L’expérience du désert par le peuple hébreu
L’expérience du désert constitue le cœur narratif des livres de l’Exode, des Nombres et d’une partie du Deutéronome. Cette période de quarante ans transforme l’identité du peuple hébreu et établit les fondements de sa relation avec Dieu.
1. Le départ et l’entrée dans le désert
La sortie d’Égypte et le passage de la mer Rouge
Après la dixième plaie (mort des premiers-nés, Exode 12:29-30), Pharaon libère les Hébreux. Environ 600 000 hommes, sans compter les femmes et les enfants, quittent l’Égypte (Exode 12:37). Dieu ne les conduit pas par le chemin des Philistins, pourtant plus court, mais par le désert vers la mer Rouge (Exode 13:17-18).
Le miracle de la mer Rouge (Exode 14) marque la rupture définitive avec l’Égypte. Les eaux se séparent pour laisser passer les Hébreux, puis se referment sur l’armée égyptienne. Ce moment fondateur est célébré dans le cantique de Moïse (Exode 15:1-21), premier grand hymne de louange du peuple libéré.
Première étape : le désert de Shour
Trois jours après le passage de la mer, le peuple ne trouve pas d’eau (Exode 15:22). À Mara, l’eau est amère, et le peuple murmure pour la première fois contre Moïse (Exode 15:24). Dieu rend l’eau douce par un bois que Moïse jette dans l’eau (Exode 15:25). C’est là que Dieu établit les premières lois et promet la protection divine en cas d’obéissance (Exode 15:26).
Ils arrivent ensuite à Élim, oasis avec douze sources et soixante-dix palmiers, lieu de repos (Exode 15:27).
2. Les épreuves matérielles et les provisions divines
La manne et les cailles (Exode 16)
Au désert de Sin, un mois et demi après la sortie d’Égypte, le peuple murmure contre Moïse et Aaron à cause de la faim, regrettant «les marmites de viande» d’Égypte (Exode 16:3). Dieu répond par deux miracles :
- Les cailles arrivent le soir, couvrant le camp (Exode 16:13)
- La manne tombe chaque matin, «comme de la graine de coriandre blanche, avec un goût de galette au miel» (Exode 16:31)
La manne obéit à des règles précises : chacun en recueille selon ses besoins (un omer par personne, Exode 16:16), elle ne peut être conservée d’un jour à l’autre sauf le sixième jour où une double portion est recueillie pour le sabbat (Exode 16:22-26). Cette nourriture miraculeuse accompagnera le peuple pendant quarante ans jusqu’à l’entrée en Canaan (Exode 16:35, Josué 5:12).
L'eau du rocher à Rephidim (Exode 17:1-7)
À Rephidim, le peuple manque d’eau et «conteste» (en hébreu : meribah) avec Moïse, allant jusqu’à vouloir le lapider (Exode 17:4). Dieu ordonne à Moïse de frapper le rocher d’Horeb avec son bâton, et l’eau jaillit. Le lieu est nommé Massa et Meriba ("tentation et contestation"), car le peuple a tenté l’Éternel en disant : «L’Éternel est-il au milieu de nous, ou non ?» (Exode 17:7).
Un incident similaire se produit plus tard à Qadesh, au désert de Tsin (Nombres 20:1-13). Cette fois, Moïse et Aaron désobéissent en frappant le rocher au lieu de lui parler, ce qui leur vaudra l’interdiction d’entrer en Terre promise (Nombres 20:12).
3. Le combat contre les Amalécites (Exode 17:8-16)
À Rephidim, les Amalécites attaquent Israël. Josué mène le combat tandis que Moïse, Aaron et Hour sont sur la colline. Tant que Moïse garde les mains levées, Israël l’emporte ; quand elles s’abaissent, Amalec prévaut. Aaron et Hour soutiennent alors les mains de Moïse jusqu’à la victoire (Exode 17:11-13).
Dieu déclare une guerre perpétuelle contre Amalec (Exode 17:14-16), commandement qui sera rappelé dans le Deutéronome (25:17-19) et appliqué par Saül puis David.
4. L’alliance au Sinaï : moment central du désert
L’arrivée au Sinaï (Exode 19)
Trois mois après la sortie d’Égypte, le peuple arrive au désert du Sinaï et campe face à la montagne (Exode 19:1-2). C’est là que se déroule l’événement le plus déterminant de toute l’histoire d’Israël.
Dieu propose son alliance : «Vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte» (Exode 19:6). Le peuple répond unanimement : «Tout ce que l’Éternel a dit, nous le ferons» (Exode 19:8).
La théophanie et les Dix Commandements (Exode 19-20)
Le troisième jour, Dieu descend sur le mont Sinaï dans le feu, la fumée, les éclairs et le son du shofar (Exode 19:16-19). La montagne tremble entièrement. Seul Moïse peut monter ; le peuple doit rester à distance sous peine de mort (Exode 19:12-13).
Dieu proclame les Dix Commandements (Exode 20:1-17), les «Dix Paroles» (Aseret ha-Dibrot) :
- Pas d’autres dieux devant Dieu
- Pas d’images taillées
- Ne pas prendre le nom de Dieu en vain
- Observer le sabbat
- Honorer père et mère
- Ne pas tuer
- Ne pas commettre d’adultère
- Ne pas voler
- Ne pas porter de faux témoignage
- Ne pas convoiter
Le peuple, terrifié par les manifestations divines, demande à Moïse de servir d’intermédiaire (Exode 20:18-21). S’ensuivent le Code de l’Alliance (Exode 21-23), les lois sur le culte et les fêtes, et les instructions détaillées pour la construction du Tabernacle (Exode 25-31).
Le péché du veau d’or (Exode 32)
Pendant que Moïse est sur la montagne pendant quarante jours et quarante nuits (Exode 24:18), le peuple s’impatiente. Aaron cède à leur demande et fabrique un veau d’or avec les bijoux du peuple (Exode 32:1-4). Le peuple déclare : «Israël ! Voici ton dieu qui t’a fait sortir d’Égypte» (Exode 32:4).
La colère de Dieu s’enflamme et Il menace de détruire le peuple (Exode 32:10). Moïse intercède avec succès (Exode 32:11-14), puis descend, brise les tables de la Loi en voyant le veau (Exode 32:19), détruit l’idole, et les Lévites tuent environ trois mille hommes parmi les idolâtres (Exode 32:28).
Moïse remonte sur la montagne pour intercéder de nouveau (Exode 32:30-34), puis Dieu accepte de renouveler l’alliance. Moïse taille de nouvelles tables et Dieu proclame ses treize attributs de miséricorde (Exode 34:6-7), passage fondamental de la théologie juive.
La construction du Tabernacle (Exode 35-40)
Après le renouvellement de l’alliance, le peuple construit le Mishkan (Tabernacle), sanctuaire mobile selon les plans divins. C’est une tente richement ornée, divisée en deux parties : le Lieu Saint et le Saint des Saints (où réside l’Arche d’Alliance contenant les tables de la Loi).
La Nuée divine remplit le Tabernacle, signe de la présence de Dieu au milieu du camp (Exode 40:34-38). Désormais, la nuée guide les déplacements : quand elle s’élève, le peuple marche ; quand elle reste, le peuple campe (Exode 40:36-37 ; Nombres 9:15-23).
5. L'organisation du camp et les lois (Lévitique et Nombres)
Le livre du Lévitique
Tout le livre du Lévitique se déroule au Sinaï et contient les lois cultuelles, rituelles et de sainteté :
- Les sacrifices et offrandes (Lévitique 1-7)
- La consécration des prêtres (Lévitique 8-10)
- Les lois de pureté et d'impureté (Lévitique 11-15)
- Le Jour du Grand Pardon, Yom Kippour (Lévitique 16)
- La Loi de Sainteté (Lévitique 17-26), incluant «Tu aimeras ton prochain comme toi-même» (Lévitique 19:18)
- L'année sabbatique et le Jubilé (Lévitique 25)
Le recensement et l’organisation (Nombres 1-10)
Le livre des Nombres commence par un recensement : 603 550 hommes de vingt ans et plus, aptes à la guerre (Nombres 1:46), sans compter les Lévites, les femmes et les enfants.
Le camp est organisé selon une structure précise : le Tabernacle au centre, les Lévites autour, puis les douze tribus disposées en quatre groupes de trois tribus selon les quatre points cardinaux (Nombres 2). Chaque tribu a sa bannière et sa position fixe.
Les Lévites sont mis à part pour le service du Tabernacle, remplaçant les premiers-nés (Nombres 3). Ils sont divisés en trois clans (Guershonites, Qehatites, Merarites) avec des tâches spécifiques pour le transport et l’entretien du sanctuaire.
6. Le départ du Sinaï et les révoltes
Le départ (Nombres 10)
Le vingtième jour du deuxième mois de la deuxième année (soit treize mois après la sortie d’Égypte), la nuée s’élève et le peuple quitte le Sinaï (Nombres 10:11-12). L’ordre de marche est précisément décrit, avec l’Arche d’Alliance en tête (Nombres 10:33-36).
Les plaintes à Tabeéra et Qibrot-Hattaava (Nombres 11)
À Tabeéra, le peuple murmure et le feu de Dieu consume l’extrémité du camp (Nombres 11:1-3). À Qibrot-Hattaava ("tombeaux de la convoitise"), le peuple pleure, réclamant la viande et les aliments d’Égypte : poissons, concombres, melons, poireaux, oignons et ail (Nombres 11:4-5).
Dieu envoie des cailles en abondance, mais dans Sa colère, Il frappe le peuple d’une plaie sévère pendant qu’ils mangent la viande (Nombres 11:33). Le lieu est nommé ainsi car on y enterre «le peuple qui s’était livré à la convoitise» (Nombres 11:34).
Dans cet épisode, Moïse, submergé par le fardeau du peuple, se plaint à Dieu. En réponse, Dieu répand l’Esprit sur soixante-dix anciens qui prophétisent (Nombres 11:16-25), partageant ainsi la responsabilité du leadership.
La révolte de Miriam et Aaron (Nombres 12)
Miriam et Aaron critiquent Moïse à cause de sa femme éthiopienne et remettent en question son autorité unique : «L’Éternel n’a-t-il parlé que par Moïse ? N’a-t-il pas aussi parlé par nous ?» (Nombres 12:2).
Dieu intervient directement, affirmant l’unicité de Moïse : «Je lui parle bouche à bouche, je me révèle à lui sans énigmes, et il voit la représentation de l’Éternel» (Nombres 12:8). Miriam est frappée de lèpre, puis guérie après l’intercession de Moïse (Nombres 12:10-15).
7. La crise de Qadesh : le refus d’entrer en Canaan (Nombres 13-14)
L’envoi des explorateurs (Nombres 13)
À Qadesh-Barnéa, aux frontières de Canaan, Dieu ordonne d’envoyer douze explorateurs, un par tribu, pour reconnaître le pays (Nombres 13:1-3). Pendant quarante jours, ils explorent le pays de la frontière sud jusqu’à Lebo-Hamath au nord (Nombres 13:21).
Ils reviennent avec des fruits magnifiques, dont une grappe de raisin si énorme qu’elle doit être portée par deux hommes (Nombres 13:23). Ils confirment que le pays «ruisselle de lait et de miel» (Nombres 13:27).
Le rapport catastrophique
Dix des douze explorateurs font un rapport décourageant : «Le pays que nous avons parcouru est un pays qui dévore ses habitants ; tous ceux que nous y avons vus sont des hommes d’une haute taille [...] Nous étions à nos yeux comme des sauterelles, et c’est ainsi que nous étions à leurs yeux» (Nombres 13:32-33).
Seuls Caleb et Josué encouragent le peuple : «Le pays que nous avons parcouru est un pays très, très bon. Si l’Éternel nous est favorable, il nous mènera dans ce pays et nous le donnera» (Nombres 14:7-8).
La révolte et le châtiment (Nombres 14)
Toute l’assemblée pousse des cris et pleure toute la nuit. Le peuple murmure contre Moïse et Aaron, voulant même retourner en Égypte et choisir un nouveau chef (Nombres 14:2-4). Ils menacent de lapider Caleb et Josué (Nombres 14:10).
La colère de Dieu s’enflamme au point de vouloir détruire tout le peuple et recommencer avec Moïse (Nombres 14:11-12). Moïse intercède puissamment, invoquant le Nom de Dieu et Sa réputation parmi les nations (Nombres 14:13-19).
Dieu pardonne mais prononce un châtiment terrible : toute la génération de vingt ans et plus qui a vu les miracles d’Égypte n’entrera pas en Canaan, sauf Caleb et Josué (Nombres 14:22-24, 30). Le peuple errera dans le désert quarante ans, «une année pour chaque jour» d’exploration, jusqu’à ce que cette génération meure dans le désert (Nombres 14:33-34).
Les dix explorateurs négatifs meurent immédiatement d’une plaie (Nombres 14:36-37). Quand le peuple, pris de regret, tente de monter combattre malgré l’interdiction de Dieu, il est battu par les Amalécites et les Cananéens (Nombres 14:40-45).
8. Les années d’errance (Nombres 15-20)
La révolte de Coré, Datan et Abiram (Nombres 16)
Coré, Lévite de la famille de Qehat, avec Datan, Abiram et On de la tribu de Ruben, et 250 chefs d’assemblée, se révoltent contre l’autorité de Moïse et Aaron : «Toute l’assemblée est sainte, et l’Éternel est au milieu d’eux. Pourquoi vous élevez-vous au-dessus de l’assemblée de l’Éternel ?» (Nombres 16:3).
Moïse propose une épreuve avec des encensoirs. Le lendemain, la terre s’ouvre et engloutit vivants Coré, Datan et Abiram avec leurs familles et leurs biens (Nombres 16:31-33). Un feu de l’Éternel consume les 250 hommes offrant l’encens (Nombres 16:35).
Le jour suivant, le peuple murmure contre Moïse et Aaron, les accusant d’avoir tué le peuple de Dieu. Une plaie divine commence, et Aaron court au milieu du peuple avec son encensoir pour faire propitiation : 14 700 personnes meurent (Nombres 16:41-49).
Le bâton d’Aaron qui bourgeonne (Nombres 17)
Pour confirmer le choix d’Aaron, Dieu ordonne que douze bâtons (un par tribu) soient placés devant l’Arche. Le bâton d’Aaron pour la tribu de Lévi bourgeonne, fleurit et produit des amandes en une nuit (Nombres 17:8). Ce bâton est conservé dans le Tabernacle comme signe pour les rebelles (Nombres 17:10).
Les eaux de Meriba à Qadesh (Nombres 20:1-13)
Environ trente-huit ans après Qadesh, le peuple revient dans ce désert. Miriam meurt et y est enterrée (Nombres 20:1). Encore une fois, il n’y a pas d’eau et le peuple conteste contre Moïse et Aaron (Nombres 20:2-5).
Dieu ordonne à Moïse de parler au rocher devant le peuple. Mais Moïse, exaspéré, s’écrie : «Écoutez donc, rebelles ! Est-ce de ce rocher que nous vous ferons sortir de l’eau ?» et il frappe le rocher deux fois avec son bâton (Nombres 20:10-11). L’eau jaillit, mais Dieu dit à Moïse et Aaron : «Parce que vous n’avez pas cru en moi, pour me sanctifier aux yeux des Israélites, vous ne ferez pas entrer cette assemblée dans le pays que je lui donne» (Nombres 20:12).
Ce moment tragique scelle le destin de Moïse : il verra le pays promis mais n’y entrera pas.
La mort d’Aaron (Nombres 20:22-29)
Sur le mont Hor, Aaron meurt à l’âge de 123 ans (Nombres 33:39). Moïse transfère ses vêtements sacerdotaux à son fils Éléazar. Tout le peuple pleure Aaron pendant trente jours (Nombres 20:29).
9. La fin de l’errance et l’approche de Canaan (Nombres 21-36)
Le serpent d’airain (Nombres 21:4-9)
Le peuple, découragé en chemin, parle contre Dieu et contre Moïse. L’Éternel envoie des serpents brûlants qui mordent le peuple et beaucoup meurent (Nombres 21:6). Le peuple se repent, et Dieu ordonne à Moïse de fabriquer un serpent d’airain et de le placer sur une perche : quiconque le regarde après avoir été mordu a la vie sauve (Nombres 21:8-9).
Ce serpent d’airain sera plus tard détruit par le roi Ézéchias car le peuple lui offrait de l’encens (2 Rois 18:4). Dans le Nouveau Testament, Jésus y fera référence dans Jean 3:14-15.
Les victoires militaires
Le peuple contourne Édom et Moab (qui refusent le passage), puis remporte des victoires contre le roi amoréen Sihon (Nombres 21:21-31) et Og, roi de Basan (Nombres 21:33-35). Ces victoires donnent à Israël le contrôle du territoire à l’est du Jourdain.
Balaam et Balaq (Nombres 22-24)
Balaq, roi de Moab, terrifié par Israël, engage le devin Balaam pour maudire Israël. Mais à quatre reprises, Dieu met dans la bouche de Balaam des bénédictions au lieu de malédictions (Nombres 23-24), incluant la prophétie messianique : «Une étoile sort de Jacob, un sceptre s’élève d’Israël» (Nombres 24:17).
L'apostasie de Baal-Peor (Nombres 25)
À Sittim, les Israélites se livrent à la débauche avec les femmes moabites et se prostituent devant Baal-Peor (Nombres 25:1-3). Une plaie éclate et 24 000 personnes meurent (Nombres 25:9). Phinées, petit-fils d’Aaron, arrête la plaie en transperçant un couple israélo-madianite en flagrant délit (Nombres 25:7-8). Son zèle lui vaut une alliance de sacerdoce perpétuel (Nombres 25:12-13).
Le second recensement (Nombres 26)
Un nouveau recensement est effectué : 601 730 hommes de vingt ans et plus (Nombres 26:51), nombre légèrement inférieur au premier recensement. De toute la première génération recensée, seuls Caleb et Josué survivent (Nombres 26:64-65), accomplissant la parole de Dieu prononcée à Qadesh.
La désignation de Josué (Nombres 27:12-23)
Dieu montre à Moïse le pays promis depuis le mont Abarim, puis annonce qu’il va mourir sans y entrer à cause de l’incident des eaux de Meriba (Nombres 27:12-14). Moïse demande à Dieu de désigner un successeur «afin que l’assemblée de l’Éternel ne soit pas comme des brebis qui n’ont point de berger» (Nombres 27:17).
Dieu choisit Josué, déjà rempli de l’Esprit. Moïse lui impose les mains devant le prêtre Éléazar et toute l’assemblée, lui transmettant une partie de sa dignité (Nombres 27:18-23).
Les instructions finales et le partage du territoire (Nombres 33-36)
Nombres 33 récapitule les quarante-deux étapes du parcours d’Égypte aux plaines de Moab. Les chapitres suivants donnent des instructions pour la conquête et le partage du pays, incluant les villes de refuge (Nombres 35).
10. Les discours de Moïse et la fin du désert (Deutéronome)
Le livre du Deutéronome : testament de Moïse
Le Deutéronome (littéralement "seconde loi") se déroule entièrement dans les plaines de Moab, face à Jéricho, au onzième mois de la quarantième année (Deutéronome 1:3). C’est une série de trois grands discours de Moïse récapitulant l’histoire, réitérant la Loi et appelant le peuple à l’obéissance.
Premier discours : récapitulation historique (Deutéronome 1-4)
Moïse rappelle les événements clés du désert :
- Le départ d’Horeb (Deutéronome 1:6-8)
- L’organisation judiciaire (Deutéronome 1:9-18)
- L’échec de Qadesh et ses conséquences (Deutéronome 1:19-46)
- Les années d’errance (Deutéronome 2:1-23)
- Les victoires sur Sihon et Og (Deutéronome 2:24-3:11)
Il exhorte le peuple à l’obéissance : «Vous n’ajouterez rien à ce que je vous prescris, et vous n’en retrancherez rien ; mais vous observerez les commandements de l’Éternel, votre Dieu, tels que je vous les prescris» (Deutéronome 4:2).
Deuxième discours : la Loi réitérée (Deutéronome 5-26)
Moïse répète les Dix Commandements (Deutéronome 5:6-21) et proclame le Shema, prière centrale du judaïsme : «Écoute, Israël ! L’Éternel, notre Dieu, l’Éternel est un. Tu aimeras l’Éternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force» (Deutéronome 6:4-5).
Il développe de nombreuses lois civiles, cultuelles et sociales, rappelant constamment l’expérience du désert : «Tu te souviendras de tout le chemin que l’Éternel, ton Dieu, t’a fait faire pendant ces quarante années dans le désert, afin de t’humilier et de t’éprouver, pour savoir quelles étaient les dispositions de ton cœur» (Deutéronome 8:2).
Un passage central évoque la manne : «Il t’a humilié, il t’a fait souffrir de la faim, et il t’a nourri de la manne [...] afin de t’apprendre que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais que l’homme vit de tout ce qui sort de la bouche de l’Éternel» (Deutéronome 8:3).
Troisième discours : bénédictions et malédictions (Deutéronome 27-30)
Moïse présente le choix fondamental devant le peuple : «Vois, je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal [...] J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité» (Deutéronome 30:15, 19).
Le Cantique de Moïse (Deutéronome 32)
Moïse compose un cantique récapitulant l’histoire d’Israël et avertissant des conséquences de l’infidélité : «Il l’a trouvé dans une contrée déserte, dans une solitude aux effroyables hurlements ; Il l’a entouré, Il en a pris soin, Il l’a gardé comme la prunelle de son œil» (Deutéronome 32:10).
La mort de Moïse (Deutéronome 34)
À l’âge de 120 ans, Moïse monte sur le mont Nébo, au sommet du Pisga, et Dieu lui montre tout le pays promis (Deutéronome 34:1-4). Il meurt là, dans le pays de Moab, et Dieu l’enterre dans la vallée ; personne n’a jamais connu son tombeau (Deutéronome 34:5-6).
Le peuple pleure Moïse pendant trente jours. Le livre se conclut par cet éloge : «Il n’a plus paru en Israël de prophète semblable à Moïse, que l’Éternel connaissait face à face. Nul ne peut lui être comparé pour tous les signes et les miracles que Dieu l’envoya faire au pays d’Égypte» (Deutéronome 34:10-11).
11. Significations théologiques et spirituelles du désert
Un lieu de formation et de purification
Le désert n’est pas seulement un passage géographique mais un processus spirituel. Les quarante ans permettent la disparition de la génération servile et la formation d’une génération libre, née dans le désert, prête à conquérir le pays.
Les prophètes ultérieurs idéaliseront cette période. Jérémie dira : «Je me souviens de ton amour lorsque tu étais jeune, de ton affection lorsque tu étais fiancée, quand tu me suivais au désert, dans une terre inculte» (Jérémie 2:2). Osée annonce un retour au désert comme renouvellement de l’alliance : «Je la conduirai au désert, et je parlerai à son cœur» (Osée 2:16).
Un lieu de dépendance et de foi
Dans le désert, Israël dépend totalement de Dieu pour l’eau, la nourriture, la direction et la protection. C’est une école de foi où le peuple apprend à faire confiance. La manne quotidienne enseigne la dépendance jour après jour, interdisant l’accumulation (sauf pour le sabbat).
Moïse le résume : «Tes vêtements ne se sont point usés sur toi, et ton pied ne s’est point enflé, pendant ces quarante années. Reconnais en ton cœur que l’Éternel, ton Dieu, te châtie comme un homme châtie son enfant» (Deutéronome 8:4-5).
Un lieu de révélation
Le désert est le lieu de la rencontre intime avec Dieu. C’est là que Moïse parle avec Dieu «face à face, comme un homme parle à son ami» (Exode 33:11). C’est là que le peuple entend directement la voix divine au Sinaï, événement unique dans l’histoire d’Israël.
Le désert devient le modèle de la relation directe avec Dieu, sans les médiations de la vie sédentaire. Le prophète Élie retournera à l’Horeb (Sinaï) pour y rencontrer Dieu dans «un murmure doux et léger» (1 Rois 19:12). Jean-Baptiste prêchera dans le désert (Matthieu 3:1), et Jésus s’y retirera quarante jours (Matthieu 4:1-11).
La pédagogie des murmures
Le cycle répétitif des murmures du peuple révèle une pédagogie divine patiente. À chaque crise (manque d’eau, de nourriture, peur des ennemis), le peuple réagit de la même manière : plainte, nostalgie de l’Égypte, rébellion. Et à chaque fois, Dieu répond avec miséricorde tout en corrigeant.
Les murmures principaux sont :
- Devant la mer Rouge (Exode 14:11-12)
- À Mara pour l’eau amère (Exode 15:24)
- Dans le désert de Sin pour la nourriture (Exode 16:2-3)
- À Rephidim pour l’eau (Exode 17:2-3)
- Après les explorateurs (Nombres 14:2-3)
- À Tabeéra (Nombres 11:1)
- À Qibrot-Hattaava pour la viande (Nombres 11:4-6)
- Contre Moïse et Aaron après Coré (Nombres 16:41)
- Aux eaux de Meriba (Nombres 20:2-5)
- Contre Dieu et Moïse (Nombres 21:5)
Cette répétition montre que la foi doit être constamment renouvelée et que la mémoire des miracles passés ne suffit pas toujours face aux défis présents.
Le symbolisme du nombre quarante
Le chiffre quarante revient constamment dans le récit du désert :
- Quarante ans d’errance (Nombres 14:33-34 ; Deutéronome 8:2)
- Quarante jours d’exploration du pays (Nombres 13:25)
- Quarante jours de Moïse sur le Sinaï à deux reprises (Exode 24:18 ; 34:28)
- Quarante jours de jeûne de Moïse (Deutéronome 9:9, 18, 25)
Dans la Bible, le nombre quarante symbolise une période d’épreuve, de préparation ou de transformation. On le retrouve dans le déluge (quarante jours et quarante nuits, Genèse 7:12), le jeûne d’Élie (1 Rois 19:8), la prédication de Jonas à Ninive (Jonas 3:4), et le jeûne de Jésus au désert (Matthieu 4:2).
Les institutions fondées dans le désert
Le désert n’est pas seulement un lieu de passage mais de fondation. C’est là que naissent les institutions fondamentales d’Israël :
- Le sacerdoce : Aaron et ses fils sont consacrés prêtres (Lévitique 8). Les Lévites sont mis à part pour le service du sanctuaire (Nombres 3-4, 8).
- Le calendrier liturgique : Les trois fêtes de pèlerinage (Pâque, Pentecôte, Tabernacles), le sabbat hebdomadaire, les sabbats annuels, l’année sabbatique et le Jubilé sont tous institués dans le désert (Exode 23:14-17 ; Lévitique 23, 25).
- Le système sacrificiel : Les différents types de sacrifices et leurs règles sont établis (Lévitique 1-7).
- La législation civile et pénale : Les lois sur la propriété, les délits, les relations familiales et sociales sont données (Exode 21-23 ; Lévitique 19-20 ; Deutéronome 12-26).
- L’organisation militaire : Le peuple est recensé et organisé en armée (Nombres 1-2, 26).
- Le système judiciaire : Sur les conseils de Jéthro, beau-père de Moïse, une hiérarchie de juges est établie (Exode 18:13-26 ; Deutéronome 1:9-18).
Les types et préfigurations
La tradition chrétienne voit dans l’expérience du désert de nombreuses préfigurations du Christ et de la vie chrétienne :
- La manne préfigure l’Eucharistie : Jésus se déclare «le pain vivant descendu du ciel» (Jean 6:31-35, 48-51)
- L’eau du rocher préfigure le Christ : «le rocher était Christ» (1 Corinthiens 10:4)
- Le serpent d’airain préfigure la crucifixion : «comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l’homme soit élevé» (Jean 3:14)
- Les quarante ans préfigurent le temps d’épreuve de l’Église dans le monde
- La traversée de la mer Rouge préfigure le baptême (1 Corinthiens 10:1-2)
- Le Tabernacle préfigure le corps du Christ et l’Église (Jean 1:14 : «le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous» - littéralement "tabernaclé")
L’épître aux Hébreux développe longuement ces typologies, voyant dans l’expérience du désert un avertissement pour les chrétiens : «Prenez garde, frères, que quelqu’un de vous n’ait un cœur mauvais et incrédule, au point de se détourner du Dieu vivant» (Hébreux 3:12), citant l’exemple de la génération du désert qui n’entra pas dans le repos à cause de son incrédulité (Hébreux 3:7-19).
12. La géographie du désert
Les différents déserts traversés
Le récit biblique mentionne plusieurs déserts distincts :
- Le désert de Shour (Exode 15:22) - premier désert après la mer Rouge, entre l’Égypte et le Sinaï.
- Le désert de Sin (Exode 16:1) - où la manne est donnée pour la première fois, situé entre Élim et le Sinaï.
- Le désert du Sinaï (Exode 19:1-2) - désert central où se trouve le mont Sinaï/Horeb, lieu de l’alliance.
- Le désert de Paran (Nombres 10:12 ; 12:16) - vaste région au nord du Sinaï, incluant Qadesh-Barnéa.
- Le désert de Tsin (Nombres 20:1 ; 27:14) - région de Qadesh, distinct de Sin.
- Le désert de Moab ou les steppes de Moab (Nombres 22:1) - plaines face à Jéricho, dernière étape avant l’entrée en Canaan.
L'itinéraire détaillé (Nombres 33)
Nombres 33 fournit une liste complète des quarante-deux campements depuis Ramsès en Égypte jusqu’aux steppes de Moab. Parmi les étapes notables :
- Ramsès (Nombres 33:3-5)
- Soukkoth (Nombres 33:5)
- Étam (Nombres 33:6)
- Pi-Hahiroth (Nombres 33:7) - traversée de la mer
- Mara, Élim, mer Rouge, désert de Sin (Nombres 33:8-11)
- Dophka et Alush (Nombres 33:12-13)
- Rephidim (Nombres 33:14) - pas d’eau, combat contre Amalec
- Désert du Sinaï (Nombres 33:15) - séjour prolongé
- Diverses étapes pendant les années d’errance (Nombres 33:16-48)
- Steppes de Moab (Nombres 33:49)
Cette liste précise montre l’importance de conserver la mémoire du parcours. Chaque étape représente un lieu de campement, une expérience, une leçon apprise.
La présence divine : nuée et feu
Dieu guide physiquement le peuple par la colonne de nuée le jour et de feu la nuit (Exode 13:21-22). Cette manifestation visible de la présence divine (Shekinah en hébreu) ne les quitte jamais : «L’Éternel allait devant eux, le jour dans une colonne de nuée pour les guider dans leur chemin, et la nuit dans une colonne de feu pour les éclairer, afin qu’ils marchent jour et nuit. La colonne de nuée ne se retirait point de devant le peuple pendant le jour, ni la colonne de feu pendant la nuit» (Exode 13:21-22).
Après la construction du Tabernacle, la nuée repose sur le Tabernacle : «La nuée couvrit la tente d’assignation, et la gloire de l’Éternel remplit le tabernacle» (Exode 40:34). Désormais, les mouvements du peuple dépendent entièrement de la nuée : «Quand la nuée s’élevait de dessus le tabernacle, les enfants d’Israël partaient ; et au lieu où s’arrêtait la nuée, les enfants d’Israël campaient» (Nombres 9:17).
Cette guidance peut durer un jour, plusieurs jours, un mois ou un an (Nombres 9:19-22). Le peuple apprend ainsi l’obéissance immédiate et la patience.
13. Les personnages clés de l’expérience du désert
Moïse : le médiateur
Moïse domine tout le récit du désert. Il est le libérateur (Exode 3-14), le législateur (Exode 19-24), l’intercesseur (Exode 32-34 ; Nombres 14), le juge (Exode 18), le chef militaire par délégation (Exode 17), et le prophète par excellence (Deutéronome 34:10).
Son rôle de médiateur est central. Lui seul peut monter sur la montagne (Exode 19:20-24 ; 24:1-2). Lui seul entre dans la tente d’assignation pour parler avec Dieu (Exode 33:7-11). Lorsque le peuple pèche, c’est Moïse qui intercède, allant jusqu’à demander que son nom soit effacé du livre de Dieu si le peuple n’est pas pardonné (Exode 32:32).
Pourtant, Moïse n’est pas idéalisé. Sa colère excessive aux eaux de Meriba lui coûte l’entrée en Canaan (Nombres 20:10-12). Il est «très humble, plus qu’aucun homme sur la face de la terre» (Nombres 12:3), mais aussi capable de fatigue et de découragement (Nombres 11:10-15). Cette humanité rend son obéissance et son intercession d’autant plus remarquables.
Aaron : le grand prêtre
Aaron, frère aîné de Moïse, devient le premier grand prêtre (Exode 28-29 ; Lévitique 8). Il est le porte-parole de Moïse devant Pharaon (Exode 4:14-16) et participe aux miracles en Égypte.
Mais Aaron montre aussi des faiblesses : il cède à la pression du peuple et fabrique le veau d’or (Exode 32:1-6, 21-24). Avec Miriam, il critique Moïse (Nombres 12). Aux eaux de Meriba, il partage la faute de Moïse (Nombres 20:10-12).
Malgré cela, Dieu le confirme dans son sacerdoce par le miracle du bâton qui fleurit (Nombres 17). Son fils Éléazar lui succède (Nombres 20:25-28), établissant la dynastie sacerdotale aaronique.
Miriam : la prophétesse
Miriam, sœur de Moïse et Aaron, est appelée «prophétesse» (Exode 15:20). Elle dirige les femmes dans un chant de victoire après la traversée de la mer Rouge (Exode 15:20-21).
Sa critique de Moïse concernant sa femme kouchite et sa prétention à l’égalité prophétique (Nombres 12:1-2) résulte en une lèpre divine dont elle est guérie après sept jours grâce à l’intercession de Moïse (Nombres 12:10-15). Elle meurt à Qadesh et y est enterrée (Nombres 20:1).
Le prophète Michée mentionnera ces trois figures ensemble : «Je t’ai fait monter du pays d’Égypte, je t’ai racheté de la maison de servitude, et j’ai envoyé devant toi Moïse, Aaron et Miriam» (Michée 6:4).
Josué : le successeur
Josué, fils de Nun, de la tribu d’Éphraïm, apparaît d’abord comme chef militaire contre Amalec (Exode 17:9-13). Il accompagne Moïse sur la montagne (Exode 24:13) et sert dans la tente d’assignation (Exode 33:11).
Comme explorateur, il est l’un des deux (avec Caleb) à encourager le peuple à entrer en Canaan (Nombres 14:6-9). Pour sa foi, il est épargné du châtiment de sa génération (Nombres 14:30, 38).
Rempli de l’Esprit de sagesse, il reçoit l’imposition des mains de Moïse et devient son successeur (Nombres 27:18-23 ; Deutéronome 31:7-8, 23 ; 34:9). C’est lui qui conduira le peuple dans la conquête de Canaan (Josué 1-12).
Caleb : l’homme de foi
Caleb, fils de Jephunné, de la tribu de Juda, se distingue par sa foi inébranlable. À Qadesh, il tente de calmer le peuple : «Montons, emparons-nous du pays, nous y serons vainqueurs !» (Nombres 13:30). Avec Josué, il supplie le peuple de ne pas se rebeller contre Dieu (Nombres 14:6-9).
Dieu loue Caleb : «Mon serviteur Caleb a été animé d’un autre esprit, et il a pleinement suivi ma voie» (Nombres 14:24). Il reçoit la promesse que lui et sa descendance posséderont le pays (Nombres 14:24). À 85 ans, il réclamera et conquerra Hébron (Josué 14:6-15).
Betsaleel et Oholiab : les artisans
Betsaleel, fils d’Uri, de la tribu de Juda, et Oholiab, fils d’Ahisamak, de la tribu de Dan, sont remplis de l’Esprit de Dieu pour accomplir tous les travaux artistiques du Tabernacle (Exode 31:1-11 ; 35:30-36:2). Ils représentent les dons créatifs mis au service du culte divin.
Coré, Datan et Abiram : les rebelles
Ces trois hommes incarnent la rébellion contre l’autorité établie par Dieu. Coré conteste le sacerdoce d’Aaron (Nombres 16:3, 10), tandis que Datan et Abiram rejettent l’autorité de Moïse (Nombres 16:12-14). Leur fin tragique - engloutis vivants par la terre - sert d’avertissement permanent (Nombres 16:31-33 ; 26:9-10). Le Psaume 106 rappelle cet événement (Psaume 106:16-18), et Jude y fait référence dans le Nouveau Testament (Jude 11).
14. Les leçons et l’héritage du désert
Pour Israël : mémoire et identité
L’expérience du désert devient le récit fondateur d’Israël. Les générations futures sont constamment appelées à s’en souvenir :
"Souviens-toi de tout le chemin que l’Éternel, ton Dieu, t’a fait faire pendant ces quarante années dans le désert» (Deutéronome 8:2).
"Garde-toi d’oublier l’Éternel, ton Dieu, au point de ne pas observer ses commandements [...] lui qui t’a fait marcher dans ce grand et affreux désert» (Deutéronome 8:11, 15).
Les fêtes liturgiques commémorent cette période :
- La Pâque rappelle la sortie d’Égypte (Exode 12:14-17 ; Deutéronome 16:1-8)
- La fête des Semaines (Pentecôte) commémore le don de la Torah au Sinaï (Exode 19:1 ; Lévitique 23:15-21)
- La fête des Tabernacles (Soukkot) rappelle la vie dans les tentes du désert (Lévitique 23:42-43)
L’avertissement prophétique
Les prophètes utiliseront constamment l’expérience du désert comme référence :
- Amos reproche au peuple : «M’avez-vous offert des sacrifices et des offrandes pendant les quarante années du désert, maison d’Israël ?» (Amos 5:25).
- Ézéchiel annonce un nouveau jugement «comme j’entrai en jugement avec vos pères dans le désert du pays d’Égypte, ainsi j’entrerai en jugement avec vous» (Ézéchiel 20:36).
- Néhémie, dans sa grande prière de repentance, récapitule toute l’histoire du désert, soulignant la fidélité de Dieu malgré les rébellions du peuple (Néhémie 9:9-21).
Les Psaumes : mémoire liturgique
Plusieurs psaumes récapitulent l’expérience du désert dans le culte d’Israël :
- Psaume 78 : longue méditation historique incluant les plaies d’Égypte, la manne, l’eau du rocher, la colère divine à Qadesh
- Psaume 95 : avertissement utilisant Meriba et Massa comme exemples (Psaume 95:8-9)
- Psaume 105 : célébration des prodiges divins incluant la manne et l’eau du rocher (Psaume 105:37-41)
- Psaume 106 : confession des péchés d’Israël, mentionnant le veau d’or, la révolte de Coré, et Baal-Peor (Psaume 106:19-23, 28-29)
- Psaume 136 : hymne de reconnaissance rappelant la sortie d’Égypte et la traversée de la mer Rouge (Psaume 136:10-16)
Dans le judaïsme postbiblique
La tradition rabbinique développe abondamment les récits du désert. Le Midrash et le Talmud élaborent des enseignements détaillés sur chaque épisode. La Haggadah de Pâque, lue chaque année lors du Seder, raconte la sortie d’Égypte et cite les plaies, le passage de la mer, et la manne.
Le concept de «génération du désert» (dor hamidbar) devient un archétype dans la pensée juive, symbolisant tantôt la proximité avec Dieu (période idyllique), tantôt la rébellion et le manque de foi.
Dans le christianisme primitif
Le Nouveau Testament fait de nombreuses références à l’expérience du désert :
- Paul utilise les événements du désert comme types et avertissements : «Ces choses sont arrivées pour nous servir d’exemples, afin que nous n’ayons pas de mauvais désirs» (1 Corinthiens 10:6-11), mentionnant la mer Rouge (baptême), la manne et l’eau du rocher (Christ), et les jugements divins.
- L’épître aux Hébreux développe longuement le thème du repos sabbatique manqué par la génération du désert (Hébreux 3:7-4:11), exhortant les chrétiens à ne pas endurcir leurs cœurs.
- Jésus lui-même se retire au désert quarante jours, où il jeûne et est tenté par Satan (Matthieu 4:1-11). Dans ses réponses, il cite trois fois le Deutéronome, livre récapitulatif de l’expérience du désert (Deutéronome 8:3 ; 6:16 ; 6:13).
- Jean-Baptiste prépare le chemin du Seigneur dans le désert, accomplissant Ésaïe 40:3 (Matthieu 3:1-3).
- L’Apocalypse utilise l’imagerie du désert : la femme (l’Église) fuit au désert où elle est nourrie «un temps, des temps, et la moitié d’un temps» (Apocalypse 12:6, 14), évoquant les quarante ans.
Spiritualité du désert
Dans la tradition chrétienne, le désert devient un lieu spirituel privilégié :
- Les Pères du Désert (IIIe-Ve siècles) se retirent dans les déserts d’Égypte et de Syrie, cherchant une rencontre radicale avec Dieu dans la solitude et l’ascèse.
- La théologie monastique voit le désert comme lieu de combat spirituel, de purification et de contemplation. Le moine quitte le «monde» (l’Égypte spirituelle) pour le désert, où il combat les démons (comme Israël combattit Amalec) et apprend la dépendance totale envers Dieu.
15. Conclusion : du désert à la Terre promise
L’expérience du désert s’achève aux portes de Canaan, sur les steppes de Moab. Une génération entière a disparu, une nouvelle est née. Le peuple esclave est devenu une nation organisée, possédant une Loi, un culte, une identité.
Moïse meurt en vue de la Terre promise, accomplissant ainsi la parole divine. Josué prend la relève. Le livre de Josué commence par les mots de Dieu au nouveau chef : «Moïse, mon serviteur, est mort ; maintenant, lève-toi, passe ce Jourdain, toi et tout ce peuple, pour entrer dans le pays que je donne aux enfants d’Israël» (Josué 1:2).
Le désert a accompli son œuvre : transformer, purifier, enseigner, former. Mais son souvenir demeurera à jamais dans la conscience d’Israël. C’est le temps où Dieu a marché avec son peuple, où Il l’a porté «comme un homme porte son fils» (Deutéronome 1:31).
Et chaque fois qu’Israël oubliera, se détournera, se rebellera, les prophètes appelleront à se souvenir du désert - de ses leçons, de ses avertissements, mais surtout de la fidélité inébranlable du Dieu qui a fait sortir son peuple d’Égypte pour en faire son trésor particulier parmi tous les peuples (Exode 19:5).
