les nouveau-nés.

Dieu frappa tout premier-né au pays d'Égypte, du premier-né du Pharaon qui devait s'asseoir sur son trône au premier-né du captif dans la prison et à tout premier-né du bétail (Ex 12, 29).

Dieu a-t-il vraiment tué des nouveau-nés égyptiens pour faire plier Pharaon ? Le livre de l’Exode raconte la libération d’un peuple sous la forme d’une épopée. Celle-ci relève plus de la légende que d’un reportage. À partir d’un fond historique dont nous n’avons aucune trace, l’histoire de Moïse sera répétée, déformée et amplifiée pour devenir une confession de foi en un Dieu plus puissant que les divinités égyptiennes. Dieu accompagne le peuple en marche, mais ne prend pas fait et cause pour une nation au détriment d’une autre. Peut-être Pharaon a-t-il perdu un fils. Les Hébreux l’ont interprété comme une sanction divine.

Le peuple va « passer » de l’esclavage à la liberté, de la mort à la vie. Les récits bibliques nous racontent cette « pâque » à travers une confession de foi en un dieu guide, pasteur, juge et guerrier, capable de hauts faits de guerre dignes des plus grands envahisseurs. Le voyage vers la terre promise de quelques groupes d’esclaves évadés ou chassés se transforme en naissance d’un grand peuple, conduit par Moïse et guidé par Dieu à travers le désert.

L’acte fondateur se déroule au bord de la mer Rouge. Comment traverser cette étendue d’eau alors que la cavalerie égyptienne accourt à grand fracas ? Moïse étend la main et la mer s’ouvre. Le geste sacerdotal magnifie le vent d’Est qui souffle et assèche les gués. Tout le peuple y voit un miracle. Pour clore cette pâque, les flots revenus à leur place engloutissent tous les chars et cavaliers égyptiens. Le « Je suis » des Hébreux vainc le Râ égyptien. Il devient le Tout-Puissant dans le cœur de ces nomades en quête d’identité.

Voir l'étude du passage de la mer Rouge.

Un peuple vient de naître des eaux de la mer rouge. La mort et la vie se côtoient : mort des Égyptiens, vie des Hébreux. Il lui faut maintenant traverser le désert, conquérir une terre, se doter d’un roi et construire un temple pour son Dieu.